On sentit bientôt que toute la philosophie encyclopédiste, tout l'esprit

laïque et libre de la Révolution étaient menacés par ce sombre

doctrinaire. En septembre 1792, il fallut mener toute une campagne pour

obtenir de la Commune qu'elle débaptisât la rue Sainte-Anne en rue

Helvétius. L'opinion se prononça franchement et ironiquement contre

Robespierre et le gouvernement s'engagea lui-même dans le sens

encyclopédiste. Le _Moniteur_ du 8 octobre inséra une lettre de

Grouvelle à Manuel qui était une longue apologie d'Helvétius et

Grouvelle était secrétaire du Conseil exécutif provisoire. On vit alors

avec stupeur que Robespierre avait réussi à gagner la majorité des

Jacobins à ses idées anti-philosophiques, et, le 5 décembre, le buste

d'Helvétius, qui ornait le club, fut brisé et foulé aux pieds en même

temps que celui de Mirabeau: «Helvétius, s'était écrié Robespierre,

Helvétius était un intrigant, un misérable bel esprit, un être immoral,

un des cruels persécuteurs de ce bon J.-J. Rousseau, le plus digne de

nos hommages. Si Helvétius avait existé de nos jours, n'allez pas croire

qu'il eût embrassé la cause de la liberté; il eût augmenté la foule des

intrigants beaux-esprits qui désolent aujourd'hui la patrie.» Le

surlendemain, dit le journal du club, «un membre, fâché que la société

ait brisé le buste d'Helvétius, sans entendre sa défense par la bouche

de ses amis, demande que l'on consacre un buste nouveau à la mémoire de

l'auteur de l'_Esprit_. Des murmures interrompent le défenseur officieux

d'Helvétius, et la société passe à l'ordre du jour....»

Voilà dans quel état d'esprit Robespierre avait mis ses plus fidèles

auditeurs, outrant même la pensée du maître: car Rousseau avait écrit,

en 1758, à Deleyre que, si le livre d'Helvétius était dangereux,

l'auteur était un honnête homme, et ses actions valaient mieux que ses

écrits. Mais il ne faudrait pas croire que l'opinion fût devenue hostile

aux philosophes avec les Jacobins. D'abord les Girondins protestèrent,

et il y eut dans le journal de Prudhomme une amère critique de

l'iconoclaste, sous ce titre: _L'ombre d'Helvétius aux Jacobins_. Déjà,

le 9 novembre 1792, la _Chronique de Paris_ avait inséré un portrait

satirique de Robespierre, où l'ennemi du «philosophisme» était montré

comme un prêtre au milieu de ses dévotes, morceau piquant et méchant,

dont l'auteur était, d'après Vilate, le pasteur protestant Rabaut Saint-

Etienne. On peut dire qu'à l'origine de cette entreprise religieuse de

Robespierre, il y a contre lui un déchaînement des éléments les plus

actifs et les plus intelligents de l'opinion, au moins parisienne.

C'est donc, pour le dire en passant, une vue fausse que celle qui

présente cet orateur comme uniquement occupé de prévoir l'opinion pour

la suivre et la flatter. Au moins dans les choses religieuses, il eut, à

partir de 1792, un dessein très arrêté, une volonté forte contre

l'entraînement populaire, une fermeté remarquable à se raidir contre

presque tout Paris, dont l'incrédulité philosophique s'amusait des

gamineries d'Hébert. Ses plus solides appuis dans cette lutte, sont les

femmes d'abord, et puis quelques bourgeois libéraux de province que des

documents nous montrent, surtout dans les petites villes, moralement

préparés à la religion de Rousseau. Mais ce sont là pour Robespierre des

adhésions isolées ou compromettantes: quand on considère la masse

hostile ou indifférente des révolutionnaires parisiens, girondins,

hébertistes ou dantonistes, il apparaît presque seul contre tous, et

c'est à force d'éloquence qu'il change véritablement les âmes, et groupe

autour de lui une église.

* * * * *

Il ne faut pas croire que tout son dessein éclate au début même de cette

campagne de prédication religieuse. Il prépare habilement et lentement

les esprits, et déconsidère d'abord ses adversaires aux yeux des

Jacobins, comme incapables de comprendre le sérieux de la vie. Avec un

art infini, il sait rendre suspecte au peuple de Paris, jusqu'à la gaîté

des Girondins et des Dantonistes. Ses discours sont plus d'une fois la

paraphrase de ce mot de Jean-Jacques: «Le méchant se craint et se fuit;

il s'égaie en se jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des

yeux inquiets, et cherche un objet qui l'amuse; sans la satire amère,

sans la raillerie insultante, il serait toujours triste, le ris moqueur

est son seul plaisir.» Le méchant, pour Rousseau, c'était Voltaire,

c'était Diderot, avec leur gaîté païenne; pour Robespierre, c'est Louvet

avec sa raillerie insultante, c'est Fabre d'Eglantine avec sa lorgnette

de théâtre ironiquement braquée sur le Pontife. Car il voit ses ennemis,

ceux de sa religion, à travers les formules mêmes du Vicaire. Plus il

avance dans l'exécution de son dessein secret, plus il se rapproche de

la lettre même de Rousseau, plus il s'en approprie les thèmes oratoires.

Que de fois, il paraphrase à la tribune l'éloquente et vraiment belle

tirade de l'auteur de l'_Emile_, sur la _surdité_ des matérialistes! Que

de fois il reprend les appels de Rousseau à Caton, à Brutus, à Jésus, en

les ajustant au ton de la tribune! Rousseau avait dit, dans une note de

l'_Emile_, que le fanatisme était moins funeste à un Etat que

l'athéisme, et laissé entendre qu'il n'y a pas de vice pire que

l'irréligion. Appliquant ces idées et ces formules, le 21 novembre 1793,

Robespierre déclare aux Jacobins, à propos des Hébertistes, qu'ils

doivent moins s'inquiéter du fanatisme, du philosophisme. C'est là qu'il

prononce son mot fameux: «L'athéisme est aristocratique.»

En même temps, il suit le maître dans ses contradictions; et lui qui se

pique d'établir un autre culte, il prend le catholicisme sous sa

protection, ne peut souffrir même la vue d'un hérétique. C'est avec

fureur et dégoût qu'à la Convention (5 décembre 1793) il nomme «ce

Rabaut, _ce ministre protestant_..., ce monstre...», qui, le même jour,

montait sur l'échafaud; et il déclare soudoyés par l'étranger, tous les

ennemis du catholicisme. Le 22 frimaire an II, dans son terrible

discours contre Cloots aux Jacobins (il le fit rayer en attendant

mieux), son principal grief fut que l'orateur du genre humain avait

décidé l'évêque Gobel à se défroquer. Sa protection s'étend au clergé:

il s'oppose avec colère à toute mesure tendant à ne le plus payer et à

préparer la séparation de l'Eglise et de l'Etat; et le 26 frimaire an

II, il fait rejeter une proposition tendant à rayer des Jacobins tous

les prêtres, en même temps que tous les nobles. On se demande quels plus

grands services les intérêts religieux pouvaient recevoir d'une

politique, en pleine Terreur. Quant à la religion civile, la motion d'en

consacrer par une loi le principal dogme, l'existence de Dieu, éclata

dans la Convention dès le 17 avril 1793, au fort même de la lutte entre

la Gironde et la Montagne. Mais Robespierre n'osa pas encore se mettre

en avant, et ce fut un obscur député de Cayenne, André Pomme, qui tâta

l'opinion. Son échec ajourna le dessein de l'Incorruptible au moment où

il croirait ses adversaires supprimés ou domptés.

La chute de la Gironde ne le rassura pas: elle donna d'abord la

prépondérance au parti dantoniste, qui répugnait par essence à toute

politique mystique, et pendant toute cette année 1793, surtout à partir

de la mort du mélancolique Marat, le peuple de Paris laissa libre et

joyeuse carrière à ses instincts héréditaires d'irréligion frondeuse.

Chaumette, Cloots, Hébert entreprennent de détruire le catholicisme par

l'insulte et la raillerie, et ils mènent dans les églises saccagées une

carmagnole voltairienne. C'est l'époque du culte antichrétien de la

Raison dont l'histoire n'est pas encore faite, mais qui eut un caractère

prononcé d'opposition à la politique religieuse qu'on avait vu poindre

dans les homélies jacobines de Robespierre. Celui-ci parut dépassé et

démodé sans retour, le jour où, sur la proposition du dantoniste

Thuriot, la Convention se rendit en corps à la fête de la déesse Raison,

à Notre-Dame, afin d'y chanter des hymnes inspirées par l'esprit le plus

hostile à la profession de foi du Vicaire savoyard (20 brumaire, an II).

Toutefois si Robespierre avait contre lui Paris, il avait pour lui la

grande force morale et politique de ce temps-là, le seul instrument de

propapande organisée et, en quelque sorte, officielle: le club des

Jacobins. Depuis l'échec de la motion présentée par André Pomme, il

n'avait pas cessé un instant sa propagande religieuse, domptant les

esprits les plus voltairiens par la monotonie même de sa prédication

infatigable, convertissant son auditoire quotidien avec une éloquence

dont sa sincérité faisait la force et dont l'enthousiasme des femmes des

galeries achevait le succès. Ceux qui résistèrent furent épurés, comme

Thuriot, ou destinés à la guillotine, comme Hébert. Il n'y eut bientôt

plus aux Jacobins que de fanatiques partisans de la doctrine du Vicaire.

La force de cette église groupée autour de Robespierre eût été

invincible, si l'opinion publique l'avait soutenue. Mais, à partir du

jour où les Jacobins, fermés et réduits, s'organisèrent en secte

religieuse, s'ils purent dominer un instant Paris et la France par le

pouvoir matériel qui avait survécu à leur ancienne popularité, leur

autorité morale disparut peu à peu, et la Révolution ne se reconnut plus

dans cette coterie violente et mystique: de là vient la défaite de la

Société-Mère au 9 thermidor.

Mais, après la fête de la Raison, le club robespierriste avait tenté

toute une réaction légale contre les tendances antithéologiques, et

appuyé le coup hardi, merveilleux, par lequel Robespierre essaya de

mater violemment l'opinion. Nous l'avons vu: il réussit à faire porter à

la tribune le premier article de son _credo_, non plus par un André

Pomme, mais par l'orateur même, dont la gloire balançait la sienne, par

le disciple de Diderot, par Danton en personne (6 frimaire an II). Mais

les Dantonistes s'opposèrent à cette concession de leur chef, et firent

échouer cette motion.

Danton ne la renouvela pas; il ne l'avait émise que du bout des lèvres

et sous la pression de Robespierre. Celui-ci se tut et attendit encore:

il attendit la mort des Hébertistes, il attendit la mort des

Dantonistes. Alors seulement il osa. Danton périt le 16 germinal; le 17,

Couthon annonça tout un programme gouvernemental et oratoire, dont

l'article essentiel devait être un projet de fête décadaire dédiée à

l'Eternel. Cette fois, personne ne se permit de protester contre cette

tentative, pour faire de Dieu une personne politique, et pour imposer

des moeurs, comme dit justement M. Foucart, qui ajoute avec esprit: «Le

plan de Robespierre, pour achever la moralisation de la France, était

fait en trois points, comme celui d'un prédicateur: annonce de Dieu,

proclamation légale de Dieu, fête légale de Dieu.» Couthon avait annoncé

Dieu, avec succès et au milieu des applaudissements; un mois plus tard,

Robespierre en personne le proclama, dans la séance du 18 floréal an II,

et en fit décréter la reconnaissance et le culte.

Quant au rapport, qu'il lut dans cette occasion, au nom du Comité de

salut public, on peut dire qu'il avait passé sa vie entière à le

préparer: depuis un an, depuis la motion d'André Pomme, cette vaste

composition oratoire devait exister dans ses parties essentielles et

dans ses tirades les plus brillantes. Le plan seul en fut modifié à

mesure que les circonstances fortifiaient ou supprimaient les

adversaires du déisme d'Etat; dans ce cadre large et mobile, Robespierre

glissait sans cesse de nouveaux développements inspirés par les

péripéties de sa lutte sourde contre l'irréligion. Le discours s'enflait

chaque jour: il était énorme quand l'orateur put enfin le produire à la

tribune, et la lecture en fut interminable, quoique l'attention de

l'auditoire fût soutenue par le caractère même de l'orateur, que

l'échafaud avait rendu tout-puissant, par la curiosité d'apprendre enfin

quelle religion allait couronner le siècle de Voltaire, et, il faut

l'avouer, par la réelle beauté de certains mouvements où le moraliste

avait mis tout son coeur.

Il débute par déclarer que les victoires de la République donnent une

occasion pour faire le bonheur de la France, en appliquant certaines

«vérités profondes» qui délivreront les hommes d'un état violent et

injuste. Ces vérités, c'est que «l'art de gouverner a été, jusqu'à nos

jours, l'art de tromper et de corrompre les hommes; il ne doit être que

celui de les éclairer et de les rendre meilleurs». Et, après avoir posé

cette maxime banale et plausible, Robespierre s'avance par un chemin

tortueux vers son véritable dessein. Ce sont d'abord des anathèmes

lancés à la monarchie, cette école de vice. Puis vient cette remarque,

que les factieux récemment vaincus étaient tous vicieux. Ainsi La

Fayette, Brissot, Danton, corrompaient le peuple à l'envi, et mettaient

une sorte de piété à perdre les âmes. «Ils avaient usurpé une espèce de

sacerdoce politique», s'écrie l'orateur, en prêtant aux autres ses

propres arrière-pensées et ses formules. «Ils avaient érigé l'immoralité

non-seulement en système, mais en religion.» «Que voulaient-ils, ceux

qui, au sein des conspirations dont nous étions environnés, au milieu

des embarras d'une telle guerre, au moment où les torches de la discorde

civile fumaient encore, attaquèrent tout à coup les cultes par la

violence pour s'ériger eux-mêmes en apôtres fougueux du néant et en

missionnaires fanatiques de l'athéisme?»

L'athéisme! Et à ce mot, par lequel Robespierre désigne au fond toute la

philosophie des encyclopédistes, son imagination s'émeut et tourne avec

chaleur un de ces morceaux dignes de Jean-Jacques par lesquels il

rivalise avec l'éloquence de la chaire: «Vous qui regrettez un ami

vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a

échappé au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une

épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste plus

d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un

assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle!

L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe;

aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et

l'opprimé! Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher à

l'innocence le sceptre de la raison pour le remettre entre les mains du

crime, attrister la vertu, dégrader l'humanité?»

Ce n'est pas comme philosophe, dit-il, qu'il attaque ainsi l'athéisme,

c'est comme politique. «Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile

au monde et bon dans la pratique est la vérité. L'idée de l'Etre suprême

et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice: elle

est donc sociale et républicaine.» Le déisme fut la religion de Socrate

et celle de Léonidas, «et il y a loin de Socrate à Chaumette et de

Léonidas au _Père Duchesne_». Là-dessus, Robespierre s'engage dans un

éloge pompeux de Gaton et de Brutus dont l'héroïsme s'inspira, dit-il,

de la doctrine de Zénon et non du matérialisme d'Épicure. Personne n'osa

interrompre l'orateur pour lui faire remarquer que justement les

stoïciens ne croyaient ni à un Dieu personnel, ni à l'immortalité de

l'âme, et que Marc-Aurèle n'eût pas sacrifié à l'Etre suprême de

Rousseau. Mais, depuis longtemps, on ne faisait plus d'objections à

Robespierre: on écoutait en silence, avec curiosité, stupeur ou

hypocrisie.

Il continuait son homélie en montrant que tous les conspirateurs avaient

été des athées. «Nous avons entendu, qui croit à cet excès d'impudeur?

nous avons entendu dans une société populaire, le traître Guadet

dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le nom de Providence! Nous avons

entendu, quelque temps après, Hébert en accuser un autre pour avoir

écrit contre l'athéisme. N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné qui, en

votre présence même, à votre tribune, pérorèrent avec chaleur pour

bannir du préambule de la Constitution le nom de l'Etre suprême que vous

y avez placé? Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de

gloire, de postérité (lisez: _Danton qui n'appréciait pas mon

éloquence_), Danton, dont le système était d'avilir ce qui peut élever

l'âme; Danton, qui était froid et muet dans les plus grands dangers de

la liberté, parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur de la

même opinion. D'où vient ce singulier accord?... Ils sentaient que, pour

détruire la liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce

qui tend à justifier l'égoïsme, à dessécher le coeur, etc.»

Après avoir loué Rousseau du ton dont Lucrèce exalte Épicure,

Robespierre se tournait vers les prêtres, et, d'un air à la fois irrité

et rassurant, il opposait à leur culte corrompu le culte pur des vrais

déistes, dont il faisait un éloge vraiment ému et éloquent. Ce culte

doit être national, et il le sera si toute l'éducation publique est

dirigée vers un même but religieux et surtout si des fêtes populaires et

officielles glorifient la divinité. L'orateur compte sur les femmes pour

défendre et maintenir son oeuvre: «O femmes françaises, chérissez la

liberté...; servez-vous de votre empire pour étendre celui de la vertu

républicaine! O femmes françaises, vous êtes dignes de l'amour et du

respect de la terre!»

Mais sera-t-on libre d'être philosophe à la manière de Diderot? La

réponse est vague et terrible: «Malheur à celui qui cherche à éteindre

le sublime enthousiasme!...» La nouvelle religion nationale ne laissera

aux hommes que la liberté du bien. Et l'orateur termine par ce conseil

hardi qui caractérise nettement toute sa politique religieuse et morale:

«Commandez à la victoire, mais replongez surtout le vice dans le néant.

Les ennemis de la République ce sont des hommes corrompus.» En

conséquence, la Convention reconnut, par un décret, l'existence de

l'Etre suprême et de l'immortalité de l'âme, et elle organisa des fêtes

religieuses.

Si Robespierre avait loué Rousseau, il n'avait pas affecté de parler

toujours au nom de Rousseau et il avait paru prétendre à quelque

originalité religieuse, de même qu'il avait laissé dans l'ombre les

conséquences les plus illibérales de la proclamation du déisme comme

religion d'État. Ses acolytes sont plus explicites: le 27 floréal, une

députation des Jacobins vint constater à la barre la conformité du

décret avec le texte même du dernier chapitre du _Contrat social_, et

cette constatation fut un suprême éloge. En même temps, l'orateur de la

députation justifia la Terreur robespierriste par le simple énoncé des

principes moraux, religieux et politiques de Jean-Jacques. On nous

reproche, dit-il, comme une sorte de suicide, d'avoir exterminé Hébert

et Danton: «mais ils n'étaient pas vertueux; ils ne furent jamais

Jacobins». Quel signe distingue donc les vrais Jacobins? «Les vrais

Jacobins sont ceux en qui les vertus privées offrent une garantie sûre

des vertus politiques. Les vrais Jacobins sont ceux qui professent

hautement les articles qu'on ne doit pas regarder comme dogmes de

religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels, dit Jean-

Jacques, il est impossible d'être un bon citoyen, l'existence de la

Divinité, la vie à venir, la sainteté du contrat social et des lois. Sur

ces bases immuables de la morale publique, doit s'asseoir notre

République une, indivisible et impérissable. Rallions-nous tous autour

de ces principes sacrés.»

Est-ce là un _Credo_ obligatoire? «Nous ne pouvons obliger personne à

croire à ces principes», répond l'orateur jacobin. Et que ferez-vous, si

quelques-uns n'y croient pas? «Les conspirateurs seuls peuvent chercher

un asile dans l'anéantissement total de leur être.» Or, les

conspirateurs sont punis de mort. Donc, si les athées ne sont pas

punissables comme athées, ils doivent être guillotinés comme

conspirateurs.

S'il y avait dans la Convention des philosophes ou des indifférents qui

crurent, comme dira plus tard Cambon, avoir adopté un décret sans but et

sans objet et donné au mysticisme de Robespierre une satisfaction

innocente, on voit qu'ils furent bien vite détrompés: la démarche des

Jacobins leur montra qu'ils avaient, sans le vouloir, fondé une religion

et institué un pontife. Déjà Couthon, au moment où Robespierre

descendait de la tribune, s'était écrié que la Providence avait été

offensée, qu'il n'y avait pas une minute à perdre pour l'apaiser par un

affichage à profusion, afin qu'on pût _lire sur les murs et les guérites

qu'elle était la véritable profession de foi du peuple français_. Le 23

floréal, la Commune, épurée dans un sens robespierriste, reconnut, elle

aussi, l'Etre suprême. Le même jour, le Comité de salut public organisa

le pontificat, arrêtant que le discours de Robespierre serait lu pendant

un mois dans les temples. Cependant, en province, comme à Paris, des

agents du nouveau culte s'emparaient des ci-devant églises; quelques-

uns, dit Cambon (dans son discours du 18 septembre 1794), gravèrent en

lettres d'or sur les portes de ces temples les paroles de leur maître.

Ils provoquèrent même un pétitionnement pour que le culte de l'Etre

suprême fût salarié.

A une religion naissante il faut un miracle. Robespierre obtint un

miracle dont sa personne fut même l'objet. Le nouveau Dieu le préserva

merveilleusement du couteau de Cécile Renault. Mais, il fit en même

temps un second miracle dont son pontife se fût volontiers passé: il

sauva les jours de Collot d'Herbois, assassiné par Ladmiral. Les

robespierristes célébrèrent surtout le premier de ces incidents; les

futurs thermidoriens mirent toute leur malice à faire mousser le second,

comme Barère faisait mousser les victoires. Ce fut un assaut fort

comique d'ironiques doléances. Mais les robespierristes purent donner un

éclat officiel à leurs actions de grâces. Le 6 prairial, les membres du

tribunal du premier arrondissement vinrent remercier l'Etre suprême à la

barre et se réjouir de ce que leur âme était immortelle; plusieurs

sections déclarèrent que Dieu avait détourné le bras des meurtriers pour

reconnaître le décret du 18 floréal. Le 7, les Jacobins et d'autres

sections vinrent adorer la Providence pour ce miracle robespierriste. Le

vrai Paris, qui avait déserté ce club épuré, ces sections épurées,

regardait et laissait faire avec une curiosité narquoise.

Enfin, le 20 prairial an II (8 juin 1794), eut lieu la célèbre fête, si

souvent racontée, où il y eut, quoi qu'on en ait dit, plus de fleurs que

d'enthousiasme. On a lu Michelet, et on sait quel rôle joua Robespierre

dans cette cérémonie qu'il présidait. Ses deux discours furent de

brillantes paraphrases de Rousseau. Il loua l'Etre suprême en disant:

«Tout ce qui est bon est son ouvrage ou c'est lui-même. Le mal

appartient à l'homme...» Et il ajouta: «L'Auteur de la nature avait lié

tous les mortels par une chaîne immense d'amour et de félicité:

périssent les tyrans qui ont osé la briser!» Périssent aussi les ennemis

de la religion et de Robespierre! Demain nous relèverons l'échafaud. Le

second discours se terminait par une prière mystique et ardente,

inspirée par une évidente sincérité: car la bonne foi de Robespierre ne

fut pas douteuse dans ces manifestations mystiques; et c'est elle qui

donne de la grandeur à son orgueil, de l'éloquence à son fanatisme. Si

le siècle avait pu être converti, il l'aurait été par cet apôtre; mais

dans l'apôtre il ne vit que le prêtre, et il se détourna avec répugnance

et raillerie.

Cependant la nouvelle religion s'affirmait, sinon dans les esprits, du

moins dans les actes officiels. Le 11 messidor an II, la Commission

d'instruction publique interdisait formellement aux théâtres de

représenter la fête de l'Etre suprême, et l'arrêté qu'elle prit à ce

sujet fût approuvé par le Comité de salut public le 13 messidor. [1] La

profession de foi du Vicaire savoyard était donc devenue la loi de

l'État, quand la révolution du 9 thermidor la ruina en même temps que

son fondateur.

[Note: J. Guillaume, _Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de

la Convention nationale_, t. IV, p. 714.]

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 19 / 23 段