le jour où elle fut prononcée, s'était peu à peu accrue d'incessantes
additions dans la pensée et sous la plume de l'auteur, jusqu'à former
une harangue énorme. De même, la plupart des grands discours de
Robespierre ont été ainsi inventés et formés d'avance, avant l'heure de
leur publication. Puis, dans sa mémoire ou sur le papier, ces discours,
en attendant l'occasion de paraître enfin, commençaient à se développer,
à s'annexer toutes les idées nouvelles que les faits suggéraient. Leur
cadre mobile, sans cesse distendu, défait et reformé, recevait
incessamment des arguments inattendus, semblables pour la forme, fort
disparates pour le fond, parfois contradictoires. L'heure de la tribune
sonnait, et le discours se produisait, sans que cet incessant travail de
développement fût achevé: à vrai dire, Robespierre eût attendu vingt ans
l'heure décisive, que son oeuvre n'eût pas été plus fixée pour cela.
Chacun de ses discours est l'histoire de son âme depuis la dernière fois
qu'il a pris la parole.
Il arrive que l'étendue de son poème sans cesse enflé inquiète son goût;
alors, non sans douleur, il retranche quelques-uns de ces morceaux,
parce qu'il le faut, parce qu'il ne peut lire à la tribune _tout_ ce que
lui a suggéré son imagination en politique et en morale depuis son
dernier discours. De là, les ratures du manuscrit du 8 thermidor. Mais
chacun de ces morceaux s'est présenté à son esprit dans une forme aisée,
abondante, analogue à sa pensée; sa plume a écrit sous la dictée facile
de son imagination sans cesse en travail solitaire, de sa méditation qui
tourne et s'évertue sans relâche, comme une roue dans une usine. C'est
aussi la facilité acquise du _nullus dies sine linea_: en Robespierre,
le scribe aide l'auteur.
Mais le développement du discours ne s'arrête pas toujours quand
l'orateur descend de la tribune; il arrive à Robespierre de reprendre sa
harangue, de la répéter, revue et augmentée, de l'imposer jusqu'à trois
fois à ses auditeurs, comme le discours sur la guerre, dont les trois
éditions successives marquent chacune un progrès d'abondance sur la
précédente. Ce rabâchage est un besoin d'esprit chez ce prédicateur; et
Michelet a finement montré qu'une telle monotonie, à coup sûr
littéraire, se trouve être un bon moyen politique et par conséquent
oratoire.
Le style de Robespierre fut toujours académique. Rarement il sortit de
sa bouche ou de sa plume un mot trivial, familier ou qui reflétât le ton
simple et négligé de la conversation. Il ne désigne guère que par des
périphrases ou des allusions les réalités actuelles, les faits et les
hommes trop récents pour que l'imagination ait eu le temps de les
ennoblir. Même les réalités de sa propre politique, le Tribunal
révolutionnaire, la guillotine, la dictature, la Terreur, il hésite à
les nommer de leur nom, alors qu'il les désigne le plus clairement. Si
les monuments de la Révolution disparaissaient un jour, et qu'il ne
restât que les discours de Robespierre pour faire connaître les
institutions, les hommes, la langue de l'époque, l'érudit pâlirait en
vain sur ces généralités vagues, si conformes aux préceptes de Buffon.
Il semble que l'orateur parle, écrive en dehors du temps et de l'espace,
pour tous les moments et pour tous les lieux. Ecrit-il donc mal? Non,
certes, en ce sens que son style convient justement à sa pensée, qui
est, elle-même, générale, abstraite, issue de la méditation solitaire
dans le silence du cabinet. Il ne se guinde pas pour écrire ainsi: ses
idées se présentent à lui sous cette forme académique, et chez lui le
langage extérieur est d'accord avec ce que les philosophes appellent le
langage intérieur.
Quand il nomme, il ne nomme guère que les morts, que l'échafaud a déjà
transfigurés pour la haine ou pour l'amour. Tant que Brissot, Hébert,
Danton firent partie de la réalité tangible et par conséquent triviale
aux yeux du spiritualisme classique, il évite de prononcer leur nom.
Sitôt que Sanson a fait tomber leurs têtes, ils deviennent, aux yeux de
Robespierre, les personnifications du vice et de l'erreur. Ce ne sont
plus des hommes, ce sont des types: il peut les nommer, sans faillir au
goût, mais il les ennoblit aussitôt d'une épithète classiquement
injurieuse, et il dit: _Danton, ce monstre..._, autant par tactique
littéraire que par pudeur politique.
Enfin, cette rhétorique deviendra entre ses mains une arme de tyrannie.
Ses vagues allusions porteront l'effroi ou le repentir chez ses ennemis:
elles lui permettront de ne pas s'engager trop, de reculer à temps si
l'effet est manqué ou si l'opinion proteste. Oui, ces formules de manuel
glacent de terreur les ennemis de ce virtuose en l'art de parler. Si on
ne se défend pas, on est perdu. Si on se défend, on se reconnaît donc?
Un jour, Bourdon (de l'Oise) se voit désigné par une de ces périphrases
si claires à la fois et si entortillées. Il se sent déjà bouclé, couché
sur la bascule. Il pousse un cri, un hoquet d'agonie. Robespierre
s'interrompt, dirige son binocle vers lui, et dit froidement: «Je n'ai
pas nommé Bourdon; malheur à qui se nomme!»
Il serait curieux d'étudier en détail l'emploi qu'il fait des figures de
rhétorique, à la fois comme moyen littéraire et comme moyen politique.
Il pratique avec prédilection la réticence, l'omission, la
prétermission, que sais-je encore? tous les modes de diction qui
éveillent en l'auditeur des sentiments vagues, une admiration vague, une
terreur vague, une vague espérance. Il fait peser sur les esprits comme
la tyrannie de l'incertitude; et un des effets les plus profonds de son
éloquence, c'est qu'on se disait, après l'avoir ouï: Qu'a-t-il voulu
dire? Quelle est sa vraie pensée?» Ce mystère redoublait la fidélité
ardente de ses dévots et l'effroi lâche de ses ennemis.
Je l'ai dit: ce qui me frappe en Robespierre, ce qui nous déconcerte,
c'est qu'il est d'une autre race que les autres hommes d'État français.
On retrouverait, je crois, dans la série de nos politiques remarquables,
et je cite au hasard Henri IV, Richelieu, Mirabeau, Danton, Napoléon
lui-même, qui sut se franciser, on retrouverait, dis-je, des
ressemblances fondamentales, une pensée claire, peu d'imagination, le
goût et le don d'agir. Robespierre, qui gouverna la France par la
persuasion, fut au contraire un mystique et un inactif. Je retrouve ce
même tempérament antifrancais dans le style oratoire du pontife de
l'Etre suprême. Il lui manque ce que possédait à un si haut degré
l'éloquence de Mirabeau, de Vergniaud, de Danton, je peux dire _le
trait_. Robespierre n'a pas d'esprit, pas de mots frappés en médailles,
pas de formules vives, courtes et suggestives. Il rêve, il déduit, il
raisonne, il parle pour lui, quand la parole de Danton est vive, hachée,
sautillante comme eût pu l'être une conversation lyrique avec Diderot.
Le Français a peur d'ennuyer, il se hâte, ou s'il s'attarde, il
s'excuse: Robespierre prend son temps et ses aises. Il est lent et
monotone. Il n'est remarquable, que quand il est sublime et il le
devient deux ou trois fois quand il parle de la conscience, de sa
conscience à lui, de la haute dignité de sa vie et de sa pensée. Mais
quel singulier phénomène, et antipathique à notre race, qu'une éloquence
où on ne retrouve rien de l'esprit de Rabelais, de Molière, de Pascal,
de Voltaire!
* * * * *
Michelet, Louis Blanc, M. d'Héricault ont représenté Robespierre, décrit
son action, monotone comme son style et pourtant puissante. Ses
portraits sont tous dissemblables et contradictoires. Charlotte
Robespierre affirme, dans ses mémoires, que le plus ressemblant est
celui de la collection Delpech, où il a un air de douceur que démentent
presque tous les témoignages. Boilly l'a représenté jeune, gras,
florissant, l'air studieux et un peu borné (musée Carnavalet). Mais,
parmi tant de portraits célèbres, j'incline à croire que le dessin de
Bonneville, auquel tous les autres ressemblent par quelque point, est la
plus fidèle image de Robespierre tel que le peuple le voyait. Ses
ennemis s'accordent à comparer sa figure à celle d'un chat sauvage. [1]
Beaulieu dit: «C'était, en 1789, un homme de trente ans, de petite
taille, d'une figure mesquine et fortement marquée de petite vérole; sa
voix était aigre et criarde, presque toujours sur le diapason de la
violence; des mouvements brusques, quelquefois convulsifs, révélaient
l'agitation de son âme. Son teint pâle et plombé, son regard sombre et
équivoque, tout en lui annonçait la haine et l'envie.» [2] Le témoignage
de Thibaudeau est analogue: «Il était d'une taille moyenne, avait la
figure maigre et la physionomie froide, le teint bilieux et le regard
faux, des manières sèches et affectées, le ton impérieux, le rire forcé
et sardonique. Chef des sans-culottes, il était soigné dans ses
vêtements, et il avait conservé la poudre, lorsque personne n'en portait
plus....» [3] Etienne Dumont, qui avait causé avec lui, trouvait qu'il
ne regardait point en face et qu'il avait dans les yeux un clignotement
continuel et pénible. [4] Toutes ces impressions ont été résumées dans
un pamphlet thermidorien d'une façon qui a semblé aux contemporains si
heureuse et si vraie que les innombrables factums qui parurent presque
en même temps le plagièrent mot pour mot:
«Sa taille était de cinq pieds deux ou trois pouces; son corps jeté
d'aplomb; sa démarche ferme, vive et même un peu brusque; il crispait
souvent ses mains comme par une espèce de contraction de nerfs; le même
mouvement se faisait sentir dans ses épaules et dans son cou, qu'il
agitait convulsivement à droite et à gauche; ses habits étaient d'une
propreté élégante, et sa chevelure toujours soignée; sa physionomie, un
peu renfrognée, n'avait rien de remarquable; son teint était livide,
bilieux; ses yeux mornes et éteints; un clignement fréquent semblait la
suite de l'agitation convulsive dont je viens de parler; il portait
toujours des conserves. Il savait adoucir avec art sa voix naturellement
aigre et criarde, et donner de la grâce à son accent artésien; mais il
n'avait jamais regardé en face un honnête homme.» [5]
[Note 1: Mercier, _Nouveau Paris_, t. VI, p. 11; Buzot, _Mémoires_, éd.
Dauban, 43, 159; et surtout Merlin (de Thionville), _Portrait de
Robespierre_: «Cette figure changea de physionomie: ce fut d'abord la
mine inquiète, mais assez douce, du chat domestique, ensuite la mine
farouche du chat sauvage, puis la mine féroce du chat tigre.»]
[Note 2: Biographie Michaud, 1re éd., 1824.]
[Note 3: _Mémoires_, t. I, p. 58.--Son protégé, le peintre Vivant-Denon,
se rappelait l'avoir vu «poudré à blanc, portant un gilet de mousseline
brochée, avec un liseré de couleur tendre, et vêtu de tout point avec la
propreté et la recherche d'un petit-maître de 1789». Biographie Rabbe,
art. _Denon_.]
[Note 4: _Souvenirs sur Mirabeau_, p. 250.--Ajoutons ce témoignage de
l'abbé Proyart, sur le physique de Robespierre adolescent: «Il portait
sur de larges épaules une tête assez petite. Il avait les cheveux
châtains-blonds, le visage arrondi, la peau médiocrement gravée de
petite vérole, le teint livide, le nez petit et rond, les yeux bleus
pâles et un peu enfoncés, le regard indécis, l'abord froid et
repoussant. Il ne riait jamais. A peine souriait-il quelquefois; encore
n'était-ce ordinairement que d'un sourire moqueur...» _La vie et les
crimes de Robespierre_, p. 52.]
[Note 5: _Vie secrète, politique et curieuse de M. J. Maximilien
Robespierre_, par L. Duperron, Paris, an II, in-8.]
Michelet parle des deux binocles qu'il maniait à la tribune avec
dextérité. Il portait à la fois des bésicles vertes, qui reposaient ses
yeux fatigués, et un binocle qu'il appliquait de temps en temps sur ses
lunettes pour regarder ses auditeurs: en 1794, ce maniement glaçait de
terreur les personnes qu'il fixait du haut de la tribune.
Fiévée le vit aux Jacobins dans une des séances fameuses où il parla
contre Hébert, et il nous a donné un croquis de son action oratoire:
«Robespierre s'avança lentement. Ayant conservé à peu près seul à cette
époque le costume et la coiffure en usage avant la Révolution, petit,
maigre, il ressemblait assez à un tailleur de l'ancien régime; il
portait des bésicles, soit qu'il en eût besoin, soit qu'elles lui
servissent à cacher les mouvements de sa physionomie austère et sans
aucune dignité. Son débit était lent, ses phrases étaient si longues que
chaque fois qu'il s'arrêtait en relevant ses lunettes sur son front, on
pouvait croire qu'il n'avait plus rien à dire; mais, après avoir promené
son regard sur tous les points de la salle, il rabaissait ses lunettes,
puis ajoutait quelques phrases aux périodes déjà si allongées lorsqu'il
les avait suspendues.»
Voilà ce que les contemporains nous ont laissé de plus vraisemblable sur
le physique de Robespierre, sur son attitude à la tribune; le reste
n'est que passion et fantaisie.
TABLE DES PLANCHES HORS TEXTE
* * * * *
PLANCHE I
PORTRAIT DE MIRABEAU
D'après un dessin de J. Guérin gravé par Frésinger, conservé au Cabinet
des Estampes.
PLANCHE II
PORTRAIT DE VERGNIAUD
D'après une lithographie de Maurin, publiée dans l'_Iconographie _de
Delpech.
PLANCHE III
LE 31 MAI 1793
D'après une gravure de Swebach-Desfontaines et Berthault, conservée au
Cabinet des Estampes.
PLANCHE IV
ATTAQUE DES TUILERIES LE 10 AOUT 1792
D'après une gravure exécutée par Villeneuve, conservée au Cabinet des
Estampes.
PLANCHE V
PORTRAIT DE DANTON
D'après une peinture anonyme du Musée de la Ville de Paris.
PLANCHE VI
PORTRAIT DE ROBESPIERRE
D'après un dessin de Bonneville gravé par B. Gautier, conservé au
Cabinet des Estampes.
PLANCHE VII
ATTAQUE DE L'HOTEL DE VILLE LE 9 THERMIDOR
D'après une eau-forte de Duplessi-Bertaux, conservée au Cabinet des
Estampes.
PLANCHE VIII
ESTAMPE THERMIDORIENNE CONTRE ROBESPIERRE
D'après une gravure reproduite par Montjoie dans _La Conjuration de
Maximilien Robespierre,_ 2e édit., Paris, 1796, in-8°. [Note: Les
vignettes qui illustrent ce volume sont extraites de l'ouvrage de MM. A.
Boppe et Raoul Bonnet, _Les Vignettes emblématiques sous la Révolution_,
Paris, 1911, in fol. Nous remercions vivement M.R. Bonnet de
l'obligeance qu'il a mise à nous les communiquer. (_Note des
Editeurs._)]
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
* * * * *
MIRABEAU
I.--L'éducation oratoire de Mirabeau
II.--La politique de Mirabeau
III.--Les discours de Mirabeau
IV.--Mirabeau à la tribune
VERGNIAUD
I.--La jeunesse et le caractère de Vergniaud
II.--L'éducation oratoire de Vergniaud
III.--La politique de Vergniaud
IV.--Les discours de Vergniaud jusqu'au 10 août 1792
V.--Les lettres politiques et la défense de Vergniaud
VI.--La méthode oratoire de Vergniaud
DANTON
I.--Le texte des discours de Danton
II.--Le caractère et l'éducation de Danton
III.--L'inspiration oratoire de Danton
IV.--La composition et le style des discours de Danton
V.--Danton à la tribune
ROBESPIERRE
I.--Robespierre à la Constituante
II.--La politique religieuse de Robespierre à la Convention
III.--Les principaux discours de Robespierre à la Convention
IV.--La rhétorique de Robespierre
* * * * *