lire, on hésite souvent sur le sentiment qu'on éprouve. Plus d'un
passage de Vergniaud, même parmi les plus célèbres, semble à égale
distance du bon et du mauvais goût, de l'éloquence et de la mauvaise
rhétorique, comme l'apostrophe aux émigrés dans le discours du 25
octobre 1791. Il abuse aussi des expressions qu'on ne peut ni proscrire
ni louer, et il dira volontiers: «Ouvrez les annales du monde...» Il
aime ces métaphores trop communes et trop vagues. A vrai dire, ses
comparaisons un peu prolongées sont rarement justes dans toutes leurs
parties. Je sais bien qu'il a heureusement rapproché les inquiétudes
causées par les émigrés à la nation _du bourdonnement continuel
d'insectes avides de son sang_; mais cette justesse familière n'est
qu'une exception dans son style: trop souvent il se mêle à ses
comparaisons autant d'inexactitude que de noblesse, comme quand il dit,
dans son discours sur l'appel au peuple: «Craignez qu'au milieu de ses
triomphes, la France ne ressemble à ces monuments fameux qui, dans
l'Égypte, ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur
grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il? des cendres inanimées
et le silence des tombeaux.»
On voit que ce mauvais goût consiste moins dans l'exagération des
pensées que dans le vague et dans l'inexactitude des comparaisons. C'est
un mauvais goût propre à Vergniaud. Il ne donne guère toutefois dans le
genre d'emphase qui est à la mode autour de lui, excepté dans ce passage
du même discours:
«Irez-vous trouver ces faux amis [les inspirateurs de septembre], ces
perfides flatteurs, qui vous auraient précipités dans l'abîme? Ah!
fuyez-les plutôt; redoutez leur réponse; je vais vous l'apprendre. Vous
leur demanderiez du pain, ils vous diraient: Allez dans les carrières
disputer à la terre quelques lambeaux sanglants des victimes que nous
avons égorgées; ou voulez-vous du sang? prenez, en voici. Du sang et des
cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous offrir... Vous
frémissez, citoyens! O ma patrie! je demande acte à mon tour des efforts
que je fais pour te sauver de cette crise déplorable.»
Mais les figures de rhétorique que Vergniaud aime ne déplaisent pas
toujours. Il en est une qui revient sans cesse dans ses discours, qu'il
ramène avec insistance toutes les fois qu'il veut frapper un grand coup,
et qui ne laisse pas, si visible que soit l'artifice, de produire, même
sur nous, le plus grand effet. Je veux parler de la _répétition_, qu'il
avait employée déjà avec prédilection dans ses plaidoyers et qui devait
jouer un grand rôle, on le voit, dans le développement de sa défense.
Rien de plus brillant et de plus fort que ce procédé tel qu'il le
renouvelle par son génie. Rien de plus calculé et rien qui sente moins
le calcul que ce refrain ramené en tête ou à la fin d'une dizaine de
développements tantôt ironiques, tantôt indignés, comme lorsque, le 10
avril 1793, il répète chaque grief de Robespierre en s'élevant à chaque
reprise d'un degré plus haut dans la colère et dans le dédain. _Nous
modérés!_... et cette exclamation retombe, chaque fois plus lourdement,
chaque fois de plus haut, sur la calomnie qu'elle écrase. Une autre
répétition qui souleva un vif enthousiasme, ce fut quand, le 17
septembre 1792, Vergniaud s'écria trois fois: «Périsse l'Assemblée
nationale et sa mémoire...» et posa trois hypothèses dans lesquelles ce
sacrifice sauvait la patrie. On se rappelle que tous les députés se
levèrent et répétèrent le cri de Vergniaud. Mais c'est dans le grand
discours du 3 juillet 1792 que cette figure est employée avec le plus
d'art. Qu'on se souvienne de ce trait: _C'est au nom du roi_, lancé à
tant de reprises sur le masque de Louis XVI qu'il brise et fait tomber.
Et que dire de cette ironie redoutable qui revient quatre fois de suite
et quatre fois couvre Louis XVI de confusion: _Il n'est pas permis de
croire sans lui faire injure_... qu'il agisse comme il agit. De tels
artifices portaient l'effroi dans les Tuileries et la colère dans le
coeur des patriotes; il y faut voir autre chose qu'un calcul de rhéteur:
c'était une inspiration du coeur et, chez Vergniaud, les mouvements les
plus passionnés revêtaient aussitôt une forme compliquée.
Ces répétitions, en effet, ne sont pas seulement propres à ses discours
préparés; elles se retrouvent jusque dans ses improvisations, avec la
même symétrie, la même gradation. Ainsi, le 6 mai 1793, Marat s'opposait
à l'admission, aux honneurs de la séance, des pétitionnaires de la
section de Bonconseil venus pour se plaindre de l'anarchie. Vergniaud
répond à l'improviste:
«Je conviens, citoyens, que lorsque des hommes parlent de respect pour
la Convention nationale, ils doivent être appelés intrigants par ceux
qui cherchent sans cesse à l'avilir. Je conviens que lorsque des hommes
parlent de maintenir la sûreté des personnes, ils doivent être appelés
intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au meurtre. Je conviens,
que lorsque des hommes parlent de maintenir les propriétés, ils doivent
être appelés intrigants par ceux qui provoquent sans cesse au pillage.
Je conviens que lorsque des hommes parlent d'obéissance aux lois, ils
doivent être appelés intrigants par ceux qui ne veulent que l'anarchie.
Je conviens que lorsque des hommes viennent ici prêter des serments de
l'exécution desquels dépend le bonheur du peuple, ils doivent être
appelés intrigants par ceux-là qui veulent perpétuer la misère du
peuple....»
On peut conclure de ces exemples, d'abord que les idées s'offraient à
Vergniaud, intérieurement, sous la forme de figures savantes et que,
parmi ces figures, la répétition s'adaptait davantage à la nature de son
esprit. Nul orateur, dans la Révolution, n'en a fait un tel usage. Ce
qui lui convenait et ce qui lui plaisait dans ce procédé, c'était qu'il
facilitait la gradation ascendante des sentiments et des mots: l'orateur
pouvait ainsi s'élever, par bonds successifs, toujours plus haut, et
planer enfin sans paraître avoir perdu pied. A ces exclamations répétées
succédait un développement large, brillant, harmonieux, où il mettait
ses plus nobles abstractions et sa plus suave musique.
Enfin, si l'on considère la suite de ses discours depuis le 5 octobre
1791 jusqu'au 31 mai 1793, c'est toujours la même méthode qu'on y
retrouve, mais ce n'est pas le même succès. Tandis que d'autres, comme
Isnard, vont en déclinant et ne peuvent se maintenir au niveau d'un trop
heureux début, Vergniaud, au contraire, ne cesse de se perfectionner et
de grandir. Il est meilleur le 3 juillet 1792 qu'il ne l'a été huit mois
auparavant dans son discours sur les émigrés; et son dernier grand
discours, sa réponse à Robespierre (10 avril 1793), surpasse tous les
autres. La lecture de ses notes nous donne à croire qu'au Tribunal
révolutionnaire il se serait encore élevé au-dessus de lui-même. C'est
que les circonstances l'avaient dépouillé de plus en plus de son
caractère d'avocat. Dans les commencements il plaidait une cause qu'il
croyait gagner, et il la plaidait avec tout l'artifice qui lui avait
valu ses succès de barreau. Bientôt il désespère de gagner cette cause
noble et chimérique de la Gironde: ce sont alors, dans des plaidoiries
prononcées sans confiance, des élans plus spontanés, une vraie douleur,
de beaux cris de fierté. Enfin il ne plaide même plus, il renonce même à
un simulacre de lutte pour la victoire: du haut de la tribune il
s'adresse à la postérité; il arrache le masque à ses adversaires et il
montre toute son âme. Alors, on voit à plein son dévouement stoïque à la
patrie, sa grande et sereine bonté, la pureté de son coeur, la force de
son génie qui s'exerce sans les entraves d'une discipline de parti.
Alors Vergniaud n'est plus un girondin: aucune haine ne l'agite. Il
n'est plus un conventionnel: aucun vote ne peut sanctionner son
éloquence. Tourné vers le siècle à venir, c'est à nous qu'il parle;
c'est nous qu'il fait jouir de toute la poésie de son âme en chantant
ses illusions mortes et son désir ardent de mourir pour la Révolution.
C'est dans ces moments-là qu'il est le plus orateur, parce qu'il n'y
parle que de lui, et, comme il arrive à Mirabeau, comme il arrive à tous
les orateurs, c'est son _moi_ qui a inspiré à Vergniaud son éloquence la
plus sublime.
Si donc il est de moins en moins rhéteur, c'est que les circonstances
l'ont amené à être de plus en plus lui-même et à se dégager tout à fait
de son parti et même de son temps. Mais, je le répète, sa méthode ne
change pas avec son inspiration. Jusque dans ces lettres si vivantes
qu'il écrivait à la Convention du fond de sa captivité, on retrouve
le même ordre dans les idées, le même choix dans les ornements, les
mêmes procédés dans le style. Cette rhétorique lui venait sans doute
moins de l'école que de son caractère et c'est là le trait qui le
distingue si nettement de ses rivaux en éloquence: ses émotions les
plus sincères s'exprimaient dans des formes aussi artificielles que ses
idées d'homme de parti ou d'avocat. Seulement, ces formes nous plaisent
quand Vergniaud est sous l'empire d'un sentiment violent; elles nous
fatiguent et nous importunent quand il plaide sans passion.
Il y avait probablement autant d'art dans son action que dans son style.
En parlant de son physique, nous avons dit à peu près tout ce qu'on sait
sur ce point si important et si mal connu. Baudin (des Ardennes), dans
son éloge des Girondins, dit qu'il était _ravissant_ à entendre et il
ajoute: «Son geste, sa déclamation, tout le rendait entraînant.» Nous ne
savons rien de plus et, si nous pouvons dire que son action était à la
fois savante et naturelle, c'est par conjecture. Toujours est-il qu'elle
entraînait l'auditoire et qu'elle devait être en parfait accord avec le
style et la pensée pour produire les effets qu'enregistrent les
journaux. Ainsi, au milieu du discours sur l'appel au peuple, Vergniaud
s'arrêta un instant: il y eut alors, dit le _Journal des Débats_, «un
moment d'admiration silencieuse». A un passage de son opinion sur la
guerre (18 janvier 1792), le _Logographe_ signale cette interruption
naïve d'un collègue: _Voilà la vraie éloquence!_ Plusieurs fois
l'Assemblée entière, ravie d'un art si complet, se leva dans un accès
d'admiration enthousiaste. Presque toujours, on était suspendu aux
lèvres de Vergniaud. «Lorsqu'il montait à la tribune, dit un de ses
collègues, l'attention était universelle: tous les partis écoutaient et
les causeurs les plus intrépides étaient forcés de céder à l'ascendant
magique de sa voix.» Il reposait les âmes des inquiétudes de la lutte et
leur offrait de nobles intermèdes aux difficultés de la Révolution. Et
les moins sensibles à ces chants de sirène ne furent pas ceux qui se
bouchèrent les oreilles pour ne pas l'entendre et lui fermèrent la
bouche pour le tuer. A ce point de vue, c'est au Tribunal
révolutionnaire que le génie de Vergniaud reçut le plus précieux
hommage.
Voilà tout ce que nous savons sur l'éloquence de ce grand orateur, et
nous sentons toute l'insuffisance, toutes les lacunes du portrait que
nous venons d'esquisser. Mais l'histoire ne nous a pas fourni d'autres
traits: ceux qu'on rencontre en plus dans les écrits de Nodier et de
Lamartine ont été imaginés par ces deux poètes. Notre grand Michelet
lui-même a souvent rêvé à propos de Vergniaud. Il est difficile, quand
on parle d'un des Girondins, d'oublier les belles fantaisies dont leur
légende a été brodée. Y avons-nous réussi tout à fait? En tout cas, nous
avons préféré d'être incomplet, plutôt que de rien produire qu'un
document certain ne nous suggérât. Mais il est un trait de la
physionomie de Vergniaud que nous avons rencontré plus d'une fois et
qu'il valait mieux réserver pour la fin de cette étude, parce que c'est
là le meilleur Vergniaud, le Vergniaud le plus intime et le plus vrai.
Son protecteur Dupaty avait dit un jour: «L'humanité est une lumière.»
L'humanité fut la religion de Vergniaud, comme elle avait été sans doute
celle de l'auteur de _Don Juan_. Son mot caractéristique, c'est
_humanité_. Il revient cent fois dans ses plaidoiries. Il résonne sans
cesse dans ses discours. Le 6 octobre 1792, il félicite Montesquieu
d'avoir fondé la conquête de la Savoie «sur l'_humanité_, sur l'humanité
sans laquelle il n'y a pour les hommes d'autre liberté que celle dont
jouissent les tigres au sein des forêts». Et le 9 novembre il s'écrie:
«Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l'_humanité_.»
Enfin c'est l'_humanité_ qui inspire presque toute l'admirable réplique
à Robespierre. C'est là que se trouve ce mot qu'il faut répéter, parce
que Vergniaud y a mis son âme: _On a cherché à consommer la révolution
par la terreur; j'aurais voulu la consommer par l'amour._
[Illustration]
[Illustration]
DANTON
I. LE TEXTE DES DISCOURS DE DANTON
A lire ce qui reste des discours de Danton, à étudier dans les faits
l'influence de sa parole, on devine que cette éloquence fut plus
originale que celle de Mirabeau, de Robespierre et de Vergniaud, et on
sent qu'il n'y eut pas, dans toute la Révolution, d'orateur plus grand
que ce véritable homme d'État. Mais sa gloire fut aussitôt obscurcie par
le peu de soin qu'il en prenait, et surtout par une légende calomnieuse
à laquelle concoururent à l'envi royalistes, girondins et
robespierristes: tous les vices, toutes les erreurs, toutes les
bassesses furent prêtés jusqu'à nos jours à ce vaincu, et, pour
déshonorer l'homme du 10 août, le mensonge usurpa une précision
effrontée. Villiaumé le premier, en 1850, opposa à cette légende
quelques faits; puis vint M. Bougeart, qui écrivit tout un livre pour
réhabiliter Danton; mais son mauvais style nuisit à ses arguments. C'est
à M. le docteur Robinet que revient l'honneur d'avoir trouvé et réuni
avec méthode d'irrécusables documents, d'une authenticité éclatante et
parfois _notariée_, propres à établir la certitude dans les esprits les
plus méticuleux. Il faudrait un volume entier, ne fût-ce que pour
esquisser la biographie de Danton, telle que la critique vient de la
renouveler, pour faire connaître, même sommairement, l'homme, le
politique et l'orateur. Ce grand sujet nous tente depuis longtemps, mais
dans une histoire générale de l'éloquence parlementaire, on ne peut
qu'en indiquer les principaux points, et fixer quelques-uns des
caractères de cette parole, où revit toute la Révolution.
La première remarque à faire, et elle explique le caractère équivoque de
la réputation oratoire de Danton, c'est que ses discours furent
reproduits d'une manière encore plus défectueuse que ceux de ses rivaux.
Cet orateur qui n'écrivait jamais, qui n'avait pas même, disait-il, de
correspondance privée, se livrait entièrement à l'inspiration de l'heure
présente. Ni ses phrases, ni même l'ordre de ses idées n'étaient fixés
dans son esprit, quand il se mettait à parler, comme le prouve la
soudaineté imprévue de presque toutes ses apparitions à la tribune et le
perpétuel défi que ses plus belles harangues semblent porter à ces
règles de la rhétorique classique. Il était improvisateur dans la force
du terme, pour le fond comme pour la forme, jusqu'à ne prendre aucun
soin de sa réputation auprès de la postérité. Je ne crois même pas qu'il
existe une seule opinion de lui imprimée par ordre de la Convention.
Quant à la manière dont les journaux reproduisaient ses paroles, il ne
s'en inquiétait point et ne daignait pas rectifier: toute son attention
était réservée à la politique active, et ses rares loisirs absorbés par
la vie de famille. Nul ne fut plus indifférent à cette gloire littéraire
si fort prisée par ses contemporains, depuis Garat jusqu'à Robespierre.
Nous souffrons aujourd'hui de cette négligence. Ses paroles, aux
Jacobins notamment, furent longtemps résumées en quelques lignes sèches
et obscures, et le plus souvent en style indirect, par le journal du
club, si indigent et si infidèle. Plus tard, le _Journal de la
Montagne_, qui reproduit si complaisamment les paroles de Robespierre,
affecte d'abréger les plus importantes harangues de son fougueux rival.
Un des principaux discours de Danton, celui du 21 janvier 1793, fut
énormément mutilé par le _Moniteur_: on n'en trouvera un compte rendu
développé que dans le _Logotachygraphe_ et dans le _Républicain
français_. Le discours sur Marat (12 avril 1792) n'est reproduit en
détail que par le _Logotachygraphe_. Les dernières paroles que Danton
prononça à la tribune de la Convention sont étrangement dénaturées par
le _Moniteur_. Le _Républicain français_ a seul pris la peine ou eut le
courage d'y mettre un ordre clair. Le 26 août 1793, aux Jacobins, Danton
prononça une longue apologie personnelle où, à propos de son second
mariage, il rendait compte de sa fortune de manière à se faire applaudir
du plus soupçonneux des auditoires: les journaux n'insérèrent qu'une
analyse insignifiante.
Nous avons pu suivre, dans les plaidoyers de Vergniaud, les progrès de
son éducation oratoire: l'insouciance de Danton laissa dans l'oubli son
oeuvre d'avocat. On a cependant retrouvé quelques mémoires judiciaires
de lui. Mais on n'a publié aucun de ses plaidoyers.
Voici une lacune plus sérieuse dans la collection des discours de
Danton. Nous n'avons pas la harangue qui fut sans doute son chef-
d'oeuvre, à en juger par les effets qu'elle produisit, je veux parler de
sa défense au Tribunal révolutionnaire. L'officieux _Bulletin_ l'altéra,
la réduisit à quelques phrases incohérentes, et les notes de Topino-
Lebrun, qui font paraître ces altérations et rectifient plus d'un point
capital, sont trop informes pour nous permettre de restituer le vrai
texte. Les détails qu'on a sur cette tragédie disent assez de quel
miracle d'éloquence le tribun étonna des oreilles prévenues et
malveillantes. Le président tenta d'éteindre avec sa sonnette la voix de
l'accusé, comme Thuriot étouffera, au 9 thermidor, la voix de
Robespierre: il n'y put parvenir: «Un citoyen qui a été témoin des
débats, écrit un contemporain, nous a rapporté que Danton fait trembler
juges et jurés. Il écrase de sa voix la sonnette du président. Celui-ci
lui disait: «Est-ce que vous n'entendez pas la sonnette?--Président, lui
répondit Danton, la voix d'un homme qui a à défendre sa vie et son
honneur doit vaincre le bruit de la sonnette.» Le public murmurait
pendant les débats; Danton s'écria: «Peuple, vous me jugerez quand
j'aurai tout dit: ma voix ne doit pas être seulement entendue de vous,
mais de toute la France.» Cette voix surhumaine se faisait entendre par
les fenêtres, de la foule amassée sur le quai de la Seine, et déjà cette
foule s'émouvait. L'auditoire intérieur, composé d'âmes dures et
hostiles, robespierristes, royalistes ou indifférents, ne put résister à
la vue de l'homme, au son de sa voix, à la vérité de ses raisons. Il
éclata en applaudissements, et le président dut ôter la parole à Danton
et demander une loi contre lui. Croit-on que l'éloquence ait jamais
remporté un triomphe plus surprenant? Et quelle perte irréparable que
celle du suprême discours de Danton?
Si incomplète, si mutilée que soit cette oeuvre oratoire, telle était la
force des formules de Danton, telle était la vie de son style, que
beaucoup de ses phrases s'incrustèrent dans la mémoire indifférente ou
hostile des faiseurs de comptes rendus, et nous sont ainsi parvenues,
presque malgré eux, dans leur beauté originale. [Note: Ces lignes ont
été écrites avant que parût la bonne édition critique des discours de
Danton que M. André Fribourg a donnée dans la collection de la Société
de l'histoire de la Révolution.]
_II.--LE CARACTÈRE ET L'ÉDUCATION DE DANTON_
Sur l'homme même, allons au plus pressé, et disons par quels traits
précis la critique a remplacé la caricature légendaire où Danton
apparaissait crapuleux, vénal et ignorant.
* * * * *
C'était, à coup sûr, une nature énergique, violente même, dont
l'exubérance fougueuse étonnait au premier abord. Mais cette fougue se
connaissait, se modérait, se raisonnait au besoin, et, en somme, se
tournait toujours au bien. Depuis longtemps Danton avait su se
discipliner et devenir maître de ses passions. Sa mère, puis sa femme,
l'y avaient aidé, sans doute; mais c'est surtout sa propre volonté,
éclairée et fortifiée par les souvenirs scolaires des grands Romains,
par les leçons de la philosophie, qui avait opéré cette réforme
merveilleuse. A voir cette figure ravagée, à entendre cette parole
parfois brusque, cette gaîté souvent gauloise, des observateurs
superficiels ou prévenus s'imaginaient un fanfaron grossier, libertin,
crapuleux. Rien de plus faux que ces suppositions: cet homme de famille
et de foyer vécut avec pureté et modestie, sans qu'on lui connût d'autre
amour que celui de sa femme, sans autres plaisirs que ceux qu'il
partageait avec les siens. Ajoutons que, bon camarade au collège, il
resta tel toute sa vie avec ses amis. Il avait le culte de l'amitié, et
le don, si précieux, de la cordialité: sa joie était de réunir à sa
table ses condisciples, ses compagnons de lutte. Son grand coeur
s'ouvrait à des sentiments plus larges encore: il aimait ses
concitoyens, la vue du peuple le réjouissait. Durant les courts séjours
qu'il fit à Arcis, dans sa maison natale qui donnait sur la place
principale, il se plaisait à dîner, fenêtres ouvertes, à la vue de tous,
non par ostentation, mais par bonhomie et fraternité. Loin de haïr ses
ennemis, il ne pouvait pas leur garder rancune: il avait toujours la
main tendue vers ceux qui l'insultaient le plus grièvement, vers les
Girondins comme vers les Robespierristes. Il ne voyait que la patrie,
l'humanité. Les autres le comprenaient mal; ils cherchaient à expliquer
par de bas calculs ce patriotique oubli des injures. La vérité n'éclata
que plus tard. En 1829, quelqu'un disait à Royer-Collard, qui avait
connu Danton, mais qui n'aimait pas sa politique: «Il paraît que Danton
avait un beau caractère». «Dites magnanime, monsieur!» s'écria le froid
doctrinaire avec une sorte d'enthousiasme.
On a dit que Danton avait trafiqué de sa conscience et s'était vendu à
la cour. Il faut réfuter cette accusation qui fait de lui un
déclamateur. Où prit-il, dit-on, les 71.000 francs avec lesquels il paya
sa charge d'avocat au conseil? Voici où il les prit. Grâce à une action
hypothécaire de 90.000 livres que ses tantes lui donnèrent sur leurs
biens, il put emprunter loyalement à diverses personnes, notamment à son
futur beau-père. Mais, le jour de son mariage, il toucha en espèces la
moitié de la dot de sa femme, soit 20.000 francs; il avait 15.000 francs
en argent, provenant d'un reliquat de patrimoine, et 12.000 francs en
terres; total: 47.000 francs. Il lui restait à trouver 24.000 francs
pour se libérer complètement. Or, il paya son office en plusieurs fois
et son dernier paiement n'eut lieu que deux ans après son entrée en
fonctions, le 3 décembre 1789. Put-il économiser cette somme en deux ans
et demi sur le revenu annuel de sa charge que tout le monde évalue à
25.000 francs environ? En d'autres termes, sur 72.000 ou 73.000 francs
qu'il gagna dans ces trente-deux mois, put-il, avec ses goûts simples,
économiser 24.000 francs? Poser la question, n'est-ce pas la résoudre?
Ceux qui veulent à tout prix que Danton soit un malhonnête homme
affirment qu'en 1791, lors de la suppression de ces offices d'avocats au
conseil, il fut remboursé deux fois: une première fois par la nation,
légalement; une seconde fois par le roi, secrètement. Certes, le roi
aurait bien mal placé son argent: car Danton ne cessa d'agir en franc
révolutionnaire. Mais on objecte qu'à l'infamie de ce marché scandaleux,
Danton put ajouter celle de manquer de parole à son corrupteur. Et sur
quoi l'accuse-t-on de cette double perfidie? Sur ce qu'il acheta
quelques biens nationaux. Mais quand il fut remboursé des 71.000 francs
que lui avait coûté sa charge, il n'avait pas de dettes et il avait même
pu faire des économies sur les 50.000 francs qu'il gagna pendant les
deux dernières années qu'il fut avocat au conseil. Voilà donc les
dépenses de Danton expliquées, contrôlées. Ces choses ont été dites
déjà. Mais la passion politique ne veut rien entendre.
* * * * *