Il suit de là que, si Robespierre s'inquiète surtout des ennemis

intérieurs, des _hétérodoxes_, Danton s'inquiète davantage de repousser

l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si chères à

Robespierre, il les écarte comme byzantines. «Toutes nos altercations

tuent-elles un Prussien?» Il n'est rien, d'après lui, qui ne doive

tendre à fonder d'abord l'indépendance du pays en chassant l'étranger.

S'il dit, avec la brutalité du temps: _Il faut tuer les ennemis

intérieurs_, il ajoute aussitôt: _pour triompher des ennemis

extérieurs_. Plus son pâle et mystique rival se tourmente des progrès de

l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait

comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Français

au nom de la France. Ses paroles vivent encore: «Le tocsin qu'on va

sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis

de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous

faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France

est sauvée.» C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: «Faisons marcher la

France, et nous irons glorieux à la postérité.» Il apparaît à nos yeux,

en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie

sauvée.

Cette patrie, il en affirme la personnalité à toute occasion, et il aime

à en proclamer l'unité, et cela par des images sensibles, sans

mysticisme de langage: «Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent

donner la main aux citoyens de Dunkerque.» Et il venait de s'écrier dans

le même discours: «Aucun de nous n'appartient à tel ou tel département:

il appartient à la France entière.»

Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend

qu'à cette heure de crise la capitale doit réellement commander au reste

du corps. Sans aller jusqu'à la naïve adoration du bon Anacharsis

Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton

défend et loue «le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge

bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans

tous les départements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la

liberté. Paris est le centre où tout vient aboutir; Paris sera le foyer

qui recevra tous les rayons du patriotisme français, et en brûlera tous

les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a créé

la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui triomphera avec la

liberté et passera avec elle à l'immortalité».

Telle est l'idée que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est

la tête, idée nette et concrète. De même, le peuple n'est pas pour lui

une force mystérieuse, une abstraction: ce sont des Français, ouvriers

et paysans, répandus sur les places publiques, dans leur costume de

travail, ou courbés sur leurs outils, ou en marche vers la frontière.

Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu,

et s'abîme devant lui en méditations, Danton le coudoie dans les rues de

Paris, le voit en chair et en os, lui parle familièrement. La fraternité

n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le

dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du

même pays. On dit qu'à Arcis il mangeait fenêtres ouvertes, mêlé à tous.

C'est ainsi qu'il comprend la fraternité, et qu'il l'explique à la

Convention: «Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir

bientôt ceux de nos frères qui ont bien mérité de la patrie en la

défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la gamelle patriotique.»

Et il aime à dire à ses collègues: «Montrez-vous peuple.... Il faut que

la Convention soit peuple.»

Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une

fois: «Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre

raison.» Il prétend, en effet, à une politique purement raisonnable,

uniquement inspirée de l'expérience et du bon sens, et c'est là l'autre

face de son génie. Lui-même, au lendemain des plus nuageuses

dissertations de Robespierre, se plaît à exagérer son empirisme, à

parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande

roue à laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il

conseille une mesure, c'est sous une forme aussitôt applicable, c'est à

un besoin de l'heure même qu'il répond, c'est à l'instant même qu'on

devra exécuter le décret proposé. Ainsi, à propos de la défense de la

Belgique: «Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la

Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans

toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront

prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs

serments, à voler à la défense de la Belgique.» De même, quand il s'agit

de révolutionner la Hollande: «Faites donc partir vos commissaires;

soutenez-les par votre énergie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit

même_.» Et il répète dans la même séance: «Que vos commissaires partent

à l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis.» Par là, il

ne donne pas seulement à la Convention le goût de la promptitude, si

utile à une politique de défense nationale, il rassure aussi les esprits

effrayés par les désastres récents, il ôte aux hommes le temps de la

réflexion, du découragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes

le vide que tant de mécomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique

habile ne laissa pas à la nation un instant pour douter et, tant que

dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa

d'agir.

* * * * *

Ainsi, l'âme de l'éloquence de Danton était le patriotisme; ses moyens,

l'expérience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas à démêler

d'autres éléments? On a parlé souvent, à propos de ce tribun, de

terrorisme et de modérantisme. Peut-on juger son éloquence, sans savoir

s'il était un homme de sang ou un homme de réaction et s'il méritait ces

deux reproches qui, partis de camps opposés, ne s'excluent pas forcément

entre eux? La réponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et

Robinet, après qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus à

faire. Mais toute politique a deux faces: action et réaction. Après

avoir provoqué, on arrête ou on ramène. Après avoir détruit, on fonde.

Quel rôle ces tendances diverses jouent-elles dans l'éloquence de

Danton?

Nous savons qu'il n'était pas haineux, et les mémoires du royaliste

Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est-

elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journées de septembre:

Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis

pas dans la légende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse,

reste à son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent

déserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie

trop légèrement acceptée, même par ses apologistes, que de lui prêter

cette distinction cynique entre le _ministre de la Révolution_ et le

_ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouvé: j'ai le droit de

le dire inventé. Et à la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois

des journées de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes:

«Puisqu'on a osé, dans cette assemblée, rappeler ces journées sanglantes

sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un

tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si

cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je

dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront été les témoins

de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas

d'arrêter le débordement de la vengeance nationale.»

Mais ne poussa-t-il pas, dans cette même séance, à l'organisation du

Tribunal révolutionnaire? N'est-il pas un complice du système

terroriste? Il le fut, mais à son corps défendant, quand d'autres s'y

complaisaient. Loin de nous l'idée de glorifier aucun des meurtres de la

Révolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et

sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la

sensibilité barbare se réjouit de la mort des anciens oppresseurs du

peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir

allègrement remercié son Dieu quand l'échafaud le délivrait des ennemis

de la _vertu_?

Quand Danton parlait du _débordement de la vengeance nationale_, il

disait le fond de sa pensée politique. Il lui semblait que, si l'on

voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part à la

colère du peuple, à ces haines héréditairement transmises depuis tant de

siècles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du

sang! Chose horrible, qui n'était pas nécessaire, mais qu'il crut, avec

ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'élever un échafaud

pour empêcher des massacres, pour porter du moins quelque lumière et

quelque choix dans la «vengeance nationale». Et, ce qui condamne cette

mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut obligé de dire

_justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi,

fit le possible pour que la Révolution gardât quelque mesure envers ses

ennemis, et, dès la première séance de la Convention, il développa cette

idée qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas

lui-même. Il combat généreusement le soupçon, ce pourvoyeur de la

guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie défiante de Robespierre:

«Je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie de trouver sans

cesse des coupables.... Laissons à la guillotine de l'opinion quelque

chose à faire.»

Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme à reculer devant

les responsabilités: «Je le proclame à la face de la France, dit-il peu

de jours après ces événements, sans les canons du 31 mai, sans

l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la

loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai

appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans

la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous résisterions à

l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables.»

Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs

personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les

rallier: «Vingt fois, disait-il à Garat, je leur ai offert la paix; ils

ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le

droit de me perdre.» Il se résigna à les écarter des affaires, dans

l'intérêt public. Mais les destinait-il à l'échafaud? Garat, qui alla le

voir au moment où il fut question de juger la Gironde, lui prête une

attitude bien conforme à son caractère: «J'allai, dit-il, chez Danton:

il était malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa

maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation

de tout ce qui se préparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les

premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes

les forces de cet homme qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues,

de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes

auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare: il lui restait

pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos.» [Note:

Garat, _Mémoire sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les

affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8°, p.

187.--Il ne savait pas haïr, et un jour, à propos d'un homme qu'il

fréquentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes

de Térence: «Je vois souvent X..., dont le caractère atrabilaire ne

m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me dénigre toutes les fois

qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un

témoin: en voilà plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet

homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu dès l'enfance lutter

contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je

puis encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre

d'être si malheureusement né; sa présence devient une espèce d'étreinte

qui m'ôte jusqu'à la force d'examiner sa conduite envers moi.» _Notes et

souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publiés par le Dr Robinet dans la

revue _La Révolution française_, t. XII, p. 1.000.]

Il accepte donc la terreur comme une nécessité, il ne l'aime pas. Il

parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que

Robespierre et que Marat. Quant aux chimères politiques, ce prétendu

démagogue les écarte en toute occasion; il s'oppose énergiquement à

l'adoption de lois agraires et rassure les propriétaires du haut de la

tribune. La République qu'il rêve n'est point une Sparte, encore moins

une démagogie. On l'a appelé barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui-

même: «Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur

esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: après

avoir fondé la liberté, nous l'embellirons.» Il croit que quand le

temple de la liberté sera _assis_, il faudra _le décorer_. Et il ajoute:

«Nous n'avons point fondé une république de Wisigoths; après l'avoir

solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer.»

Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le

veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un modérantiste, qu'un faux

révolutionnaire? Il a répondu d'avance à cette accusation hypocrite, le

jour où il s'est écrié à la tribune: «Il vaudrait mieux outrer la

liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre

espérance de rétroaction.» Et il avait dit déjà: «Faites attention à

cette grande vérité, c'est que, s'il fallait choisir entre deux excès,

il vaudrait mieux se jeter du côté de la liberté que de rebrousser vers

l'esclavage.» Voici d'ailleurs la nuance exacte de son prétendu

modérantisme: «Déclarons, dit-il à la tribune de la Convention, que nul

n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un citoyen; défendons

contre toute atteinte ce principe: que la loi n'émane que de la

Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative: rappelons

ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont

pris les mesures qu'on nous a rapportées, et que nul représentant du

peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en concordance avec nos décrets

révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d'après les

instructions qui leur seront transmises par le comité de salut public.

Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec

le compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider

l'édifice de la société.... Oui, nous voulons marcher révolutionnairement,

dût le sol de la République s'anéantir, mais, après avoir donné tout à la

vigueur, donnons beaucoup à la sagesse; c'est dela constitution de ces

deux éléments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.»

Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous

rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai,

_un Comité de clémence_. Mais était-ce réaction,--ou justice? Et les

robespierristes eux-mêmes n'y songeaient- ils pas? La clémence ne

devait-elle pas être le don de joyeux avènement du pontife-dictateur? La

clémence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer

à son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement

pourrait s'établir. Robespierre voulait, lui aussi, la clémence: mais il

la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces

considérations sont étrangères à l'étude des idées oratoires de Danton:

nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public,

il n'aborde ce thème, même par voie d'allusion. Il parle de raison, de

sagesse, non de clémence: il sait trop bien le parti terrible que ses

rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altéré de vengeance

et affolé de peur, d'un mot que tout homme éclairé portait alors gravé au

fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer.

* * * * *

Tels sont les éléments de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on

le voit, fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa

faiblesse, nous l'avons déjà indiqué, fut précisément d'affecter

l'empirisme, de se taire sur les principes, d'appeler le gouvernement

_une roue, une manivelle_, de se condamner, en ne s'appuyant pas sur les

idées supérieures dont vit le peuple, à une infaillibilité perpétuelle

de prévision et de succès. Il semble presque, à lire ses discours que

les échecs ne viennent jamais des torts, mais des fautes, que l'habileté

est la reine du monde, que la vertu n'est pas indispensable pour fonder

et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme si moral, si

désintéressé, prête aux autres les vices et les bassesses dont lui-même

est exempt. Il croit trop à la puissance de l'argent; il parle trop

souvent d'argent à la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des

principes. Le 18 octobre 1792, à propos de sa reddition de comptes,

n'est-il pas forcé de reconnaître qu'il a plus dépensé que ses collègues

pour de secrètes mesures révolutionnaires? En septembre 1793, il croit

et il déclare qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise: «Les

revers que nous éprouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens

révolutionnaires nous devons joindre les moyens politiques. Je dis

qu'avec trois ou quatre millions nous eussions déjà reconquis Toulon à

la France, et fait pendre les traîtres qui l'ont livrée aux Anglais. Vos

décrets n'y parvenaient pas. Eh bien! l'or corrupteur de vos ennemis n'y

est-il pas entré? Vous avez mis cinquante millions à la disposition du

comité de salut public. Mais cette somme ne suffit pas. Sans doute,

vingt, trente, cent millions seront bien employés, quand ils serviront à

reconquérir la liberté. _Si à Lyon on eût RÉCOMPENSÉ le patriotisme des

sociétés populaires_, cette ville ne serait pas dans l'état où elle se

trouve. Certes, il n'est personne qui ne sache qu'il faut des dépenses

secrètes pour sauver la patrie.» Tout le monde le savait, en effet. Mais

dans ces premiers temps de la liberté, on rougissait de parler d'argent

à la tribune. Corrompre ses ennemis, c'était un expédient sur lequel on

aimait à se taire. Quant à reconnaître pécuniairement le zèle des

républicains, un tel cynisme n'était pas encore entré dans les moeurs.

On eut honte, quand on entendit Danton regretter à la tribune qu'on

n'eût pas _récompensé_ le patriotisme des sociétés populaires. C'était

là un langage nouveau, que personne encore n'avait tenu dans la

Révolution, pas même Mirabeau. Danton n'effleura ce thème que deux fois;

mais son éloquence l'y déconsidéra.

Il parut corruptible, lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui

lancèrent contre lui l'accusation mensongère de vénalité, accusation

aujourd'hui réfutée, mais indélébile, connaissaient trop la nature

humaine pour ignorer qu'un homme vénal prodigue au contraire les

protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de conscience et de

probité. Qui avait fait sonner plus haut son désintéressement que

Mirabeau? Si Danton, lui aussi, eût été payé, ne se fût-il pas gardé de

parler de vénalité, de corruption? Mais la calomnie n'en fit pas moins

son chemin, et le peuple ne pardonna pas à Danton son goût pour les

dépenses secrètes et l'argent qu'il avait manié pendant son ministère.

Le préjugé vulgaire qu'à toucher de l'or on s'enrichit diminua le

prestige du grand tribun, et, en ouvrant la voie à la calomnie, ôta de

l'autorité à son éloquence.

_IV.--LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON_

Il faut reconnaître, avant de passer de l'étude des idées à celle du

style, que cette unanimité des contemporains à refuser aux discours de

Danton un mérite littéraire qu'on accordait à Robespierre, que ce soin

que prennent tous les mémorialistes de l'appeler, ou à peu près, _le

Mirabeau de la populace_, qu'un tel accord dans l'appréciation de son

éloquence ne peut être entièrement l'effet d'une entente mensongère.

L'éloquence de Danton déconcertait, sinon le peuple, du moins ses

collègues, et surtout les lettrés, qui étaient nombreux encore à la

Convention. Est-ce un effet de ce cynisme qu'on lui attribue? Emaillait-

il ses discours d'apostrophes à la Duchesne? Il est impossible

d'extraire de ses oeuvres oratoires une seule parole, je ne dis pas

obscène ou grossière, mais simplement déplacée. Manqua-t-il jamais aux

convenances parlementaires? Il en semble au contraire le gardien

intolérant. Il s'oppose aux mascarades anticatholiques dans la

Convention et à ces défilés incessants de processions chantantes ou

hurlantes. L'antipathie des lettrés pour son éloquence ne venait donc

pas des motifs qu'ils alléguaient, mais, sans qu'ils s'en rendissent

bien compte, de ce que Danton rejetait les règles de la rhétorique

traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composées, ni écrites comme

celles des anciens ou même de Mirabeau et de Robespierre.

D'abord, les idées chez Danton ne sont pas distribuées comme on le veut

au collège. Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet à la fois et

recherchent avant tout l'unité d'intérêt. L'improvisateur Danton

n'observe pas toujours cette loi: il lui arrive de traiter toutes les

questions du jour, dans le même discours, en les plaçant d'après leur

ordre d'urgence. Il veut répondre, en une seule fois, à toutes les

préoccupations présentes, et donner des solutions à toutes les

difficultés pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il traite, à propos de

l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne étendue,

jusqu'à sept sujets différents:

1° Eloge funèbre de Le Peletier; 2° opinion de Danton sur Petion; 3°

attaques violentes contre Roland; 4° des visites domiciliaires; 5°

nécessité d'augmenter les attributions du Comité de sûreté générale; 6°

nécessité de faire la guerre à l'Europe avec plus d'énergie; éloge du

courage des soldats; 7° proposition d'enlever au ministre de la guerre

une partie de ses fonctions qui l'écrasent.

Et cependant l'incohérence n'est ici qu'apparente: toutes ces questions

si diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que

Danton croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples répondent

toutes à une même préoccupation et tendent à un seul but: le salut

immédiat de la Révolution. A distance, il nous semble que les

transitions manquent: mais pour l'auditeur de 1793, dont ces idées

étaient toute l'âme, point n'était besoin d'artifice pour que son

attention passât d'un objet à un autre. Au contraire: les lenteurs,

parfois utiles, de la rhétorique, l'eussent fait languir. Dans cette

époque de crise (et quelle époque! le jour même de la mort de Louis

XVI!) où des soucis bien divers s'éveillaient au même instant dans le

même esprit, quelle satisfaction n'était-ce pas d'obtenir à la fois

autant de réponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses!

Quelle source d'autorité pour un orateur que de pouvoir, par cette

simultanéité des arguments, faire taire les doutes et calmer les

inquiétudes à l'instant même où on les sentait naître!

Parfois aussi, par un procédé contraire, Danton sait concentrer sur un

seul point l'attention perfidement dispersée par un orateur ennemi.

Citons intégralement, comme un modèle d'unité apparente et réelle, le

discours qu'il prononça dans la séance du 25 septembre 1792, en réponse

aux accusations girondines si variées et si incohérentes:

«C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la

République française, que celui qui amène entre nous une explication

fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui

veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête

tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de

triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et

indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferais, moi,

cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce

n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut

inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses

membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc

que de moi.

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 14 / 23 段