les sections ont bien mérité de la patrie. C'était sagement décréter
l'oubli des excès commis. C'était, au fond, dire la même chose que
Barère. Mais les Girondins désavouèrent encore une fois Vergniaud.
Louvet traita le projet de Barère de projet de mensonge. Lasource
proposa une adresse très courte, mais où les divisions des patriotes
étaient imprudemment constatées et où étaient dénoncés «les malveillants
qui ont formé un complot». Legendre s'écria: «Ce sont tous les patriotes
qui ont sonné le tocsin!» Et Chabot insulta les Girondins. Se tournant
du côté de Vergniaud, il parla de ceux «qui avaient abandonné lâchement
leur poste après avoir fait serment d'y mourir». Vergniaud, harcelé à la
fois par ses adversaires et ses amis, se rallia par point d'honneur au
projet de Lasource. Il parla, suivant l'expression du _Patriote
français_, avec une énergie qui semblait croître avec le danger:
«On parle sans cesse d'étouffer les haines et sans cesse, on les
rallume. On nous reproche aujourd'hui d'être des modérés; mais je
m'honore d'un modérantisme qui peut sauver la patrie, quand nous la
perdons par nos divisions.
«Je pense que faire une adresse au peuple français serait prendre une
mesure indiscrète. Je respecte la volonté du peuple français; je
respecte même la volonté d'une section de ce peuple; et, si les sections
de Paris avaient elles-mêmes sonné le tocsin et fermé les barrières, je
dirais à la France: C'est le peuple de Paris; je respecte ses motifs;
jugez-les.
[Illustration: JOURNÉES DES 31 MAI, 1ER ET 2 JUIN 1793. ou 12, 13 et 14
Prairial An 1er de la République]
«Mais pouvons-nous dissimuler que le mouvement opéré ne soit l'ouvrage
de quelques intrigants, de quelques factieux? Vous en faut-il la preuve?
Un homme en écharpe, j'ignore s'il est de la municipalité, alla dire aux
habitants du faubourg Saint-Antoine: _Eh quoi! vous restez tranquilles,
quand la section de la Butte-des-Moulins est en contre-révolution, que
la cocarde blanche y est arborée!_ Alors les généreux habitants de ce
faubourg, toujours amis de la liberté, sont descendus avec leurs canons
pour détruire ce nouveau Coblentz. Cependant on excitait à la défiance
les habitants de la section de la Butte-des-Moulins. Bientôt on est en
présence, mais on s'explique, on reconnaît la ruse, on fraternise, et
l'on s'embrasse. Les sentiments du peuple sont bons, tout nous l'a
prouvé; mais des agitateurs l'ont fait parler. Il ne faut rien dire qui
ne soit vrai.»
On sait le reste: la Commune revint à la charge, et, le lendemain, la
Convention, violentée, vota l'arrestation des Girondins.
_VI.--LES LETTRES POLITIQUES DE VERGNIAUD ET SA DÉFENSE_
Vergniaud, arrêté, écrivit le lendemain, au président de la Convention,
une lettre qui n'est pas seulement instructive pour l'histoire du 2
juin; elle est aussi éloquente que ses plus beaux discours:
«Citoyen président, je sortis hier de l'Assemblée entre une et deux
heures. Il n'y avait alors aucune apparence de trouble autour de la
Convention. Bientôt on vint me dire dans une maison où j'étais avec
quelques collègues que les citoyens des tribunes s'étaient emparés des
passages qui conduisent à la salle de nos séances, et, que là ils
arrêtaient les représentants du peuple, dont les noms se trouvent sur la
liste de proscription dressée par la Commune de Paris. Toujours prêt à
obéir à la loi, je ne crus point devoir m'exposer à des violences qu'il
n'est plus en mon pouvoir de réprimer.
«J'ai appris, cette nuit, qu'un décret me mettait en arrestation chez
moi: je me soumets.
«On a proposé comme moyen de rétablir le calme, que les députés
proscrits donnassent leur démission. Je n'imagine pas qu'on puisse me
soupçonner de trouver de grandes jouissances dans les persécutions que
j'éprouve depuis le mois de septembre; mais je suis tellement assuré de
l'estime et de la bienveillance de tous mes commettants, que je
craindrais de voir ma démission devenir, dans mon département, la source
de troubles beaucoup plus funestes que ceux que l'on veut apaiser et
qu'il était si facile de ne pas exciter. Dans quelque temps, Paris sera
bien étonné qu'on l'ait tenu trois jours sous les armes pour assiéger
quelques individus dont tous les moyens de défense contre leurs ennemis
consistent dans la pureté de leurs consciences.
«Puisse, au reste, la violence qui m'est faite n'être fatale qu'à moi-
même. Puisse le peuple, dont on parle si souvent et qu'on sert si mal,
le peuple qu'on m'accuse de ne pas aimer, lorsqu'il n'est aucune de mes
opinions qui ne renferme un hommage à sa souveraineté et un voeu pour
son bonheur; puisse, dis-je, le peuple n'avoir pas à souffrir d'un
mouvement auquel viennent de se livrer mes persécuteurs! Puissent-ils
eux-mêmes sauver la patrie! Je leur pardonnerai de grand coeur et le mal
qu'ils m'ont fait, et le mal plus grand peut-être qu'ils ont voulu me
faire.»
La Convention avait décrété que le Comité de Salut public lui ferait,
sous trois jours, un rapport sur les complots dont les Girondins étaient
accusés. Mais ce rapport fut indéfiniment ajourné et Vergniaud écrivit,
le 6 juin 1793, au président de la Convention, une lettre d'un tout
autre ton que la précédente, où il traite ses accusateurs d'imposteurs
et demande leur tête pour leurs crimes contre la Convention et contre la
patrie. Le 28 juin, il rédigeait encore une _Lettre à Barère et à Robert
Lindet, membres du Comité de Salut public_, sorte d'appel à l'opinion,
où toute sa douleur se donne carrière avec une sorte d'âpreté à la
manière d'André Chénier.
«Hommes qui vendez lâchement vos consciences et le bonheur de la
République pour conserver une popularité qui vous échappe, et acquérir
une célébrité qui vous fuit!
«Vous peignez dans vos rapports les représentants du peuple,
illégalement arrêtés, comme des factieux et des instigateurs de la
guerre civile.
«Je vous dénonce à mon tour à la France comme des _imposteurs_ et des
_assassins_.
«Et je vais prouver ma dénonciation:
«Vous êtes des _imposteurs_, car si vous pensiez que les membres que
vous accusez fussent coupables, vous auriez déjà fait un rapport et
sollicité contre eux un décret d'accusation, qui flatterait tant votre
haine et la fureur de leurs ennemis.
«Vous êtes des _imposteurs_ car, si ce que vous dites, si ce que vous
avez à dire était la vérité, vous ne redouteriez pas de les rappeler
pour entendre les rapports qui les intéressent, et de les attaquer en
[leur] présence.
«Vous êtes des _assassins_; car vous ne savez les frapper que par
derrière; vous ne les accusez pas devant les tribunaux où la loi leur
accorderait la parole pour se défendre; vous ne savez les insulter qu'à
la tribune, après les en avoir écartés par la violence, et lorsqu'ils ne
peuvent plus y monter pour vous confondre.
«Vous êtes des _imposteurs_; car vous les accusez d'exciter dans la
république des troubles que vous seuls et quelques autres membres
dominateurs de votre Comité avez fomentés.»
Et il continue sa dénonciation vengeresse en répétant toujours, comme un
refrain, ces deux mots: _assassins, imposteurs_. C'est un véritable
discours, un des plus oratoires même que Vergniaud ait composés, le plus
nerveux peut-être. Voici sa péroraison:
«Je reprends. Vous n'aviez aucune inculpation fondée à présenter contre
les membres dénoncés.
«Vous avez dit:
«Si nous faisons sur-le-champ un rapport, il faut proclamer leur
innocence et les rappeler.
«Mais alors qu'est-ce que notre révolution du 31 mai?
«Que dirons-nous au peuple et aux hommes dont nous nous sommes servis
pour la mettre en mouvement?
«Comment, dans le sein de la Convention, soutiendrons-nous la présence
de nos victimes?
«Si nous ne faisons point de rapport, l'indignation soulèvera plusieurs
départements contre nous. Eh bien! nous traiterons cette insurrection de
rébellion. Il ne sera plus question de celle que nous avons excitée à
Paris, ni de justifier ses motifs.
«L'insurrection des départements, qui ne sera que le résultat de notre
conduite, nous en accuserons les hommes que nous avons si cruellement
persécutés.
«Leur crime, ce sera la haine que nous aurons méritée, en foulant aux
pieds, pour mieux les opprimer, et les droits des représentants du
peuple et ceux même de l'humanité.
«Lâches! voilà vos perfides combinaisons!
«Ma vie peut être en votre puissance.
«Vous avez dans les dilapidations effrayantes du ministère de la guerre,
pour lesquelles vous vous montrez si indulgents, une liste civile qui
vous fournit les moyens de combiner de nouveaux mouvements et de
nouvelles atrocités.
«Mon coeur est prêt: il brave le fer des assassins et celui des
bourreaux.
«Ma mort serait le dernier crime de nos modernes décemvirs.
«Loin de la craindre, je la souhaite: bientôt le peuple éclairé par
elle, se délivrerait enfin de leur horrible tyrannie.»
Incarcérés d'abord au palais du Luxembourg, Vergniaud et ses amis furent
répartis entre les prisons ordinaires, après que la Convention les eut
décrétés d'accusation, le 28 juillet 1793. Vergniaud fut transféré à la
Force avec Valazé, et le 12 août, il écrivit à la Convention pour
demander des juges. Cette fois, son ton est calme; il ne se plaint pas
du décret d'accusation porté contre lui; il veut seulement parler à des
juges et au peuple:
«Je veux enfin, dit-il, développer devant le peuple toute mon âme,
toutes mes pensées, toutes mes actions. Son estime est tout pour moi. On
a voulu me la ravir; peut-être a-t-on réussi. Eh bien, je veux la
reconquérir, et j'ai dans ma conscience la certitude du succès.
«Si ensuite mes ennemis veulent ma vie, je la leur abandonnerai
volontiers.
«Ils m'ont exclu de la Convention parce que mes opinions n'étaient pas
toujours conformes aux leurs.
«Ils n'ont voulu gouverner que d'après leurs vues politiques.
«Qu'ils gouvernent! qu'ils assurent le triomphe de la liberté sur les
despotes coalisés contre elle! qu'ils fassent le bonheur du peuple!
qu'ils fassent fleurir la France par de sages lois!
«Je ne me vengerai du mal qu'ils m'ont fait qu'en proclamant moi-même le
service qu'ils auront rendu à la patrie!»
Cette lettre ne fut ni lue ni publiée: faire connaître ces patriotiques
paroles, ce désintéressement si noble, c'eût été sauver Vergniaud.
Le 6 octobre 1798, il fut transféré à la Conciergerie et le 18, Dumas
l'interrogea. Il répondit nettement à des questions perfidement posées.
Il nia avoir provoqué un soulèvement départemental, et, en effet, dans
sa correspondance avec les Jacobins de Bordeaux, tant incriminée, il n'y
a qu'une demande éventuelle d'un secours pour venir, en cas
d'insurrection parisienne, «forcer à la paix les hommes qui provoquent à
la guerre civile». Il entra, à ce sujet, dans des développements qui
embarrassèrent tellement Dumas, qu'il refusa de les insérer dans le
procès-verbal de l'interrogatoire où ce refus est constaté. Déjà on
fermait la bouche à Vergniaud.
Cependant il préparait soigneusement sa défense. Il se croyait presque
sûr d'un acquittement, si on le laissait parler, tant était grande la
confiance des Girondins en la toute-puissance de la parole! Un
contemporain raconte qu'ils trépignaient de joie, dans leur prison,
quand ils avaient trouvé un bon argument.
On sait comment les choses se passèrent. Vergniaud n'eut la parole que
pour répondre aux dépositions des témoins, et encore ses réponses
furent-elles tronquées et peut-être défigurées dans le compte-rendu
officiel. La plupart cependant paraissent dignes de son caractère.
D'abord, à la déposition de Pache, maire de Paris, qui avait reproché
aux Girondins leur projet de garde départementale, il répond en
rappelant qu'il a voté contre ce projet, et il réfute brièvement
d'autres inculpations du même témoin.
Chaumette déposa ensuite. «Il est étonnant, s'écria Vergniaud, que les
membres de la municipalité et ceux de la Convention, nos accusateurs,
viennent déposer contre nous.» Puis il justifia son rôle au 10 août;
dans les explications qu'il donne sur les termes dans lesquels il
proposa la suspension, il y a une obscurité, qui n'est évidemment pas la
faute de son talent, mais celle des perfides rédacteurs du compte-rendu.
Serré de près par Chaumette, qui objectait l'article du projet de décret
relatif au gouverneur du prince royal, il repartit: «Lorsque je
rédigeais cet article, le combat n'était pas fini, la victoire pouvait
favoriser le despotisme, et, dans ce cas, le tyran n'aurait pas manqué
de faire le procès aux patriotes; c'est au milieu de ces incertitudes
que je proposai de donner un gouverneur au fils de Capet, afin de
laisser entre les ennemis (_sic_: les mains?) du peuple un otage qui lui
serait devenu très utile dans le cas où il aurait été vaincu par la
tyrannie.»
Mais il prononça un véritable discours, qui dura plus d'une heure, en
réponse à la déposition de Hébert. Le _Bulletin_ du Tribunal a beau le
mutiler et en éteindre la flamme, l'extrait qu'il en donne est
admirable.
«Le premier fait que le témoin m'impute est d'avoir formé, dans
l'Assemblée législative, une faction pour opprimer la liberté. Était-ce
former une faction oppressive de la liberté que de faire prêter un
serment à la garde constitutionnelle du roi et de la faire casser
ensuite comme contre-révolutionnaire? Je l'ai fait. Était-ce former une
faction oppressive de la liberté que de dévoiler les perfidies des
ministres, et, particulièrement celles de Delessart? Je l'ai fait.
Était-ce former une faction oppressive de la liberté lorsque le roi se
servait des tribunaux pour faire punir les patriotes, que de dénoncer le
premier ces juges prévaricateurs. Je l'ai fait. Était-ce former une
faction oppressive de la liberté que de venir au premier coup de tocsin,
dans la nuit du 9 au 10 août, présider l'Assemblée législative? Je l'ai
fait. Était-ce former une faction oppressive de la liberté que
d'attaquer La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction
oppressive de la liberté, que d'attaquer Narbonne, comme j'avais fait de
La Fayette? Je l'ai fait. Était-ce former une faction oppressive de la
liberté, que de m'élever contre les pétitionnaires désignés sous le nom
des huit et des vingt-mille, et de m'opposer à ce qu'on leur accordât
les honneurs de la séance? Je l'ai fait, etc.»
Vergniaud continue cette énumération de faits qui prouvent la division
qui existait, en 1791 et au commencement de 1792, entre son parti et
celui de Montmorin, Delessart, Narbonne, La Fayette; il allègue que
cette conduite doit le dispenser de répondre aux reproches qui lui sont
faits pour sa conduite postérieure au 10 août; il pense qu'il ne doit
pas être soupçonné d'avoir, comme on l'en accuse, varié dans les
principes, pour former une coalition nouvelle sur les débris de celle
que l'insurrection du peuple avait renversée. En effet, dit-il, «j'ai eu
le droit d'estimer Roland, les opinions sont libres, et j'ai partagé ce
délit avec une partie de la France. J'atteste qu'on ne m'a vu dîner que
cinq à six fois chez lui, et ceci ne prouve aucune coalition.» Il se
défend même d'avoir eu des intimités avec Brissot et Gensonné. Il répond
aussi au reproche de s'être opposé obstinément à la déchéance, quand on
pouvait la décréter.
«Le 25 juillet, un membre, ajoute-t-il, emporté par son patriotisme,
demanda que le rapport sur la déchéance fût fait le lendemain. L'opinion
n'était pas encore formée; alors, que fis-je? Je cherchai à temporiser,
non pour écarter cette mesure que je désirais aussi, mais pour avoir le
temps d'y préparer les esprits.
«Le témoin a encore parlé de la réponse que j'ai faite au tyran, le 18
avril, et de la protection que je lui ai accordée. J'ai déjà répondu à
cette inculpation, et certes il est étonnant qu'on veuille faire de
cette réponse un acte d'accusation contre moi, quand l'Assemblée elle-
même ne l'improuva pas.
«Le témoin nous a accusés d'avoir voulu dissoudre et diffamer la
municipalité de Paris. Qu'on ouvre les journaux, et l'on verra si jamais
j'ai fait une seule diffamation.
«Voilà ce que j'avais à répondre à la déposition du citoyen Hébert.»
Quel dommage qu'une prétendue raison d'État ait ainsi mutilé cette
défense de Vergniaud! Encore ne lui prête-t-on, dans cette analyse, que
des paroles conformes à son caractère et à la vérité. Mais la perfidie
du rédacteur s'exerce sur la réponse qu'il fit à l'accusation d'avoir
adressé aux Jacobins de Bordeaux, après le 31 mai, de véritables appels
à la guerre civile. On sait que Vergniaud, resta, jusqu'au bout,
observateur formaliste des lois, tout comme Robespierre; et on peut voir
que ses lettres aux Bordelais n'ont rien de séditieux. Son patriotisme
était opposé au soulèvement de la province contre Paris. Pour le perdre,
il fallait lui prêter la réponse ambiguë que voici:
«Citoyens jurés, vous avez entendu la lecture de deux copies de lettres
que le désespoir et la douleur m'ont fait écrire à Bordeaux. Ces deux
lettres, j'aurais pu les désavouer, parce qu'on ne reproduit pas les
originaux; mais je les avoue parce qu'elles sont de moi. Depuis que je
suis à Paris, je n'avais écrit que deux lettres dans mon département,
jusqu'à l'époque du mois de mai. Citoyens, si j'avais été un
conspirateur, me serais-je borné d'écrire à Bordeaux, et n'aurais-je
point tenté de soulever d'autres départements? Et si je vous rappelais
les motifs qui m'ont engagé d'écrire à Bordeaux dans cette circonstance,
peut-être paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer.»
Non, Vergniaud n'a pas pu prendre cette attitude contrite d'un coupable
surpris et convaincu. Il n'a pas fait ce plaisir à ses ennemis, ni ce
tort à sa cause. La preuve, c'est que, quelques heures plus tard, comme
on revenait sur sa correspondance avec Bordeaux, il dit fièrement:
«Depuis mon arrestation, j'ai écrit plusieurs fois à Bordeaux. Dire que
dans ces lettres j'ai fait l'éloge de la journée du 31 serait une
lâcheté, et, pour sauver ma vie, je n'en ferai point. Je n'ai pas voulu
soulever mon pays en ma faveur; j'ai fait le sacrifice de ma personne.»
Voilà le véritable Vergniaud: les mensonges du compte-rendu ne peuvent
le défigurer complètement.
Mais s'il ne put prononcer la longue apologie qu'il avait préparée, il
laissa du moins des notes qui nous permettent de retrouver son plan et
ses arguments. [Note: Arch. nat., W, 292. Ces notes ont été publiées
pour la première fois par M. Vatel, _Vergniaud_, t. II, p. 253.]
Il avait divisé son discours en cinq parties où il répondait à cinq
chefs d'accusation:
«Je suis accusé, dit-il:
1° De royalisme;
2° De fédéralisme;
3° D'avoir voulu la guerre civile;
4° La guerre avec toute l'Europe;
5° D'avoir tenu à une faction.»
1° _Royalisme_. Il trouve des arguments en sa faveur dans son attitude
du 6 octobre 1791 à propos du cérémonial à observer avec le roi, dans
ses discours sur le serment de la garde royale (20 avril 1792), sur la
sanction du décret relatif à la Haute-cour nationale, sur Delessart, sur
la cassation de la garde du roi, sur l'affaire Larivière, sur la
situation générale (3 juillet); dans sa présidence du 9 au 10 août; dans
la proposition qu'il fit du décret de suspension; enfin dans ses travaux
depuis le 10 août à la Commission des Vingt-et-un. Il réfute ensuite ce
qu'on a dit sur son attitude royaliste aux approches du 10 août. Quant à
la lettre à Boze, il rappelle combien la dénonciation de Gasparin a été
tardive. Ses intentions patriotiques sont prouvées par les circonstances
dans lesquelles il a signé cette lettre, par son ignorance du mouvement
révolutionnaire, par sa conduite postérieure. S'il ne proposa que la
suspension et non pas la déchéance, c'était pour éviter la nomination
d'un régent; et si un article du décret portait qu'il sera nommé un
gouverneur au prince royal, c'était à la fois pour donner un otage au
peuple et «pour ne pas manifester l'envie de renverser la Constitution».
On lui a reproché la manière dont il présenta le décret de suspension:
«Si j'avais eu des regrets monarchiques, me serais-je mis en avant?»--
S'il a voté l'appel au peuple, c'était pour éloigner de la Convention la
responsabilité du jugement; mais il a voté pour la mort et contre le
sursis. Et Dumouriez?--Il n'a eu aucune relation avec lui ni pendant son
ministère, ni pendant son généralat. Il ne l'a jamais défendu comme
l'ont fait certains Montagnards. «Nous avons parlé comme Dumouriez?--
Oui, quand il a parlé comme les patriotes.» Il répond avec dédain et en
peu de mots à l'accusation d'avoir voulu rétablir «le petit Capet» sur
le trône, à celle d'être le complice de Dillon. Lui royaliste! Quels
étaient ses moyens pour faire un roi? Lui ambitieux! «Je n'ai eu ni
l'ambition des places, ni celle du crédit, ni celle de la fortune: j'ai
vécu pauvre. Quel titre au-dessus de celui de Représentant du peuple?»
2° _Fédéralisme_. «Quel intérêt? N'est-il pas plus beau pour un
ambitieux de gouverner une grande République qu'un département?» Mais il
a voulu la garde départementale? C'est faux. Mais il a calomnié Paris
pour l'isoler des départements? C'est faux. Qui a plus calomnié Paris
qu'un de ses adversaires, Barère? «Personne plus que moi n'idolâtre la
gloire de Paris. Si j'ai parlé contre les provocations au pillage,
c'était pour éviter que, lorsque Paris serait appauvri, on ne nous
accusât.» Et il rappelle le décret qu'il fit rendre au 31 mai en
l'honneur de Paris. Mais, dit-il, «nous faisons une révolution d'hommes
libres, et non pas de brigands. Peut-être ne serait-il pas difficile de
prouver que l'on connaissait les préparatifs de ce pillage que quelques
prétendus amis de la liberté appellent du saint nom d'insurrection.--Si
je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou
insensé, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous
verriez que, sans être ni sorcier ni prophète, on pouvait présager ce
qui vient d'arriver.--Disons toute la vérité. Il est des hommes qui
veulent légitimer le vol, qui flagornent et bercent les citoyens peu
fortunés de je ne sais quelles idées subversives de tous les principes
sociaux.»
3° _Guerre civile_. «L'ai-je voulue, avant ou depuis le 31 mai? Avant?
quel but? Pour un roi? Pour le fédéralisme? Quelles de mes actions
induisent à le croire? Mon opinion sur l'appel? J'y déclare que je
regarde comme traîtres [ceux qui pousseraient à la guerre civile].»
«On dit que j'ai mis le trouble dans la Convention. Jamais je n'ai
dénoncé, jamais je n'ai répondu aux injures. J'ai pu montrer quelquefois
de l'aigreur, mais j'ai toujours ramené le calme.»
Il prouve ensuite, par un récit détaillé de sa conduite avant le 31 mai,
que, dénoncé, menacé, en danger de mort, il n'a jamais provoqué à la
guerre civile. Quant à Toulon livré, c'est la faute du 2 juin, et non
celle de Vergniaud.
4° _Guerre avec toute l'Europe_. Il justifie la déclaration de guerre,
et montre que Danton et Barère y ont contribué.
5° _Faction_. Il y avait entre les Girondins des relations d'estime,
aucune coalition d'opinions. Et Vergniaud rappelle la diversité de leurs
votes dans le procès de Louis XVI. Quant à sa camaraderie avec Fonfrède
et Ducos, elle n'a jamais influencé leurs opinions. «Leur crime et ma
consolation [c'est] de m'avoir aimé.» Et il plaide généreusement leur
cause: «S'il faut le sang d'un Girondin, que le mien suffise. Ils
pourraient réparer par leurs talents et leurs services [les torts qu'on
leur a faits dans l'esprit du peuple]. D'ailleurs ils sont pères, époux.
Quant à moi, élevé dans l'infortune..., ma mort ne fera pas un
malheureux.»
_Conclusion_. «Comment tant d'accusations, si nous sommes innocents?» Il
reconnaît là les haines aveugles de l'esprit du passé: «On nous a
assimilés au côté droit de l'Assemblée constituante et à celui de
l'Assemblée législative. Quelle erreur! Aucun décret contraire au peuple
n'a été appuyé par nous.» Il s'est élevé contre les arrestations
arbitraires, qui sont maintenant _des couronnes civiques_; il a voulu
défendre l'innocence: c'est pour cela qu'on l'a accusé de modérantisme.
Mais «existe-t-il une représentation nationale sans liberté d'opinions?»
L'Assemblée se détruira elle-même, si elle fait le procès à la minorité.
«Que d'hommes timides n'oseront plus défendre les intérêts du peuple!
Point de parti d'opposition dans un sénat, point de liberté.» Pour lui,
il a voté tantôt avec la Montagne, tantôt contre.