Pourquoi rendre les Girondins responsables des malheurs de la France?

Après tout, quand nous avons eu de l'influence, il y a eu des victoires,

tandis que, «par un hasard singulier, les échecs d'Aix-la-Chapelle, la

guerre de la Vendée, l'affaire du 10 mars ont éclaté dans le même

temps».

Lui aristocrate! Ce n'est ni son intérêt, ni son caractère. «Je n'ai pas

flatté pour mieux servir.» «J'ai préféré quelquefois déplaire au peuple

et ouvrir un bon avis. Malheur à qui préfère sa popularité!» Et il

énumère tous les services qu'il a rendus au peuple. Il lui a aussi

consacré sa vie; «vous la lui devez, s'il la veut.--S'il faut des

victimes à la liberté, nous nous honorerons de l'être (_sic_). Vous la

lui devez encore [ma vie], si la liberté court des dangers.--Sauvez-moi

de la tache de la Vendée.--Je mourrai content si c'est pour les

républicains.»

Si habile que soit cette défense, quand même Vergniaud aurait pu la

prononcer, elle n'aurait pas sauvé sa tête. Mais telle qu'elle est, dans

sa forme rudimentaire, elle préserve sa mémoire des reproches qu'ont

mérités d'autres Girondins. Si Buzot et Guadet ont paru préférer le soin

de leur vengeance au salut de la Révolution, on voit que Vergniaud resta

toujours, même dans les misères et dans les tentations d'une injuste

captivité, le patriote sublime qui disait aux Montagnards: «Jetez-nous

dans le gouffre et sauvez la patrie.» C'est avec douleur qu'il a connu

les commencements de guerre civile tentés par ses amis fugitifs. C'est

avec angoisse qu'il a vu comme une ombre de déshonneur se projeter sur

tout le parti de la Gironde. Les Girondins pactisant avec les royalistes

et l'étranger! Il n'a pu supporter cet opprobre et il a écrit noblement:

«Sauvez-moi de la tache de la Vendée!» Cet orateur à la conduite

politique un peu flottante, à l'idéal trop élevé, aux dégoûts de rêveur

raffiné, s'est senti, dans sa prison, délivré des laideurs de la

réalité, séparé du spectacle écoeurant des hommes et des choses, et il a

pu réaliser en son coeur sa chimère, assouvir dans l'infortune sa soif

d'héroïsme, et mourir en républicain.

On connaît l'issue du procès. Mais ce qu'on sait moins, c'est que

l'opinion, quoi qu'en dise Michelet, ne fut pas indifférente au sort des

Girondins. On a cinq lettres de Pache à Hanriot, datées du 3 au 10

brumaire, et qui témoignent de l'inquiétude inspirée à la Montagne et à

la Commune par les sympathies qui restaient aux accusés. Pache prévient

d'abord Hanriot _qu'il y a beaucoup de monde dans la grande salle du

palais de justice_, et l'invite à envoyer un renfort pour maintenir la

tranquillité et le silence. Le 6 brumaire, il l'engage à surveiller les

abords de la Conciergerie. Le 9 brumaire, la parole des Girondins et de

Vergniaud produit sans doute un grand effet; car, dit Pache, «il serait

possible que les malveillants redoublassent d'efforts aujourd'hui pour

occasionner du mouvement». Le 10 brumaire, quand le jugement est rendu,

Pache demande qu'on prenne des précautions pour assurer la tranquillité,

et donne l'ordre de ne pas faire de visites domiciliaires, vu les

circonstances. Ce luxe de précautions permet-il de dire, avec Michelet,

que _l'attention de Paris était ailleurs_? Et n'est-ce point une

satisfaction de penser que les accents suprêmes de Vergniaud ne

restèrent pas sans écho?

Il demeura impassible en présence de la scène émouvante qui suivit le

prononcé du jugement: il paraissait, dit Vilate, ennuyé de la longueur

d'un spectacle si déchirant. Riouffe, qui a laissé des détails sur les

derniers instants des Girondins, dit de Vergniaud: «Tantôt grave, tantôt

moins sérieux, il nous citait une foule de vers plaisants dont sa

mémoire était ornée, et quelquefois il nous faisait jouir des derniers

accents de cette éloquence sublime, qui était déjà perdue pour

l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler.» Il s'était

muni d'un poison très subtil que lui avait donné Condorcet; «mais

lorsqu'il vit que ses jeunes amis (Fonfrède et Ducos), pour lesquels il

avait eu des espérances partageaient son malheur, il remit sa fiole à

l'officier de garde et résolut de périr avec eux». L'aumônier de

l'Hôtel-Dieu essaya vainement de le confesser: il mourut en philosophe.

_VII.--LA MÉTHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD_

Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carrière

oratoire de Vergniaud. Il reste à parler de sa méthode et de son style.

Et d'abord, improvisait-il?

Comme avocat, il écrivait et lisait ses plaidoiries: on le voit et on le

sait. Il ne fit d'ailleurs que suivre en cela les usages du barreau de

Bordeaux.

A la tribune, il ne lisait pas. Mais récitait-il? Mme Roland, dans le

portrait qu'elle a tracé de lui, parle de _ses discours préparés_, et

dit _qu'il n'improvisait pas, comme Guadet_. Cependant il parla sans

préparation, le 16 mai 1792, sur les prêtres insermentés, et dit lui-

même de la motion qu'il fit dans cette occasion: «Au reste, je la livre

à votre réflexion; n'ayant pu prévoir que cette matière serait mise

inopinément à l'ordre du jour, je n'ai pu moi-même la méditer ni en

préparer les développements.» Son grand discours du 31 décembre 1792,

sur l'appel au peuple, donna aux contemporains l'impression d'une

éloquence improvisée. Il en fut de même de son opinion du 13 mars 1793.

La Convention en avait voté l'impression. Craignant qu'il n'en atténuât

les phrases les plus vives et les plus compromettantes pour la Gironde,

Thuriot et Tallien demandèrent qu'il déposât son manuscrit sur le bureau

de l'Assemblée. Vergniaud laissa entendre qu'il avait improvisé: «S'il

fallait donner la copie littérale, dit-il, de ce que j'ai prononcé,

j'avouerai que cela ne me serait pas possible: ainsi, à ce sujet, je

demande moi-même le rapport du décret qui en a ordonné l'impression.»

Enfin sa longue réponse à Robespierre (10 avril 1793), qu'il prononça

séance tenante, est généralement considérée comme une improvisation.

On hésite cependant à appeler Vergniaud un improvisateur dans le sens

propre du terme. Sans doute, il imagina brusquement, pour le fond et

pour la forme, nombre de petites harangues dont il ne pouvait avoir

prévu ni l'occasion ni le sujet, comme celles que lui inspirèrent, sur-

le-champ, les événements du 31 mai. Mais est-il possible d'admettre

qu'il inventa de même les développements si méthodiques, si combinés, si

proportionnés entre eux, qui forment le fond des discours sur l'appel au

peuple, sur la journée du 10 mars, sur les accusations de Robespierre?

Sans doute il n'est pas en état, le 13 mars 1793, de déposer son

manuscrit sur le bureau de la Convention; mais il avait été chargé, par

le Comité Valazé, quarante-huit heures auparavant, de prendre la parole

dans cette circonstance au nom des Girondins. Il avait donc eu le temps

de se préparer. Le discours sur l'appel au peuple fut peut-être débité

sans le secours d'un manuscrit; mais s'il est un sujet que Vergniaud ait

eu le temps de méditer, c'est le procès de Louis XVI. L'occasion de sa

réponse à Robespierre ne pouvait être prévue; mais l'accusation même

flottait, pour ainsi dire, dans l'air; il avait pu la saisir dans toutes

les feuilles montagnardes. Son apologie s'était préparée d'elle-même

dans sa tête; son discours était fait; il ne restait plus qu'à l'adapter

à la circonstance qui le forcerait à le prononcer, ce qu'il fit

d'ailleurs avec une prestesse heureuse.

Il n'improvisait qu'à moitié ses grands discours. Il les avait préparés

fortement, et parlait d'ordinaire sur des notes.

Nous savons déjà, grâce au manuscrit de sa défense, quel était le

caractère de ces notes. La charpente du discours s'y trouvait marquée

avec beaucoup de relief, dans un plan solide, clair, classique. Tout s'y

ramenait à cinq ou six idées maîtresses, comme dans la rhétorique de la

chaire. On voit que la première préoccupation de l'orateur était de

répartir en des paragraphes nettement délimités les principaux chefs de

son argumentation. Ainsi, pour sa défense, cinq points, comme dans un

sermon de Bourdaloue, et un numérotage dont il n'aurait sans doute pas

fait grâce à l'auditeur: 1° _royalisme_; 2° _fédération_; 3° _guerre

civile_; 4° _guerre étrangère_; 5° _faction_. Et chacun de ces

développements aura un certain nombre de subdivisions. Ainsi le premier

développement, _royalisme_, comprend seize paragraphes, soit neuf

arguments et sept objections avec réponse. Peu de phrases complètes: des

indications sommaires faciles à distinguer d'un coup d'oeil et qui

guideront la mémoire de l'orateur ou dont la présence le rassurera, sans

qu'il ait presque besoin de baisser les yeux sur son papier.

Vergniaud montait donc à la tribune avec un plan écrit, dont les

divisions et les subdivisions se détachaient et où les arguments étaient

rangés selon une graduation rigoureuse: d'abord le dessein général du

discours, puis les groupes d'idées qui forment ce dessein, puis les

idées isolées, enfin les faits complexes et les faits simples sur

lesquels s'appuient les arguments. On dirait d'un ouvrage de menuiserie

compliqué, dans lequel cinq ou six tiroirs, ouverts l'un après l'autre,

laisseraient voir des cases qui contiendraient d'autres boîtes plus

petites, lesquelles, ouvertes à leur tour, en renfermeraient de

minuscules. C'est dans ces dernières seulement que l'ouvrier a placé les

faits, ces faits qui, dans notre éloquence contemporaine, viennent en

première ligne, et auxquels, à cette époque, Danton fut le seul à donner

une place d'honneur.

Aidé de cette machine savante, mais dont il a le secret, Vergniaud n'a

pas de crainte de s'égarer: il n'a qu'à toucher dans un ordre déterminé

les différents ressorts; les compartiments s'ouvrent et se ferment tour

à tour, et toute l'argumentation en sort, sans encombre et sans erreur.

L'orateur est sûr de ne rien oublier, de ne rien intervertir, de donner

à chaque argument toute sa valeur. Son esprit se tranquillise sur la

conduite même de son discours: toute son imagination peut jouer, sans

inquiétude, le rôle qu'il lui a assigné.

Ce rôle, c'est l'élocution proprement dite, et c'est ici que Vergniaud

improvise davantage; c'est ici qu'il dépend des circonstances, du

hasard, de son humeur. Il s'agit de trouver sur l'heure même, la forme

de ces arguments, encore nus sur le papier et dessinés d'un trait

sommaire. Ou plutôt les idées, dans le manuscrit, sont présentées sous

forme implicite; il s'agit de les dérouler et de leur donner tout leur

lustre. C'est alors que Vergniaud écoute son démon intérieur et qu'il

met en jeu ses plus hautes facultés. Si le plan est fait d'avance, le

style et l'action sont en partie improvisés, et, comme l'orateur n'est

pleinement lui-même qu'à la tribune, ce second effort se trouve être

plus heureux que le premier; l'exécution vaut mieux que la matière, et

il y a plus d'art inspiré dans la draperie que dans le corps même du

discours.

Mais cette part laissée à l'imprévu, Vergniaud la restreint encore, en

joueur habile qui se défie de la fortune. Ainsi tout le style n'est pas

improvisé. Certains ornements sont esquissés d'avance; il ne reste plus

qu'à en finir le détail. Par exemple, ces comparaisons antiques, qui

semblent suggérées au girondin dans la chaleur même de la parole et de

l'action ne lui échappent jamais: il les a prévues; il en a calculé le

nombre et fixé la place. Sa défense devait renfermer quatre allusions à

l'antiquité. 1° Première partie, paragraphe septième: «Sur le reproche

de Billaud-Varenne d'avoir voté pour l'appel et pour la mort, voyez

l'histoire de la soeur de Caligula.» Vergniaud veut dire: «Vous m'avez

fait voter la mort du roi, et vous me reprochez ce vote. Vous faites

comme Caligula qui, après avoir débauché ses soeurs, les exila comme

adultères.» 2° Troisième partie: Il veut dire qu'il saurait souffrir

pour ses opinions, et il ajoute cette indication à développer:

«Présentez-moi le réchaud de Scaevola.» 3° Un peu plus loin, il écrit

les noms de Rutilius et d'Aristide, qui furent exilés pour leur vertu,

comme Vergniaud va être guillotiné pour son amour de la justice. Mais il

s'aperçoit que l'exil à Smyrne de P. Rutilius Rufus n'est pas assez

connu du public, et, en marge de ses notes, il remplace ce nom par celui

de Thémistocle. 4° Enfin, dans la cinquième partie, à l'appui de cette

idée qu'il ne faut pas préférer sa popularité à la vérité, il se

proposait d'alléguer les grands hommes de l'antiquité victimes de leur

droiture.

Le même nombre d'allusions, comme l'a justement remarqué M. Vatel, se

retrouve dans les quatre grands discours de Vergniaud, où elles sont

espacées à peu près de la même manière que dans le projet de défense,

amenées avec art et sobrement développées.

Ainsi, dans le discours du 3 juillet 1792, il représente les députés

comme «placés sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre». Il

compare Louis XVI au tyran Lysandre. Il se demande si le jour n'est pas

venu «de réunir ceux qui sont dans Rome et ceux qui sont sur le mont

Aventin». Il offre à ses collègues un moyen de vivre dans la mémoire des

hommes: «Ce sera d'imiter les braves Spartiates qui s'immolèrent aux

Thermopyles; ces vieillards vénérables qui, sortant du sénat romain,

allèrent attendre, sur le seuil de leurs portes, la mort, que des

vainqueurs farouches faisaient marcher devant eux.» L'orateur avait fait

en sorte que chaque développement reçût un ornement antique.

Dans le discours sur l'appel au peuple, il est question de Catilina et

de la minorité insolente qui le suivait; les Montagnards sont appelés

des «Catilinas» et ironiquement «ces vaillants Brutus». Si les Girondins

sont dénoncés au peuple, ils savent «que Tiberius Gracchus périt par les

mains d'un peuple égaré qu'il avait constamment défendu». Il n'y a pas

grand courage à frapper Louis vaincu: «Un soldat cimbre entre dans la

prison de Marius pour l'égorger. Effrayé à l'aspect de sa victime, il

s'enfuit sans oser le frapper. Si ce soldat eût été membre d'un sénat,

doutez-vous qu'il eût hésité à voter la mort du tyran?»--Même nombre,

même distribution d'allusions classiques que dans le projet de défense.

Le 13 mars 1793, alors que «les émissaires de Catilina ne se présentent

pas seulement aux portes de Rome, mais qu'ils ont l'insolente audace de

venir jusque dans cette enceinte déployer les signes de la contre-

révolution», il ne peut garder un silence qui deviendrait une véritable

trahison. Il montre la Révolution, «comme Saturne, dévorant

successivement tous ses enfants [1]». Si la Convention a échappé au

péril, c'est que «plus d'un Brutus veillait à sa sûreté et que, si parmi

ses membres elle avait trouvé des décemvirs, ils n'auraient pas vécu

plus d'un jour». «Un tyran de l'antiquité, dit-il au peuple, avait un

lit de fer sur lequel il faisait étendre ses victimes, mutilant celles

qui étaient plus grandes que le lit, disloquant douloureusement celles

qui l'étaient moins pour leur faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait

l'égalité; et voilà celle des scélérats qui te déchirent par leur

fureur.» [Note: Cette comparaison avait déjà été plus d'une fois

apportée à la tribune. Ainsi Français (de Nantes), s'adressant à la Rome

papale, avait dit; «Es-tu donc comme Saturne à qui il faut tous les

soirs des holocaustes nouveaux?» _Moniteur_, réimpression, t. XII, p.

305.]

Enfin, dans sa réplique à Robespierre (10 avril 1793), il s'élève contre

ceux «qui s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de

Cadmus, pour livrer notre place vacante au premier despote qu'ils ont

l'audace de vouloir nous donner». Repoussant l'accusation de haïr Paris,

il rappelle qu'il a dit dans la Commission des Vingt-et-un: «Si

l'Assemblée législative sortait de Paris, ce ne pourrait être que comme

Thémistocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, etc.»

A propos de Fournier, l'Américain mandé au Tribunal révolutionnaire

comme témoin et non comme accusé: «C'est à peu près comme si, à Rome, le

sénat eût décrété que Lentulus pourrait servir de témoin dans la

conjuration de Catilina.»

Il est à remarquer que, dans ces quatre exemples, les allusions antiques

offrent comme un résumé de toute l'argumentation: c'est que Vergniaud, à

dessein, en a orné de préférence les points les plus saillants de son

discours. Son but est de laisser dans la mémoire de l'auditeur une

formule élégante et classique qu'il ne puisse oublier et qui fasse vivre

l'idée qu'elle contient. Il y a réussi dans la comparaison de la

Révolution avec Saturne, qui est restée populaire. Il a été moins

heureux dans les autres comparaisons, comme dans celle des soldats de

Cadmus. Ce sont de froides et laborieuses élégances.

S'il allègue aussi les modernes, Cromwell, quelques orateurs

contemporains, et Mirabeau, qu'il imite ou cite à plusieurs reprises,

c'est aux orateurs anciens, c'est à Démosthène qu'il fait allusion plus

volontiers. Le 16 septembre 1792, il dit aux Athéniens de Paris:

«N'avez-vous pas d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant

sans cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il de nouveau aujourd'hui?_»

Le 18 janvier de la même année, à propos de la guerre, il avait récité

un des passages les plus célèbres des _Philippiques:_ «Je puis appliquer

à vos mesures le langage que tenait en pareille circonstance Démosthène

aux Athéniens: «Vous vous conduisez à l'égard des Macédoniens, leur

disait-il, comme ces barbares qui paraissent dans nos jeux, à l'égard de

leurs adversaires. Quand on les frappe au bras, ils portent la main au

bras...» Et, après avoir cité tout le passage, il reprend: «Et moi

aussi, s'il était possible que vous vous livrassiez à une dangereuse

sécurité, parce qu'on vous annonce que les émigrés s'éloignent de

l'Electorat de Trêves, si vous vous laissiez séduire par des nouvelles

insidieuses, ou des faits qui ne prouvent rien, ou des promesses

insignifiantes, je vous dirais: Vous apprend-on qu'il se rassemble des

émigrés à Worms et à Coblentz? vous envoyez une armée sur les bords du

Rhin. Vous dit-on qu'ils se rassemblent dans les Pays-Bas? vous envoyez

une armée en Flandre. Vous dit-on qu'ils s'enfoncent dans le sein de

l'Allemagne? vous posez les armes.

«Publie-t-on des lettres, des offices dans lesquels on vous insulte?

alors votre indignation s'excite, et vous voulez combattre. Vous

adoucit-on par des paroles flatteuses, vous flatte-t-on de fausses

espérances? alors vous songez à la paix. Ainsi, Messieurs, ce sont les

émigrés de Léopold qui sont vos chefs. Ce sont eux qui disposent de vos

armées. Ce sont eux qui en règlent tous les mouvements. Ce sont eux qui

disposent de vos citoyens, de vos trésors: ils sont les arbitres de

votre destinée. (_Très vifs applaudissements réitérés. Bravo! bravo!_)»

Certes, il faut savoir gré à Vergniaud de n'avoir pas prodigué davantage

ces ornements chers à son temps. On peut même, à tout prendre, le ranger

parmi ceux qui, à la tribune, ont le moins abusé de la Grèce et de Rome.

Mais qu'il est loin, sous ce rapport, de la discrétion de son rival

Danton! L'orateur cordelier rencontre les allusions classiques, tandis

que l'orateur girondin les cherche. Celui-là mêle des noms romains ou

grecs à quelques passages de ses discours, parce que c'est la langue

courante de ses contemporains, parce que ce pédantisme est une manière

d'être plus clair; celui-ci ajoute après coup une parure antique

savamment choisie. C'est un peu le procédé laborieux d'André Chénier

dans ses oeuvres en prose. Ce n'est pas la spontanéité et l'exubérance

de Camille Desmoulins, qui a su, par son génie, raviver ces fleurs

fanées, en semer tout son style, sans ennuyer, et rendre agréables, même

pour nous, tant de Brutus, de Thémistocles, de Publicolas, de Nérons, si

fastidieux chez les autres.

La prose de Vergniaud n'a pas cette verve et ce naturel. Tout y est

calculé pour émouvoir dans les règles et plaire de la bonne façon,

c'est-à-dire avec la méthode des orateurs antiques et des grands

sermonnaires français. La noblesse et la majesté sont les deux qualités

que recherche l'orateur et qu'il rencontre le plus souvent. Il excelle à

élever le débat au-dessus des misères et des laideurs de la réalité. Il

emporte les esprits dans les régions sereines où sa propre rêverie le

fait vivre d'ordinaire. Ce ne sont qu'idées sublimes ou délicates, que

périodes harmonieuses comme celles d'un Massillon, que beaux mots et

beaux sons dont jouissent l'oreille et l'esprit tout à l'heure blessés

par les cris brutaux des tribunes ou les balbutiements diffus des

orateurs sans génie. L'orateur écarte avec adresse tout ce qui, dans les

choses dont il parle, peut donner des impressions chagrines, ou

triviales, ou écoeurantes. Son art n'admet aucune idée qui ne soit belle

ou haute, aucune forme qui ne soit élégante ou splendide et ici son art

est d'accord avec son âme.

Mais trop souvent, si ses idées paraissent élevées, elles sont vagues et

abstraites; si ses mots sont souvent nobles, ils sont rarement précis et

vrais. Lui aussi, dans la tourmente révolutionnaire, il veut sacrifier

aux grâces académiques. Il nomme les objets par les termes les plus

généraux; il désigne par des périphrases décentes les hommes et les

choses qui lui semblent indignes d'entrer sans parure dans sa trop belle

prose oratoire. A-t-il à préciser un détail technique? Sa délicatesse

s'effarouche, et, dans un discours sur les subsistances (17 avril 1793),

il prend des précautions presque pudiques pour parler de la nécessité de

restreindre la consommation des boeufs: «Une autre mesure, dit-il, que

je vais vous soumettre vous paraîtra peut-être ridicule au premier

aspect...» Il fallait que le bon goût classique exerçât encore une

tyrannie bien puissante pour qu'un homme si grand, en de si grandes

circonstances, en avril 1793, eût encore peur du ridicule littéraire!

Certes, Marat fut injuste, quoique fin connaisseur en exercices de

style, quand, à la tribune, le 13 mars 1793, il traitait l'éloquence de

Vergniaud de _vain batelage_. Mais avait-il complètement tort quand il

souriait des «discours fleuris» et des «phrases parasites» de son

adversaire? N'y a-t-il pas trop de fleurs et trop de fard dans le

discours du 3 juillet 1792? Partout, n'y a-t-il pas trop d'épithètes,

trop de synonymes, trop de mots placés là pour compléter plutôt le son

que l'idée? Sauf dans les passages où l'indignation lui fait oublier

l'art, rarement Vergniaud rencontre du premier coup le mot juste. C'est

par une accumulation de termes qu'il approche de la clarté, qu'il en

donne l'illusion et qu'il séduit son auditeur plus encore qu'il ne

l'éclaire et le convaincre.

C'est la faute de sa méthode. Ses notes sont si complètes, à en juger

par celles de sa défense, que la part laissée à l'improvisation est

vraiment trop réduite. L'écrivain, par la multiplicité et la précision

des traits qu'il a fixés sur le papier, n'a laissé à l'improvisateur

qu'une besogne d'arrangeur, je ne dis pas de phrases, mais de mots.

Parfois cette besogne est capitale, tant la forme importe dans l'art de

l'éloquence. Parfois, nous l'avons vu, Vergniaud s'y montre artiste de

génie. Mais trop souvent, empêché, par la rigueur de son plan,

d'improviser des idées, il ne peut satisfaire son imagination que par un

exercice stérile de paraphrase: alors il tourne sans fin et sans fruit

sa période, démesurément chargée de mots inutiles, quelquefois

impropres, souvent emphatiques, sans que l'idée progresse d'un pas;

alors, avec toute sa sincérité, il est rhéteur, et Marat a raison de

sourire.

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 11 / 23 段