trois ans j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberté.
Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon
caractère, j'ai apporté dans le conseil toute l'activité et tout le zèle
du citoyen embrasé de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui puisse
m'accuser à cet égard, qu'il se lève, et qu'il parle. Il existe, il est
vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour
le parti républicain, ce qu'étaient celles de Royou pour le parti
aristocratique: c'est Marat. Assez et trop longtemps, l'on m'a accusé
d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du
citoyen qui vous préside [Petion]. Il lut, votre président, la lettre
menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il a été témoin d'une
altercation qui a eu lieu entre lui et moi à la mairie. Mais j'attribue
ces exagérations aux vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que
les souterrains dans lesquels il a été enfermé ont ulcéré son âme.... Il
est très vrai que d'excellents citoyens ont pu être républicains par
excès, il faut en convenir; mais n'accusons pas pour quelques individus
exagérés une députation tout entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à
Paris; je suis né dans un département vers lequel je tourne toujours mes
regards avec un sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à
tel ou tel département, il appartient à la France entière. Faisons donc
tourner cette discussion au profit de l'intérêt public.
«Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette loi,
portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, après
avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité,
anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il est
parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la France;
faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine de mort
contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible. Elle doit
avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille veulent donner
la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la peine de mort
contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et je propose de
décréter que la Convention nationale pose pour base du gouvernement
qu'elle va établir l'unité de représentation et d'exécution. Ce ne sera
pas sans frémir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie;
alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts. (_On applaudit._)»
Ce n'est peut-être pas là le plus beau discours de Danton: mais nulle
part il n'a montré plus de simplicité, une éloquence plus familière, une
aversion plus marquée pour la rhétorique scolaire.
* * * * *
C'est pourquoi, j'imagine, on le traitait ainsi d'orateur populaire, non
qu'il montât sur les bornes (c'est une vision de Michelet), mais parce
qu'il pratiquait une rhétorique nouvelle, née des besoins de l'heure
présente. Autre audace littéraire, qui devait scandaliser l'académicien
d'Arras! il supprimait souvent avec l'exorde toute indication préalable
du sujet. Il se levait pour la riposte ou l'attaque à la seconde même où
l'occasion le voulait et entrait aussitôt au milieu des choses. C'est
une règle de la rhétorique qu'à un sujet important il faut un exorde
grave et de haut style. Or, quel sujet plus tragique que la discussion
sur la manière de juger Louis XVI? Voyez comme Danton débute simplement:
«La première question qui se présente est de savoir si le décret que
vous devez porter sur Louis sera, comme tous les autres, rendu à la
majorité.» Le 8 mars 1793, on discutait le rapport de Delacroix. Les
circonstances étaient tristes et les affaires de Belgique allaient mal.
Robespierre parla et débuta par un exorde classiquement adapté aux
circonstances: «Citoyens, quelque critiques que paraissent les nouvelles
circonstances dans lesquelles se trouvent la république, je n'y puis
voir qu'un nouveau gage du succès de la liberté....» Danton, qui lui
succéda à la tribune, affecta au contraire une simplicité nue dès les
premiers mots: «Nous avons plusieurs fois, dit-il, fait l'expérience que
tel est le caractère français, qu'il lui faut des dangers pour trouver
toute son énergie. Eh bien! ce moment est arrivé.»
Mais il commit, en matière d'exorde, de plus fortes hérésies
littéraires. Le croira-t-on? Il commença souvent ses discours par la
conjonction _et_,--en démagogue qu'il était! Ainsi le 15 juillet 1791,
aux Jacobins, il débute en ces termes: «Et moi aussi, j'aime la paix,
mais non la paix de l'esclavage.» Et à la Convention, le 29 octobre
1792, à propos d'une proposition d'Albitte et de Tallien: «Et moi, je
demande à l'appuyer. J'ai peine à concevoir....» Suit un des plus longs
discours qu'il ait prononcés. Enfin, le 2 décembre 1793, un citoyen se
présente à la barre et commence la lecture d'un poème à la louange de
Marat: Danton l'interrompt: «Et moi aussi j'ai défendu Marat contre ses
ennemis, et moi aussi j'ai apprécié les vertus de ce républicain; mais,
après avoir fait son apothéose patriotique, il est inutile d'entendre
tous les jours son éloge funèbre et les discours ampoulés sur le même
sujet:
Il nous faut des travaux, et non pas des discours.
«Je demande que le pétitionnaire nous dise clairement et sans emphase
l'objet de sa pétition.»
_Clairement et sans emphase_, c'est bien là la devise littéraire de
Danton. Mais s'il supprime souvent l'exorde, ce n'est pas négligence
chez lui, c'est habileté consommée: il se fait plus bref pour frapper
plus fort. Quand l'exorde est nécessaire, nul ne sait en user avec plus
d'art. Violemment accusé par Lasource (26 septembre 1792), il n'entre
pas tout d'un coup dans sa justification, mais il prépare les auditeurs
par ce préambule ironique: «Citoyens, c'est un beau jour pour la nation,
c'est un beau jour pour la République française, que celui qui amène
entre vous une explication fraternelle.»
* * * * *
On pourrait appliquer les mêmes remarques aux autres parties du
discours. Ainsi, pas de péroraison. Dans les _preuves_, Danton viole à
plaisir les règles adorées de Robespierre. Sa dialectique est décousue.
Ses arguments ne se succèdent pas dans l'ordre enseigné dans les
manuels. Il effleure un motif, passe à un autre, puis revient au premier
qu'il quitte pour y revenir une dernière fois et s'y fixer. D'autres
convainquent d'abord la raison, puis touchent le coeur: il s'adresse à
la fois à toutes les facultés. C'est le désordre d'une conversation
familière. Ce sont à la fois des élans de bon sens et de sensibilité. On
est déconcerté. Roederer, ahuri, se plaint que Danton soit _sans
logique, sans dialectique_.... «Jamais de discussion, jamais de
raisonnement!» s'écrie douloureusement le littérateur, et il ajoute,
sans se rendre compte de la portée de l'éloge: «Tout ce qui pouvait
s'enlever par un mouvement, il l'enlevait.» C'est que, dans ses
discours, circulait une logique secrète, d'autant plus efficace qu'elle
se cachait, menant d'un bond les esprits à la conviction agissante.
L'effet de cette dialectique n'était pas de faire penser, de jeter des
doutes, d'indiquer des probabilités, de mettre en jeu tout l'appareil
intime de la réflexion et du raisonnement: on était au contraire
dispensé de peser le pour et le contre; on se levait et on faisait ce
que l'orateur avait dit de faire.
Avouons-le cependant: cette absence de transition, qui est le caractère
le plus frappant de ses discours, nous fatigue parfois à la lecture.
Nous, qui avons appris ces événements, nous n'en possédons pas les
rapports comme ceux qui les vivaient. Il nous faut, pour ne pas perdre
le fil, une certaine tension d'esprit dont les contemporains étaient
dispensés par la présence même des faits indiqués, et aussi, ne
l'oublions pas, par l'action de l'orateur, qui, d'un geste ou d'une
inflexion, donnait la transition aujourd'hui absente.
* * * * *
Si des lettrés du temps étaient choqués de la manière peu classique dont
Danton disposait ses idées, que devaient-ils penser de son style? La
période continuelle chez Mirabeau, chez Barnave, chez Robespierre, est
rare chez Danton. Ce sont de courtes phrases, hachées, abruptes, dont
les vides étaient comblés par l'action. Dire l'indispensable dans le
moins de mots possible, voilà le but de cet orateur. Ce n'est pas
seulement vitesse de l'homme d'action, c'est aussi délicatesse d'un goût
pur. Danton a horreur du banal, du convenu. Il évite ces fleurs de
rhétorique, si vite fanées, dont se paraient à l'envi Girondins et
Montagnards. Et, d'abord, il ne cite que modérément l'antiquité. Rome et
Sparte, qui fournissent à ses collègues tout un arsenal d'exemples et de
traits, n'apparaissent que rarement dans ses discours, et sans nul
pédantisme. Nous avons relevé en tout une dizaine d'allusions à
l'antiquité: on va voir si elles sont sobres.
D'abord, dans son discours d'installation comme substitut en janvier
1792, il rappelle le mot de Mirabeau qu'il n'y a pas loin du Capitole à
la roche Tarpéienne, et il emploie les termes de _plébiscite_ et
_d'ostracisme_.
Aux Jacobins, le 5 juin 1792, «après avoir, dit le journal du club,
rapporté la loi rendue à Rome contre l'expulsion des Tarquins par
Valérius Publicola, loi qui permettait à tout citoyen de tuer, sans
aucune forme judiciaire, tout homme convaincu d'avoir manifesté une
opinion contraire à la loi de l'Etat, avec obligation de prouver ensuite
le délit de la personne qu'il avait tuée ainsi, M. Danton propose deux
mesures pour remédier aux dangers auxquels la chose publique est
exposée».
Il reprend cette comparaison à la Convention, 27 mars 1793: «A Rome,
Valérius Publicola eut le courage de proposer une loi qui portait la
peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie.» Et quant aux
autres passages où il est question de l'antiquité, les voici tous: «Que
le Français, en touchant la terre de son pays, _comme le géant de la
fable_, reprenne de nouvelles forces.» «Le peuple, _comme le Jupiter de
l'Olympe_, d'un seul signe fera rentrer dans le néant tous les ennemis.»
«Nous avons fait notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les
dénonciations, sûr que ma tête, loin de tomber, _sera la tête de Méduse_
qui fera trembler tous les aristocrates.» «Ainsi un peuple de
l'antiquité construisait ses murs, en tenant d'une main la truelle et de
l'autre l'épée pour repousser ses ennemis.» «Nos commissaires sont
dignes de la nation et de la Convention nationale, ils ne doivent pas
craindre le tonneau de Régulus.» «Les Romains discutaient publiquement
les grandes affaires de l'Etat et la conduite des individus. Mais ils
oubliaient bientôt les querelles particulières, lorsque l'ennemi était
aux portes de Rome.» «Après une guerre longue et meurtrière, les
législateurs d'Athènes, qui s'y connaissaient aussi, pour réparer la
perte que l'Etat avait faite de ses concitoyens, ordonnèrent à ceux qui
restaient d'avoir plusieurs femmes.»
Je ne crois pas qu'on puisse relever, dans toute l'oeuvre oratoire de
Danton, d'autres allusions à l'antiquité. Et encore ces allusions sont-
elles sobres, souvent détournées, toujours amenées presque de force par
le sujet traité, par l'occasion survenue, avec si peu de pédantisme que
la plupart seraient encore tolérables aujourd'hui qu'on se pique tant de
ne plus citer les Grecs et les Latins. C'est que Danton est un génie
tout moderne: les auteurs anciens, nous l'avons vu, n'étaient
représentés que par des traductions dans sa bibliothèque, où les textes
des écrivains anglais et italiens tenaient une place d'honneur à côté
des classiques français. Chez Danton, l'homme de goût était d'accord
avec le politique pour bannir ces oripeaux de collège dont tous les
révolutionnaires, sauf peut-être Mirabeau, se paraient avec orgueil. Sa
République n'est pas une résurrection du passé, une exhumation érudite:
elle est née du présent et elle y vit, les yeux tournés vers l'avenir.
La langue de Danton est moderne et française comme sa politique.
* * * * *
De même, les métaphores qui abondent dans son style n'ont rien de
classique: ou elles sont simples et familières, tirées de la vie
quotidienne, ou il les invente et les crée. Jamais il ne les emprunte à
l'arsenal académique où Robespierre et les autres se fournissent.
Voici des exemples de cette simplicité alors nouvelle, presque
scandaleuse:
«Je lui répondis (à La Fayette) que le peuple, d'un seul mouvement,
_balayerait_ ses ennemis quand il le voudrait.»
Ailleurs, il parle de la nécessité «de placer un prud'homme dans la
composition des tribunaux, d'y placer un citoyen, un homme de bon sens,
reconnu pour tel dans son canton, pour réprimer l'esprit de dubitation
qu'ont souvent les hommes _barbouillés_ de la science de la justice».
A propos du projet d'impôt sur les riches: «Paris a un luxe et des
richesses considérables; eh bien! par ce décret, _cette éponge va être
pressée_.»
Nous avons vu qu'il appelait le _gouvernail de l'État_ une _manivelle_.
Il reprend cette expression: «Ce qui épouvante l'Europe, c'est de voir
la _manivelle_ de ce gouvernement entre les mains de ce comité, qui est
l'assemblée elle-même.»
Enfin, à propos du cautionnement exigé de certains fonctionnaires:
«C'est encore une _rouille_ de l'ancien régime à faire disparaître.»
Ce sont là des métaphores vieilles comme la langue, mais bannies
jusqu'alors de la prose noble, laissées au peuple, et que Danton apporte
le premier à la tribune.
Les métaphores qu'il invente, il en emprunte les éléments aux choses du
jour, aux impressions présentes, à la guerre, à l'industrie, à la
science, à la Révolution même: «La Constitution ... est une batterie qui
fait un feu à mitraille contre les ennemis de la liberté.»
«Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère
dans le creuset. La statue de la liberté n'est pas fondue. Ce métal
bouillonne. Si vous n'en surveillez le fourneau, vous serez tous
brûlés.»
«Quoi! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point
d'appui, et vous n'avez pas encore bouleversé le monde.»
Il dit à Dumouriez, aux Jacobins: «Que la pique du peuple brise le
sceptre des rois, et que les couronnes tombent devant ce bonnet rouge
dont la société vous a honoré.»
La pique populaire, que chacun voit ou tient, joue chez Danton le rôle
du glaive classique: «Rappelons-nous que, si c'est avec _la pique_ que
l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on peut
élever et consolider l'édifice de la société.»
Plusieurs de ces métaphores sont devenues proverbes, comme cette autre,
à propos de l'éducation nationale:
«C'est dans les écoles nationales que l'enfant doit sucer le lait
républicain.» Mais, à force d'éviter le banal, Danton tombe une ou deux
fois dans le bizarre: «Je me suis retranché dans la citadelle de la
raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les
scélérats qui ont voulu m'accuser.» _Ce canon de la vérité_ est une
image fausse qui plut aux contemporains, mais dont le goût de quelques
critiques est justement choqué. Toutefois, parmi tant de métaphores
heureusement créées, je ne vois que celle-là, et _la tête de roi jetée
comme un gant_, qui ne satisfasse pas l'imagination. On les pardonnera
d'autant plus aisément à Danton, qu'il improvisait son style.
Parfois il s'élève et divinise deux des sentiments populaires. D'abord
il montre la Patrie en face des émigrés: «Que leur dit la Patrie?
Malheureux! vous m'avez abandonnée au moment du danger; je vous repousse
de mon sein. Ne revenez plus sur mon territoire: je deviendrais un
gouffre pour vous.» Il personnifie aussi la liberté: «S'il est vrai _que
la liberté soit descendue du ciel_, elle viendra nous aider à exterminer
tous nos ennemis.» «Oui, les clairons de la guerre sonneront; oui,
_l'ange exterminateur de la liberté_ fera tomber ces satellites du
despotisme.» «(La guerre) renversera ce ministère stupide qui a cru que
les talents de l'ancien régime pouvaient étouffer le génie de la liberté
qui plane sur la France.» «Citoyens, c'est _le génie de la liberté_ qui
a lancé le char de la Révolution.»
La Liberté et la Patrie, voilà tout l'Olympe métaphorique de Danton.
D'autres métaphores, mais plus rares, montrent que ce prétendu barbare
n'est pas insensible à la beauté de la Révolution considérée en elle-
même et comme un spectacle. Il aime à la comparer à une tragédie, et,
bafouant le bicamérisme, il dit avec esprit: «Il y aura toujours unité
de lieu, de temps et d'action, et la pièce restera.» Et plus tard, à
propos de la pièce de Laya, _l'Ami des Lois_: «Il s'agit de la tragédie
que vous devez donner aux nations; il s'agit de faire tomber sous la
hache des lois la tête d'un tyran, et non de misérables comédies.»
Danton pouvait dire, dans sa réponse à l'imprécation d'Isnard contre
Paris: «Je me connais aussi, moi, en figures oratoires.»
Ajoutons que ces figures ne sont jamais un ornement, ni même une forme
supplémentaire de sa pensée. Danton n'exprime pas deux fois la même
idée. Il cherche et il donne la formule la plus frappante, et il passe
sans redoubler, différent sur ce point encore de tous ses rivaux en
éloquence. Une métaphore, dans ses discours, c'est toujours une vue
politique importante, soit qu'il parle «de cette fièvre nationale qui a
produit des miracles dont s'étonnera la postérité», soit qu'il excuse
les erreurs de la Révolution en montrant que «jamais trône n'a été
fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens», et que
«lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la République, il
dépasse son but par la force de projection qu'il s'est donnée».
* * * * *
C'est que Danton, même quand il parle sans figures, évite les longs
raisonnements et recherche le trait. Il a horreur du développement, de
la tirade. Il résume ses idées les plus essentielles en quelques mots
topiques et pittoresques. Ses discours sont une série d'apophtegmes
brillants et forts. Toute sa politique, ainsi résumée en phrases
proverbiales, circule dans le peuple et se fixe dans les mémoires.
Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit à la Convention: «Ne
craignez rien du monde!» ou: «Il faut pour économiser le sang des
hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalité.» Ou encore, au 31 mai: «Il
est temps que nous marchions fièrement dans la carrière.» Ou enfin, dans
sa défense au Tribunal révolutionnaire: «J'embrasserais mon ennemi pour
la patrie, à laquelle je donnerai mon corps à dévorer.»
C'est surtout quand il parle des ennemis extérieurs qu'il trouve des
traits inoubliables: «Tout appartient à la patrie, quand la patrie est
en danger.» «Soyons terribles, faisons la guerre en lions.» «C'est à
coups de canons qu'il faut signifier la Constitution à nos ennemis.»
«Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car
nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre
notre indépendance.»
Il excelle à exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et
nets, qu'on ne peut plus oublier: «Soyez comme la nature; elle voit la
conservation de l'espèce: ne regardez pas les individus.»
Cette concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos écrivains
les plus français? Ce politique n'apportait-il pas à la tribune
certaines qualités des auteurs du XVIIe siècle? Oui, pour un La
Rochefoucauld et pour un Danton, aussi dissemblables entre eux que la
Convention diffère du salon de Mme de Sablé, brille un même idéal
littéraire: dire le plus de choses dans le moins de mots possibles, et
forcer l'attention à force de brièveté. L'ancien frondeur fait tenir en
deux lignes toute une psychologie morale; l'orateur Cordelier condense
en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un cours de
politique à l'adresse des modérés et des timides de 1793: «S'il n'y
avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-même n'avait
pas été violent, il n'y aurait pas eu de Révolution.» C'est par cette
interprétation profonde de la réalité présente que Danton s'élève
souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois élevé, mais critique
moins pénétrant, penseur absorbé par sa conscience.
Mais, ne l'oublions pas, la plus grande qualité du style oratoire de
Danton, c'est que sa force concise, en frappant les esprits, les
incline, non à réfléchir, mais à agir. On ne pouvait résister à la voix
de l'orateur; toute l'âme était remuée par des objurgations comme celle-
ci, merveille d'art savant et de pathétique naïf: «Le peuple n'a que du
sang, et il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses!»
* * * * *
Tel est le caractère des métaphores et des traits qui ont servi de
formule à la politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses
discours: il s'y mêle peu de questions étrangères aux mesures à prendre
le jour même. Mais l'orateur, ayant à répondre à des accusations
immédiates et à combattre des adversaires, est obligé, en quelques
circonstances, de parler de lui-même ou des autres. Ici encore son style
n'est qu'à lui.
En effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs
invectives de formes classiques et vagues, que même leurs injures sont
empruntées au style noble, Danton use du style familier et en tire les
effets oratoires les plus imprévus. Pour Robespierre, un adversaire
méprisable est un _monstre_ (c'est ainsi qu'il appelle Danton
guillotiné); pour Danton, c'est un _coquin_. A l'épithète académique il
préfère l'adjectif populaire et vrai. Les hommes qu'il stigmatise ainsi
sont tués du coup dans leur prestige. Il dit, par exemple: «_Un vieux
coquin_, Dupont de Nemours, de l'assemblée constituante, a intrigué dans
sa section....». Biauzat ne voulait pas qu'on se méfiât des intentions
du roi en cas de guerre. Danton: «L'_insignifiant_ M. Biauzat....».
Petion avait demandé des poursuites contre les signataires d'une adresse
hostile à Roland: «La proposition de Petion est _insignifiante_.» Aux
Jacobins, quand on apprend l'arrestation du roi à Varennes, Danton
l'appelle dédaigneusement _individu royal_: «L'individu royal, dit-il,
ne peut plus être roi, dès qu'il est imbécile.» Il dit de même:
«L'_individu_ Dumouriez.» «Je n'aime point l'_individu_ Marat.» A propos
de l'émigration de La Fayette, il remarque qu'il n'a porté aux ennemis
«que son misérable individu». Il l'appelle ailleurs _ce vil eunuque de
la Révolution_. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lança
du haut de la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons déjà dit: il
s'agissait de provoquer la démission du ministre de l'intérieur:
«Personne, dit Danton, ne rend plus justice que moi à Roland; mais je
vous dirai: si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à
Mme Roland; car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son
département.» Robespierre, en pareil cas, eût procédé par une allusion
très enveloppée, selon la règle du genre académique qui veut qu'il soit
de bon goût d'indiquer les personnes sans les nommer. Danton, qui avait
souffert des intrigues de Mme Roland, dédaigna les circonlocutions et
usa d'un trait brutal et vrai, qui déconcerta ses adversaires, et les
découvrit à l'opinion populaire.
Il sait donc, quoique sans fiel, déverser le ridicule sur ses
adversaires, et son style franc et rude ne les atteint pas moins que les
subtiles et doucereuses épigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de
laisser voir trop de haine: Danton ne montre que du mépris, un mépris
sans ressentiment personnel, mais d'autant plus terrible qu'il est la
vengeance du bon sens blessé ou du patriotisme indigné.
* * * * *
S'il parle des autres avec une liberté peu académique, il ne manque pas
moins aux règles de la rhétorique quand il parle de lui-même. L'école
croit qu'à la tribune le moi est haïssable: Danton est de l'avis opposé,
et il a raison. Les plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne
sont-ils pas justement ceux où ces orateurs se mettent en scène, se
louent ou se défendent? Mais ils ne parlent que de leur être moral; ils
se gardent de toute allusion à leur personne physique. Mirabeau disait
bien à Etienne Dumont qu'il n'avait qu'à secouer sa crinière pour jeter
l'effroi: mais il eût craint de faire rire en avouant publiquement de
pareilles prétentions. Danton n'a pas ces pudeurs. Avec une audace sans
exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation comme
substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et
débute par cette phrase, qui étonna les gens de goût: «La nature m'a
donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la
liberté.»