la loi.... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez
décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait
attenter impunément à la liberté, à l'existence de la nation, et
insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir
d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si vous
aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait pas
cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le
souverain reprenait ses droits! «Vous avez décrété l'inviolabilité;
mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur l'intention
qui vous avait dicté ce décret? Avez-vous jamais pu vous dissimuler à
vous-mêmes que l'inviolabilité du roi était intimement liée à la
responsabilité des ministres; que vous aviez décrété l'une et l'autre
parce que, dans le fait, vous aviez transféré du roi aux ministres
l'exercice réel de la puissance exécutive, et que, les ministres étant
les véritables coupables, c'était sur eux que devaient porter les
prévarications que le pouvoir exécutif pourrait faire? De ce système il
résulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration,
puisqu'aucun acte du gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux
qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la
loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un
acte personnel à un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par
exemple, d'un assassinat commis par un individu? Cet acte est-il nul et
sans effet, ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde?
«Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que
la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras.... Mais si le roi,
en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du
mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle
serait donc la personne responsable?
«Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certain excès,
on lui nommerait un régent.... Mais si on lui nommait un régent, il
serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de
l'inviolabilité. Que les Comités s'expliquent donc clairement, et qu'ils
nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable.
«Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait
votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille,
lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout
permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger! Alors vous
substituez la violence particulière, la justice privée de chaque
individu à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela
établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité absolue
est le soutien, la base immuable de l'ordre social!
«Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières,
qu'est-ce que tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et
le bonheur du peuple! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les
horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de
rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir
sous ses ruines la liberté et le bonheur du monde entier, serait-il
inviolable?
«Le roi est inviolable! Mais, vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous
étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime?
«Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à
l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux
hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats.
Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation,
conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord
revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses
mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, n'est-
ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger perpétuel? Et
à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le
revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions personnelles, si ce
n'est à attaquer la liberté et les lois, à se venger de ceux qui auront
constamment défendu contre lui la cause publique? Au contraire, les
ressorts du gouvernement se relâchent-ils dans ses mains, alors les
rênes du gouvernement flottent nécessairement entre les mains de
quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront,
l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom.
«Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un
gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut
envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger,
qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les
factieux, et je souscris à tout ce que vos comités pourront vous
proposer.
«Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme: je déclare que
j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne
suffît pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous
le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de
ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un
petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je
l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je ne
vois non plus personne disposé à le souffrir. Mais je vois des
coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un peuple
libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs mains les
moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la
perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait alarmer la
liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue durée
d'un gouvernement oligarchique.
«Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient
s'élever, se fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu
ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du
pouvoir immense dont nous sommes revêtus, si elles n'étaient plus
favorisées en quelque sorte par la suspension indéfinie de la nomination
des nouveaux représentants de la nation, dans un temps où il faudrait
profiter peut-être du calme qui nous reste, dans un temps où l'esprit
public, éveillé par les dangers de la patrie, semble nous promettre les
choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque
inquiétude la prolongation indéfinie de ces délais éternels qui peuvent
favoriser la corruption et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit
ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions,
je crains les dangers.
«Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut
substituer des mesures générales évidemment puisées dans l'intérêt de la
paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un
mot: elles ne peuvent que vous déshonorer; et si j'étais réduit à voir
sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je
demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les
accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la
gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même.
«Dans les principes de vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a
point de délit!... Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas
de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse,
immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est une lâche
injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour
se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes;
vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses représentants suivre
encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à
sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le
peuple pour prolonger impunément l'injustice et la tyrannie! Non,
messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer
l'absolution générale de tous les coupables.
«Voici en dernier mot l'avis que je propose:
«Je propose que l'Assemblée décrète: 1° qu'elle consultera le voeu de la
nation pour statuer sur le sort du roi; 2° que l'Assemblée nationale
lève le décret qui suspend la nomination des représentants ses
successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis des
Comités.
«Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je
demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une
marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur
lequel on veut jeter un voile!»
Les aristocrates furent tellement épouvantés de ce discours qu'ils
firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suède transmet
gravement, le 18 juillet, ce bruit à son maître, et le dément avec la
même gravité le 23 juillet.
_II.--LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_
Nous venons de voir Robespierre à la Constituante, sa vertu puritaine,
sa vanité littéraire, son talent grandissant peu à peu. Mais ce n'est là
qu'une esquisse incomplète de cette personnalité en voie de formation et
qui s'ignorait peut-être encore. Très simple au début, la figure de
l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus complexe: de cet orateur
raide et monotone que nous avons vu à l'oeuvre en 1791, il va sortir peu
à peu un politique astucieux, mystérieux, presque indéchiffrable. On
peut dire qu'il fut, jusqu'à un certain point, un hypocrite, et qu'il
érigea l'hypocrisie en système de gouvernement. Son idéal politique
était si étranger à la conscience de ses contemporains, qu'il ne pouvait
le réaliser qu'en le leur déguisant à moitié, et cette dissimulation ne
répugna nullement à sa nature orgueilleuse et timide, où une pensée
courageuse était servie par le plus lâche des organismes physiques. Nul
homme ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le
sabre, et pourtant nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses
vengeances furent-elles d'un traître, et comme son inquiétude nerveuse
l'empêchait d'affronter Danton, il le fit tomber dans un piège.
Cependant par une éloquence mystique, chaque jour plus grave et plus
décente, il exerçait une influence religieuse sur les âmes et marchait
au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il s'efforçait
d'établir en France une nouvelle forme du christianisme? Je ne crois pas
que la sincérité de ce fanatique puisse être suspectée dans sa croyance
aux dogmes prônés par le Vicaire Savoyard; mais il se considérait comme
le seul pontife possible du culte néo-chrétien qu'il rêvait.
En politique, il affecte une orthodoxie étroite et immuable; il
excommunie ceux qui s'écartent d'un millimètre de la ligne ténue, du
point unique où est, selon lui, la vérité. Veut-il tuer le pauvre
Cloots? «Tu étais toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la
Montagne.» Quelles têtes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor?
Celles des misérables «qui sont toujours en deçà ou au delà de la
vérité». C'est là que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne
cessa lui-même de varier sur toutes les grandes questions de politique
purement gouvernementale. Ses contradictions furent aussi rapprochées
que violentes. Son hostilité à l'idée républicaine avant le 10 août est
trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en donner des preuves: eh bien!
lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de république, il s'indigne, en
1794, contre ceux qui n'ont pas toujours été républicains, et il ose
écrire, dans son rapport sur l'Etre suprême: «Les chefs des factions qui
partagèrent les deux premières législatures, trop lâches pour croire à
la République, trop corrompus pour la vouloir, ne cessèrent de conspirer
pour effacer des coeurs des hommes les principes éternels que leur
propre politique les avait d'abord obligés à proclamer.»
Pour lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la
question religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera
peut-être l'oeuvre de _conversion_ nationale: soutenons la monarchie.
Celle-ci se dérobe; essayons de la république. La république ne
convertit pas les âmes: préparons un pontificat dictatorial.
* * * * *
C'est donc dans les tendances mystiques qu'est l'âme de l'éloquence de
Robespierre. La lecture du _Contrat social_ l'a instruit: mais la
_Profession de foi du Vicaire savoyard_ est sa bible, la source
ordinaire de son inspiration oratoire. Précisons donc, avant de citer
l'orateur lui-même, la pensée religieuse de son maître.
C'est à coup sûr une pensée chrétienne. A la philosophie des
encyclopédistes, Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience
calviniste l'interprète; à la science, il oppose la tradition et
l'autorité; son homme primitif et idéal n'était pas seulement né
vertueux, il était né chrétien, et la civilisation ne l'a pas seulement
rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le ramener à lui-même, à
la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au christianisme
romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le Vicaire
savoyard opère ce retour à la nature, qui est la religion évangélique.
C'est d'abord une prétendue _table rase_, mais moins rase encore que
celle de Descartes. En réalité, Rousseau n'élimine provisoirement de son
esprit que les opinions ou les préjugés qui gênent sa théorie. Tout de
suite, sur cette table rase, il aperçoit et il adopte trois dogmes: 1°
Je crois qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. 2° Si la
matière mue me montre une volonté, la matière mue selon certaines lois
me montre une intelligence qui est Dieu. 3° L'homme est libre de ses
actions et, comme tel, animé d'une substance immatérielle.
[Illustration: M. M. J. ROBESPIERRE
_Député du Dépt de Paris à la Convention Nationale en 1792_
_Rue du Théâtre Français No 4_]
Sur ces trois principes, Rousseau bâtit une théodicée et une morale. Il
orne son Dieu des attributs classiques, tout en affectant d'écarter
toute métaphysique, et il reprend les formules même des Pères de
l'Église. Il y a une providence (Robespierre saura le rappeler à
Guadet), mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait librement ne doit
pas être imputé à la providence. C'est sa faute s'il est méchant ou
malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu attend
l'achèvement de notre oeuvre pour nous punir ou nous récompenser. Notre
âme immatérielle survivra au corps «assez pour le maintien de l'ordre»,
peut-être même toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la
plus efficace des sanctions. «C'est alors que la volupté pure qui naît
du consentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili
distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera
préparé.» Et c'est ici que se place cette belle apologie de la
conscience: «Conscience! conscience! instinct divin, etc.»
Voilà ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chrétien dans Rousseau. Un pas
de plus et il semble qu'il dirait: Dieu, c'est la loi morale, Dieu est
dans la conscience, brisant ainsi, pour une formule supérieure, le vieux
moule religieux. Mais aussitôt il retombe, selon le mot de Quinet, dans
la nuit du moyen âge. Après de vagues attaques contre les religions
positives, l'hérédité et l'éducation rabattent son audace d'un instant
et il s'écrie en bon chrétien: «Si la vie et la mort de Socrate sont
d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu.» Faut-il
sortir du christianisme? Non: il faut «respecter en silence ce qu'on ne
saurait ni rejeter, ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre
qui seul sait la vérité». Je suis né calviniste; dois-je rester
calviniste? demande le jeune homme au vicaire: «Reprenez la religion de
vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre coeur et ne la quittez
plus.» Et si j'étais catholique? Eh bien, il faudrait rester catholique.
Moi qui vous parle, depuis que je suis déiste, je me sens meilleur
prêtre romain; je dis toujours la messe, je la dis même avec plus de
plaisir et de soin. Le dernier mot du déisme de Rousseau est celui de
l'athéisme de Montaigne. L'auteur de l'_Emile_ et celui de l'_Apologie
de Raymond Sebond_, libres en théorie, prêchent l'esclavage intellectuel
dans la pratique, et leur conclusion à tous deux est qu'il faut vivre et
mourir dans la religion natale.
Mais il y a autre chose dans Rousseau que cette théorie spéculative. On
y trouve un projet de culte national, dont l'idée ne s'accorde guère
avec le conseil de rester chacun dans sa religion. Déjà dans la
profession de foi du Vicaire, Rousseau, après avoir déclaré que _la
forme du vêtement du prêtre_ était chose secondaire, reconnaissait que
le culte extérieur doit être uniforme pour le bon ordre et que c'était
là une affaire de police. Dans le _Contrat social_, il est explicite:
«Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile dont il
appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme
dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels
il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle.» Ces dogmes
indispensables sont, d'après Rousseau, l'existence de la divinité
puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante; la vie
à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, et la
sainteté du contrat social et des lois. Vous êtes libres de ne pas y
croire; mais si vous n'y croyez pas, vous serez banni, non comme impie,
mais comme insociable. D'ailleurs la tolérance est à l'ordre du jour, la
tolérance est un de nos dogmes négatifs. Telle est la religion civile de
Rousseau.
* * * * *
Parmi tant d'idées contradictoires, la plupart des hommes de la
Révolution choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui
s'écartaient le moins de la philosophie du siècle. Les Girondins
acceptaient un déisme vague, mais écartaient par un sourire l'idée d'une
constante intervention providentielle dans les affaires humaines. Tous,
ou à peu près, firent leur joie et leur force d'une morale fondée sur la
seule conscience, morale si éloquemment rajeunie par Rousseau. J'estime
que les volontaires de l'an II, les héros du 10 août, et, avant que
l'émigration fût devenue dévote, plus d'un émigré, moururent pour la
seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou crainte d'une
sanction ultérieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas étrangère
à cet héroïsme désintéressé. Il y a plus: ce qu'on remarque de plus
noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet éveil de sa conscience
provoqué par la lecture de l'_Emile_, comme ce qu'il y a de plus beau
dans son éloquence procède de ce pur sentiment moral, tout humain, tout
indépendant de la métaphysique qui inspira le culte de l'Etre suprême.
Il est orateur, il s'élève au-dessus de lui-même quand il rappelle qu'à
la Constituante il n'aurait pu résister au dédain s'il n'avait été
soutenu par sa conscience et quand, à l'heure tragique, il s'écrie
noblement: «Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des
hommes!»
C'est pour avoir proclamé ce culte de la conscience que Rousseau fut
idolâtré dans la Révolution, et non pour ses efforts contradictoires en
vue de maintenir les antiques formules chrétiennes et en vue de créer
une religion civile. Robespierre se sépara de ses contemporains et
n'entraîna avec lui qu'un petit groupe d'hommes sincères, comme Couthon,
le jour où il voulut suivre le maître dans ses contradictions, réaliser
l'idéal du culte de l'Etre suprême et en même temps vivre en bons termes
avec les différentes sectes du christianisme. On voit déjà dans quelles
incohérences de conduite le fit tomber cette fidélité trop littérale à
laquelle le condamnaient d'ailleurs son éducation et son tempérament.
Né catholique, il resta catholique dans la même mesure que Jean-Jacques
était resté calviniste. Ecoutez-le: «J'ai été, dès le collège, un assez
mauvais catholique», dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un
discours anti-hébertiste. Il se garde bien de dire: je ne suis pas
catholique. Mais il ne faut pas se le représenter pratiquant. La vérité
c'est que, dans son adolescence, il fut touché de l'esprit du siècle et
s'éloigna des formules catholiques avec une gravité philosophique.
L'abbé Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand, a raconté,
dans une page peu connue et qu'il faut citer, comment Robespierre, à
l'âge de quinze ou seize ans, se comportait dans les choses religieuses.
Après avoir esquissé le caractère sombre et farouche de ce _constant
adorateur de ses pensées_, et dit que _l'étude était son Dieu_, l'abbé
écrit, en 1795: «De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison
d'éducation, il n'en est point qui coûtassent plus à Robespierre et qui
parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement
la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n'avaient
pas réussi à lui en inspirer le goût dans l'enfance, il ne le prit pas
dans un âge plus avancé, au contraire. La prière, les instructions
religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de
pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il
s'acquittait de ces devoirs ne décelait que trop d'opposition de son
coeur à leur égard. Obligé de comparaître à ces divers exercices, il y
portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait qu'il eût des
Heures à la main; il les avait, mais il n'en tournait pas les feuillets.
Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres; ses camarades
chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints mystères et
au pied de l'autel chargé de la Victime sainte, où la surveillance
contenait son extérieur, il était aisé de s'apercevoir que ses
affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s'offrait à
ses adorations.» Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par
hypocrisie, mais il ajoute que tous les élèves de Louis-le-Grand
communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses
études, le jeune homme, s'émancipant, ne communiait plus.
C'est au sortir du collège, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec
l'auteur de l'_Emile_, dont son imagination garda l'empreinte. En même
temps, il entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien
professeur, l'abbé Audrein qui devait être son collègue à la Convention,
et avec l'abbé Proyart, alors retiré à Saint-Denis. On voit que si, dans
sa jeunesse, il ne pratiquait plus, ses relations le rattachaient au
catholicisme, en même temps qu'il s'éprenait de Rousseau avec une ardeur
qu'une entrevue avec le grand homme tourna en dévotion [Note: Charlotte
Robespierre cite dans ses mémoires (Lapouneraye, _OEuvres de
Robespierre_, t. II, p. 475), une dédicace que son frère avait projeté
d'adresser aux mânes de Rousseau: «Je t'ai vu dans tes derniers jours,
disait Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie
orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte
des noirs chagrins, auxquels t'avaient condamné les injustices des
hommes. Dès lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se
dévoue au culte de la vérité; elles ne m'ont pas effrayé. La confiance
d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme
vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui environne sa
mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme toi, je
voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix même
d'un trépas prématuré.»].
Mais je ne vois pas qu'avant 1792 sa politique religieuse ait différé de
celle de la majorité des Constituants, et qu'il ait tâché de préciser la
théologie du Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous
l'influence des réels déboires et des blessures d'amour-propre dont il
fut centriste, en 1789 et en 1790, son âme, naturellement mystique, ait
cherché dans l'étude dévote du texte de Rousseau une consolation
religieuse. Il est possible qu'alors un vague déisme et l'idée de
conscience n'aient pas suffi à ce triste coeur, hanté des souvenirs de
toute sa première enfance, et qu'il se soit senti chrétien en méditant
l'_Emile_. Les résultats de ce travail latent parurent avec force aux
Jacobins, le 26 mars 1792, quand il répondit à Guadet, qu'avait
impatienté sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'étonnement des
contemporains montra combien la religiosité de Robespierre dépassait la
moyenne des opinions jacobines et révolutionnaires. Il y eut un sourire,
que réprima la gravité déjà terrible de l'orateur mystique.