«Un tyran de l'antiquité avait un lit de fer sur lequel il faisait

étendre ses victimes, mutilant celles qui étaient plus grandes que le

lit, disloquant douloureusement celles qui l'étaient moins pour leur

faire atteindre le niveau. Ce tyran aimait l'égalité, et voilà celle des

scélérats qui te déchirent par leurs fureurs. L'égalité, pour l'homme

social, n'est que celle des droits. Elle n'est pas plus celle des

fortunes que celle des tailles, celle des forces, de l'esprit, de

l'activité, de l'industrie et du travail.

«On te la présente souvent sous l'emblème de deux tigres qui se

déchirent. Vois-la sous l'emblème plus consolant de deux frères qui

s'embrassent. Celle qu'on veut te faire adopter, fille de la haine et de

la jalousie, est toujours armée de poignards. La vraie égalité, celle de

la nature, au lieu de les diviser, unit les hommes par les liens d'une

fraternité universelle. C'est celle qui seule peut faire ton bonheur et

celui du monde. Ta liberté! des monstres l'étouffent, et offrent à ton

culte égaré la licence. La licence, comme tous les faux dieux, a ses

druides qui veulent la nourrir de victimes humaines. Puissent ces

prêtres cruels subir le sort de leurs prédécesseurs! puisse l'infamie

sceller à jamais la pierre déshonorée qui couvrira leurs cendres?

«Et vous, mes collègues, le moment est venu: il faut choisir enfin entre

une énergie qui vous sauve et la faiblesse qui perd tous les

gouvernements, entre les lois et l'anarchie, entre la république et la

tyrannie. Si, ôtant au crime la popularité qu'il a usurpée sur la vertu,

vous déployez contre lui une grande vigueur, tout est sauvé. Si vous

mollissez, jouets de toutes les factions, victimes de tous les

conspirateurs, vous serez bientôt esclaves.»

Patriotiquement, Vergniaud attribuait aux manoeuvres de l'aristocratie

et de Pitt tous les excès du peuple, et en particulier le complot du 10

mars. Les Girondins furent très mécontents de ces ménagements, et le

Comité Valazé chargea Louvet de réparer la prétendue maladresse de

Vergniaud; mais Louvet ne put obtenir la parole.

On voit que Vergniaud planait toujours plus haut que les rancunes, les

récriminations et les romans où se complaisaient la plupart de ses amis.

Il n'attaque que pour se défendre, comme lorsqu'il répondit, le 10 avril

1793, aux accusations de Robespierre; mais alors son dédain est

accablant:

«J'oserai répondre à M. Robespierre qui, par un roman perfide,

artificieusement écrit dans le silence du cabinet, et par de froides

ironies, vient provoquer de nouvelles discordes dans le sein de la

Convention; j'oserai lui répondre sans méditation: je n'ai pas, comme

lui, besoin d'art; il suffit de mon âme.

«Je parlerai non pour moi: c'est le coeur navré de la plus profonde

douleur que, lorsque la patrie réclame tous les instants de notre

existence politique, je vois la Convention réduite, par des

dénonciations où l'absurdité seule peut égaler la scélératesse, à la

nécessité de s'occuper de misérables intérêts individuels; je parlerai

pour la patrie, au sort de laquelle, sur les bords de l'abîme où on l'a

conduite, les destinées d'un de ses représentants, qui peut et qui veut

la servir, ne sont pas tout à fait étrangères; je parlerai non pour moi,

je sais que dans les révolutions la lie des nations s'agite, et

s'élevant sur la surface politique, paraît quelques moments dominer les

hommes de bien. Dans mon intérêt personnel, j'aurais attendu patiemment

que ce règne passager s'évanouît; mais puisqu'on brise le ressort qui

comprimait mon âme indignée, je parlerai pour éclairer la France qu'on

égare. Ma voix qui, de cette tribune, a porté plus d'une fois la terreur

dans ce palais d'où elle a concouru à précipiter le tyran, la portera

aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur tyranie à

celle de la royauté.»

Il passe ensuite en revue les dix-huit chefs d'accusation que

Robespierre a portés contre la Gironde, et les réfute d'autant plus

aisément qu'on avait choisi, non les plus vraisemblables, mais les plus

redoutables. On avait dit, par exemple, que les Girondins calomniaient

Paris et qu'ils étaient des modérés:

«Robespierre, répond Vergniaud, nous accuse d'avoir _calomnié Paris_.

Lui seul et ses amis ont calomnié cette ville célèbre. Ma pensée s'est

toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé

la Révolution; mais j'ai constamment soutenu qu'elles étaient l'ouvrage,

non du peuple, mais de quelques scélérats accourus de toutes les parties

de la république, pour vivre de pillage et de meurtre, dans une ville

dont l'immensité et les agitations continuelles ouvraient la plus grande

carrière à leurs criminelles espérances; et pour la gloire même du

peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois.

«D'autres, au contraire, pour assurer l'impunité des brigands et leur

ménager sans doute de nouveaux massacres et de nouveaux pillages, ont

fait l'apologie de leurs crimes, et les ont tous attribués au peuple;

or, qui calomnie le peuple, ou de l'homme qui le soutient innocent des

crimes de quelques brigands étrangers, ou de celui qui s'obstine à

imputer au peuple entier l'odieux de ces scènes de sang?

(_Applaudissements._--_Marat_: Ce sont des vengeances nationales!)»

La réponse à l'accusation de modérantisme est noble et juste:

«Enfin Robespierre nous accuse d'être devenus tout à coup des _modérés_,

des Feuillants.

«Nous modérés! Je ne l'étais pas, le 10 août, Robespierre, quand tu

étais caché dans ta cave. Des modérés! Non, je ne le suis pas dans ce

sens que je veuille éteindre l'énergie nationale. Je sais que la liberté

est toujours active comme la flamme, qu'elle est inconciliable avec ce

calme parfait qui ne convient qu'à des esclaves. Si on n'eût voulu que

nourrir ce feu sacré qui brûle dans mon coeur aussi ardemment que dans

celui des hommes qui parlent sans cesse de l'impétuosité de leur

caractère, de si grands dissentiments n'auraient pas éclaté dans cette

assemblée. Je sais aussi que, dans des temps révolutionnaires, il y

aurait autant de folie à prétendre calmer à volonté l'effervescence du

peuple, qu'à commander aux flots de la mer d'être tranquilles quand ils

sont battus par les vents. Mais c'est au législateur à prévenir autant

qu'il peut les désastres de la tempête par de sages conseils; et si,

sous prétexte de révolution, il faut, pour être patriote, se déclarer le

protecteur du meurtre et du brigandage, je suis _modéré_.

«Depuis l'abolition de la royauté, j'ai beaucoup entendu parler de

révolution. Je me suis dit il n'y en a plus que deux possibles: celle

des propriétés ou la loi agraire, et celle qui nous ramènerait au

despotisme. J'ai pris la ferme résolution de combattre l'une et l'autre

et tous les moyens indirects qui pourraient nous y conduire. Si c'est là

être modéré, nous le sommes tous: car tous nous avons voté la peine de

mort contre tout citoyen qui proposerait l'une ou l'autre.

«J'ai aussi beaucoup entendu parler d'insurrection, de faire lever le

peuple et je l'avoue, j'en ai gémi. Ou l'insurrection a un objet

déterminé, ou elle n'en a pas: au dernier cas, c'est une convulsion pour

le corps politique qui, ne pouvant lui produire aucun bien, doit

nécessairement lui faire beaucoup de mal. La volonté de la faire naître

ne peut entrer que dans le coeur d'un mauvais citoyen. Si l'insurrection

a un objet déterminé, quel peut-il être? de transporter l'exercice de la

souveraineté dans la république. L'exercice de la souveraineté est

confié à la représentation nationale. Donc ceux qui parlent

d'insurrection veulent détruire la représentation nationale; donc ils

veulent remettre l'exercice de la souveraineté à un petit nombre

d'hommes, ou le transporter sur la tête d'un seul citoyen; donc ils

veulent fonder un gouvernement aristocratique, ou rétablir la royauté.

Dans les deux cas, ils conspirent contre la république et la liberté, et

s'il faut, ou les approuver pour être patriote, ou être modéré en les

combattant, je suis modéré. (_On applaudit._) Lorsque la statue de la

Liberté est sur le trône, l'insurrection ne peut être provoquée que par

les amis de la royauté. A force de crier au peuple qu'il fallait qu'il

se levât, à force de lui parler, non pas le langage des lois, mais celui

des passions, on a fourni des armes à l'aristocratie; prenant la livrée

et le langage du sans-culottisme, elle a crié dans le département du

Finistère: Vous êtes malheureux, les assignats perdent, il faut vous

lever en masse. Voilà comment des exagérations ont nui à la République.

«Nous sommes des modérés! Mais au profit de qui avons-nous montré cette

grande modération? Au profit des émigrés? Nous avons adopté contre eux

toutes les mesures de rigueur que commandaient également et la justice

et l'intérêt national. Au profit des conspirateurs du dedans? Nous

n'avons cessé d'appeler sur leur tête le glaive de la loi; mais j'ai

repoussé la loi qui menaçait de proscrire l'innocent comme le coupable.

On parlait sans cesse de mesures terribles, de mesures révolutionnaires.

Je les voulais aussi, ces mesures terribles, mais contre les seuls

ennemis de la patrie. Je ne voulais pas qu'elles compromissent la sûreté

des bons citoyens, parce que quelques scélérats auraient intérêt à les

perdre; je voulais des punitions et non des proscriptions. Quelques

hommes ont paru faire consister leur patriotisme à tourmenter, à faire

verser des larmes. J'aurais voulu qu'il ne fît que des heureux. La

Convention est le centre autour duquel doivent se rallier tous les

citoyens. Peut-être que leurs regards ne se fixent pas toujours sur elle

sans inquiétude et sans effroi. J'aurais voulu qu'elle fût le centre de

toutes les affections et de toutes les espérances. On a cherché à

consommer la révolution par la terreur, j'aurais voulu la consommer par

l'amour. Enfin, je n'ai pas pensé que, semblablement aux prêtres et aux

farouches ministres de l'Inquisition, qui ne parlent de leur Dieu de

miséricorde qu'au milieu des bûchers, nous dussions parler de liberté au

milieu des poignards et des bourreaux. (_On applaudit._)

«Nous, des _modérés_! Ah! qu'on nous rende grâce de cete modération dont

on nous fait un crime. Si, lorsque dans cette tribune on est venu

secouer les torches de la discorde et outrager avec la plus insolente

audace la majorité des représentants du peuple; si, lorsqu'on s'est

écrié avec autant de fureur que d'imprudence: _plus de trêve, plus de

paix entre nous_, nous eussions cédé aux mouvements de la plus juste

indignation, si nous avions accepté le cartel contre-révolutionnaire que

l'on nous présentait: je le déclare à mes accusateurs, de quelques

soupçons dont on nous environne, de quelques calomnies dont on veuille

nous flétrir, nos noms sont encore plus estimés que les leurs; on aurait

vu accourir de tous les départements, pour combattre les hommes du 2

septembre, des hommes également redoutables à l'anarchie et aux tyrans.

Nos accusateurs et nous, nous serions peut-être déjà consumés par le feu

de la guerre civile. Notre modération a sauvé la république de ce fléau

terrible, et par notre silence nous avons bien mérité de la patrie. (_On

applaudit._)»

Le discours de Vergniaud obtint, dit le conventionnel Baudin (des

Ardennes), _le silence de l'admiration_, non seulement des Girondins,

«mais aussi d'un auditoire évidemment dévoué à ses détracteurs».

Les événements se précipitent. Le 15 avril, les sections demandent

l'expulsion des Brissotins. C'est ici que se montra la grandeur d'âme de

Vergniaud. Ses amis proposaient un appel au peuple qui eût sauvé la

Gironde et compromis la France: il fit repousser cette mesure:

«La convocation des assemblées primaires, dit-il héroïquement, est une

mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la

liberté; et s'il faut ou décréter cette convocation, ou nous livrer aux

vengeances de nos ennemis; si vous êtes réduits à cette alternative,

citoyens, n'hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique.

Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie!»

Rien de plus cornélien n'a été dit à la tribune, et il n'y a peut-être

pas, dans l'antiquité, de trait de dévouement à la patrie qui soit plus

sincère et plus sublime. Le grand coeur de Vergniaud lui montre ici la

véritable nécessité politique où leurs fautes ont acculé les malheureux

Girondins. La Révolution ne peut plus avancer, si deux partis d'égale

force la tire en sens contraire. Il faut que le mieux organisé élimine

l'autre, et c'est un Girondin qui par une divination de son patriotisme,

offre de sacrifier la Gironde! Danton était-il présent? Entendit-il ces

paroles magnanimes? Comme il dut frémir! C'était son style, son âme;

c'était lui-même qu'il retrouvait, mais trop tard dans Vergniaud. Unis,

ces deux hommes, le poète et le politique, auraient représenté les deux

instincts de la révolution, et presque tout le génie de la France.

Sans doute, la Convention improuva la pétition comme calomnieuse; mais

Vergniaud ne se fit aucune illusion et se prépara à tomber dans une

attitude digne de lui. Pendant ces deux derniers mois, ce nonchalant

développa une activité surprenante et parla sur les sujets les plus

divers, sur les subsistances et sur le maximum (17 avril 1793), sur la

liberté de conscience (19 avril), sur les secours aux familles des

défenseurs de la patrie (4 mai), sur la formation d'une armée de

domestiques (8 mai), enfin sur la Constitution (même jour).

Le 17 mai, il répond à Couthon, qui avait demandé aux Girondins leur

démission:

«Celui d'entre nous qui se retirerait pour échapper à des soupçons

calomniateurs serait un lâche; et certes Couthon a, là, suggéré à

l'aristocratie un moyen infaillible de dissoudre l'Assemblée; il lui

suffirait, pour la désorganiser, d'en attaquer successivement tous les

membres par les mêmes impostures. Quant à moi et à ceux de mes collègues

contre lesquels, peut-être, s'est dirigée la proposition de Couthon, je

demande acte à la Convention de l'extrême modération avec laquelle j'ai

parlé au milieu des interruptions les plus violentes; du serment que je

fais d'employer constamment tous mes efforts pour prévenir cet incendie

des passions qui nous fait tant de mal. Mais je déclare aussi, et il est

bon que tous les Parisiens m'entendent, je déclare que si, à force de

persécutions, d'outrages, de violences, on nous forçait en effet à nous

retirer; si l'on provoquait ainsi une scission fatale, le département de

la Gironde n'aurait plus rien de commun avec une ville qui aurait violé

la représentation nationale, et rompu l'unité de la république. (_Nous

faisons tous la même déclaration! s'écrient un grand nombre de

membres._)»

Cette menace de guerre civile n'est guère dans le ton du discours si

généreux du 20 avril: ce n'est pas du Vergniaud, c'est du Guadet, du

Buzot. Ici, il a cédé pour un instant à l'influence de ses amis, presque

tous altérés de vengeance et inspirés par une femme.

Le 20 mai, il protesta contre les interruptions des tribunes et les

désordres qui paralysent la Convention:

«Citoyens, nous avons deux ennemis puissants à vaincre: le despotisme

armé au dehors, qui presse et attaque la République sur tous ses points

extérieurs; l'anarchie au dedans, qui travaille sans relâche à la

dissolution de toutes ses parties intérieures. Nous ne pouvons combattre

nous-mêmes le premier de ces ennemis terribles. La gloire en est

réservée à nos bataillons. Combattons corps à corps le second, c'est

notre devoir: assez et trop longtemps il nous a tourmentés; assez et

trop longtemps nous avons soutenu contre lui une lutte aussi pénible

pour nous, que désastreuse pour la patrie; il faut voir enfin qui

l'emportera, du génie de la liberté ou de celui des brigands: offrons,

sans pâlir, nos coeurs aux poignards, mais délivrons la patrie d'un

fléau qui la dévore. Nos bataillons versent, chaque jour, leur sang pour

abattre les tyrans; versons le nôtre, s'il le faut, pour terrasser

l'anarchie; triomphons enfin, ou périssons, ou ensevelissons-nous à

jamais sous les ruines du temple de la liberté.»

Le 24, il appuie en ces termes les mesures énergiques proposées par la

Commission des Douze: «Citoyens, montrez-vous dignes enfin de votre

mission, osez attaquer de front vos assassins; vous les verrez rentrer

dans la poussière. Voulez-vous attendre lâchement qu'ils viennent vous

plonger le poignard dans le sein? S'il en est ainsi, vous trahissez le

plus sacré de vos devoirs! vous abandonnez le peuple sans constitution à

la fureur de vos meurtriers; et vous êtes les complices de tous les maux

qu'ils lui feront souffrir. L'unité de la République tient à la

conservation de tous les représentants du peuple. On ne saurait le

publier à cette tribune, aucun de nous ne mourra sans vengeance, nos

départements sont debout. Les conspirateurs le savent; et c'est parce

qu'ils le savent, c'est pour faire naître une guerre civile générale,

qu'ils conspirent. Sans doute, la liberté survivrait à ces nouveaux

orages; mais il pourrait arriver que, sanglante, elle fut contrainte à

chercher un asile dans les départements méridionaux. Pourquoi vous

rendriez-vous coupables de l'esclavage du Nord? n'a-t-il pas versé assez

de sang pour la liberté, et ne devez-vous pas lui en assurer la

jouissance? Sauvez, par votre fermeté, l'unité de la République; sauvez,

par votre fermeté, la liberté pour tous les Français, surtout ne vous y

méprenez pas, la faiblesse ici serait lâcheté. Frappez les coupables:

vous n'entendrez plus parler de conjuration, la patrie est sauvée. N'en

avez-vous point le courage? Abdiquez vos fonctions, et demandez à la

France des successeurs plus dignes de sa confiance.

* * * * *

Nous sommes au 31 mai. Au début de la séance, il s'oppose à la

discussion immédiate sur la suppression de la Commission des Douze:

«La Convention ne doit pas à mon avis, s'occuper en ce moment de cette

délibération. Elle ne doit pas entendre le rapport, parce que ce rapport

heurterait nécessairement les passions, ce qu'il faut éviter dans un

jour de fermentation. Il s'agit de la dignité de la Convention. Il faut

qu'elle prouve à la France qu'elle est libre. Eh bien! pour le prouver,

il ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la Commission. Je demande donc

l'ajournement à demain. Il importe à la Convention de savoir qui a donné

l'ordre de sonner le tocsin, de tirer le canon d'alarme. (_Quelques

voix_: La résistance à l'oppression!) Je rappelle ce que j'ai dit en

commençant: c'est que s'il y a un combat, il sera, quel qu'en soit le

succès, la perte de la République. Je demande que le commandant général

soit mandé à la barre et que nous jurions de mourir tous à notre poste.»

Au même moment, on entendit le canon d'alarme que les violents avaient

réussi à faire tirer. Paris s'était déjà mis aux portes pour voir passer

l'insurrection. Mais les heures s'écoulaient, l'après-midi se passait,

et la tranquillité régnait encore quoique tout fût préparé pour une

révolution, Vergniaud crut habile et juste de constater, par un hommage

rendu à Paris, l'échec du gouvernement: «Citoyens, dit-il, on vient de

vous dire [1] que tous les bons citoyens devaient se rallier: certes,

lorsque j'ai proposé aux membres de la Convention de jurer qu'ils

mourraient tous à leur poste, mon intention était certainement d'inviter

tous les membres à se réunir pour sauver la République. Je suis loin

d'accuser la majorité ni la minorité des habitants de Paris; ce jour

suffira pour faire voir combien Paris aime la liberté. Il suffit de

parcourir les rues, de voir l'ordre qui y règne, les nombreuses

patrouilles qui y circulent, pour décréter que Paris a bien mérité de la

patrie. (_Oui, oui, aux voix!_ s'écrie-t-on dans toutes les parties de

la salle.) Oui, je demande que vous décrétiez que les sections de Paris

ont bien mérité de la patrie en maintenant la tranquillité dans ce jour

de crise, et que vous les invitiez à continuer d'exercer la même

surveillance jusqu'à ce que tous les complots soient déjoués.»

[Note: Couthon avait dit: «Que tous ceux qui veulent sauver la

République se rallient; je ne suis ni de Marat ni de Brissot, je suis à

ma conscience. Que tous ceux qui ne sont que du parti de la liberté se

réunissent et la liberté est sauvée.»]

Ces propositions, dit le _Procès-verbal de la Convention_, sont vivement

applaudies et décrétées dans les termes suivants:

«La Convention nationale déclare à l'unanimité que les sections de Paris

ont bien mérité de la patrie, par le zèle qu'elles ont mis aujourd'hui à

rétablir l'ordre, à faire respecter les personnes et les propriétés et à

assurer la liberté et la dignité de la représentation nationale. La

Convention nationale invite les sections de Paris à continuer leur

surveillance jusqu'à l'instant où elles seront averties par les

autorités constituées du retour du calme et de l'ordre public.»

Mais bientôt la situation se modifie. Une députation de la Commune

réclame le décret d'accusation contre les vingt-deux. Puis le directoire

du département de Paris paraît à la barre et demande par la bouche de

Lulier, procureur général syndic, le même décret d'accusation. Alors

Barère, au nom du Comité de Salut public, présente un projet de décret

contre la Commission des Douze. A ce moment plusieurs membres du côté

gauche passent au côté droit et y siègent pour céder leurs places aux

pétitionnaires, qui, tout à l'heure, voteront avec la Montagne. La

Convention est entourée par la force armée. Vergniaud ne perd pas

courage; et, comme Osselin soutient «l'adoption en masse des projets de

Barère», il interpelle le président Mallarmé et demande qu'il consulte

l'assemblée pour savoir si elle veut délibérer. Repoussé, il propose

que, conformément à l'article 1er du projet de Barère, le commandant de

la force armée, de service auprès de la Convention, soit mandé pour

recevoir les ordres du président. On lui ferme la bouche en criant: _Aux

voix!_ Alors il tente une démarche très hardie et qui aurait eu de

graves résultats, si elle avait réussi: «La Convention nationale ne peut

pas délibérer, dit-il, dans l'état où elle est. Je demande qu'elle aille

se joindre à la force armée qui est sur la place, et se mette sous sa

protection.» Et il sort. Quelques membres du côté droit le suivent. Il y

eut alors une seconde d'hésitation, mais presque tous restèrent,

intimidés par ce cri de Chabot: «Je demande l'appel nominal afin de

connaître les absents!» Si la majorité de la Convention avait suivi

Vergniaud, la face des événements changeait. Mais, laissé seul, il

rentra bientôt au milieu des huées des galeries. Déjà Robespierre était

à la tribune. En voyant rentrer Vergniaud, il dit: «Je n'occuperai point

l'assemblée de la fuite ou du retour de ceux qui ont déserté ses

séances.» Vergniaud indomptable s'écria: «Je demande la parole.»

Robespierre continua en défendant avec prolixité le projet Barère.

Vergniaud l'interrompit avec son dédain: «Concluez donc», dit-il. Oui,

repartit Robespierre, je vais conclure, et contre vous, contre vous

qui....» Et il improvisa ce célèbre mouvement qui porta le coup de grâce

à la Gironde. Le projet de Barère fut voté. Alors le véritable peuple

envahit la salle et fraternisa avec les représentants.

Le lendemain, 1er juin, les hostilités recommencèrent par une

proposition de Vergniaud lui-même, qui demanda que le Comité de Salut

public fût chargé de faire un rapport sur ce pouvoir révolutionnaire

«que nous ne reconnaissons pas, dit-il, puisqu'il n'y a plus de

révolution à faire». La Convention vota aussitôt cette motion. Elle

s'occupa, quelques instants, de la fixation de l'ordre du jour. Puis

Barère apporta à la tribune, non plus le rapport demandé par Vergniaud,

mais un projet de proclamation aux Français, où il présentait sous un

jour favorable les événements de la veille, allant jusqu'à dire que la

liberté des opinions avait régné «même dans la chaleur des débats de la

Convention».

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 9 / 23 段