Dans les oeuvres posthumes de Roederer, il y a deux morceaux sur Danton.

Après l'avoir traité de _dogue_ et de _crapule_, Roederer ajoute ce

trait bien naturel de la part d'un pédant: «Sans instruction!»--Au

contraire, Danton avait fait de bonnes études classiques à Troyes, dans

une pension laïque dont les élèves suivaient les cours du collège des

Oratoriens. Son ami Rousselin et son camarade Béon nous ont laissé de

curieux détails sur ces années scolaires. «Il préférait, dit Béon, à

toute autre lecture celle de Rome républicaine. Il s'exerçait à chercher

des expressions énergiques, des tournures hardies, des expressions

nouvelles; car il aimait à franciser les mots latins, dans les

traductions à faire de Tive-Live et autres historiens romains.»

Rousselin ajoute que ses amplifications renfermaient toujours quelques

traits saillants et originaux, qui provoquaient les applaudissements de

ses camarades et du maître. «Toute la classe attendait avec impatience

que le professeur désignât Danton pour lire lui-même ses compositions.»

Il obtint en rhétorique les prix de discours français, de narration et

de version latine. Ce bagage classique, auquel on attachait tant de prix

alors, il en possédait donc tout ce qu'il en fallait avoir, et sa

scolarité avait été la même que celle de Mirabeau, de Camille, de

Vergniaud, de Robespierre, des plus lettrés d'entre les hommes de la

Révolution.

Ce n'est pas au collège seulement que Danton avait appris le latin, dont

la connaissance semblait à l'esprit ultra-classique des Jacobins une

condition indispensable de la parole et de l'action politique. «Son

neveu, M. Marcel Seurat, dit le Dr Robinet, se rappelle que son oncle

parlait volontiers cette langue, suivant l'habitude des lettrés du

temps, notamment avec le Dr Senthex, qui s'était profondément attaché à

lui et qui l'accompagnait souvent à Arcis.» Rousselin conte même à ce

sujet une anecdote caractéristique. Quand Danton, dit-il, eut acheté sa

charge d'avocat au conseil, ses collègues, sans l'avoir averti d'avance,

lui demandèrent, à brûle-pourpoint et comme par gracieuseté, de pérorer

«sur la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la

justice», et d'improviser séance tenante ce discours en langue latine.

C'était, dit plus tard le récipiendaire lui-même, lui proposer de

marcher sur des charbons, mais il ne recula point et il vivifia, de son

souffle déjà puissant, les vieilles formes qu'on lui imposait. «Il dit

que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d'une

corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la

société, il désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la

situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels et tirés

de son autorité; qu'en présence des besoins impérieux du pays, il

fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le clergé, qui

étaient en possession des richesses de la France, devaient donner

l'exemple; que, quant à lui, il ne pouvait voir, dans la lutte du

Parlement qui éclatait alors, que l'intérêt de quelques particuliers,

mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu'à ses yeux

l'horizon apparaissait sinistre, et qu'il sentait venir une révolution

terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se

ferait aimablement par la force des choses et le progrès des lumières.

Il répéta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophétique de

Cassandre: _Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à

ceux qui les font!_»

Les jeunes avocats, frais émoulus du collège, comprenaient et se

gaudissaient. Les vieux avaient saisi au passage des mots inquiétants,

tels que _motus populorum, ira gentium, salus populorum, suprema lex_;

méfiants, ils demandèrent à Danton d'écrire et de déposer cette

déclamation aussi séditieuse que cicéronienne. Mais, déjà, Danton

n'écrivait pas, ne voulait pas écrire: il proposa de répéter sa

harangue, pour qu'on pût la mieux juger: «Le remède, dit Rousselin, eût

été pire que le mal. L'aréopage trouva que c'était déjà bien assez de ce

qu'on avait entendu, et la majorité s'opposa avec vivacité à la

récidive.»

Mais ce n'est que par malice et ébaudissement que, ce jour-là, le futur

orateur se barbouilla de latin. Certes, les Diafoirus ne manquèrent pas

dans la Révolution, il leur laissa leurs grimaces et leur culte puéril

pour l'antiquité scolaire. Il prit l'attitude d'un homme moderne,

franchement tourné vers l'avenir, non sans traditions, mais sans

pédantisme, qui se sert du passé et en profite sans en subir l'étreinte

rétrograde. Il est de son temps, aussi franc de pensée et aussi libre de

scolastique que l'élève fabuleux de Rabelais. Sa toute première enfance

paraît avoir été formée par des exercices plus physiques encore

qu'intellectuels, selon Jean-Jacques, et au sortir du collège, il put

dire comme cet autre: _J'aime bien les anciens, mais je ne les adore

pas_. Laissant là l'école, il voulut être français. Par-dessus tous les

poètes, il aima Corneille, dans lequel il se plaisait à voir un

précurseur de la Révolution: «Corneille, disait-il à la tribune de la

Convention (13 août 1793), Corneille faisait des épîtres dédicatoires à

Montauron, mais Corneille avait fait _le Cid_, _Cinna_; Corneille avait

parlé en Romain, et celui qui avait dit: _Pour être plus qu'un roi, tu

te crois quelque chose_, était un vrai républicain.»

Sur ses lectures françaises, Rousselin donne des détails précis. A

Paris, faisant son droit et retenu au lit par une convalescence longue,

il voulut lire et lut _toute_ l'Encyclopédie. Il n'est pas besoin de

dire qu'il se nourrissait, comme tous ses contemporains, de Rousseau, de

Voltaire et de ce Montesquieu dont il disait: «Je n'ai qu'un regret,

c'est de retrouver dans l'écrivain qui vous porte si loin et si haut, le

président d'un Parlement.» Et pourtant cet esprit si peu académique

était assez souple pour goûter même les grâces académiques de Buffon,

dont sa puissante mémoire retenait des pages entières.

Mais ce qui caractérise le mieux le tour qu'il voulut donner à sa

culture intellectuelle, c'est la composition de sa bibliothèque, dont M.

Robinet a publié le catalogue d'après l'inventaire de 1793. Presque

aucun auteur ancien ne s'y trouve en original, quoique Danton fût, on

l'a vu, en état de comprendre au moins les latins. Voici deux Virgiles,

l'un italien par Caro, l'autre anglais par Dryden. Voici un Plutarque en

anglais, un Démosthène en français. Le hasard n'a certes pas présidé à

ce choix de livres, d'ailleurs peu nombreux: on sent des préférences

d'humoristique, une fantaisie personnelle et antipédante, surtout un vif

sentiment de la _modernité_ française et étrangère.

Il savait et parlait l'anglais, cette langue de la politique

indispensable à l'homme d'Etat, si familière à Robespierre et à Brissot.

C'est en anglais qu'il converse, d'après Riouffe, avec Thomas Paine. Il

a dans sa bibliothèque Shakespeare, Pope, Richardson, Robertson,

Johnson, Adam Smith, dans le texte anglais. Il a aussi, par un caprice,

du même goût, la traduction anglaise de _Gil Blas_; et il ne faut pas

croire qu'à la fin du XVIIIe siècle, cette anglomanie littéraire fût

aussi fréquente que l'anglomanie somptuaire ou politique, qui courait

les rues.

A côté de Rabelais, que son époque ne lisait guère, Danton avait placé

quelques livres italiens sévèrement choisis. «Tout en dédaignant la

littérature frivole, dit Rousselin, et n'ayant jamais lu de roman que

les chefs-d'oeuvre consacrés qui sont des peintures de moeurs, il apprit

en même temps la langue italienne, assez pour lire le Tasse, Arioste et

même le Dante.» M. Manuel Seurat ajoutait, d'après le docteur Robinet,

qu'il parlait souvent l'italien avec sa belle-mère, Mme Soldini-

Charpentier, dont c'était la langue maternelle.--Telle était la variété

originale que ce prétendu ignorant avait su mettre dans son savoir.

_III.--L'INSPIRATION ORATOIRE DE DANTON_

Cherchons quelle était l'inspiration oratoire de Danton, c'est-à-dire à

quelles idées religieuses, philosophiques et politiques se rattacha

l'ensemble de ses discours.

* * * * *

Si Robespierre se trompa en voulant, d'après Rousseau, créer une

religion d'Etat, il eut raison de placer au premier plan de sa politique

la solution des questions religieuses. Son erreur même atteste qu'il

voyait la vraie difficulté de la Révolution, et que le dénouement, bon

ou mauvais, dépendrait de l'attitude prise vis-à-vis des religions.

Danton ne parut pas se soucier de ce grand problème, et il n'avait pas,

à proprement parler, de politique religieuse. Ses apologistes font de

lui (mais sans preuves) un disciple de Diderot. Etait-il _athée avec

délices_, comme le fut, dit-on, André Chénier? Non, ces voluptés de la

raison satisfaite ou égarée et de la pensée qui s'exerce spécialement

furent étrangères à ce Français actif et heureux de vivre. Il ne

philosophe que dans la crise finale, en face de la mort, et, là, d'un

mot net, il proclame avec sécurité son sentiment. «Ma demeure sera

bientôt dans le néant....» dit-il au Tribunal révolutionnaire et, au

commencement de sa défense, il reprend cette courte profession de foi:

«Je l'ai dit et je le répète: _Mon domicile est bientôt dans le néant et

mon nom au Panthéon._» Ce fier aveu ne dut-il pas soulager à demi la

conscience du véritable meurtrier de Danton, de ce Robespierre,

inquisiteur du Dieu de Jean-Jacques? Il put se dire qu'évidemment sa

victime n'était pas orthodoxe.

[Illustration: ATTAQUE DES TUILERIES, LE 10 AOUT 1792]

Il est probable que Danton n'attachait qu'une importance secondaire à ce

qui préoccupait si fort son rival. Il semble vouloir ignorer les

rapports de la religion et de la politique, par dédain philosophique ou

par impuissance naturelle. Quand la question se présente, il l'ajourne

systématiquement. Ainsi, le 25 septembre 1792, il répond à Cambon, qui

avait proposé de réduire le traitement du clergé: «Par motion d'ordre,

je demande que, pour ne pas vous jeter dans une discussion immense, vous

distinguiez le clergé en général des prêtres qui n'ont pas voulu être

citoyens; occupez-vous à réduire le traitement de ces traîtres qui

s'engraissaient des sueurs du peuple, et renvoyez la grande question à

un autre moment. (_On applaudit._)» Le 30 novembre suivant, il s'oppose

à la suppression du salaire des prêtres: «On bouleversera la France,

dit-il, par l'application trop précipitée des principes que je chéris,

mais pour lesquels le peuple, et surtout celui des campagnes, n'est pas

mûr encore.» Et, avec une attitude toute girondine, il affirme sa libre-

pensée, et déclare en même temps la religion provisoirement utile au

peuple: «On s'est appuyé sur des idées philosophiques qui me sont

chères, car je ne connais d'autre bien que celui de l'univers, d'autre

culte que celui de la justice et de la liberté.... Quand vous aurez eu

pendant quelque temps des officiers de morale qui auront fait pénétrer

la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de parler au peuple

morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare, c'est un crime de

lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut

trouver encore quelque consolation». Quand on tente une solution

radicale, quand les hébertistes veulent continuer Voltaire et détruire

le christianisme par le ridicule, il accueille mal cette tentative, et

parle avec mauvaise humeur contre ces «mascarades antireligieuses», où

il ne voit qu'une infraction aux convenances parlementaires. «Il y a un

décret, dit-il le 6 frimaire an II, qui porte que les prêtres qui

abdiqueront iront apporter leur renonciation au comité. Je demande

l'exécution de ce décret; car je ne doute pas qu'ils ne viennent

successivement abjurer l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur

la démarche d'hommes qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons

nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de

l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prêtre

de l'incrédulité: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y

ait plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention.

Que les individus qui voudront déposer sur l'autel de la patrie les

dépouilles de l'Eglise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophée. Notre

mission n'est pas de recevoir sans cesse des députations qui répètent

toujours les mêmes mots. Il est un terme à tout, même aux félicitations.

Je demande qu'on pose la barrière.» Ici la rondeur et la franchise du

langage cachent mal l'incertitude de la pensée. Faute d'idées

personnelles sur le problème religieux, Danton incline en apparence vers

les sentiments de Robespierre. Le même jour, sa nonchalance à prendre un

parti raisonné sur ce point l'entraîne à se prononcer contre les

tendances qu'il manifestera au Tribunal révolutionnaire, et à accepter

officiellement la croyance à l'Être suprême. Que dis-je, à accepter?

c'est lui qui le premier proposa la religion d'Etat rêvée par

Robespierre, et, dans un instant de défaillance morale ou par une

tactique parlementaire vraiment trop compliquée, se fit l'interprète des

conceptions mystiques de son adversaire. Oui, seize jours après la fête

de la Raison, où certains dantonistes avaient déployé le même zèle que

les hébertistes, quand les échos de l'hymne philosophique retentissaient

encore à Notre-Dame, Danton, sous prétexte de donner _une centralité à

l'instruction publique_, demanda que le peuple pût se réunir dans un

vaste temple, orné et égayé par les arts, et il ajoutait: «Le peuple

aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l'encens à l'Être suprême,

au maître de la nature: car nous n'avons pas voulu anéantir la

superstition pour établir le règne de l'athéisme.» Et, avec un visible

embarras, il vantait l'influence des fêtes nationales et les bons effets

de l'instruction publique, en termes contradictoires avec sa proposition

jacobine d'organiser une religion d'Etat déiste, en termes qu'on eût dit

empruntés à Diderot ou à Condorcet.

Il y eut alors, parmi les dantonistes qui ne faisaient pas partie de

l'entourage intime, un instant d'étonnement, de stupeur. Thuriot, sur la

motion duquel la Convention avait assisté à la fête de la Raison,

feignit de n'avoir pas entendu la motion robespierriste de son ami:

«Mais ce que demande Danton est fait, dit-il. Le Comité d'instruction

publique est chargé de vous présenter des vues sur cet objet». Et il fit

mettre à l'ordre du jour d'une prochaine séance le débat sur

l'organisation de l'instruction publique. Quant à la proposition de

Danton, on la renvoya au Comité, sans spécifier qu'il s'agissait du

culte de l'Être suprême ou de la tenue des fêtes nationales. C'est ainsi

que les dantonistes firent échouer l'intrigue si habile de Robespierre

et réparèrent la défaillance de leur chef. Il y eut là, semble-t-il, un

incident vif et grave, où il faut voir, non un acte d'hypocrisie de

Danton, mais cette _incapacité religieuse_ qui lui a été si durement

reprochée par Edgar Quinet.

* * * * *

La métaphysique, comme on disait alors, n'était pas moins étrangère à la

politique de Danton que les idées religieuses. Il n'affectait pas, à

proprement parler, de principes. Il laissait Robespierre prêcher à son

aise l'Evangile de Jean-Jacques et ne semblait pas croire aux vérités

sociales, pas plus qu'au déisme, dont ces vérités étaient pour

Robespierre la conséquence naturelle. Les idées morales, telles que les

entendaient les adeptes du _Contrat social_, n'inspirent nulle part son

éloquence. Il ne catéchise jamais. A l'expérience seule il emprunte ses

vues et ses conseils, et son empirisme était bien fait pour plaire à nos

modernes positivistes.

Ceux-ci, cependant, exagèrent: si l'éloquence de Danton n'avait jamais

procédé que de faits tangibles ou démontrables, elle n'eût pas agi sur

ses contemporains. Danton repoussait, je l'admets, Dieu et l'immortalité

de l'âme: mais il croyait d'instinct, et comme on croit en religion, aux

deux divinités incontestées de la Révolution: la Justice et la Patrie.

Ce sont les deux idées indémontrées grâce auxquelles son éloquence

touche les coeurs et pousse les hommes au seul genre d'action que ne

puisse conseiller une philosophie utilitaire: au sacrifice. Lui-même est

prêt à donner sa vie pour le succès de la Révolution, et il ne croit pas

faire un marché de dupe, quoiqu'il n'espère aucun salaire ultérieur. Il

avait donc certaines croyances irraisonnées, contraires ou supérieures

au bon sens, par lesquelles il réchauffait sa parole et faisait germer

dans les âmes l'enthousiasme et le goût de cette générosité absurde et

divine qui porta nos pères à mourir pour cette abstraction, la Patrie,

et pour cette chimère, la justice.

Ainsi, les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand

ils l'accusaient de ne point croire à la morale. Il avait, lui aussi,

une morale; sans morale eût-il pu se faire entendre du peuple qui,

réuni, ne comprend pas la langue de l'intérêt? Mais cette morale de

Danton, plus sommaire que celle de Robespierre, se réduisait à un double

postulatum, sur lequel il évitait même de disserter. Robespierre, du

haut de la tribune, raisonne sa morale, la professe, la prêche et ne

craint pas d'être pédant. Danton constate en lui-même et chez autrui

l'existence des deux sentiments dont nous avons parlé, et il en fait

l'inspiration, la flamme de son éloquence, sans chercher à les

démontrer, à les expliquer.

Si les principes diffèrent chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le

même. Robespierre, à l'exemple de Rousseau, rêve de moraliser le monde.

Danton n'a pas ces visées ambitieuses: il ne cherche pas à réformer

l'homme intérieur, mais à entourer ses concitoyens des meilleures

conditions matérielles pour vivre dans la liberté, l'égalité et la

fraternité. Il ne tend pas à faire violence au génie de la nation et à

changer Athènes en Sparte, comme on disait alors. Il conseillerait

plutôt à la race française d'abonder dans son propre sens, de développer

ses qualités héréditaires et d'être heureuse conformément à son

caractère. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient charge d'âme

ni que les députés à la Convention soient des professeurs de morale. Ils

auront, d'après lui, rempli leur tâche, s'ils résolvent les difficultés

de l'heure présente, s'ils chassent l'ennemi du sol français, s'ils

abattent à l'intérieur les partisans de l'ancien régime, s'ils donnent à

la France l'indépendance et la liberté.

Il suit de là que la politique de Robespierre se meut tout entière dans

le passé et dans l'avenir, qu'elle tient un compte énorme des idées, un

compte médiocre des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des

sentiments et des choses de l'heure présente. Robespierre donne une

direction aux hommes. Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire

le jour même. Rarement Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle

circonstance. Toujours Danton indique la mesure à prendre immédiatement.

C'est sa force, c'est la raison de son influence décisive en vingt

conjonctures importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et

la raison de sa chute. Il se condamnait, par son affectation

d'empirisme, à toujours réussir. Les échecs de Robespierre le

relevaient: c'était méchanceté des hommes et nouvelle preuve de la

nécessité de les rendre meilleurs. Les échecs de Danton le diminuaient:

c'était un démenti à sa perspicacité, à son génie. La morale dont se

couvrait Robespierre fut son bouclier: si on n'eût fait croire que

c'était là un masque, si on n'eût montré en lui le Tartufe, eût-on

jamais pu lui ôter l'amour de ce peuple si sensible aux idées morales?

Eût-on jamais pu, si coupable qu'il fût, le vaincre et l'abattre sans le

calomnier? Au contraire, le peuple abandonna Danton dès qu'il fut

vaincu, parce que sa politique affectait de reposer en partie sur

l'habileté et l'audace. Il ne fut pleuré que d'une élite qui avait

compris sa pensée et pénétré son coeur.

* * * * *

Précisons maintenant et demandons à Danton lui-même les éléments de sa

politique. Nous savons en général quelle fut son _invention oratoire_:

empruntons des exemples à ses discours.

Voici d'abord une protestation formelle contre la «métaphysique» en

politique: «Une révolution, dit-il le 5 pluviôse an II, ne peut se faire

géométriquement.» La Convention n'est pas pour lui un concile destiné à

définir la morale, à incliner ou contraindre les âmes dans un sens

meilleur: «Nous ne sommes, sous le rapport politique, dit-il, qu'une

commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements.»

Robespierre, dépositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la

nuance des opinions. Il ne faut être à ses yeux ni en deçà ni au delà de

la vérité. Cette ferme certitude exclut la tolérance, la conciliation:

ceux qui pensent autrement sont _les méchants_: point de pacte avec eux.

Danton, en sceptique, provoque au contraire les adhésions, appelle et

attire toutes les bonnes volontés: c'est que la Patrie et la Justice

sont des divinités bienveillantes: «Rapprochons-nous, rapprochons-nous

fraternellement....» «Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt

que tel autre, mais que vous prêchiez l'union.» Il n'a de colère que

contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les autres: «Vous

qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous

occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme traîtres à

la patrie; je vous mets tous sur la même ligne.» C'est au nom de la

_raison_ qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de

ralliement les plus généraux, les bannières les plus larges: «L'énergie,

dit-il, fonde les républiques; la sagesse et la conciliation les rendent

immortelles. On finirait bientôt par voir naître des partis. Il n'en

faut qu'un, celui de la raison....». Robespierre aurait dit: «Il n'en

faut qu'un, celui de la _vertu_», et Robespierre ne voyait de _vertu_

que dans l'évangile du _Vicaire savoyard_.

La défaite ou la victoire de la _vertu_, voilà le cheval de bataille de

Robespierre. Contre qui les ennemis intérieurs sont-ils coalisés? Contre

le peuple? Contre la Révolution? Dites plutôt: contre la _vertu_. Par ce

terme abstrait, que désigne au fond l'orateur moraliste? Ses partisans,

ou mieux ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout où il dit la

_vertu_, Danton dit plutôt la _France_; par exemple, le 30 mars 1793:

«Non, la France ne sera pas réasservie», ou le 21 janvier de la même

année: «La France entière ne saura plus sur qui poser sa confiance.» Aux

entités de son rival il oppose des réalités vivantes et actuelles. La

patrie, pour lui, est-ce, comme Robespierre, une réunion idéale d'âmes

possédées de la vérité, est-ce une patrie mystique? Non, ce sont des

personnes, des villes, un sol, c'est Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est

la France, cette France qu'on ne peut quitter. Qui ne se représente,

sans effort, Robespierre, en exil, se consolant avec sa pensée,

jouissant de sa cité idéale qu'il a emportée avec lui et y vivant comme

à Paris ou à Arras? Mais s'imagine-t-on Danton loin de la France?

_Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?_ [Note:

Convention, séance du 18 nivôse, an III: «_Legendre_: Ecoutez ce mot

d'un de vos collègues qui a été guillotiné. Il avait été prévenu du sort

qui l'attendait; quelques jours avant qu'il fut arrêté, on lui

conseillait de fuir: «Eh quoi! répondit-il, emporte-t-on sa patrie sous

la semelle de ses souliers?» _Plusieurs voix_: C'est Danton! _Legendre_:

L'histoire et la postérité jugeront l'homme qui a prononcé ces

paroles.»]

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 13 / 23 段