Robespierre profita de cette attitude d'accusé maladroitement prise par

Danton, pour l'accabler de sa bienveillance hautaine, pour le diminuer

par de perfides concessions à ses accusateurs. Sans doute, il déclara

que Danton était un patriote calomnié; et Danton, absous, fut embrassé

par le président du club. Mais l'Incorruptible avait, comme en passant,

établi deux griefs, alors formidables, contre son rival: «La Convention,

dit-il, sait que j'étais divisé d'opinion avec Danton; que, dans le

temps des trahisons avec Dumouriez, mes soupçons avaient devancé les

siens. Je lui reprochai alors de n'être plus irrité contre ce monstre.

Je lui reprochai alors de n'avoir pas poursuivi Brissot et ses complices

avec assez de rapidité, et je jure que ce sont là les seuls reproches

que je lui ai faits....» Les seuls reproches! Mais voilà Danton suspect

d'indulgence pour Dumouriez et pour les Girondins. N'était-ce pas le

marquer d'avance pour le Tribunal révolutionnaire? «Je me trompe peut-

être sur Danton, ajoutait Robespierre; mais, vu dans sa famille, il ne

mérite que des éloges. Sous le rapport politique, je l'ai observé: une

différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin,

quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis,

conclurai-je qu'il trahissait sa patrie? Non; je la lui ai toujours vu

servir avec zèle.» _Une différence d'opinion!_ Mais pour Robespierre il

n'y avait, en dehors de l'orthodoxie politique et religieuse, qu'erreur,

vice et mensonge.--Ainsi, sous prétexte de disculper Danton de

modérantisme, le Pontife avait attesté, signalé l'indulgence et

l'aveuglement de l'homme du 10 août. Au sortir de cette séance fameuse,

chacun pouvait se dire: «Oui, Robespierre, le généreux Robespierre a

sauvé Danton; mais Danton est suspect, Danton pense mal en politique.»

L'Incorruptible ne perdit aucune occasion d'ôter à son rival sa

popularité en le présentant comme un indulgent, dupe ou complice de la

réaction. On sait qu'il avait vu les premiers numéros du _Vieux

Cordelier_ et encouragé Camille dans son appel à la clémence: voulait-il

perdre ainsi et Camille et Danton? L'embarras qu'il montra quand ce fait

lui fut rappelé à la tribune semble autoriser les suppositions les plus

défavorables. Il est incontestable qu'en cette occasion il fut aussi

déloyal que cruel envers Camille. Je vois aussi qu'il tendait

fréquemment des pièges à la bonne foi de Danton. On connaît l'affaire

des soixante-quinze Girondins désignés par Amar, officiellement sauvés

par Robespierre, troupeau tour à tour rassuré et tremblant, future

majorité robespierriste pour le jour où le dictateur arrêterait la

Révolution et fixerait son pouvoir personnel. Après Thermidor, Clauzel

rappelait un jour ce fait à la tribune. Alors, le bon Legendre voulut

ôter à l'assassin de Danton le bénéfice de cette clémence, si intéressée

qu'elle fût. «Je vais vous dire, s'écria-t-il (3 germinal an III), ce

qui arriva dans un dîner où je me trouvai avec Robespierre et Danton. Le

premier lui dit que la République ne pourrait s'établir que sur les

cadavres des Soixante-treize; Danton répondit qu'il s'opposerait à leur

supplice.--Robespierre lui répondit qu'il voyait bien qu'il était le

chef de la faction des indulgents.» Legendre n'avait pas compris

l'hypocrisie d'une réponse qui ne tendait qu'à constater une fois de

plus l'indulgence de Danton. Mais celui-ci avait vu très clair dans le

jeu de son adversaire; il se sentait miné et menacé par lui. Peu de jour

avant son arrestation, un de ces Girondins inquiets le consulta sur ce

qu'il y avait à craindre ou à espérer. «Danton, dit Bailleul, lui prit

d'une main le haut de la tête, de l'autre le menton, et, faisant jouer

la tête sur son pivot: «Sois tranquille, dit-il avec cette voix qu'on

lui connaissait, ta tête est plus assurée sur tes épaules que la

mienne.» L'insouciance du tribun, son refus de fuir n'étaient donc pas

de l'ignorance, de l'aveuglement. Il devinait les mauvais desseins de

Robespierre, mais il ne croyait pas le péril si proche, et il comptait,

pour sauver sa tête, sur sa propre éloquence, sur sa popularité.

On a fait grand bruit du mot naïf de Billaud-Varenne, au 9 thermidor:

«La première fois, dit-il, que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre

se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes intentions, que je

voulais perdre les meilleurs patriotes.» Indignation de commande!

l'occasion n'était pas mûre encore pour perdre Danton; il fallait

d'abord détruire les hébertistes, ses alliés possibles en cas de danger

commun. Hébert une fois guillotiné, Robespierre consentit à abandonner

Danton, suivant l'expression de Billaud-Varenne; il céda aux

objurgations patriotiques de Saint-Just, et sacrifia l'amitié à la

patrie, si on en croit Louis Blanc, qui s'écrie avec émotion: «Ah! quel

trouble ne dut pas être le sien en ces moments funestes!» Oui, je le

crois, Robespierre au Comité se fait prier pour accepter la tête de son

rival. Oui, Billaud, Saint-Just le gourmandèrent: je vois, j'entends

cette scène shakespearienne: Iago refusant ce qu'il brûle d'obtenir. Et,

certes, les larmes de ce faux Brutus nous duperaient encore, nous

croirions aux angoisses de son coeur, quand il vit Danton destiné à

l'échafaud, si nous n'avions pas la preuve écrite que lui-même fournit à

la calomnie les armes dont elle frappa les accusés de germinal. On a

retrouvé et publié en 1841 les notes secrètes qu'il fournit à Saint-

Just, comme une _matière_ pour composer son terrible rapport. Là s'étale

et siffle toute sa haine contre celui qu'il avait feint de défendre aux

Jacobins. Là, il ment avec joie contre son frère d'armes; et ses

mensonges sont aussi odieux que ridicules, soit qu'il accuse Danton

d'avoir trahi et vendu la Révolution, soit qu'il lui reproche d'avoir

voulu se cacher au 10 août. C'est sur ce texte même, orné et mis au

point par Saint-Just, que fut condamné celui qui, la veille encore,

tendait fraternellement la main à Robespierre. [Note: Discours de

Billaud du 12 fructidor an II: «La veille où (_sic_) Robespierre

consentit à l'abandonner, ils avaient été ensemble à une campagne, à

quatre lieues de Paris, et étaient revenus dans la même voiture.» C'est

peut-être à cette campagne qu'eut lieu le dîner dont parlent Vilain-

Daubigny et Prudhomme, et où Robespierre resta sourd à la voix

fraternelle de Danton.]

Que deviennent, en présence de ce document, les allégations de Charlotte

Robespierre? Elle dit, dans ses mémoires, que son frère voulait sauver

Danton. Et quelle preuve donne-t-elle? qu'en apprenant l'arrestation de

Desmoulins, Robespierre se rendit à sa prison pour le supplier de

revenir aux principes. Pourquoi Camille ne voulut-il pas voir son ami?

Celui-ci dut, à son vif regret, l'abandonner à son sort. Mais il avait

voulu le sauver. Or, Camille et Danton étaient trop liés pour qu'on pût

sauver l'un sans l'autre. Voilà le raisonnement de Charlotte

Robespierre: elle ne peut croire que son frère n'ait pas voulu sauver un

ami, un fidèle camarade avec qui elle vivait familièrement, faisant

sauter le petit Horace Desmoulins sur ses genoux. Qu'eût-elle dit si

elle avait pu lire, dans les Notes secrètes, cette impitoyable critique

du pauvre Camille et surtout les lignes où Robespierre, sur une

plaisanterie cynique de Danton, prête au pamphlétaire les moeurs les

plus infâmes? Sur Camille comme sur Danton, il n'y a rien, dans le

rapport de Saint-Just, qui n'ait été soufflé par Robespierre.

[Illustration: ATTAQUE DE LA MAISON COMMUNE DE PARIS, le 29 Juillet 1794

ou 9 Thermidor An 2ème de la République]

Danton, avons-nous dit, comptait sur son éloquence pour sauver sa tête.

Il eût suffi, en effet, qu'il fût libre de parler soit à la barre de la

Convention, soit au Tribunal révolutionnaire, pour que son procès se

terminât par un triomphe, comme celui de Marat. Mais il ne s'agissait

pas de juger Danton: «_Nous voulons_, avait dit Vadier, _vider ce turbot

farci_.» Il fallait d'abord le bâillonner, ce qu'on ne pouvait faire

sans l'aveu de Robespierre. Si celui-ci, le 11 germinal, avait appuyé

Legendre qui demandait que Danton fût entendu, Danton était sauvé. Que

dis-je? si Robespierre se fût tu sur la motion de Legendre, Danton

obtenait audience. Il y eut un instant de trouble et de révolte dans

l'assemblée à l'idée de livrer l'homme du 10 août sans l'avoir entendu.

C'est alors que l'Incorruptible prononça cet infernal discours où il mit

toutes ses colères, toute sa haine fraternelle, une énergie farouche,

une éloquence terrible. En voici les principaux passages:

«A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette assemblée;

aux agitations qu'ont produites les premières paroles de celui qui a

parlé avant le dernier opinant, il est aisé de s'apercevoir, en effet,

qu'il s'agit d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques

hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. Quel est donc ce

changement qui paraît se manifester dans les principes des membres de

cette assemblée, de ceux surtout qui siègent dans un côté qui s'honore

d'avoir été l'asile des plus intrépides défenseurs de la liberté?

Pourquoi une doctrine, qui paraissait naguère criminelle et méprisable,

est-elle reproduite aujourd'hui? Pourquoi cette motion, rejetée quand

elle fut proposée par Danton, pour Basire, Chabot et Fabre d'Eglantine,

a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de

cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si

l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt

du peuple français. (_Applaudissements._)

«... Nous verrons dans ce jour si la Convention saura briser une

prétendue idole pourrie depuis longtemps; ou si, dans sa chute, elle

écrasera la Convention et le peuple français. Ce qu'on a dit de Danton

ne pouvait-il pas s'appliquer à Brissot, à Petion, à Chabot, à Hébert

même, et à tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fastueux de

leur patriotisme trompeur? Quel privilège aurait-il donc? En quoi Danton

est-il supérieur à ses collègues, à Chabot, à Fabre d'Eglantine, son ami

et son confident, dont il a été l'ardent défenseur? En quoi est-il

supérieur à ses concitoyens? Est-ce parce que quelques individus

trompés, et d'autres qui ne l'étaient pas, se sont groupés autour de lui

pour marcher à sa suite à la fortune et au pouvoir? Plus il a trompé les

patriotes qui avaient eu confiance en lui, plus il doit éprouver la

sévérité des amis de la liberté....

«Et à moi aussi, on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire

croire qu'en approchant de Danton, le danger pourrait arriver jusqu'à

moi; on me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler, comme

un bouclier qui pourrait me défendre, comme un rempart qui, une fois

renversé, me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. On m'a écrit,

les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de

leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison,

qu'une foi antique dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir

mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu'aucun de

ces grands motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression. Je

déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir

les miens, que s'ils avaient fait faire à l'aristocratie un pas de plus

pour m'atteindre, je ne regarderais pas cette circonstance comme une

calamité publique. Que m'importent les dangers? Ma vie est à la patrie;

mon coeur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans

reproche et sans ignominie. (_On applaudit à plusieurs reprises._)

«... Au reste, la discussion qui vient de s'engager est un danger pour

la patrie; déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté: car

c'est avoir outragé la liberté que d'avoir mis en question s'il fallait

donner plus de faveur à un citoyen qu'à un autre: tenter de rompre ici

cette égalité, c'est censurer indirectement les décrets salutaires que

vous avez portés dans plusieurs circonstances, les jugements que vous

avez rendus contre les conspirateurs; c'est défendre aussi indirectement

ces conspirateurs qu'on veut soustraire au glaive de la justice, parce

qu'on a avec eux un intérêt commun; c'est rompre l'égalité. Il est donc

de la dignité de la représentation nationale de maintenir les principes.

Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre.»

On sait quel effet cette admirable et homicide harangue produisit sur

Legendre et sur la Convention tout entière. Une stupeur engourdit les

âmes. La peur, la lâcheté fermèrent les bouches et livrèrent au bourreau

la victime demandée. Jamais l'éloquence n'exerça, dans des circonstances

plus tragiques, une influence plus prodigieuse et plus criminelle.

* * * * *

La mort des Dantonistes, en supprimant la liberté de contradiction,

donna toute carrière à la rhétorique d'apparat où se complaisait

Robespierre, et comme lettré et comme prédicateur. Déjà il s'était plu à

faire la théorie d'une république fondée sur la vertu telle que l'entend

Jean-Jacques dans son rapport sur les principes du gouvernement

révolutionnaire (5 nivôse an II). Ces idées constituent le fond du

célèbre rapport du 18 pluviôse suivant, _sur les principes de morale

politique_. C'est là qu'il balance avec le plus d'art et de bonheur ses

antithèses favorites sur la vertu comparée au vice.

«Nous voulons, dit-il, un ordre de choses où toutes les passions basses

et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et

généreuses éveillées par les lois; où l'ambition soit le désir de

mériter la gloire et de servir la patrie; où les distinctions ne

naissent que de l'égalité même; où le citoyen soit soumis au magistrat,

le magistrat au peuple et le peuple à la justice; où la patrie assure le

bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil

de la prospérité et de la gloire de la patrie; où toutes les âmes

s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments

républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple; où

les arts soient les décorations de la liberté, qui les ennoblit; le

commerce, la source de la richesse publique, et non pas seulement de

l'opulence monstrueuse de quelques maisons.

«Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la

probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux

bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris

du vice au mépris du malheur, etc.»

J'ai déjà parlé du fameux discours du 18 floréal an II, _sur les

rapports des idées religieuses et morales avec les principes

républicains et sur les fêtes nationales_, où Robespierre proclama

l'existence et organisa le culte de l'Être suprême. Il y a là, parmi des

banalités diffuses, de beaux morceaux dignes de Jean-Jacques. Les deux

harangues à la fête même de l'Être suprême ne me semblent pas mériter,

au point de vue littéraire, l'enthousiasme lyrique de Louis Blanc. Mais

les circonstances donnèrent une importance extraordinaire à la parole de

l'orateur, dont la tenue, l'attitude, étonnèrent le peuple et

éveillèrent l'ironie de ses collègues. L'imagerie populaire a représenté

Robespierre en habit bleu, cheveux poudrés, air de gala, prêchant à la

foule la religion nouvelle. On sait que le hasard ou la malignité laissa

un intervalle entre la Convention et son président, quand le cortège se

mit en marche. «A le voir, dit Fiévée, à vingt pas en avant des membres

de la Convention et des autorités convoquées, paré sans avoir l'air plus

noble, tenant à la main un bouquet composé d'épis de blé et de fleurs,

on pouvait distinguer les efforts qu'il faisait pour étouffer son

orgueil; mais, au moment où les acteurs des théâtres de Paris, en

costumes grecs, chantèrent la dernière strophe d'une hymne adressée soi-

disant à l'Être suprême, et qui se terminait par ces vers qu'on

adressait réellement à Robespierre au nom du peuple français: _S'il a

rougi d'obéir à des rois, il est fier de t'avoir pour maître_, à ce

moment, tout ce que l'homme renfermait d'ambition dans son sein éclata

sur son visage: il se crut à la fois roi et Dieu.»

C'est alors qu'à demi voix, les amis de Danton le menacèrent et

l'insultèrent à l'envi. Cette scène est trop connue pour qu'il faille la

rappeler en détail: disons seulement que jamais orateur ne parla dans

une occasion aussi extraordinaire, à la fois politique et pontife,

président de la Convention et fondateur d'un culte nouveau, acclamé

officiellement et injurié tout bas par son entourage, portant dans son

coeur et sur son visage la joie d'avoir réalisé un rêve surhumain et la

rage d'être outragé dans son triomphe. Puis il se sentit perdu, et Mme

Le Bas l'entendit murmurer mélancoliquement, à son retour chez Duplay:

«Vous ne me verrez plus longtemps.»

* * * * *

L'effroyable loi du 22 prairial an II tendait à supprimer ceux qui

avaient hué le Pontife à la fête de l'Être suprême, dantonistes et

indépendants. On sait comment ceux-ci firent la révolution de Thermidor,

pour sauver leur tête, avec l'aide du terroriste Billaud. Je ne veux pas

raconter, après M. d'Héricault, les préliminaires de cette journée

célèbre ni cette _répétition générale_ de son discours suprême que

Robespierre fit aux Jacobins, le 13 messidor. Voici seulement deux

points qui me paraissent hors de doute, quoi qu'en dise le spirituel

critique, et qui expliquent tout ce discours: 1° Robespierre voulait la

fin de la Terreur, mais après la destruction de ses ennemis personnels,

dantonistes attardés comme Tallien, Thuriot, Dubois-Crancé, Bourdon (de

l'Oise), ou ultra-terroristes comme Billaud et les billaudistes: ces

hommes disparus, _une volonté unique_ aurait dirigé la République dans

une voie légale, humaine, pacifique, et Robespierre aurait été le

dictateur par persuasion, le Périclès de cet ordre nouveau; 2° tout en

gardant son influence sur les affaires, tout en gouvernant par sa

signature ou par ses manoeuvres secrètes dans son bureau de police, avec

Saint-Just et Couthon, il crut devoir s'absenter pendant quatre décades

des séances du Comité de salut public. Pourquoi? par dégoût des hommes?

par lassitude morale? Peut-être; mais surtout pour séparer

ostensiblement sa personne des rivaux qu'il voulait perdre.

L'orgueilleux croyait les isoler. C'est lui qui s'isola. En délivrant

ses collègues de sa figure, de son éloquence, de toute sa personne

redoutable, il leur donna le courage et la liberté de conspirer contre

lui. Ecoutez les aveux de Billaud-Varenne (12 fructidor an II):

«L'absence de Robespierre du Comité a été utile à la patrie, car il nous

a laissé le temps de combiner nos moyens pour l'abattre; vous sentez

que, s'il s'y était rendu exactement, il nous aurait beaucoup gênés.

Saint-Just et Couthon, qui y étaient fort exacts, ont été pour nous des

espions très incommodes.»

De ces deux remarques, il suit que le discours du 8 thermidor fut

forcément ambigu, et que l'orateur, ayant laissé respirer ses ennemis,

eut affaire à plus forte partie que s'il n'avait pas interrompu pendant

un mois l'action terrifiante de son éloquence. On s'était fait un

courage en son absence; on osa regarder en face cette tête de Méduse,

selon le mot de Boucher Saint-Sauveur. D'autre part, il y a deux

tendances dans le discours: la clémence et la rigueur. Robespierre, dit

M. d'Héricault, mourut dans la peau d'un terroriste: il ne voulait que

régulariser la Terreur à son profit. Robespierre, disent Louis Blanc et

M. Hamel, périt parce qu'il voulait faire enfin ce qu'avaient proposé

trop tôt Camille et Danton, parce qu'il voulait renverser l'échafaud.

Les uns et les autres ont raison; Robespierre voulait dire: «Je

renverserai l'échafaud, non demain, mais après-demain, quand cette

poignée de méchants y aura monté.» Mais il enveloppa ce programme dans

des formules vagues, où toute la Convention se sentit désignée. Et puis,

quelle garantie avait-on que ces quelques victimes lui suffiraient? En

sauvant la tête des collègues menacés, chacun crut sauver la sienne.

Quelque confiance que Robespierre eût dans la puissance de sa parole, je

crois qu'à la veille de prononcer son discours, il avait senti, connu

les résistances que sa faute avait rendues possibles, et peut-être même

s'était-il dit que l'obscurité de ses paroles effraieraient le Centre et

la Droite. Oui, il était trop informé pour compter outre mesure sur

l'appui problématique des Soixante-Quinze, et des hommes comme Durand-

Maillane. Mais cet esprit lent et orgueilleux ne sut pas, ne voulut pas

changer son plan d'attaque et de défense. Dirai-je que son amour-propre

littéraire répugna à sacrifier un discours tout rédigé? Il est positif

qu'il travaillait depuis longtemps à ce discours, qu'il y avait mis

toute son âme, que c'eût été pour lui une souffrance de supprimer ce

beau testament politique. On n'aime pas Robespierre; mais on ne peut

nier qu'il n'eût l'âme assez grande pour se consoler d'un échec et de la

mort par l'idée de laisser après lui un chef-d'oeuvre oratoire.[2]

Note:

[2]Il n'est pas moins préoccupé de passer pour un honnête homme aux yeux

de la postérité, comme l'indique ce beau mouvement de son discours: «Les

lâches! ils voudraient donc me faire descendre au tombeau avec

ignominie! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un

tyran!» La même préoccupation lui avait inspiré, dans les derniers temps

de sa vie, ces vers que nous a transmis Charlotte Robespierre:

Le seul tourment du juste à son heure dernière,

Et le seul dont alors je serai déchiré,

C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie

Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie,

De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.

Sa crainte se réalisa, à en croire le compte rendu de la séance du 9

thermidor publié par un journal peu connu, la _Correspondance politique

de Paris et des départements_: «Robespierre demande en vain la parole:

_il est hué par le peuple_.» Cf. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 167.

La promenade mélancolique qu'on lui prête la veille de son duel, ses

prévisions funèbres, tout cela n'est pas une comédie comme il en joua

souvent pour apitoyer sur lui-même.

Mais je crois aussi que, quand il relisait son discours, son orgueil lui

rendait la confiance, et qu'une fois à la tribune, écouté et applaudi,

enivré lui-même de sa parole, il se crut sûr de vaincre et que la

désillusion finale lui fut amère.

On sait que le _Moniteur_, pour plaire aux vainqueurs, résuma les

paroles du vaincu en dix lignes insignifiantes. Seul, le _Républicain

français_ osa en donner une analyse étendue et fidèle. Mais le texte

complet ne fut imprimé que plusieurs semaines après la mort de

Robespierre. On ignore donc quels sont les passages que la Convention a

particulièrement applaudis, ceux qui l'ont laissée froide ou méfiante,

et jamais il n'aurait été plus intéressant d'avoir ces notes si

incomplètes et si précieuses à la fois que les journaux donnaient sur

l'attitude de l'auditoire.

Robespierre, après un exorde classique et une vague esquisse de sa

politique, également éloignée de la violence hébertiste et de

l'indulgence dantonienne, fit un appel indirect aux honnêtes gens de la

Droite. Puis il réfuta en ces termes les accusations de dictature:

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 21 / 23 段