intérieurs, des _hétérodoxes_, Danton s'inquiète davantage de repousser
l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si chères à
Robespierre, il les écarte comme byzantines. «Toutes nos altercations
tuent-elles un Prussien?» Il n'est rien, d'après lui, qui ne doive
tendre à fonder d'abord l'indépendance du pays en chassant l'étranger.
S'il dit, avec la brutalité du temps: _Il faut tuer les ennemis
intérieurs_, il ajoute aussitôt: _pour triompher des ennemis
extérieurs_. Plus son pâle et mystique rival se tourmente des progrès de
l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait
comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Français
au nom de la France. Ses paroles vivent encore: «Le tocsin qu'on va
sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis
de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous
faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France
est sauvée.» C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: «Faisons marcher la
France, et nous irons glorieux à la postérité.» Il apparaît à nos yeux,
en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie
sauvée.
Cette patrie, il en affirme la personnalité à toute occasion, et il aime
à en proclamer l'unité, et cela par des images sensibles, sans
mysticisme de langage: «Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent
donner la main aux citoyens de Dunkerque.» Et il venait de s'écrier dans
le même discours: «Aucun de nous n'appartient à tel ou tel département:
il appartient à la France entière.»
Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend
qu'à cette heure de crise la capitale doit réellement commander au reste
du corps. Sans aller jusqu'à la naïve adoration du bon Anacharsis
Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton
défend et loue «le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge
bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans
tous les départements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la
liberté. Paris est le centre où tout vient aboutir; Paris sera le foyer
qui recevra tous les rayons du patriotisme français, et en brûlera tous
les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a créé
la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui triomphera avec la
liberté et passera avec elle à l'immortalité».
Telle est l'idée que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est
la tête, idée nette et concrète. De même, le peuple n'est pas pour lui
une force mystérieuse, une abstraction: ce sont des Français, ouvriers
et paysans, répandus sur les places publiques, dans leur costume de
travail, ou courbés sur leurs outils, ou en marche vers la frontière.
Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu,
et s'abîme devant lui en méditations, Danton le coudoie dans les rues de
Paris, le voit en chair et en os, lui parle familièrement. La fraternité
n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le
dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du
même pays. On dit qu'à Arcis il mangeait fenêtres ouvertes, mêlé à tous.
C'est ainsi qu'il comprend la fraternité, et qu'il l'explique à la
Convention: «Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir
bientôt ceux de nos frères qui ont bien mérité de la patrie en la
défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la gamelle patriotique.»
Et il aime à dire à ses collègues: «Montrez-vous peuple.... Il faut que
la Convention soit peuple.»
Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une
fois: «Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre
raison.» Il prétend, en effet, à une politique purement raisonnable,
uniquement inspirée de l'expérience et du bon sens, et c'est là l'autre
face de son génie. Lui-même, au lendemain des plus nuageuses
dissertations de Robespierre, se plaît à exagérer son empirisme, à
parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande
roue à laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il
conseille une mesure, c'est sous une forme aussitôt applicable, c'est à
un besoin de l'heure même qu'il répond, c'est à l'instant même qu'on
devra exécuter le décret proposé. Ainsi, à propos de la défense de la
Belgique: «Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la
Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans
toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront
prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs
serments, à voler à la défense de la Belgique.» De même, quand il s'agit
de révolutionner la Hollande: «Faites donc partir vos commissaires;
soutenez-les par votre énergie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit
même_.» Et il répète dans la même séance: «Que vos commissaires partent
à l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis.» Par là, il
ne donne pas seulement à la Convention le goût de la promptitude, si
utile à une politique de défense nationale, il rassure aussi les esprits
effrayés par les désastres récents, il ôte aux hommes le temps de la
réflexion, du découragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes
le vide que tant de mécomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique
habile ne laissa pas à la nation un instant pour douter et, tant que
dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa
d'agir.
* * * * *
Ainsi, l'âme de l'éloquence de Danton était le patriotisme; ses moyens,
l'expérience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas à démêler
d'autres éléments? On a parlé souvent, à propos de ce tribun, de
terrorisme et de modérantisme. Peut-on juger son éloquence, sans savoir
s'il était un homme de sang ou un homme de réaction et s'il méritait ces
deux reproches qui, partis de camps opposés, ne s'excluent pas forcément
entre eux? La réponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et
Robinet, après qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus à
faire. Mais toute politique a deux faces: action et réaction. Après
avoir provoqué, on arrête ou on ramène. Après avoir détruit, on fonde.
Quel rôle ces tendances diverses jouent-elles dans l'éloquence de
Danton?
Nous savons qu'il n'était pas haineux, et les mémoires du royaliste
Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est-
elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journées de septembre:
Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis
pas dans la légende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse,
reste à son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent
déserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie
trop légèrement acceptée, même par ses apologistes, que de lui prêter
cette distinction cynique entre le _ministre de la Révolution_ et le
_ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouvé: j'ai le droit de
le dire inventé. Et à la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois
des journées de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes:
«Puisqu'on a osé, dans cette assemblée, rappeler ces journées sanglantes
sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un
tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si
cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je
dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront été les témoins
de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas
d'arrêter le débordement de la vengeance nationale.»
Mais ne poussa-t-il pas, dans cette même séance, à l'organisation du
Tribunal révolutionnaire? N'est-il pas un complice du système
terroriste? Il le fut, mais à son corps défendant, quand d'autres s'y
complaisaient. Loin de nous l'idée de glorifier aucun des meurtres de la
Révolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et
sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la
sensibilité barbare se réjouit de la mort des anciens oppresseurs du
peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir
allègrement remercié son Dieu quand l'échafaud le délivrait des ennemis
de la _vertu_?
Quand Danton parlait du _débordement de la vengeance nationale_, il
disait le fond de sa pensée politique. Il lui semblait que, si l'on
voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part à la
colère du peuple, à ces haines héréditairement transmises depuis tant de
siècles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du
sang! Chose horrible, qui n'était pas nécessaire, mais qu'il crut, avec
ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'élever un échafaud
pour empêcher des massacres, pour porter du moins quelque lumière et
quelque choix dans la «vengeance nationale». Et, ce qui condamne cette
mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut obligé de dire
_justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi,
fit le possible pour que la Révolution gardât quelque mesure envers ses
ennemis, et, dès la première séance de la Convention, il développa cette
idée qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas
lui-même. Il combat généreusement le soupçon, ce pourvoyeur de la
guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie défiante de Robespierre:
«Je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie de trouver sans
cesse des coupables.... Laissons à la guillotine de l'opinion quelque
chose à faire.»
Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme à reculer devant
les responsabilités: «Je le proclame à la face de la France, dit-il peu
de jours après ces événements, sans les canons du 31 mai, sans
l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la
loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai
appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans
la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous résisterions à
l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables.»
Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs
personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les
rallier: «Vingt fois, disait-il à Garat, je leur ai offert la paix; ils
ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le
droit de me perdre.» Il se résigna à les écarter des affaires, dans
l'intérêt public. Mais les destinait-il à l'échafaud? Garat, qui alla le
voir au moment où il fut question de juger la Gironde, lui prête une
attitude bien conforme à son caractère: «J'allai, dit-il, chez Danton:
il était malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa
maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation
de tout ce qui se préparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les
premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes
les forces de cet homme qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues,
de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes
auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare: il lui restait
pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos.» [Note:
Garat, _Mémoire sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les
affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8°, p.
187.--Il ne savait pas haïr, et un jour, à propos d'un homme qu'il
fréquentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes
de Térence: «Je vois souvent X..., dont le caractère atrabilaire ne
m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me dénigre toutes les fois
qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un
témoin: en voilà plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet
homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu dès l'enfance lutter
contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je
puis encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre
d'être si malheureusement né; sa présence devient une espèce d'étreinte
qui m'ôte jusqu'à la force d'examiner sa conduite envers moi.» _Notes et
souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publiés par le Dr Robinet dans la
revue _La Révolution française_, t. XII, p. 1.000.]
Il accepte donc la terreur comme une nécessité, il ne l'aime pas. Il
parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que
Robespierre et que Marat. Quant aux chimères politiques, ce prétendu
démagogue les écarte en toute occasion; il s'oppose énergiquement à
l'adoption de lois agraires et rassure les propriétaires du haut de la
tribune. La République qu'il rêve n'est point une Sparte, encore moins
une démagogie. On l'a appelé barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui-
même: «Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur
esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: après
avoir fondé la liberté, nous l'embellirons.» Il croit que quand le
temple de la liberté sera _assis_, il faudra _le décorer_. Et il ajoute:
«Nous n'avons point fondé une république de Wisigoths; après l'avoir
solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer.»
Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le
veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un modérantiste, qu'un faux
révolutionnaire? Il a répondu d'avance à cette accusation hypocrite, le
jour où il s'est écrié à la tribune: «Il vaudrait mieux outrer la
liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre
espérance de rétroaction.» Et il avait dit déjà: «Faites attention à
cette grande vérité, c'est que, s'il fallait choisir entre deux excès,
il vaudrait mieux se jeter du côté de la liberté que de rebrousser vers
l'esclavage.» Voici d'ailleurs la nuance exacte de son prétendu
modérantisme: «Déclarons, dit-il à la tribune de la Convention, que nul
n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un citoyen; défendons
contre toute atteinte ce principe: que la loi n'émane que de la
Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative: rappelons
ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont
pris les mesures qu'on nous a rapportées, et que nul représentant du
peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en concordance avec nos décrets
révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d'après les
instructions qui leur seront transmises par le comité de salut public.
Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec
le compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider
l'édifice de la société.... Oui, nous voulons marcher révolutionnairement,
dût le sol de la République s'anéantir, mais, après avoir donné tout à la
vigueur, donnons beaucoup à la sagesse; c'est dela constitution de ces
deux éléments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.»
Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous
rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai,
_un Comité de clémence_. Mais était-ce réaction,--ou justice? Et les
robespierristes eux-mêmes n'y songeaient- ils pas? La clémence ne
devait-elle pas être le don de joyeux avènement du pontife-dictateur? La
clémence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer
à son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement
pourrait s'établir. Robespierre voulait, lui aussi, la clémence: mais il
la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces
considérations sont étrangères à l'étude des idées oratoires de Danton:
nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public,
il n'aborde ce thème, même par voie d'allusion. Il parle de raison, de
sagesse, non de clémence: il sait trop bien le parti terrible que ses
rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altéré de vengeance
et affolé de peur, d'un mot que tout homme éclairé portait alors gravé au
fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer.
* * * * *
Tels sont les éléments de l'inspiration oratoire de Danton. Sa force, on
le voit, fut dans son patriotisme et dans son bon sens pratique. Sa
faiblesse, nous l'avons déjà indiqué, fut précisément d'affecter
l'empirisme, de se taire sur les principes, d'appeler le gouvernement
_une roue, une manivelle_, de se condamner, en ne s'appuyant pas sur les
idées supérieures dont vit le peuple, à une infaillibilité perpétuelle
de prévision et de succès. Il semble presque, à lire ses discours que
les échecs ne viennent jamais des torts, mais des fautes, que l'habileté
est la reine du monde, que la vertu n'est pas indispensable pour fonder
et faire vivre un gouvernement. Et puis cet homme si moral, si
désintéressé, prête aux autres les vices et les bassesses dont lui-même
est exempt. Il croit trop à la puissance de l'argent; il parle trop
souvent d'argent à la tribune, quand Robespierre n'y parlait que des
principes. Le 18 octobre 1792, à propos de sa reddition de comptes,
n'est-il pas forcé de reconnaître qu'il a plus dépensé que ses collègues
pour de secrètes mesures révolutionnaires? En septembre 1793, il croit
et il déclare qu'avec de l'or on vaincra l'insurrection lyonnaise: «Les
revers que nous éprouvons, dit-il, nous prouvent qu'aux moyens
révolutionnaires nous devons joindre les moyens politiques. Je dis
qu'avec trois ou quatre millions nous eussions déjà reconquis Toulon à
la France, et fait pendre les traîtres qui l'ont livrée aux Anglais. Vos
décrets n'y parvenaient pas. Eh bien! l'or corrupteur de vos ennemis n'y
est-il pas entré? Vous avez mis cinquante millions à la disposition du
comité de salut public. Mais cette somme ne suffit pas. Sans doute,
vingt, trente, cent millions seront bien employés, quand ils serviront à
reconquérir la liberté. _Si à Lyon on eût RÉCOMPENSÉ le patriotisme des
sociétés populaires_, cette ville ne serait pas dans l'état où elle se
trouve. Certes, il n'est personne qui ne sache qu'il faut des dépenses
secrètes pour sauver la patrie.» Tout le monde le savait, en effet. Mais
dans ces premiers temps de la liberté, on rougissait de parler d'argent
à la tribune. Corrompre ses ennemis, c'était un expédient sur lequel on
aimait à se taire. Quant à reconnaître pécuniairement le zèle des
républicains, un tel cynisme n'était pas encore entré dans les moeurs.
On eut honte, quand on entendit Danton regretter à la tribune qu'on
n'eût pas _récompensé_ le patriotisme des sociétés populaires. C'était
là un langage nouveau, que personne encore n'avait tenu dans la
Révolution, pas même Mirabeau. Danton n'effleura ce thème que deux fois;
mais son éloquence l'y déconsidéra.
Il parut corruptible, lui qui se vantait de corrompre. Ceux qui
lancèrent contre lui l'accusation mensongère de vénalité, accusation
aujourd'hui réfutée, mais indélébile, connaissaient trop la nature
humaine pour ignorer qu'un homme vénal prodigue au contraire les
protestations vertueuses et parle plus qu'un autre de conscience et de
probité. Qui avait fait sonner plus haut son désintéressement que
Mirabeau? Si Danton, lui aussi, eût été payé, ne se fût-il pas gardé de
parler de vénalité, de corruption? Mais la calomnie n'en fit pas moins
son chemin, et le peuple ne pardonna pas à Danton son goût pour les
dépenses secrètes et l'argent qu'il avait manié pendant son ministère.
Le préjugé vulgaire qu'à toucher de l'or on s'enrichit diminua le
prestige du grand tribun, et, en ouvrant la voie à la calomnie, ôta de
l'autorité à son éloquence.
_IV.--LA COMPOSITION ET LE STYLE DES DISCOURS DE DANTON_
Il faut reconnaître, avant de passer de l'étude des idées à celle du
style, que cette unanimité des contemporains à refuser aux discours de
Danton un mérite littéraire qu'on accordait à Robespierre, que ce soin
que prennent tous les mémorialistes de l'appeler, ou à peu près, _le
Mirabeau de la populace_, qu'un tel accord dans l'appréciation de son
éloquence ne peut être entièrement l'effet d'une entente mensongère.
L'éloquence de Danton déconcertait, sinon le peuple, du moins ses
collègues, et surtout les lettrés, qui étaient nombreux encore à la
Convention. Est-ce un effet de ce cynisme qu'on lui attribue? Emaillait-
il ses discours d'apostrophes à la Duchesne? Il est impossible
d'extraire de ses oeuvres oratoires une seule parole, je ne dis pas
obscène ou grossière, mais simplement déplacée. Manqua-t-il jamais aux
convenances parlementaires? Il en semble au contraire le gardien
intolérant. Il s'oppose aux mascarades anticatholiques dans la
Convention et à ces défilés incessants de processions chantantes ou
hurlantes. L'antipathie des lettrés pour son éloquence ne venait donc
pas des motifs qu'ils alléguaient, mais, sans qu'ils s'en rendissent
bien compte, de ce que Danton rejetait les règles de la rhétorique
traditionnelle. Ses harangues ne sont ni composées, ni écrites comme
celles des anciens ou même de Mirabeau et de Robespierre.
D'abord, les idées chez Danton ne sont pas distribuées comme on le veut
au collège. Les orateurs classiques ne traitent qu'un sujet à la fois et
recherchent avant tout l'unité d'intérêt. L'improvisateur Danton
n'observe pas toujours cette loi: il lui arrive de traiter toutes les
questions du jour, dans le même discours, en les plaçant d'après leur
ordre d'urgence. Il veut répondre, en une seule fois, à toutes les
préoccupations présentes, et donner des solutions à toutes les
difficultés pendantes. Ainsi le 21 janvier 1793, il traite, à propos de
l'assassinat de Le Peletier, dans un discours de moyenne étendue,
jusqu'à sept sujets différents:
1° Eloge funèbre de Le Peletier; 2° opinion de Danton sur Petion; 3°
attaques violentes contre Roland; 4° des visites domiciliaires; 5°
nécessité d'augmenter les attributions du Comité de sûreté générale; 6°
nécessité de faire la guerre à l'Europe avec plus d'énergie; éloge du
courage des soldats; 7° proposition d'enlever au ministre de la guerre
une partie de ses fonctions qui l'écrasent.
Et cependant l'incohérence n'est ici qu'apparente: toutes ces questions
si diverses se tiennent, dans l'esprit de l'auditeur, par un lien que
Danton croit inutile de lui montrer. Ces mesures multiples répondent
toutes à une même préoccupation et tendent à un seul but: le salut
immédiat de la Révolution. A distance, il nous semble que les
transitions manquent: mais pour l'auditeur de 1793, dont ces idées
étaient toute l'âme, point n'était besoin d'artifice pour que son
attention passât d'un objet à un autre. Au contraire: les lenteurs,
parfois utiles, de la rhétorique, l'eussent fait languir. Dans cette
époque de crise (et quelle époque! le jour même de la mort de Louis
XVI!) où des soucis bien divers s'éveillaient au même instant dans le
même esprit, quelle satisfaction n'était-ce pas d'obtenir à la fois
autant de réponses rassurantes qu'on se faisait de questions anxieuses!
Quelle source d'autorité pour un orateur que de pouvoir, par cette
simultanéité des arguments, faire taire les doutes et calmer les
inquiétudes à l'instant même où on les sentait naître!
Parfois aussi, par un procédé contraire, Danton sait concentrer sur un
seul point l'attention perfidement dispersée par un orateur ennemi.
Citons intégralement, comme un modèle d'unité apparente et réelle, le
discours qu'il prononça dans la séance du 25 septembre 1792, en réponse
aux accusations girondines si variées et si incohérentes:
«C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
République française, que celui qui amène entre nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête
tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de
triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et
indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferais, moi,
cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce
n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut
inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses
membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai donc
que de moi.