C'est que, sauf l'abbé Maury, personne à la Constituante ne fut plus

jaloux que lui de sa renommée d'homme de lettres. Académicien de

province, il était habitué à faire applaudir son talent d'écrivain et

d'orateur, et à ses couronnes d'élève du lycée de Louis-le-Grand il

avait ajouté, à la mode du temps, des lauriers cueillis à différents

concours. L'année 1783 avait été une date mémorable dans sa vie: en même

temps que l'académie d'Arras l'admettait dans son sein, l'académie de

Metz le couronnait pour un mémoire sur la réversibilité du crime, où se

trouvent déjà quelques-unes des formules qu'il répétera volontiers à la

Convention. En 1785, il n'obtint de l'académie d'Amiens qu'un accessit

pour un éloge de Gresset. Ce demi-succès le porta à réserver ses oeuvres

à l'académie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel et préféré,

bientôt le président. A cette tribune pacifique, il exerça et fixa ses

aptitudes à l'éloquence d'apparat, débitant de longues dissertations

d'un style facile, un peu mou, un peu fleuri, pâle reflet de Rousseau,

d'une composition sage, bien ordonnée, très classique, presque scolaire,

toujours sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit là son

habitude de généraliser, de disserter en dehors du temps présent et de

glorifier en beau style les principes innés. Bien écrire et bien dire,

ce fut sa peine et son souci quotidien. Sa correspondance n'est pas

moins travaillée que ses mémoires académiques: il badine dans l'intimité

avec un art laborieux, avec un apprêt qui va jusqu'au pédantisme.

Remerciant une demoiselle d'un envoi de serins, il lui dit avec effort:

«Ils sont très jolis; nous nous attendions qu'étant élevés par vous, ils

seraient encore plus doux et les plus sociables de tous les serins.

Quelle fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous les

vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui faisait

craindre pour leurs jours! Et voilà le manège qu'ils recommencent toutes

les fois qu'ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan

d'éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d'où leur vient ce

caractère sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour le

char de Vénus, montre ce naturel farouche? Un visage comme le vôtre n'a-

t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines?

Ou bien serait-ce qu'après l'avoir vu ils ne pourraient plus en

supporter d'autres?» Il semble, même dans ses lettres familières,

concourir pour un prix de littérature.

On comprend maintenant quelle fut la déception du bel esprit d'Arras

quand son beau style, si apprécié dans sa province, lui valut, aux Etats

généraux, un succès de ridicule. Les journaux firent chorus avec les

députés, et, dès qu'on eut constaté cette susceptibilité aiguë et cet

amour-propre maladif de lauréat, ce fut une cible à laquelle chacun

visa. La pire malignité fut de défigurer son nom dans les comptes

rendus. On l'appelait _Robetspierre_ ou _Robert-Pierre_, ou, par une

cruauté plus raffinée, on le désignait par _M_... ou simplement par: _Un

membre_, ou: _Un député des communes_, et on lui ôtait jusqu'à la

consolation de faire lire sa prose dans l'Artois. D'ordinaire, on

résumait ses opinions en quelques lignes. Parfois même on ne soufflait

mot de son discours, et quand l'infortuné se cherchait le lendemain dans

la feuille de Barère ou dans celle de Le Hodey, il y trouvait tous les

discours de la séance, sauf le sien. Les rancunes littéraires sont

vivaces: la sienne fut inexorable et éternelle. Il ne rit plus, il fixa

sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire prendre au

sérieux, il se fit prendre au tragique. Par l'effroi qu'il inspira, il

devait regagner, à Paris, la faveur et les applaudissements goûtés jadis

à Arras. Lui dont on avait ri sans pitié, il vint un moment où on n'osa

plus ne pas l'applaudir....

Voilà, selon nous, l'explication de l'amertume farouche que fit paraître

Robespierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettré firent

tort à l'orateur et à l'homme d'État. Il lui manqua ce don de

cordialité, qui donnait du charme à Mirabeau, à Cazalès et à Danton.

Accueilli par les sifflets, il garda une attitude défiante et

soupçonneuse, même au milieu de ses plus grands succès de tribune.

Mais est-ce là tout Robespierre? Sa politique et son éloquence ne

furent-elles que la revanche d'un amour-propre littéraire grièvement

blessé? Cet homme remarquable eut assurément d'autres visées, un autre

génie. La manière d'être que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect

de sa personnalité, qu'une apparence: il fallait néanmoins s'y arrêter,

puisqu'un orateur n'est en général que ce qu'il paraît être, puisque

même un rictus involontaire, même un _tic_ de sa physionomie font partie

de son éloquence et qu'à la tribune l'homme intérieur n'est connu et

jugé que d'après l'homme extérieur.

Était-il vraiment ridicule à ses débuts? Les journaux donnent peu de

détails sur son compte à cette époque, et les auteurs de mémoires, qui

pour la plupart écrivirent après avoir subi la terreur qu'il inspira, se

vengent trop visiblement de leur peur en défigurant leurs premières

impressions. Malgré eux, ils le représentent, dès juin et juillet 1789,

comme un monstre à figure de coquin. «J'ai causé deux fois avec

Robespierre, dit Etienne Dumont; il avait un aspect sinistre; il ne

regardait point en face; il avait dans les yeux un clignotement

continuel et pénible.» Nous chercherions vainement, chez les

contemporains, un souvenir juste et vrai de Robespierre débutant. Ce qui

est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au

milieu des difficultés les plus décourageantes. Excellente école: il s'y

débarrassa de son air et de son style d'Arras; à force de raturer et de

limer, il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de

ses ennemis l'empêchèrent de se contenter trop aisément. Lui qui,

d'abord, de son propre aveu, «avait une timidité d'enfant, tremblait

toujours en s'approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment

où il commençait à parler», il s'enhardit bientôt, se fit une manière

personnelle, dont il était maître aux derniers mois de l'Assemblée

constituante. Ses collègues procédaient de Montesquieu; chez lui, le

fond et la forme sont inspirés de Rousseau. Il parle déjà, à la tribune

de la Constituante, la langue de la Convention et il exprime en 1790 les

idées de 1793.

Qui ne connaît sa politique? Dans la Constituante, il renonça à toute

influence présente ou prochaine. Il se fit «l'homme des principes»,

l'homme de l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Révolution ne

faisait que commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers

instruments. Son souci fut de se réserver, intact et fort, pour les

luttes terribles auxquelles on ne faisait que préluder. Dès l'origine il

rompt avec les constitutionnels et les triumvirs. «Son rôle, dit très

justement Michelet, fut dès lors simple et fort. Il devint le grand

obstacle de ceux qu'il avait quittés. Hommes d'affaires et de parti, à

chaque transaction qu'ils essayaient entre les principes et les

intérêts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrèrent une

borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre

leurs solutions bâtardes, anglo-françaises, soi-disant constitutionnelles,

il présentait des théories, non spécialement françaises, mais générales,

universelles, d'après le _Contrat social_, l'idéal législatif de Rousseau

et de Mably.

«Ils intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à

tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière;

lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; lui, un

philosophe, un prêtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user à la

longue.

«Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il

s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le

terrain scabreux des voies et moyens. Il dit _ce qu'on devait_ faire,

rarement, très rarement, _comment on pouvait_ le faire.»

* * * * *

En effet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave à ceux

de Robespierre, on est transporté dans un monde tout différent, monde

idéal où les difficultés et les contradictions de la vie réelle n'ont

pas d'écho. Ce n'est pas Robespierre qui se moquerait, comme ces deux

orateurs, de la théorie et la métaphysique. Il ne voit, ne glorifie

qu'une chose: le droit pur. Le premier avant 89, dans ses écrits, il

emploie usuellement les mots d'égalité, de liberté et surtout de

fraternité. Il ne suppose pas un instant qu'on puisse transiger avec les

exigences de la morale: obéir à la morale, c'est pour lui toute la

politique. «Comment l'intérêt social, dit-il, à propos de l'éligibilité

des juifs, pourrait-il être fondé sur la violation des principes

éternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute

société?» Il se pose comme l'Alceste de l'Assemblée, irrité du sarcasme

des Philintes politiques, mais se roidissant et allant néanmoins son

chemin, sans se gêner pour rompre en visière avec les compromis et les

défaillances. Sa rhétorique, c'est d'être honnête envers et contre tous

et, s'il l'est avec pédantisme, est-ce une raison pour suspecter sa

sincérité? Oui, la plupart riaient; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et

répétait: «Il ira loin: il croit tout ce qu'il dit.» Voyez de quel ton

vraiment indigné il apostrophe, en juin 1789, la députation envoyée par

le clergé aux communes pour leur demander de délibérer sur la rareté des

grains et leur faire consacrer, par cette délibération isolée, la

séparation des ordres:

«Allez, et dites à vos collègues que, s'ils ont tant d'impatience à

soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du

peuple; dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais

affectés; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous

faire abandonner les résolutions que nous avons prises, ou plutôt,

ministres de la religion, dignes imitateurs de votre maître, renoncez à

ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui blesse l'indigence; reprenez

la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous

escortent; vendez ces équipages superbes et convertissez ce vil superflu

en aliments pour les pauvres.»

Mais il se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se

fait enfin écouter à propos de la loi martiale.

Bientôt les rieurs commencent à se taire, et le 16 janvier 1790 il peut

défendre, sans être interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcéré

illégalement des fonctionnaires hostiles à la Révolution.

Dès lors, il est en possession de sa méthode oratoire et d'un genre

d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la durée de la

Constituante. Quelle que soit la réforme que proposent ses collègues de

la gauche, il la combat comme trop modérée, comme trop peu favorable au

peuple. Quels que soient les excès et les sévices commis par la

multitude, il les excuse et les présente comme de faibles taches à un

beau tableau. Que parle-t-on de la violence populaire? Le peuple montre

plutôt une patience inconcevable; après tant de siècles de servitude et

de tortures, il se contente, au jour de sa victoire, de brûler quelques

châteaux et de pendre quelques aristocrates. Y a-t-il là matière à tant

s'indigner? «Qu'on ne vienne donc pas, dit-il le 22 février 1790,

calomnier le peuple! J'appelle le témoignage de la France entière; je

laisse ses ennemis exagérer les voies de fait, s'écrier que la

Révolution a été signalée par des barbaries. Moi, j'atteste tous les

bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais révolution n'a

coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense,

maître de sa destinée, rentrer dans l'ordre au milieu de tous les

pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de

siècles. Sa douceur, sa modération inaltérables ont seules déconcerté

les manoeuvres de ses ennemis; et on l'accuse devant ses représentants!»

Tel est le thème que Robespierre ne cesse de développer à la tribune,

affectant de planer plus haut que les accidents et les crimes isolés,

jugeant l'ensemble de la Révolution alors que ses contemporains n'en

regardaient que le détail. Cette placidité étonnait et scandalisait les

Constituants, mais elle commençait déjà à plaire aux tribunes et à la

rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de rapides progrès. Assidu aux

séances, parleur infatigable, il s'impose à la célèbre société, s'en

fait aimer, s'y dédommage des premières rebuffades de ses collègues.

Bientôt les Jacobins ont la primeur des discours destinés à la

Constituante et, en 1791, ils sont déjà séduits, conquis, sous le charme

et presque sous le joug. Robespierre peut se croire encore à la tribune

et devant l'auditoire de l'Académie d'Arras. Il triomphe et jouit

d'unanimes et constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au

lettré qu'au politique.

Cependant, depuis le jour où il a fait taire les rieurs, il n'a cessé de

parler à l'Assemblée. Il a dit son mot dans toutes les discussions à

l'ordre du jour. Éligibilité des comédiens et des juifs, égalité

politique (marc d'argent), établissement des jurés en toute matière,

permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal de

cassation, constitution civile du clergé, réunion d'Avignon, affaire de

Nancy, résistance des parlements, organisation du jury, droit de tester,

extension de la garde nationale, droit de pétition, droits politiques

des hommes de couleur, réélection des Constituants, abolition de la

peine de mort, licenciement des officiers de l'armée, liberté de la

presse, inviolabilité royale, établissement des conventions nationales,

revision de la Constitution, il parle longuement sur toutes ces

questions si variées, sans qu'on puisse l'accuser, comme l'abbé Maury,

de déclamation: car son but est moins de traiter à fond ces sujets que

de montrer dans quels rapports ils sont avec les principes de la morale.

Il excelle à dégager le côté théorique des questions, à élever le débat.

Il aime aussi, nous l'avons dit, à prendre la défense du peuple, à

justifier ses erreurs, à confondre ses détracteurs. Il a mis toutes ses

qualités et tous ses défauts dans ses opinions sur les troubles des

provinces, sur l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre,

sur l'admission des indigents aux fonctions politiques. Il veut être, à

la Constituante, l'avocat des pauvres et des humbles. Quoi d'étonnant

que sa popularité devienne formidable et que sa toute-puissance aux

Jacobins finisse par lui donner de l'autorité, même à l'Assemblée

constituante?

Cette autorité devint telle qu'il décida l'Assemblée à voter sa propre

mort. C'est en effet sur sa proposition que fut porté le décret relatif

à la non-rééligibilité des Constituants, et voici la péroraison du

discours par lequel il défendit sa motion le 16 mai 1791:

«Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts

de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait

au moins de l'imprudence pour tout le monde à se charger encore pour

deux ans du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même et

la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que pour

le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les

contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à

des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur

nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards

seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors

de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en

restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire,

nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières;

nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de

l'ordre, des lois et de la liberté. (_On applaudit à plusieurs

reprises._)

«Oui voilà, dans ce moment, la manière la plus digne de nous, et la plus

utile à nos concitoyens, de signaler notre zèle pour leurs intérêts.

Rien n'élève les âmes des peuples, rien ne forme les moeurs publiques,

comme les vertus des législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand

exemple d'amour pour l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la

patrie; donnez-le à vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à

influer sur le sort des nations; que les Français comparent le

commencement de votre carrière avec la manière dont vous l'aurez

terminée et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux époques où vous

vous serez montrés plus purs, plus grands, plus dignes de leur

confiance.

«Je n'insisterai pas plus longtemps: il me semble que pour l'intérêt

même de cette mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemblée, cette

motion ne doit pas être décrétée avec trop de lenteur. Je crois qu'elle

est liée aux principes généraux de la rééligibilité des membres de la

législature; mais je crois aussi qu'elle en est indépendante sous

d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai présentées

sont tellement décisives, que l'Assemblée peut décréter dès ce moment

que les membres de l'Assemblée nationale actuelle ne pourront être

réélus à la première législature. (_L'Assemblée applaudit à plusieurs

reprises.--La très grande majorité demande à aller aux voix._)»

Le 31 mai 1791, après la lecture de la lettre insidieuse de l'abbé

Raynal, ce n'est ni Barnave, ni Thouret, ni Le Chapelier, ni aucun des

chefs de la gauche qui répond au nom de l'Assemblée, c'est Robespierre.

Et il le fait avec infiniment de tact et de dignité:

«J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre

dont vous venez d'entendre la lecture; quant à moi, l'Assemblée ne m'a

jamais paru autant au-dessus de ses ennemis qu'au moment où je l'ai vue

écouter avec une tranquillité si expressive la censure la plus véhémente

de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite. (_La partie gauche

et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises._) Je ne sais, mais

cette lettre me paraît instructive dans un sens bien différent de celui

où elle a été faite. En effet, une réflexion m'a frappé en entendant

cette lecture. Cet homme célèbre, qui, à côté de tant d'opinions qui

furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagération, a cependant

publié des vérités utiles à la liberté, cet homme, depuis le

commencement de la Révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses

concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence? dans un

moment où les ennemis de la Révolution réunissent leurs efforts pour

l'arrêter dans son cours. (_Les applaudissements recommencent._) Je suis

bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de

l'Assemblée, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un

grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une

circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son grand âge. (_On

applaudit._)

«Je pardonne même, sinon à ceux qui auraient pu contribuer à sa

démarche, du moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir, parce que je

suis persuadé qu'elle produira dans le public un effet tout contraire à

celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple, dira-t-

on, elle est donc bien funeste à la tyrannie, cette Constitution,

puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la décrier,

puisque, pour y réussir, on se sert d'un homme qui, jusqu'à ce moment,

n'était connu dans l'Europe que par son amour passionné pour la liberté,

et qui était jadis accusé de licence par ceux qui le prennent

aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros (_Nouveaux

applaudissements_), et que sous son nom, on produit les opinions les

plus contraires aux siennes, les absurdités mêmes que l'on trouve dans

la bouche des ennemis les plus déclarés de la Révolution; non plus

simplement ces reproches imbéciles prodigués contre ce que l'Assemblée

nationale a fait pour la liberté, mais contre la liberté elle-même? Car

n'est-ce pas attaquer la liberté que de dénoncer à l'univers, comme les

crimes des Français, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si

naturelle de la liberté que, sans cette crise, le despotisme et la

servitude seraient incurables?

«Nous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner.

C'est en ce moment où, par une démarche extraordinaire, on vous annonce

clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est

l'acharnement des ennemis de l'Assemblée et de la Révolution; c'est en

ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment

de suivre toujours les principes sacrés qui ont été la base de votre

Constitution, de ne jamais nous écarter de ces principes par une voie

oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul

moyen de ne laisser à nos successeurs et à la nation que troubles et

anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M. l'abbé

Raynal; l'Assemblée s'est honorée en en entendant la lecture. Je demande

qu'on passe à l'ordre du jour. (_M. Robespierre descend de la tribune au

milieu des applaudissements de la partie gauche et de toutes les

tribunes._)»

Ce beau discours déjoua les intrigues des monarchiens, et Malouet lui-

même, dans ses Mémoires, reconnaît que Robespierre fut éloquent ce jour-

là. Remarquons aussi qu'il improvisa, lui qui était habitué à écrire ses

opinions: son talent n'avait pas moins grandi que son autorité

politique.

Après le départ du roi, cette autorité s'accrut encore. Tous les yeux se

tournèrent vers celui qui n'avait cessé de flétrir les transactions

hypocrites et qui n'avait jamais cru à la sincérité de Louis XVI. Le

soir même du 21 juin, il prononça aux Jacobins un long discours, qui

malheureusement n'a pas été recueilli en entier, mais dont nous avons

quelques phrases intéressantes, ainsi conçues: «Peut-être, en vous

parlant avec cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous

les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront à bout de

leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et

courageux qui déjouera continuellement leurs projets et qui, méprisant

la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa

mort pouvait être utile à la liberté de sa patrie.» Alors, dit le

procès-verbal de la séance, «le saint enthousiasme de la vertu s'est

emparé de toute l'assemblée, et chaque membre a juré, au nom de la

liberté, de défendre Robespierre au péril même de sa vie».

Camille Desmoulins, dans son journal, ajoute ces détails: «...Lorsque

cet excellent citoyen, au milieu de son discours, parla de la certitude

de payer de sa tête les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié:

_Nous mourrons tous avant toi!_ l'impression que son éloquence naturelle

et la force de ses discours faisaient sur l'Assemblée était telle que

plus de huit cents personnes se levèrent toutes à la fois, et,

entraînées comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de

se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau admirable par

le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de

tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration soudaine.»

Mme Roland, qui était présente, dit que la scène fut «vraiment

surprenante et pathétique».

Robespierre ne se prononça que tard pour la république; il suivit et

encouragea presque les hésitations de l'opinion et des Jacobins,

auxquels il disait, le 13 juillet 1791: «On m'a accusé d'être

républicain; on m'a fait trop d'honneur: je ne le suis pas. Si l'on

m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré: je ne le suis pas

non plus.»

Et, le 14, il prononça un éloquent discours contre l'inviolabilité

royale, un des plus puissants que la Constituante ait entendus:

«...Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante

dans l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre

social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par

le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir:

la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus

saint; la seconde, que comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien

plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats.

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 17 / 23 段