presque seul contre l'esprit encyclopédiste ou sèchement déiste de ses
contemporains? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au créateur de la
fête et du culte de l'Etre suprême? Il échoua uniquement parce que la
France de 1794, j'entends la France instruite, n'était plus chrétienne:
son éducation la rattachait à la philosophie du siècle, ses habitudes
héréditaires la retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait
mortes, mais auxquelles elle jugeait inutile de substituer une autre
formule théologique. Il y a là, ce semble, l'explication de l'échec
religieux de Robespierre, et du succès de la politique concordataire de
Bonaparte. Si Robespierre eût vécu, l'indifférence générale l'aurait
forcé à se rallier au catholicisme, au catholicisme romain, mais servi
par de bons prêtres comme ceux dont il faisait ses amis personnels,
Torné, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme l'étude de son
développement intérieur nous l'a fait prévoir, la pensée du pontife de
l'Etre suprême, aurait sans doute été ramenée à la religion natale par
le même circuit qu'avait suivi la pensée de Montaigne et celle de
Rousseau.
_III.--LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_
Tels furent les éléments essentiels de l'inspiration de Robespierre.
Faut-il le suivre dans toute sa carrière, depuis la fin de la
Constituante jusqu'au 9 thermidor? Dans cet espace de moins de trois
années, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la brèche, et
prononça des centaines de discours. Bornons-nous à mettre en lumière les
harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans
sa querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalité avec
Danton, dans ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise
finale, en thermidor.
* * * * *
Quand Robespierre revint à Paris, à la fin de l'année 1791, il eut une
surprise désagréable pour son esprit lent: pendant son absence, une
saute de vent avait bouleversé l'atmosphère politique, et l'opinion,
oubliant la métaphysique constitutionnelle qui avait occupé les derniers
jours de la Constituante, discutait avec fièvre sur la guerre. On le
sait: la Cour et les Feuillants la voulaient courte, restreinte aux
petits princes allemands, avec l'arrière-pensée de lever ainsi une armée
contre la Révolution; les Girondins la voulaient générale, européenne,
indéfinie, espérant que cette force aveugle, une fois déchaînée,
porterait dans le monde les principes de 1789, et ruinerait les
résistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature hésitante,
Robespierre ne sut d'abord où se tourner. Un instant, par contagion, il
fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791, menaça
Léopold «du cercle de Popilius». Mais bientôt la réflexion réveilla en
lui trois sentiments fort divers: une méfiance envers la cour, dont la
politique belliqueuse ferait le jeu; une horreur de moraliste pour la
guerre, horreur sincère et presque physique; enfin une crainte jalouse
de se voir dépossédé par Brissot de la première place. Il crut qu'en
étant l'homme de la paix, il se réservait intact et fort pour le jour de
la défaite, qui lui semblait probable et prochain. Certes, ses calculs
ou ses pressentiments le tromperont; et les victoires françaises, en le
rendant inutile, contribueront à sa chute finale. Mais comment cet
esprit étroit, timoré, formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en décembre
1791, que les armées informes de la Révolution l'emporteraient sur
l'expérience et la discipline des soldats de l'Europe?
Pourtant, les idées guerrières étaient déjà si fortes qu'il ne put les
attaquer qu'en biaisant. Sa première réponse à Brissot (Jacobins, 18
décembre 1791) se résume dans cette phrase d'exorde: «Je veux aussi la
guerre, mais comme l'intérêt de la nation la demande; domptons nos
ennemis intérieurs, et ensuite marchons contre nos ennemis étrangers.»
Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence à se poser en
prédicateur de la Révolution, répétant ses homélies pour ceux qui n'ont
pu les entendre ou qui les ont mal écoutées. Mais, cette fois que
l'opinion est préparée, il retire ses premières concessions à l'esprit
belliqueux, contre lequel éclate franchement toute sa haine d'homme
d'étude et de parlementaire: «La guerre, dit-il, est bonne pour les
officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui
spéculent sur ces sortes d'événements; elle est bonne pour les
ministres, dont elle couvre les opérations d'un voile sacré...» Cette
idée, parfois déguisée, est au fond de tout ce discours, où Robespierre
attaque, avec un art infini, les passions les plus populaires et les
plus françaises, les préjugés les plus généreux de la Révolution. Lui
qu'on représente dédaigneux de l'expérience, épris de la théorie pure,
il se moque ce jour-là de «ceux qui règlent le destin des empires par
des figures de rhétorique». «Il est fâcheux, dit-il, que la vérité et le
bon sens démentent ces magnifiques prédictions; il est dans la nature
des choses que la marche de la raison soit lentement progressive.» Sur
les illusions de la propagande armée, il jette goutte à goutte l'eau
froide de son ironie: «La plus extravagante idée qui puisse naître dans
la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer
à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et
sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés; et le premier
conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser
comme des ennemis.» Ses sarcasmes n'épargnent même pas les principes de
1789, où Brissot voit un talisman: «La déclaration des droits n'est
point la lumière du soleil qui éclaire au même instant tous les hommes;
ce n'est point la foudre qui frappe en même temps tous les trônes. Il
est plus facile de l'écrire sur le papier ou de le graver sur l'airain
que de rétablir dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés
par l'ignorance, par les passions et par le despotisme.» Et, d'un ton
presque voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir «descendre du ciel
l'ange de la liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et
exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers».
Quels ennemis poursuivra cette guerre? les émigrés? Mais «traiter comme
une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, déjuger, de
punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de France
extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de l'univers
La Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une
illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux
ennemis du dedans qui les favorisent?... Mais que dis-je? en avons-nous,
des ennemis du dedans? Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez
que Coblentz. N'avez-vous pas dit que le siège du mal est à Coblentz? Il
n'est donc pas à Paris? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et
un autre lieu qui n'est pas loin de nous? Quoi! vous osez dire que ce
qui a fait rétrograder la Révolution, c'est la peur qu'inspirent à la
nation les aristocrates fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous
attendez de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez donc
qu'au jugement de tous les Français éclairés, le véritable Coblentz est
en France; que celui de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts
d'une conspiration profonde tramée contre la liberté, dont le foyer,
dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez
tout cela, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe dans ce pays-ci.
Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi détourner l'attention
publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres
objets, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent?»
Il était difficile de serrer Brissot de plus près, de lui mieux couper
la retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y
a rien là de nuageux, de mystique; c'est une dialectique serrée, et,
tranchons le mot, admirable.
Mais il ne suffit pas à Robespierre d'avoir raison et de réduire ses
adversaires au silence: il veut replacer au premier plan, en pleine
lumière, sa personnalité dont une longue absence a pu effacer les
traits. Dans son exorde, il montre avec habileté le beau côté du rôle
impopulaire que sa sagesse lui impose: «De deux opinions, dit-il, qui
ont été balancées dans cette assemblée, l'une a pour elle toutes les
idées qui flattent l'imagination, toutes les espérances brillantes qui
animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux, soutenu de tous
les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut
employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyée que sur la
froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la
première; pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude
de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci
que je me déclare.» Dans sa péroraison, il emploie, pour se louer, un
procédé auquel il reviendra sans mesure jusqu'à la fin de sa carrière:
il se suppose attaqué, menacé, et il se plaint et se défend. Mais, cette
fois, il le fait avec autant de tact que de verve. «Apprenez que je ne
suis point le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre
fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela; je méprise
quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire
plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des noms
pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause:
serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui l'abandonnent, en
présentant la conduite contraire comme un effort d'héroïsme et de vertu?
Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que le résultat naturel du
caractère de tout homme qui n'est point dégradé. L'amour de la justice,
de l'humanité, de la liberté est une passion comme une autre: quand elle
est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son âme à des
passions d'une autre espèce, comme à la soif de l'or et des honneurs, on
leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanité, et le
peuple et la patrie. Voilà le secret du coeur humain; voilà toute la
différence qui existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et
les bienfaiteurs de leur pays.»
En terminant, Robespierre, sûr de son auditoire, annonça une troisième
harangue sur le même sujet; et, en effet, le 11 janvier 1792, il
développa encore les mêmes arguments, avec plus d'abondance et non sans
quelque rhétorique. Cette fois, il s'attacha surtout à démontrer que
pour une guerre révolutionnaire, il n'y a ni soldats, ni généraux: «Où
est-il, le général qui, imperturbable défenseur des droits du peuple,
éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonné des cours,
dont la vertu austère est attestée par la disgrâce de la cour; ce
général, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du
despotisme sont dignes de porter devant nous l'étendard sacré de la
liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brutus, ce héros
encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits, qu'il vienne;
mettons-le à notre tête.... Où est-il! Où sont-ils ces héros qui, au 14
juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds
de la patrie alarmée? Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider
nos efforts victorieux.... Où êtes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa
proie à la mort, qu'au désespoir ses victimes! Citoyens qui, les
premiers, signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille,
venez; la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs. Hélas!
on ne vous trouve nulle part....» Quoiqu'il prolonge à l'excès ces
apostrophes, il en tire parfois d'heureux effets: «Venez au moins,
gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de
nos frontières, dans cette guerre dont une cour perfide nous menace;
venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis deux ans vous
demandez des armes, et vous n'en avez pas?...» Eh bien! s'il en est
ainsi, pourquoi les Jacobins ne marchaient-ils pas eux-mêmes à Léopold,
comme le veut Louvet? «Mais quoi! voilà tous les orateurs de guerre qui
m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que _M. le comte de
Narbonne_ conduise toute cette affaire: qu'il faut marcher sous les
ordres de _M. le marquis de La Fayette_; que c'est au pouvoir exécutif
qu'il appartient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah!
Francais, ce seul mot a rompu tout le charme: il anéantit tous mes
projets. Adieu la liberté des peuples. Si tous les sceptres des princes
d'Allemagne sont brisés, ce ne sera pas par de telles mains.» Si
l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les conseils de
Robespierre, la réputation oratoire de l'austère moraliste fut accrue
par ce discours. C'est, disait Fréron, dans son _Orateur du peuple_, un
chef-d'oeuvre d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles.
Ce fut dès lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de
tous les jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A
l'éloquent éloge de Condorcet et des Encyclopédistes que lui infligea
Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre répondit trois jours après, par
une apologie personnelle qu'il faut citer:
«Vous demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh! une grande chose sans
doute: j'ai donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à
l'Assemblée constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste
caractère, elle devait donner au peuple un grand exemple de
désintéressement et de magnanimité; que les vertus des législateurs
devaient être la première leçon des citoyens, et je lui ai proposé de
décréter qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu à la seconde
législature, cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans
cela, peut-être beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière;
et qui peut répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-
même appelé à la place qu'occupent aujourd'hui Brissot et Condorcet?
Cette action ne peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le
panégyrique de son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa
gloire académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous
jugions des hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en
liberté_. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres
maîtres que la nature.
«Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands
hommes de l'ancien régime; que si les académiciens et les géomètres que
M. Brissot nous propose pour modèles ont combattu et ridiculisé les
prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les rois,
dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel
acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la
personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de ce
vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de
ce temps-là, mérita des honneurs publics prostitués depuis par
l'intrigue à des charlatans politiques et à de misérables héros? Quoi
qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que, dans le système de M.
Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je
viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de
mes adversaires.»
* * * * *
On a vu plus haut que la révolution du 10 août 1792, s'étant faite sans
Robespierre, l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde
_extra parlementaire_, agissante et franchement républicaine. A la
Convention, il se sentait isolé, suspecté, menacé. Il risquait de tomber
au rang de faiseur de placards, si Barbaroux et Louvet ne lui avaient
ouvert la tribune pour une longue série d'apologies personnelles aussi
irréfutables que peu convaincantes. Cet accusé, auquel les étourdis de
la Gironde ne reprochaient aucun acte précis, eut beau jeu pour être
modeste, pour préparer habilement l'opinion en sa faveur et se donner un
prestige de victime calomniée.
Ce n'était pas assez: il voulut reprendre à Danton cette première place,
à l'avant-garde de la démocratie, que lui avait donnée son énergie au 10
août. L'avocat qui s'était caché pendant l'attaque du château eut tout à
coup une grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours
du 3 décembre 1792 exprima cette idée violente qu'il fallait tuer Louis
XVI et non le juger. Robespierre se donna ce jour-là un style concis,
haché, abrupt. Il sut être terrible et clair: «Il n'y a point ici, dit-
il, de procès à faire. Louis n'est point un accusé; vous n'êtes pas des
juges; vous ne pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de
la nation. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un
homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence
nationale à exercer... Louis fut roi, et la république est fondée; la
question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a
été détrôné par ses crimes; Louis dénonçait le peuple français comme
rebelle; il a appelé, pour le châtier, les armes des tyrans, ses
confrères; la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était
rebelle: Louis ne peut donc être jugé; il est déjà jugé. Il est
condamné, ou la République n'est point absoute. Proposer de faire le
procès à Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est
rétrograder vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une idée
contre-révolutionnaire, car c'est mettre la révolution elle-même en
litige. En effet, si Louis peut être encore l'objet d'un procès, Louis
peut être absous; il peut être innocent, que dis-je? Il est présumé
l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis
peut être présumé innocent, que devient la Révolution? Si Louis est
innocent, tous les défenseurs de la Liberté deviennent des
calomniateurs.» Et il demanda que, sans débats, on guillotinât l'accusé.
C'est ainsi qu'il dépassait les hommes du 10 août par une violence qui,
dans le fond, devait répugner à son caractère de légiste. Mais il en
voulait plus à la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au
peuple eut compromis le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le
poursuivre de ses dénonciations, rendant impossible l'union des
patriotes rêvée par Danton et Condorcet, et dans laquelle son influence
et sa personne auraient été éclipsées.
On sait que le projet de Constitution présenté par Condorcet était très
démocratique. Robespierre craignit que cela ne rendît les Girondins
populaires. Aussi peut-on dire que c'est par une sorte de surenchère à
la politique des Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur
la propriété, il exprime à la Convention des idées que nous appellerions
aujourd'hui socialistes:
«... Demandez, dit-il, à ce marchand de chair humaine, ce que c'est que
la propriété; il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'on
appelle un navire, où il a encaissé et serré des hommes qui paraissent
vivants: «Voilà mes propriétés, je les ai achetées tant par tête.»
Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit
l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus: il vous donnera de la
propriété des idées à peu près semblables.
«Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne: ils vous
diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit,
le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer,
d'avilir et de s'assurer légalement et monarchiquement les 25 millions
d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon
plaisir.
«Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe
de morale. Pourquoi notre déclaration des droits semblerait-elle
présenter la même erreur en définissant la liberté «le premier des biens
de l'homme, le plus «sacré des droits qu'il tient de la nature?» Nous
avons dit avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui;
pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est
une institution sociale, comme si les lois éternelles de la nature
étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez
multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice
de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer
la nature et la légitimité, de manière que votre déclaration paraît
faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs,
pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces
vices en consacrant les vérités suivantes:
«I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.
«II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.
«III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à
l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
«IV. Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et
immoral.» [Note: Voir mon _Histoire politique de la Révolution_, p.
290.]
Le 26 mai 1798, c'est Robespierre qui décida les Jacobins à
l'insurrection, et il le fit en termes singulièrement énergiques.
«J'invite le peuple, dit-il, à se mettre, dans la Convention nationale,
en insurrection contre tous les députés corrompus. (_Applaudissements._)
Je déclare qu'ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je
regarde comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la
parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre
le président, et contre tous les membres qui siègent dans la Convention.
(_Applaudissements._)» Toute la société se leva et se déclara en
insurrection contre les _députés corrompus_.
Au 31 mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup
de grâce aux Girondins. Il défendait, avec quelque diffusion, la
proposition de Barère contre la commission des Douze. Vergniaud,
impatienté, lui cria: «Concluez donc!»--«Oui, je vais conclure, répondit-
il, et contre vous! contre vous qui, après la révolution du 10 août,
avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui
n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez
voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez!
contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes
dont Dumouriez demandait la tête! contre vous, dont les vengeances
criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous voulez
faire un crime à ceux qui sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion,
c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et
contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires.»
* * * * *
Cette âpreté éloquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un
accent original et vraiment terrible au discours qu'il prononça, le
14 germinal an II, contre Danton. J'ai déjà indiqué que Robespierre
fut, à n'en pas douter, l'assassin de Danton, quoi qu'en aient dit
Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils allèguent que Robespierre
défendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an II). Oui; mais comment
le défendit- il? Coupé (de l'Oise) avait accusé le tribun de modérantisme.
Danton répondit avec feu dans un long discours dont le _Moniteur_
n'analyse que la première partie: «L'orateur, dit l'auteur robespierriste
du compte rendu, après plusieurs morceaux véhéments, prononcés avec une
abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par
demander qu'il soit nommé une commission de douze membres, chargée
d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y
répondre en présence du peuple.»