un accident de sa première enfance. Lui-même parle de _sa tête de
Méduse_, «qui fera trembler tous les aristocrates». Il se vante, aux
Jacobins, d'avoir «ces traits qui caractérisent la figure d'un homme
libre». Enfin, dans sa défense suprême, se tournant vers les jurés du
Tribunal révolutionnaire, il s'écrie fièrement: «Ai-je la face
hypocrite?»
Il parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualités: «Je
l'avoue, je crois valoir un autre citoyen français....». «Pendant la
durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon caractère.»
Ce caractère, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce même
discours d'installation comme substitut du procureur de la commune:
«Exempt du malheur d'être né d'une de ces races privilégiées suivant nos
vieilles institutions, et par cela même presque toujours abâtardies,
j'ai conservé, en créant seul mon existence civile, toute ma vigueur
native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privée,
soit dans la profession que j'avais embrassée, de prouver que je savais
allier le sang-froid de la raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté
du caractère. Si, dès les premiers jours de notre régénération, j'ai
éprouvé tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à
paraître exagéré, pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une
première proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes
qui voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux
qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on
devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents
de l'aristocratie.»
Sa prétention, c'est d'allier la sagesse politique à l'ardeur
révolutionnaire. Déjà, le 1er février 1791, dans sa lettre à l'Assemblée
électorale qui l'avait nommé membre du département de Paris, il se dit
capable d'unir la modération «aux élans d'un patriotisme bouillant».
Cette déclaration revient sans cesse dans ses discours: «Je sais allier
à l'impétuosité du caractère le flegme qui convient à un homme choisi
par le peuple pour faire ses lois.» «Je ne suis pas un agitateur.»
Enfin, il dit ironiquement: «J'ai cru longtemps que, quelle que fût
l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la
nature m'a départis.»
Il aime aussi à se proclamer exempt de haine: «Je ne suis pas fait pour
être soupçonné de ressentiment.» «Je suis sans fiel, non par vertu, mais
par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai
pas besoin.» «La nature m'a fait impétueux, mais exempt de haine.»
Aussi n'en veut-il pas à ses ennemis: il dédaigne leurs calomnies et
refuse, imprudemment, d'y répondre: «Quels que doivent être, écrit-il à
ses électeurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique...,
je prends l'engagement de n'opposer à mes détracteurs que mes
actions elles-mêmes». Et à la Convention: «Que m'importent toutes les
chimères que l'on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir
la patrie?» «Ce n'est pas être homme public que de craindre la
calomnie.»
Au Tribunal révolutionnaire, il réfute l'accusation de vénalité en
exaltant, non sa probité, mais son génie, et Topino-Lebrun lui entend
dire: «Moi, vendu? Un homme de ma trempe est impayable!» D'après le
_Bulletin du tribunal_, il aurait parlé en outre des vertus qu'annonçait
sa figure: «Les hommes de ma trempe sont impayables; c'est sur leur
front qu'est imprimé, en caractères ineffaçables, le sceau de la
liberté, le génie républicain.»
Son style s'élève encore quand il exalte son patriotisme: «Je mets de
côté toutes les passions: elles me sont toutes parfaitement étrangères,
excepté celle du bien public.... Je leur disais: Eh! que m'importe ma
réputation! que la France soit libre et que mon nom soit flétri! Que
m'importe d'être appelé buveur de sang? Eh bien! buvons le sang des
ennemis de l'humanité, s'il le faut; combattons, conquérons la liberté.»
Il se plaît à répéter qu'il mourrait, qu'il mourra pour la patrie: «Si
jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la victoire nous est
assurée, si jamais des passions particulières pouvaient prévaloir sur
l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abîme pour
la liberté, je voudrais m'y précipiter tout le premier.» Et il fait au
Tribunal révolutionnaire cette déclaration dont la sérénité donne à son
style une allure presque classique: «Jamais l'ambition ni la cupidité
n'eurent de puissance sur moi; jamais elles ne dirigèrent mes actions;
jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique: tout
entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice de toute mon
existence.»
D'une façon à la fois familière et cornélienne, il parle de lui à la
troisième personne dans cette même défense: «Danton est bon fils.»
«Depuis deux jours, le tribunal connaît Danton; demain il espère
s'endormir dans le sein de la gloire. Jamais il n'a demandé grâce, et on
le verra voler à l'échafaud avec la sérénité ordinaire au calme et à
l'innocence.»
Enfin, il a conscience d'être un Français, non seulement par le
patriotisme, le bon sens lumineux, l'audace heureuse, mais par des
qualités plus familières et plus intimes. Quoique des circonstances
tragiques l'aient toujours inspiré, il n'est pas un génie tragique: «Je
porte dans mon caractère, dit-il à la Convention, une bonne portion de
la gaieté française, et je la conserverai, je l'espère.» Ce Champenois
se sent le compatriote de La Fontaine, et il laisse à Robespierre les
mélancolies de Jean-Jacques Rousseau.
C'est ainsi qu'il parle de lui-même et qu'il se peint au physique et au
moral, avec une ingénuité digne de Montaigne, qui semblera peut-être de
l'effronterie, mais qui était, pour le peuple de Paris (l'auditoire
idéal de Danton), une franchise heureuse, une confiance aimable, ou du
moins toujours pardonnée. Si nous avons insisté de la sorte sur ces
confidences personnelles échappées à Danton du haut de la tribune, c'est
qu'elles donnent la plus juste idée de son style oratoire. Car est-on
jamais plus soi-même que quand on parle de soi? C'est dans la forme de
tels aveux qu'on surprend le style d'un écrivain ou d'un orateur, son
vrai style, c'est-à-dire la manière d'être la plus durable de son être
moral; et, dans ces confidences, ce qui fait juger un homme, n'est-ce
pas moins ce qu'il avoue, que la façon dont il l'avoue? Cet aveu
involontaire et inconscient, qui s'échappe, en quelque sorte, du style
même de l'orateur, montre l'homme bien mieux que les portraits
contradictoires émanés de l'étourderie ou de la passion des
contemporains. Oui, le grand patriote était bien tel qu'il se montrait,
homme de bon sens, homme ardent et modéré, vraiment peuple, c'est-à-dire
vraiment national, terroriste par force et par préjugé, plus pur de sang
que les plus timides de ses collègues; en tous cas, pur de haine, et
quant au génie, français et moderne, doué d'un sentiment très vif, trop
vif même, des nécessités de l'heure présente.--C'est même pour ce
dernier motif, avouons-le, que certaines régions sublimes et sereines,
où planait la pensée de cet antipathique de Robespierre et où atteignait
parfois son éloquence, restèrent fermées ou inconnues à Danton.
_V.--DANTON A LA TRIBUNE_
Il est évident que, chez Danton comme chez Mirabeau, l'action joue le
premier rôle. Danton improvise: Danton cherche à produire un grand effet
de terreur ou d'enthousiasme, à mettre ceux-là hors d'eux-mêmes pour une
activité immédiate et fiévreuse, à stupéfier ceux-ci pour l'obéissance
ou l'inertie. Oui, son éloquence est faite de raison et d'imagination:
mais c'est aussi, selon le mot classique, le corps qui parle au corps.
Danton à la tribune dégage de sa personne une influence toute physique
qui va surexciter ou engourdir les volontés.--Comment cette fascination
s'exerçait-elle? Les contemporains ont plutôt constaté les effets de
Danton qu'ils en ont décrit les moyens. Ils disent que ses formes
athlétiques effrayaient, que sa figure devenait féroce à la tribune. La
voix aussi était terrible. «Il le savait, dit Garat, et il en était bien
aise, pour faire plus de peur en faisant moins de mal.» Cette voix de
Stentor, dit Levasseur, retentissait au milieu de l'Assemblée, comme le
canon d'alarme qui appelle les soldats sur la brèche. Je suis porté à
croire que son geste était sobre et large. Mais les contemporains sont
muets à cet égard. On sait seulement qu'il se campait fièrement, la tête
renversée en arrière. La mimique de son visage était parlante et il
savait ainsi rendre éloquent même son silence, comme le jour où Lasource
osa l'accuser de conspiration royaliste avec Dumouriez: «Immobile sur
son banc, il relevait sa lèvre avec une expression de mépris qui lui
était propre et qui inspirait une sorte d'effroi; son regard annonçait
en même temps la colère et le dédain; son attitude contrastait avec les
mouvements de son visage, et l'on voyait, dans ce mélange bizarre de
calme et d'agitation, qu'il n'interrompait pas son adversaire parce
qu'il lui serait facile de lui répondre, et qu'il était certain de
l'écraser.» [Note: _Mémoires de Levasseur_, t. I, p. 138. Ces mémoires
ont été rédigés par Achille Roche, mais sur des notes fournies par
Levasseur lui-même. Le fond en est donc authentique, et, dans le passage
que nous citons, il semble qu'il y ait l'accent d'un homme qui a _vu_.]
Cette apparence de force physique, qui était une partie de son
éloquence, lui venait de sa toute première éducation qui fut, pour ainsi
dire, confiée à la nature selon le goût du temps et les préceptes de
Jean-Jacques Rousseau. Nourri par une vache, il prit ses premiers ébats
au milieu des animaux dans les champs. C'est ainsi qu'un double accident
le défigura pour la vie: un taureau lui enleva, d'un coup de corne, la
lèvre supérieure. Il s'exposa de nouveau avec insouciance: un second
coup de corne lui écrasa le nez. Plus tard, la petite vérole le marqua
profondément. De là vient sa laideur si visible, mais que faisaient
oublier les yeux pleins de feu, un grand air d'intelligence et de bonté.
Merlin (de Thionville), qui l'aimait, disait qu'il avait l'air d'un
dogue, et Thibaudeau, qui ne l'aimait pas, lui trouvait, au repos, une
figure calme et riante.
Voilà ce que nous apprennent les portraits de Danton que les
contemporains ont écrits: ceux qu'ils ont dessinés ou peints sont plus
instructifs.
[Illustration: DANTON]
Il y a d'abord le dessin de Bonneville, que la gravure a popularisé.
C'est le Danton classique, tête énergique, attitude oratoire, visage
grêlé, avec une trace assez vague du double accident d'enfance. La
poitrine découverte, à la mode des portraitistes du temps, laisse voir
le célèbre «cou de taureau». Les cheveux sont soigneusement relevés en
rouleaux à la hauteur des oreilles.--On a remarqué une ressemblance
frappante entre ce portrait et un dessin à la plume de David, reproduit
dans l'oeuvre du maître, publiée par son petit-fils. Même pose, même
expression, avec un peu plus de douceur pourtant et d'urbanité, même
atténuation des traces de l'accident d'enfance.
David avait fait aussi un portrait à l'huile que les Prussiens volèrent,
dit-on, en 1815 à Arcis. Il en existe, dans la galerie de la famille de
Saint-Albin, une copie que Michelet a vue et décrite avec poésie, sans
paraître savoir que c'était une copie. «J'ai sous les yeux, dit-il, un
portrait de cette personnification terrible, trop cruellement fidèle, de
notre Révolution, un portrait qu'esquissa David, puis il le laissa,
effrayé, découragé, se sentant peu capable encore de peindre un pareil
objet. Un élève consciencieux reprit l'oeuvre, et simplement, lentement,
servilement même, il peignit chaque détail, cheveu par cheveu, poil à
poil, creusant une à une les marques de la petite vérole, les crevasses,
montagnes et vallées de ce visage bouleversé.... C'est le Pluton de
l'éloquence.... C'est un Oedipe dévoué, qui, possédé de son énigme,
porte en soi, pour en être dévoré, ce terrible sphinx.» Sans avoir vu ce
portrait, il faut protester contre cette belle page lyrique. Danton
était un génie simple et clair, tout bon sens et tout coeur, nullement
complexe ou mystérieux, absolument autre que ne l'a montré le grand
écrivain.
Il y a aussi au musée de Lille un croquis de David où on voit Danton de
profil. C'est le Danton un peu fatigué et alourdi de 1794. L'artiste,
tout en restant vrai, a cédé à quelques préoccupations caricaturales,
ou, si l'on aime mieux, interprétatives. La commissure des lèvres est
fortement relevée, le nez grossi, le sourcil touffu et proéminent; dans
les autres portraits, l'oeil est petit, ici, il n'y a plus d'oeil du
tout.--Ce croquis est frappant, génial, comme tout ce que la réalité a
inspiré à David: il est certain qu'il a saisi, à la Convention, une
attitude caractéristique de l'orateur écoutant et _bougonnant_ à part
lui. [Note: Détail curieux, le _démagogue échevelé_ portait encore un
_catogan_, en 1794.]
Nous avons vu aussi une photographie d'un croquis de Danton sur la
charrette, fait au vol par David, qui avait déjà saisi de même Marie-
Antoinette. Mais ne croyez pas que la passion ait guidé ici le crayon de
l'ami de Robespierre. Non, si le politique, en David, fut défaillant et
incohérent, le peintre resta le plus souvent respectueux de son art.
C'est en artiste qu'il vit et représenta la silhouette de Danton courant
à l'échafaud, la bouche béante et l'oeil vague. [Note: L'original a fait
partie de la collection du peintre Chenavard. Je ne sais où il se trouve
aujourd'hui.]
Voulez-vous maintenant voir le vaincu de germinal dans un des entr'actes
du merveilleux drame oratoire qu'il joua au Tribunal révolutionnaire?
Voici un croquis étonnant, [Note: Collection de M. Clémenceau.]
furtivement surpris et comme dérobé par Vivant-Denon, le peintre favori
de Robespierre, qui, dit-on, assis à bonne place au tribunal, trompa
l'absolue interdiction de _portraiturer_ les accusés, en crayonnant à la
hâte au fond de son chapeau. Là, Danton écoute, écrasé, écroulé sur lui-
même, le visage plissé et subitement vieilli, les yeux noyés dans les
rides, l'air hébété d'un homme assommé par la calomnie ou d'un forçat
déformé par le bagne, ou encore d'un dévot abêti par la grâce et échoué
au banc d'oeuvre. [Note: Ce dessin ne se trouve pas dans l'_Oeuvre_ de
Vivant-Denon par la Fizelière (2 vol. in-4, 1872-1873), et c'est
pourtant là une des productions les plus originales de l'artiste qui,
étrange destinée! fut l'ami intime de Mme de Pompadour, de Robespierre
et de Napoléon.]
Les yeux pleins de ce dessin horriblement réaliste, regardez une
photographie du portrait de Danton attribué à Greuze, qu'un amateur de
Nancy exposa au Trocadéro en 1878. Quel contraste! L'écouteur engourdi
de Vivant-Denon est un fier et doux adolescent amoureux et gracieux
comme un héros de Racine, mais sans fadeur et sans préciosité. Danton a
là vingt ans, un duvet de jeunesse, un air de joie confiante et de
juvénile langueur. Mais est-ce bien Danton? Oui, voilà son cou puissant,
et c'est ainsi qu'il portait la tête. Mais où sont ses cicatrices, son
nez épaté, ses sourcils en broussailles? J'aimerais une preuve, une
présomption, autre que le dire de l'amateur qui possède ce joli
portrait.
Le portrait le plus authentique, celui que la famille jugeait le plus
ressemblant, c'est la peinture anonyme que le docteur Robinet a léguée
au musée de la ville de Paris et dont nous donnons une reproduction.
J'ai donné, je crois, les principaux traits physiques et moraux de
l'éloquence de Danton. Il eût peut-être été, lui qui ne joua jamais au
littérateur, une des plus hautes gloires littéraires de la France, s'il
eût vécu, s'il eût triomphé, si les circonstances eussent permis de
recueillir intégralement les monuments de sa parole.
ROBESPIERRE
_I.--ROBESPIERRE A LA CONSTITUANTE_
Quelque opinion que l'on ait sur l'éloquence et sur la politique de
Robespierre, une remarque s'impose d'abord: c'est que son caractère ne
fut pas sympathique à ses contemporains. Il eut des séides, et pas un
ami, comme l'a dit très bien Louis Blanc. Il manquait, dit-on, de
cordialité, éloignait toute confiance familière et, quand il descendait
de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empressée ne se tendait
vers la sienne: une atmosphère glaciale l'entourait et faisait le vide
autour de lui. Sauf au club des Jacobins, si son éloquence touchait les
esprits et ne laissait pas les coeurs insensibles, sa personne ne
bénéficiait jamais des mouvements généreux que provoquaient ses
discours. Cet ami de l'humanité semblait nourrir contre les hommes une
sombre et mystérieuse rancune, et on se demandait, on se demande encore
d'où lui venait cette misanthropie cachée sous ses paroles les plus
nobles et les plus confiantes. C'est là le trait le plus frappant de son
éloquence; c'est le premier point qu'il nous faut élucider.
Etait-ce, comme l'a dit Michelet, la misère qui lui donnait de
l'amertume? Mais Robespierre touchait, comme les autres députés, dix-
huit livres par jour. Ces appointements, aujourd'hui modestes,
constituaient, en 1789, une aisance très large: c'était une fortune pour
un homme de goûts simples. Oui, Robespierre était riche comparativement
à Brissot, à Camille Desmoulins, à Loustallot et à tant d'autres qui, en
1789, ne gagnaient peut-être pas, avec leur succès d'écrivains, la
moitié de l'indemnité d'un député. La légende de l'habit noir emprunté
par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous
sachions, sur aucun témoignage sérieux. Comme tant d'autres à cette
époque, Robespierre n'avait pas de fortune personnelle; mais sa
profession (chose rare en ce temps-là) lui donnait amplement de quoi
vivre.
On l'a représenté orphelin dès son enfance, déjà chef de famille,
préoccupé et inquiet de sa vie avant l'âge: de là, dit-on, ce pli de
gravité et ce visage sombre. Sans doute, il perdit sa mère à sept ans et
son père à neuf ans. Mais il fut recueilli et élevé, avec son frère,
chez ses aïeux maternels. Les soins de la famille ne lui manquèrent donc
pas. On le mit au collège d'Arras et il n'y fut pas l'écolier taciturne
qu'on veut trouver dans le futur héros de la Terreur: ses biographes
nous l'y montrent bon élève, insouciant et gai comme les autres enfants,
jouant volontiers à la chapelle, élevant des oiseaux, se plaisant aux
récréations de son âge. Bientôt l'évêque d'Arras obtint pour ce bon
sujet une des bourses dont l'abbé de Saint-Waast disposait au collège
Louis-le-Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques écrits, la
légende de l'orphelin. Pauvre boursier raillé, exploité, victime,
comment pouvait-il éviter la misanthropie?
On oublie que jamais les boursiers des grands collèges officiels ne
furent traités autrement que leurs camarades. Camille Desmoulins était
lui aussi, en même temps, boursier à Louis-le-Grand, et il resta
optimiste et souriant jusqu'à l'échafaud. Sans doute Robespierre perdit
alors son correspondant vénéré, l'abbé de Laroche, et sa jeune soeur
Henriette. Mais ces deuils l'affectèrent sans modifier son caractère: il
resta, la douleur passée, un enfant comme les autres. Déjà il a le
bonheur de sentir se former ses opinions: «Un de ses professeurs de
rhétorique, dit M. Hamel, le doux et savant Hérivaux, dont il était
particulièrement apprécié et chéri, ne contribua pas peu à développer en
lui les idées républicaines. Epris des actes et de l'éloquence
d'Athènes, enthousiasmé des hauts faits de Rome, admirateur des moeurs
austères de Sparte, le brave homme s'était fait l'apôtre d'un
gouvernement idéal et, en expliquant à ses jeunes auditeurs les
meilleurs passages des plus purs auteurs de l'antiquité, il essayait de
leur souffler le feu de ses ardentes convictions. Robespierre, dont les
compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et
d'enthousiasme sacré de la liberté, avait été surnommé par lui le
_Romain_.» [1] Il était donc aimé, estimé de ses maîtres. Quand Louis
XVI vint visiter le collège, c'est lui qui fut chargé de le haranguer,
et le principal corrigea avec indulgence le discours du _Romain_ où les
remontrances politiques se mêlaient aux louanges obligées. Il faut
n'avoir pas vécu dans cette république en miniature qu'on appelle un
collège pour s'imaginer qu'un _fort_, comme l'était Robespierre, qu'un
héros des concours scolaires, ait pu y jouer, de près ou de loin, le
rôle d'un souffre-douleur.
[Note: _Histoire de Robespierre, d'après des papiers de famille et des
documents entièrement inédits_, 1863-1867, 3 vol. in-8, t. I, p. 17.]
Ses études finies, connut-il de précoces épreuves capables de le porter
au noir? Après avoir obtenu pour son frère Augustin la survivance de sa
bourse, il fit son droit sous le patronage du collège Louis-le-Grand,
qui lui accorda une gratification pécuniaire avec un certificat
élogieux. Alors âgé de vingt ans, en 1778, il eut avec Jean-Jacques
Rousseau une entrevue qui décida peut-être de sa vocation et de sa
destinée. Reçu avocat, il retourne à Arras, y plaide, s'y fait
connaître, est nommé juge au tribunal civil et criminel de l'évêque
d'Arras, résigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations
capitales à prononcer et éprouve toutes les joies de la popularité. Il
rédige, en 1789, à la nouvelle de la convocation des Etats généraux, une
adresse très hardie sur la nécessité de réformer les Etats d'Artois, et,
mis en lumière par cette publication, il est nommé à trente et un ans,
député du Tiers de la gouvernance d'Arras aux Etats généraux.
Est-ce là, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carrière
manquée? Admettons que Robespierre, avocat à Arras, fût déjà grave:
était-il, comme on le veut, triste et amer? Membre de la joyeuse
académie des _Rosati_, il rimait, en rieuse compagnie; d'aimables
bouquets à Chloris, de petits vers galants, se montrant gai et frivole
quand il le fallait, ne laissant rien paraître d'un _être à part_, d'un
Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au milieu des disgrâces du sort
ou des hommes que l'orateur de la Convention se prépara à ses tragiques
destinées: son enfance et sa jeunesse ressemblèrent à celles des plus
favorisés d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers état
d'avant la Révolution, il était, à tout prendre, un des heureux.
Ce n'est donc pas dans sa condition antérieure qu'il faut chercher la
cause de sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait
rongé; il n'apportait aux Etats généraux aucun grief personnel contre la
société et contre les hommes. Mais il fut peut-être blessé des sourires
railleurs avec lesquels, dit-on, on accueillit sa première apparition à
la tribune, d'autant que les moqueries s'adressèrent moins à ses
opinions politiques qu'à sa personne. Son habit olive, sa raideur, sa
gaucherie provinciale furent, à première vue, ridicules. Le style
travaillé et suranné des discours qu'il lisait à la tribune mit en gaîté
les assistants. Les députés de la noblesse d'Artois, Beaumez et les
autres, commencèrent contre lui une petite guerre de quolibets, de
sourires, de haussements d'épaules qui piquèrent et firent saigner son
amour-propre, si on en croit une tradition orale rapportée surtout par
Michelet. L'homme politique eût peut-être dédaigné ces sarcasmes; mais
le lettré en demeura profondément ulcéré, outragé dans sa dignité.