«Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni: telle est

la loi.... Vous vous calomniez vous-mêmes! Non, jamais vous n'avez

décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait

attenter impunément à la liberté, à l'existence de la nation, et

insulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir

d'un peuple malheureux et dégradé! Non, vous ne l'avez pas fait: si vous

aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait pas

cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le

souverain reprenait ses droits! «Vous avez décrété l'inviolabilité;

mais aussi, messieurs, avez-vous jamais eu quelque doute sur l'intention

qui vous avait dicté ce décret? Avez-vous jamais pu vous dissimuler à

vous-mêmes que l'inviolabilité du roi était intimement liée à la

responsabilité des ministres; que vous aviez décrété l'une et l'autre

parce que, dans le fait, vous aviez transféré du roi aux ministres

l'exercice réel de la puissance exécutive, et que, les ministres étant

les véritables coupables, c'était sur eux que devaient porter les

prévarications que le pouvoir exécutif pourrait faire? De ce système il

résulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration,

puisqu'aucun acte du gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux

qu'il pourrait faire sont nuls et sans effet; que, d'un autre côté, la

loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un

acte personnel à un individu revêtu du titre de roi? S'agit-il, par

exemple, d'un assassinat commis par un individu? Cet acte est-il nul et

sans effet, ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde?

«Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que

la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras.... Mais si le roi,

en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du

mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle

serait donc la personne responsable?

«Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certain excès,

on lui nommerait un régent.... Mais si on lui nommait un régent, il

serait encore roi; il serait donc encore investi du privilège de

l'inviolabilité. Que les Comités s'expliquent donc clairement, et qu'ils

nous disent si, dans ce cas, le roi serait encore inviolable.

«Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait

votre fils sous vos yeux, s'il outrageait votre femme ou votre fille,

lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout

permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger! Alors vous

substituez la violence particulière, la justice privée de chaque

individu à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela

établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité absolue

est le soutien, la base immuable de l'ordre social!

«Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières,

qu'est-ce que tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et

le bonheur du peuple! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les

horreurs de la guerre civile et étrangère; si, à la tête d'une armée de

rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir

sous ses ruines la liberté et le bonheur du monde entier, serait-il

inviolable?

«Le roi est inviolable! Mais, vous l'êtes aussi, vous! Mais avez-vous

étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime?

«Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à

l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux

hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats.

Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation,

conserverait encore toute l'énergie de l'autorité dont il était d'abord

revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses

mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, n'est-

ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger perpétuel? Et

à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le

revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions personnelles, si ce

n'est à attaquer la liberté et les lois, à se venger de ceux qui auront

constamment défendu contre lui la cause publique? Au contraire, les

ressorts du gouvernement se relâchent-ils dans ses mains, alors les

rênes du gouvernement flottent nécessairement entre les mains de

quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront,

l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom.

«Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un

gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut

envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger,

qu'on garantisse la nation de ce gouvernement où pourraient dominer les

factieux, et je souscris à tout ce que vos comités pourront vous

proposer.

«Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme: je déclare que

j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux règnent. Il ne

suffît pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous

le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de

ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un

petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point parmi vous, je

l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell: je ne

vois non plus personne disposé à le souffrir. Mais je vois des

coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un peuple

libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs mains les

moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la

perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait alarmer la

liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue durée

d'un gouvernement oligarchique.

«Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient

s'élever, se fortifier, se coaliser, ne seraient-elles pas un peu

ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du

pouvoir immense dont nous sommes revêtus, si elles n'étaient plus

favorisées en quelque sorte par la suspension indéfinie de la nomination

des nouveaux représentants de la nation, dans un temps où il faudrait

profiter peut-être du calme qui nous reste, dans un temps où l'esprit

public, éveillé par les dangers de la patrie, semble nous promettre les

choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque

inquiétude la prolongation indéfinie de ces délais éternels qui peuvent

favoriser la corruption et l'intrigue? Je soupçonne qu'elle le voit

ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions,

je crains les dangers.

«Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut

substituer des mesures générales évidemment puisées dans l'intérêt de la

paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un

mot: elles ne peuvent que vous déshonorer; et si j'étais réduit à voir

sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je

demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les

accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la

gouvernante du Dauphin, de M. Bouillé lui-même.

«Dans les principes de vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a

point de délit!... Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas

de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse,

immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est une lâche

injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour

se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes;

vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses représentants suivre

encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à

sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le

peuple pour prolonger impunément l'injustice et la tyrannie! Non,

messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer

l'absolution générale de tous les coupables.

«Voici en dernier mot l'avis que je propose:

«Je propose que l'Assemblée décrète: 1° qu'elle consultera le voeu de la

nation pour statuer sur le sort du roi; 2° que l'Assemblée nationale

lève le décret qui suspend la nomination des représentants ses

successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis des

Comités.

«Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je

demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une

marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur

lequel on veut jeter un voile!»

Les aristocrates furent tellement épouvantés de ce discours qu'ils

firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suède transmet

gravement, le 18 juillet, ce bruit à son maître, et le dément avec la

même gravité le 23 juillet.

_II.--LA POLITIQUE RELIGIEUSE DE ROBESPIERRE A LA CONVENTION_

Nous venons de voir Robespierre à la Constituante, sa vertu puritaine,

sa vanité littéraire, son talent grandissant peu à peu. Mais ce n'est là

qu'une esquisse incomplète de cette personnalité en voie de formation et

qui s'ignorait peut-être encore. Très simple au début, la figure de

l'avocat d'Arras devient de jour en jour plus complexe: de cet orateur

raide et monotone que nous avons vu à l'oeuvre en 1791, il va sortir peu

à peu un politique astucieux, mystérieux, presque indéchiffrable. On

peut dire qu'il fut, jusqu'à un certain point, un hypocrite, et qu'il

érigea l'hypocrisie en système de gouvernement. Son idéal politique

était si étranger à la conscience de ses contemporains, qu'il ne pouvait

le réaliser qu'en le leur déguisant à moitié, et cette dissimulation ne

répugna nullement à sa nature orgueilleuse et timide, où une pensée

courageuse était servie par le plus lâche des organismes physiques. Nul

homme ne fut moins capable de faire le coup de poing ou de manier le

sabre, et pourtant nul ne fut plus sensible aux injures. Aussi ses

vengeances furent-elles d'un traître, et comme son inquiétude nerveuse

l'empêchait d'affronter Danton, il le fit tomber dans un piège.

Cependant par une éloquence mystique, chaque jour plus grave et plus

décente, il exerçait une influence religieuse sur les âmes et marchait

au souverain pouvoir. Est-ce par ambition ou par foi qu'il s'efforçait

d'établir en France une nouvelle forme du christianisme? Je ne crois pas

que la sincérité de ce fanatique puisse être suspectée dans sa croyance

aux dogmes prônés par le Vicaire Savoyard; mais il se considérait comme

le seul pontife possible du culte néo-chrétien qu'il rêvait.

En politique, il affecte une orthodoxie étroite et immuable; il

excommunie ceux qui s'écartent d'un millimètre de la ligne ténue, du

point unique où est, selon lui, la vérité. Veut-il tuer le pauvre

Cloots? «Tu étais toujours, lui crie-t-il, au-dessus ou au-dessous de la

Montagne.» Quelles têtes demande-t-il dans son discours du 8 thermidor?

Celles des misérables «qui sont toujours en deçà ou au delà de la

vérité». C'est là que son hypocrisie est surtout odieuse. Car il ne

cessa lui-même de varier sur toutes les grandes questions de politique

purement gouvernementale. Ses contradictions furent aussi rapprochées

que violentes. Son hostilité à l'idée républicaine avant le 10 août est

trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en donner des preuves: eh bien!

lui qui, jusqu'en 1792, ricanait au mot de république, il s'indigne, en

1794, contre ceux qui n'ont pas toujours été républicains, et il ose

écrire, dans son rapport sur l'Etre suprême: «Les chefs des factions qui

partagèrent les deux premières législatures, trop lâches pour croire à

la République, trop corrompus pour la vouloir, ne cessèrent de conspirer

pour effacer des coeurs des hommes les principes éternels que leur

propre politique les avait d'abord obligés à proclamer.»

Pour lui, la question de la forme du gouvernement est secondaire, la

question religieuse est presque tout. La monarchie, se dit-il, fera

peut-être l'oeuvre de _conversion_ nationale: soutenons la monarchie.

Celle-ci se dérobe; essayons de la république. La république ne

convertit pas les âmes: préparons un pontificat dictatorial.

* * * * *

C'est donc dans les tendances mystiques qu'est l'âme de l'éloquence de

Robespierre. La lecture du _Contrat social_ l'a instruit: mais la

_Profession de foi du Vicaire savoyard_ est sa bible, la source

ordinaire de son inspiration oratoire. Précisons donc, avant de citer

l'orateur lui-même, la pensée religieuse de son maître.

C'est à coup sûr une pensée chrétienne. A la philosophie des

encyclopédistes, Rousseau oppose l'Evangile tel que sa conscience

calviniste l'interprète; à la science, il oppose la tradition et

l'autorité; son homme primitif et idéal n'était pas seulement né

vertueux, il était né chrétien, et la civilisation ne l'a pas seulement

rendu vicieux, elle l'a rendu aussi philosophe. Le ramener à lui-même, à

la nature, ce sera le ramener au christianisme, non au christianisme

romain, mais au christianisme pur et original. Voici comment le Vicaire

savoyard opère ce retour à la nature, qui est la religion évangélique.

C'est d'abord une prétendue _table rase_, mais moins rase encore que

celle de Descartes. En réalité, Rousseau n'élimine provisoirement de son

esprit que les opinions ou les préjugés qui gênent sa théorie. Tout de

suite, sur cette table rase, il aperçoit et il adopte trois dogmes: 1°

Je crois qu'une volonté meut l'univers et anime la nature. 2° Si la

matière mue me montre une volonté, la matière mue selon certaines lois

me montre une intelligence qui est Dieu. 3° L'homme est libre de ses

actions et, comme tel, animé d'une substance immatérielle.

[Illustration: M. M. J. ROBESPIERRE

_Député du Dépt de Paris à la Convention Nationale en 1792_

_Rue du Théâtre Français No 4_]

Sur ces trois principes, Rousseau bâtit une théodicée et une morale. Il

orne son Dieu des attributs classiques, tout en affectant d'écarter

toute métaphysique, et il reprend les formules même des Pères de

l'Église. Il y a une providence (Robespierre saura le rappeler à

Guadet), mais, comme l'homme est libre, ce qu'il fait librement ne doit

pas être imputé à la providence. C'est sa faute s'il est méchant ou

malheureux. Quant aux injustices de cette vie, c'est que Dieu attend

l'achèvement de notre oeuvre pour nous punir ou nous récompenser. Notre

âme immatérielle survivra au corps «assez pour le maintien de l'ordre»,

peut-être même toujours. Dans cette autre vie, la conscience sera la

plus efficace des sanctions. «C'est alors que la volupté pure qui naît

du consentement de soi-même, et le regret amer de s'être avili

distingueront par des sentiments inépuisables le sort que chacun se sera

préparé.» Et c'est ici que se place cette belle apologie de la

conscience: «Conscience! conscience! instinct divin, etc.»

Voilà ce qu'il y a de nouveau et d'anti-chrétien dans Rousseau. Un pas

de plus et il semble qu'il dirait: Dieu, c'est la loi morale, Dieu est

dans la conscience, brisant ainsi, pour une formule supérieure, le vieux

moule religieux. Mais aussitôt il retombe, selon le mot de Quinet, dans

la nuit du moyen âge. Après de vagues attaques contre les religions

positives, l'hérédité et l'éducation rabattent son audace d'un instant

et il s'écrie en bon chrétien: «Si la vie et la mort de Socrate sont

d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ sont d'un Dieu.» Faut-il

sortir du christianisme? Non: il faut «respecter en silence ce qu'on ne

saurait ni rejeter, ni comprendre, et s'humilier devant le grand Etre

qui seul sait la vérité». Je suis né calviniste; dois-je rester

calviniste? demande le jeune homme au vicaire: «Reprenez la religion de

vos pères, suivez-la dans la sincérité de votre coeur et ne la quittez

plus.» Et si j'étais catholique? Eh bien, il faudrait rester catholique.

Moi qui vous parle, depuis que je suis déiste, je me sens meilleur

prêtre romain; je dis toujours la messe, je la dis même avec plus de

plaisir et de soin. Le dernier mot du déisme de Rousseau est celui de

l'athéisme de Montaigne. L'auteur de l'_Emile_ et celui de l'_Apologie

de Raymond Sebond_, libres en théorie, prêchent l'esclavage intellectuel

dans la pratique, et leur conclusion à tous deux est qu'il faut vivre et

mourir dans la religion natale.

Mais il y a autre chose dans Rousseau que cette théorie spéculative. On

y trouve un projet de culte national, dont l'idée ne s'accorde guère

avec le conseil de rester chacun dans sa religion. Déjà dans la

profession de foi du Vicaire, Rousseau, après avoir déclaré que _la

forme du vêtement du prêtre_ était chose secondaire, reconnaissait que

le culte extérieur doit être uniforme pour le bon ordre et que c'était

là une affaire de police. Dans le _Contrat social_, il est explicite:

«Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile dont il

appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme

dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels

il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle.» Ces dogmes

indispensables sont, d'après Rousseau, l'existence de la divinité

puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante; la vie

à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, et la

sainteté du contrat social et des lois. Vous êtes libres de ne pas y

croire; mais si vous n'y croyez pas, vous serez banni, non comme impie,

mais comme insociable. D'ailleurs la tolérance est à l'ordre du jour, la

tolérance est un de nos dogmes négatifs. Telle est la religion civile de

Rousseau.

* * * * *

Parmi tant d'idées contradictoires, la plupart des hommes de la

Révolution choisirent, pour la conduite de leur vie, celles qui

s'écartaient le moins de la philosophie du siècle. Les Girondins

acceptaient un déisme vague, mais écartaient par un sourire l'idée d'une

constante intervention providentielle dans les affaires humaines. Tous,

ou à peu près, firent leur joie et leur force d'une morale fondée sur la

seule conscience, morale si éloquemment rajeunie par Rousseau. J'estime

que les volontaires de l'an II, les héros du 10 août, et, avant que

l'émigration fût devenue dévote, plus d'un émigré, moururent pour la

seule satisfaction de leur conscience, sans espoir ou crainte d'une

sanction ultérieure, et que l'influence de Rousseau ne fut pas étrangère

à cet héroïsme désintéressé. Il y a plus: ce qu'on remarque de plus

noble dans la vie de Robespierre lui vient de cet éveil de sa conscience

provoqué par la lecture de l'_Emile_, comme ce qu'il y a de plus beau

dans son éloquence procède de ce pur sentiment moral, tout humain, tout

indépendant de la métaphysique qui inspira le culte de l'Etre suprême.

Il est orateur, il s'élève au-dessus de lui-même quand il rappelle qu'à

la Constituante il n'aurait pu résister au dédain s'il n'avait été

soutenu par sa conscience et quand, à l'heure tragique, il s'écrie

noblement: «Otez-moi ma conscience, et je suis le plus malheureux des

hommes!»

C'est pour avoir proclamé ce culte de la conscience que Rousseau fut

idolâtré dans la Révolution, et non pour ses efforts contradictoires en

vue de maintenir les antiques formules chrétiennes et en vue de créer

une religion civile. Robespierre se sépara de ses contemporains et

n'entraîna avec lui qu'un petit groupe d'hommes sincères, comme Couthon,

le jour où il voulut suivre le maître dans ses contradictions, réaliser

l'idéal du culte de l'Etre suprême et en même temps vivre en bons termes

avec les différentes sectes du christianisme. On voit déjà dans quelles

incohérences de conduite le fit tomber cette fidélité trop littérale à

laquelle le condamnaient d'ailleurs son éducation et son tempérament.

Né catholique, il resta catholique dans la même mesure que Jean-Jacques

était resté calviniste. Ecoutez-le: «J'ai été, dès le collège, un assez

mauvais catholique», dit-il aux Jacobins le 21 novembre 1793, dans un

discours anti-hébertiste. Il se garde bien de dire: je ne suis pas

catholique. Mais il ne faut pas se le représenter pratiquant. La vérité

c'est que, dans son adolescence, il fut touché de l'esprit du siècle et

s'éloigna des formules catholiques avec une gravité philosophique.

L'abbé Proyart, sous-principal du collège Louis-le-Grand, a raconté,

dans une page peu connue et qu'il faut citer, comment Robespierre, à

l'âge de quinze ou seize ans, se comportait dans les choses religieuses.

Après avoir esquissé le caractère sombre et farouche de ce _constant

adorateur de ses pensées_, et dit que _l'étude était son Dieu_, l'abbé

écrit, en 1795: «De tous les exercices qui se pratiquent dans une maison

d'éducation, il n'en est point qui coûtassent plus à Robespierre et qui

parussent le contrarier davantage que ceux qui avaient plus directement

la religion pour objet. Ses tantes, avec beaucoup de piété, n'avaient

pas réussi à lui en inspirer le goût dans l'enfance, il ne le prit pas

dans un âge plus avancé, au contraire. La prière, les instructions

religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de

pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il

s'acquittait de ces devoirs ne décelait que trop d'opposition de son

coeur à leur égard. Obligé de comparaître à ces divers exercices, il y

portait l'attitude passive de l'automate. Il fallait qu'il eût des

Heures à la main; il les avait, mais il n'en tournait pas les feuillets.

Ses camarades priaient, il ne remuait pas les lèvres; ses camarades

chantaient, il restait muet, et, jusqu'au milieu des saints mystères et

au pied de l'autel chargé de la Victime sainte, où la surveillance

contenait son extérieur, il était aisé de s'apercevoir que ses

affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s'offrait à

ses adorations.» Il dit aussi que Robespierre communiait souvent, par

hypocrisie, mais il ajoute que tous les élèves de Louis-le-Grand

communiaient. Il ajoute aussi que, dans les derniers temps de ses

études, le jeune homme, s'émancipant, ne communiait plus.

C'est au sortir du collège, en 1778, qu'il eut cette entrevue avec

l'auteur de l'_Emile_, dont son imagination garda l'empreinte. En même

temps, il entretenait les plus affectueuses relations avec son ancien

professeur, l'abbé Audrein qui devait être son collègue à la Convention,

et avec l'abbé Proyart, alors retiré à Saint-Denis. On voit que si, dans

sa jeunesse, il ne pratiquait plus, ses relations le rattachaient au

catholicisme, en même temps qu'il s'éprenait de Rousseau avec une ardeur

qu'une entrevue avec le grand homme tourna en dévotion [Note: Charlotte

Robespierre cite dans ses mémoires (Lapouneraye, _OEuvres de

Robespierre_, t. II, p. 475), une dédicace que son frère avait projeté

d'adresser aux mânes de Rousseau: «Je t'ai vu dans tes derniers jours,

disait Robespierre, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie

orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte

des noirs chagrins, auxquels t'avaient condamné les injustices des

hommes. Dès lors, j'ai compris toutes les peines d'une noble vie qui se

dévoue au culte de la vérité; elles ne m'ont pas effrayé. La confiance

d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme

vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples, qui environne sa

mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme toi, je

voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix même

d'un trépas prématuré.»].

Mais je ne vois pas qu'avant 1792 sa politique religieuse ait différé de

celle de la majorité des Constituants, et qu'il ait tâché de préciser la

théologie du Vicaire. Toutefois, il n'est pas inadmissible que, sous

l'influence des réels déboires et des blessures d'amour-propre dont il

fut centriste, en 1789 et en 1790, son âme, naturellement mystique, ait

cherché dans l'étude dévote du texte de Rousseau une consolation

religieuse. Il est possible qu'alors un vague déisme et l'idée de

conscience n'aient pas suffi à ce triste coeur, hanté des souvenirs de

toute sa première enfance, et qu'il se soit senti chrétien en méditant

l'_Emile_. Les résultats de ce travail latent parurent avec force aux

Jacobins, le 26 mars 1792, quand il répondit à Guadet, qu'avait

impatienté sa pieuse affirmation de la Providence. Mais l'étonnement des

contemporains montra combien la religiosité de Robespierre dépassait la

moyenne des opinions jacobines et révolutionnaires. Il y eut un sourire,

que réprima la gravité déjà terrible de l'orateur mystique.

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 18 / 23 段