Mais dira-t-on avec Edgar Quinet qu'il fut timide, cet homme qui lutta

presque seul contre l'esprit encyclopédiste ou sèchement déiste de ses

contemporains? Dira-t-on que l'audace novatrice manqua au créateur de la

fête et du culte de l'Etre suprême? Il échoua uniquement parce que la

France de 1794, j'entends la France instruite, n'était plus chrétienne:

son éducation la rattachait à la philosophie du siècle, ses habitudes

héréditaires la retenaient dans les formes catholiques, qu'elle savait

mortes, mais auxquelles elle jugeait inutile de substituer une autre

formule théologique. Il y a là, ce semble, l'explication de l'échec

religieux de Robespierre, et du succès de la politique concordataire de

Bonaparte. Si Robespierre eût vécu, l'indifférence générale l'aurait

forcé à se rallier au catholicisme, au catholicisme romain, mais servi

par de bons prêtres comme ceux dont il faisait ses amis personnels,

Torné, Audrein, dom Gerle et d'autres. Comme l'étude de son

développement intérieur nous l'a fait prévoir, la pensée du pontife de

l'Etre suprême, aurait sans doute été ramenée à la religion natale par

le même circuit qu'avait suivi la pensée de Montaigne et celle de

Rousseau.

_III.--LES PRINCIPAUX DISCOURS DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_

Tels furent les éléments essentiels de l'inspiration de Robespierre.

Faut-il le suivre dans toute sa carrière, depuis la fin de la

Constituante jusqu'au 9 thermidor? Dans cet espace de moins de trois

années, cet orateur infatigable fut sans cesse sur la brèche, et

prononça des centaines de discours. Bornons-nous à mettre en lumière les

harangues qu'il composa dans les circonstances capitales de sa vie, dans

sa querelle avec les Girondins sur la guerre, dans sa rivalité avec

Danton, dans ses tentatives de dictature religieuse, enfin dans la crise

finale, en thermidor.

* * * * *

Quand Robespierre revint à Paris, à la fin de l'année 1791, il eut une

surprise désagréable pour son esprit lent: pendant son absence, une

saute de vent avait bouleversé l'atmosphère politique, et l'opinion,

oubliant la métaphysique constitutionnelle qui avait occupé les derniers

jours de la Constituante, discutait avec fièvre sur la guerre. On le

sait: la Cour et les Feuillants la voulaient courte, restreinte aux

petits princes allemands, avec l'arrière-pensée de lever ainsi une armée

contre la Révolution; les Girondins la voulaient générale, européenne,

indéfinie, espérant que cette force aveugle, une fois déchaînée,

porterait dans le monde les principes de 1789, et ruinerait les

résistances et les intrigues de Louis XVI. Avec sa nature hésitante,

Robespierre ne sut d'abord où se tourner. Un instant, par contagion, il

fut presque belliqueux et, aux Jacobins, le 28 novembre 1791, menaça

Léopold «du cercle de Popilius». Mais bientôt la réflexion réveilla en

lui trois sentiments fort divers: une méfiance envers la cour, dont la

politique belliqueuse ferait le jeu; une horreur de moraliste pour la

guerre, horreur sincère et presque physique; enfin une crainte jalouse

de se voir dépossédé par Brissot de la première place. Il crut qu'en

étant l'homme de la paix, il se réservait intact et fort pour le jour de

la défaite, qui lui semblait probable et prochain. Certes, ses calculs

ou ses pressentiments le tromperont; et les victoires françaises, en le

rendant inutile, contribueront à sa chute finale. Mais comment cet

esprit étroit, timoré, formaliste, aurait-il pu s'imaginer, en décembre

1791, que les armées informes de la Révolution l'emporteraient sur

l'expérience et la discipline des soldats de l'Europe?

Pourtant, les idées guerrières étaient déjà si fortes qu'il ne put les

attaquer qu'en biaisant. Sa première réponse à Brissot (Jacobins, 18

décembre 1791) se résume dans cette phrase d'exorde: «Je veux aussi la

guerre, mais comme l'intérêt de la nation la demande; domptons nos

ennemis intérieurs, et ensuite marchons contre nos ennemis étrangers.»

Le 2 janvier 1792, il refait son discours, commence à se poser en

prédicateur de la Révolution, répétant ses homélies pour ceux qui n'ont

pu les entendre ou qui les ont mal écoutées. Mais, cette fois que

l'opinion est préparée, il retire ses premières concessions à l'esprit

belliqueux, contre lequel éclate franchement toute sa haine d'homme

d'étude et de parlementaire: «La guerre, dit-il, est bonne pour les

officiers militaires, pour les ambitieux, pour les agioteurs qui

spéculent sur ces sortes d'événements; elle est bonne pour les

ministres, dont elle couvre les opérations d'un voile sacré...» Cette

idée, parfois déguisée, est au fond de tout ce discours, où Robespierre

attaque, avec un art infini, les passions les plus populaires et les

plus françaises, les préjugés les plus généreux de la Révolution. Lui

qu'on représente dédaigneux de l'expérience, épris de la théorie pure,

il se moque ce jour-là de «ceux qui règlent le destin des empires par

des figures de rhétorique». «Il est fâcheux, dit-il, que la vérité et le

bon sens démentent ces magnifiques prédictions; il est dans la nature

des choses que la marche de la raison soit lentement progressive.» Sur

les illusions de la propagande armée, il jette goutte à goutte l'eau

froide de son ironie: «La plus extravagante idée qui puisse naître dans

la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer

à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et

sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés; et le premier

conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser

comme des ennemis.» Ses sarcasmes n'épargnent même pas les principes de

1789, où Brissot voit un talisman: «La déclaration des droits n'est

point la lumière du soleil qui éclaire au même instant tous les hommes;

ce n'est point la foudre qui frappe en même temps tous les trônes. Il

est plus facile de l'écrire sur le papier ou de le graver sur l'airain

que de rétablir dans le coeur des hommes ses sacrés caractères effacés

par l'ignorance, par les passions et par le despotisme.» Et, d'un ton

presque voltairien, il raille Cloots, qui a cru voir «descendre du ciel

l'ange de la liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et

exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers».

Quels ennemis poursuivra cette guerre? les émigrés? Mais «traiter comme

une puissance rivale des criminels qu'il suffit de flétrir, déjuger, de

punir par contumace; nommer pour les combattre des maréchaux de France

extraordinaires contre les lois, affecter d'étaler aux yeux de l'univers

La Fayette tout entier, qu'est-ce autre chose que leur donner une

illustration, une importance qu'ils désirent, et qui convient aux

ennemis du dedans qui les favorisent?... Mais que dis-je? en avons-nous,

des ennemis du dedans? Non, vous n'en connaissez pas; vous ne connaissez

que Coblentz. N'avez-vous pas dit que le siège du mal est à Coblentz? Il

n'est donc pas à Paris? Il n'y a donc aucune relation entre Coblentz et

un autre lieu qui n'est pas loin de nous? Quoi! vous osez dire que ce

qui a fait rétrograder la Révolution, c'est la peur qu'inspirent à la

nation les aristocrates fugitifs qu'elle a toujours méprisés; et vous

attendez de cette nation des prodiges de tous les genres! Apprenez donc

qu'au jugement de tous les Français éclairés, le véritable Coblentz est

en France; que celui de l'évêque de Trêves n'est que l'un des ressorts

d'une conspiration profonde tramée contre la liberté, dont le foyer,

dont le centre, dont les chefs sont au milieu de nous. Si vous ignorez

tout cela, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe dans ce pays-ci.

Si vous le savez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi détourner l'attention

publique de nos ennemis les plus redoutables, pour la fixer sur d'autres

objets, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent?»

Il était difficile de serrer Brissot de plus près, de lui mieux couper

la retraite, de le harceler de coups plus forts et plus rapides. Il n'y

a rien là de nuageux, de mystique; c'est une dialectique serrée, et,

tranchons le mot, admirable.

Mais il ne suffit pas à Robespierre d'avoir raison et de réduire ses

adversaires au silence: il veut replacer au premier plan, en pleine

lumière, sa personnalité dont une longue absence a pu effacer les

traits. Dans son exorde, il montre avec habileté le beau côté du rôle

impopulaire que sa sagesse lui impose: «De deux opinions, dit-il, qui

ont été balancées dans cette assemblée, l'une a pour elle toutes les

idées qui flattent l'imagination, toutes les espérances brillantes qui

animent l'enthousiasme, et même un sentiment généreux, soutenu de tous

les moyens que le gouvernement le plus actif et le plus puissant peut

employer pour influer sur l'opinion; l'autre n'est appuyée que sur la

froide raison et sur la triste vérité. Pour plaire, il faut défendre la

première; pour être utile, il faut soutenir la seconde avec la certitude

de déplaire à tous ceux qui ont le pouvoir de nuire: c'est pour celle-ci

que je me déclare.» Dans sa péroraison, il emploie, pour se louer, un

procédé auquel il reviendra sans mesure jusqu'à la fin de sa carrière:

il se suppose attaqué, menacé, et il se plaint et se défend. Mais, cette

fois, il le fait avec autant de tact que de verve. «Apprenez que je ne

suis point le défenseur du peuple; jamais je n'ai prétendu à ce titre

fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela; je méprise

quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus. S'il faut dire

plus, j'avouerai que je n'ai jamais compris pourquoi on donnait des noms

pompeux à la fidélité constante de ceux qui n'ont point trahi sa cause:

serait-ce un moyen de ménager une excuse à ceux qui l'abandonnent, en

présentant la conduite contraire comme un effort d'héroïsme et de vertu?

Non, ce n'est rien de tout cela; ce n'est que le résultat naturel du

caractère de tout homme qui n'est point dégradé. L'amour de la justice,

de l'humanité, de la liberté est une passion comme une autre: quand elle

est dominante, on lui sacrifie tout; quand on a ouvert son âme à des

passions d'une autre espèce, comme à la soif de l'or et des honneurs, on

leur immole tout, et la gloire, et la justice, et l'humanité, et le

peuple et la patrie. Voilà le secret du coeur humain; voilà toute la

différence qui existe entre le crime et la probité, entre les tyrans et

les bienfaiteurs de leur pays.»

En terminant, Robespierre, sûr de son auditoire, annonça une troisième

harangue sur le même sujet; et, en effet, le 11 janvier 1792, il

développa encore les mêmes arguments, avec plus d'abondance et non sans

quelque rhétorique. Cette fois, il s'attacha surtout à démontrer que

pour une guerre révolutionnaire, il n'y a ni soldats, ni généraux: «Où

est-il, le général qui, imperturbable défenseur des droits du peuple,

éternel ennemi des tyrans, ne respira jamais l'air empoisonné des cours,

dont la vertu austère est attestée par la disgrâce de la cour; ce

général, dont les mains pures du sang innocent et des dons honteux du

despotisme sont dignes de porter devant nous l'étendard sacré de la

liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Brutus, ce héros

encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits, qu'il vienne;

mettons-le à notre tête.... Où est-il! Où sont-ils ces héros qui, au 14

juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds

de la patrie alarmée? Soldats de Château-Vieux, approchez, venez guider

nos efforts victorieux.... Où êtes-vous? Hélas! on arracherait plutôt sa

proie à la mort, qu'au désespoir ses victimes! Citoyens qui, les

premiers, signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille,

venez; la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs. Hélas!

on ne vous trouve nulle part....» Quoiqu'il prolonge à l'excès ces

apostrophes, il en tire parfois d'heureux effets: «Venez au moins,

gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévouées à la défense de

nos frontières, dans cette guerre dont une cour perfide nous menace;

venez. Quoi! vous n'êtes point encore armés? Quoi! depuis deux ans vous

demandez des armes, et vous n'en avez pas?...» Eh bien! s'il en est

ainsi, pourquoi les Jacobins ne marchaient-ils pas eux-mêmes à Léopold,

comme le veut Louvet? «Mais quoi! voilà tous les orateurs de guerre qui

m'arrêtent; voilà M. Brissot qui me dit qu'il faut que _M. le comte de

Narbonne_ conduise toute cette affaire: qu'il faut marcher sous les

ordres de _M. le marquis de La Fayette_; que c'est au pouvoir exécutif

qu'il appartient de mener la nation à la victoire et à la liberté. Ah!

Francais, ce seul mot a rompu tout le charme: il anéantit tous mes

projets. Adieu la liberté des peuples. Si tous les sceptres des princes

d'Allemagne sont brisés, ce ne sera pas par de telles mains.» Si

l'opinion resta belliqueuse, si on ne suivit point les conseils de

Robespierre, la réputation oratoire de l'austère moraliste fut accrue

par ce discours. C'est, disait Fréron, dans son _Orateur du peuple_, un

chef-d'oeuvre d'éloquence qui doit rester dans toutes les familles.

Ce fut dès lors entre Robespierre et la Gironde une lutte oratoire de

tous les jours, dont on ne peut retenir ici que quelques traits. A

l'éloquent éloge de Condorcet et des Encyclopédistes que lui infligea

Brissot, le 25 avril 1792, Robespierre répondit trois jours après, par

une apologie personnelle qu'il faut citer:

«Vous demandez, dit-il, ce que j'ai fait. Oh! une grande chose sans

doute: j'ai donné Brissot et Condorcet à la France. J'ai dit un jour à

l'Assemblée constituante que, pour imprimer à son ouvrage un auguste

caractère, elle devait donner au peuple un grand exemple de

désintéressement et de magnanimité; que les vertus des législateurs

devaient être la première leçon des citoyens, et je lui ai proposé de

décréter qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu à la seconde

législature, cette proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans

cela, peut-être beaucoup d'entre eux seraient restés dans la carrière;

et qui peut répondre que le choix du peuple de Paris ne m'eût pas moi-

même appelé à la place qu'occupent aujourd'hui Brissot et Condorcet?

Cette action ne peut être comptée pour rien par M. Brissot, qui, dans le

panégyrique de son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa

gloire académique, nous a reproché la témérité avec laquelle nous

jugions des hommes qu'il a appelés _nos maîtres en patriotisme et en

liberté_. J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autres

maîtres que la nature.

«Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands

hommes de l'ancien régime; que si les académiciens et les géomètres que

M. Brissot nous propose pour modèles ont combattu et ridiculisé les

prêtres, ils n'en ont pas moins courtisé les grands et adoré les rois,

dont ils ont tiré un assez bon parti; et qui ne sait avec quel

acharnement ils ont persécuté la vertu et le génie de la liberté dans la

personne de ce Jean-Jacques dont j'aperçois ici l'image sacrée, de ce

vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de

ce temps-là, mérita des honneurs publics prostitués depuis par

l'intrigue à des charlatans politiques et à de misérables héros? Quoi

qu'il en soit, il n'est pas moins vrai que, dans le système de M.

Brissot, il doit paraître étonnant que celui de mes services que je

viens de rappeler ne m'ait pas mérité quelque indulgence de la part de

mes adversaires.»

* * * * *

On a vu plus haut que la révolution du 10 août 1792, s'étant faite sans

Robespierre, l'avait amoindri au profit de Danton et de la Gironde

_extra parlementaire_, agissante et franchement républicaine. A la

Convention, il se sentait isolé, suspecté, menacé. Il risquait de tomber

au rang de faiseur de placards, si Barbaroux et Louvet ne lui avaient

ouvert la tribune pour une longue série d'apologies personnelles aussi

irréfutables que peu convaincantes. Cet accusé, auquel les étourdis de

la Gironde ne reprochaient aucun acte précis, eut beau jeu pour être

modeste, pour préparer habilement l'opinion en sa faveur et se donner un

prestige de victime calomniée.

Ce n'était pas assez: il voulut reprendre à Danton cette première place,

à l'avant-garde de la démocratie, que lui avait donnée son énergie au 10

août. L'avocat qui s'était caché pendant l'attaque du château eut tout à

coup une grande hardiesse en face du roi vaincu et captif. Son discours

du 3 décembre 1792 exprima cette idée violente qu'il fallait tuer Louis

XVI et non le juger. Robespierre se donna ce jour-là un style concis,

haché, abrupt. Il sut être terrible et clair: «Il n'y a point ici, dit-

il, de procès à faire. Louis n'est point un accusé; vous n'êtes pas des

juges; vous ne pouvez être que des hommes d'Etat et les représentants de

la nation. Vous n'avez point une sentence à rendre pour ou contre un

homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence

nationale à exercer... Louis fut roi, et la république est fondée; la

question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis a

été détrôné par ses crimes; Louis dénonçait le peuple français comme

rebelle; il a appelé, pour le châtier, les armes des tyrans, ses

confrères; la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était

rebelle: Louis ne peut donc être jugé; il est déjà jugé. Il est

condamné, ou la République n'est point absoute. Proposer de faire le

procès à Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est

rétrograder vers le despotisme royal et constitutionnel; c'est une idée

contre-révolutionnaire, car c'est mettre la révolution elle-même en

litige. En effet, si Louis peut être encore l'objet d'un procès, Louis

peut être absous; il peut être innocent, que dis-je? Il est présumé

l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis

peut être présumé innocent, que devient la Révolution? Si Louis est

innocent, tous les défenseurs de la Liberté deviennent des

calomniateurs.» Et il demanda que, sans débats, on guillotinât l'accusé.

C'est ainsi qu'il dépassait les hommes du 10 août par une violence qui,

dans le fond, devait répugner à son caractère de légiste. Mais il en

voulait plus à la Gironde qu'au roi et, quand la proposition d'appel au

peuple eut compromis le parti Brissot-Guadet, il ne cessa de le

poursuivre de ses dénonciations, rendant impossible l'union des

patriotes rêvée par Danton et Condorcet, et dans laquelle son influence

et sa personne auraient été éclipsées.

On sait que le projet de Constitution présenté par Condorcet était très

démocratique. Robespierre craignit que cela ne rendît les Girondins

populaires. Aussi peut-on dire que c'est par une sorte de surenchère à

la politique des Girondins que, dans son discours du 24 avril 1793, sur

la propriété, il exprime à la Convention des idées que nous appellerions

aujourd'hui socialistes:

«... Demandez, dit-il, à ce marchand de chair humaine, ce que c'est que

la propriété; il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu'on

appelle un navire, où il a encaissé et serré des hommes qui paraissent

vivants: «Voilà mes propriétés, je les ai achetées tant par tête.»

Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux, ou qui croit

l'univers bouleversé depuis qu'il n'en a plus: il vous donnera de la

propriété des idées à peu près semblables.

«Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne: ils vous

diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit,

le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d'opprimer,

d'avilir et de s'assurer légalement et monarchiquement les 25 millions

d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon

plaisir.

«Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe

de morale. Pourquoi notre déclaration des droits semblerait-elle

présenter la même erreur en définissant la liberté «le premier des biens

de l'homme, le plus «sacré des droits qu'il tient de la nature?» Nous

avons dit avec raison qu'elle avait pour bornes les droits d'autrui;

pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est

une institution sociale, comme si les lois éternelles de la nature

étaient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez

multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l'exercice

de la propriété, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en déterminer

la nature et la légitimité, de manière que votre déclaration paraît

faite non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs,

pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces

vices en consacrant les vérités suivantes:

«I. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de

disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.

«II. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par

l'obligation de respecter les droits d'autrui.

«III. Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à

l'existence, ni à la propriété de nos semblables.

«IV. Toute possession, tout trafic qui voile ce principe est illicite et

immoral.» [Note: Voir mon _Histoire politique de la Révolution_, p.

290.]

Le 26 mai 1798, c'est Robespierre qui décida les Jacobins à

l'insurrection, et il le fit en termes singulièrement énergiques.

«J'invite le peuple, dit-il, à se mettre, dans la Convention nationale,

en insurrection contre tous les députés corrompus. (_Applaudissements._)

Je déclare qu'ayant reçu du peuple le droit de défendre ses droits, je

regarde comme mon oppresseur celui qui m'interrompt ou qui me refuse la

parole, et je déclare que, moi seul, je me mets en insurrection contre

le président, et contre tous les membres qui siègent dans la Convention.

(_Applaudissements._)» Toute la société se leva et se déclara en

insurrection contre les _députés corrompus_.

Au 31 mai, on sait dans quelles circonstances Robespierre porta le coup

de grâce aux Girondins. Il défendait, avec quelque diffusion, la

proposition de Barère contre la commission des Douze. Vergniaud,

impatienté, lui cria: «Concluez donc!»--«Oui, je vais conclure, répondit-

il, et contre vous! contre vous qui, après la révolution du 10 août,

avez voulu conduire à l'échafaud ceux qui l'ont faite! contre vous, qui

n'avez cessé de provoquer la destruction de Paris! contre vous, qui avez

voulu sauver le tyran! contre vous, qui avez conspiré avec Dumouriez!

contre vous, qui avez poursuivi avec acharnement les mêmes patriotes

dont Dumouriez demandait la tête! contre vous, dont les vengeances

criminelles ont provoqué ces mêmes cris d'indignation dont vous voulez

faire un crime à ceux qui sont vos victimes! Eh bien! ma conclusion,

c'est le décret d'accusation contre tous les complices de Dumouriez et

contre tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires.»

* * * * *

Cette âpreté éloquente qu'il portait dans l'art d'accuser donna un

accent original et vraiment terrible au discours qu'il prononça, le

14 germinal an II, contre Danton. J'ai déjà indiqué que Robespierre

fut, à n'en pas douter, l'assassin de Danton, quoi qu'en aient dit

Louis Blanc et Ernest Hamel. En vain ils allèguent que Robespierre

défendit son rival aux Jacobins (13 brumaire an II). Oui; mais comment

le défendit- il? Coupé (de l'Oise) avait accusé le tribun de modérantisme.

Danton répondit avec feu dans un long discours dont le _Moniteur_

n'analyse que la première partie: «L'orateur, dit l'auteur robespierriste

du compte rendu, après plusieurs morceaux véhéments, prononcés avec une

abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par

demander qu'il soit nommé une commission de douze membres, chargée

d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y

répondre en présence du peuple.»

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 20 / 23 段