ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes
par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets; qui
n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir à la puissance qui vous
servirait à les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous
précipitât pas du trône, où vous aviez besoin de rester pour la
détruire; la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies en lui
inspirant de la confiance: pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec
d'hypocrites protestations, nous donner le change sur la cause de nos
malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes?
«Etait-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des forces
dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite?
Etait-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à fortifier
l'intérieur du royaume, ou de faire des préparatifs de résistance pour
l'époque où nous serions déjà devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous
défendre que de choisir des généraux qui attaquaient eux-mêmes la
Constitution, ou d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Etait-
ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la
désorganisation continuelle du ministère? La Constitution vous laissa-t-
elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-
elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle
enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes
prérogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et
l'Empire? Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu
émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible,
vous n'avez pas rempli le voeu de la Constitution; elle est peut-être
renversée: mais vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure:
vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se
remportaient en votre nom sur la liberté; mais vous ne recueillerez
point le fruit de ces indignes triomphes: vous n'êtes plus rien pour
cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple
que vous avez si lâchement trahi. (_Les applaudissements recommencent
avec plus de force dans la très grande majorité de l'Assemblée._)»
_V. LES DISCOURS DE VERGNIAUD DU 10 AOUT 1792 AU 2 JUIN 1793_.
Ou les mots n'ont aucun sens, ou le discours du 3 juillet 1792 signifie
qu'il n'y a plus rien à faire avec le prince. Cependant, les conclusions
de Vergniaud ne tendent ni à détruire la royauté, ni à changer de roi.
Après avoir perdu Louis XVI moralement dans cette redoutable
philippique, il se refuse à le perdre politiquement. Personne n'avait pu
croire que cette hypothèse si magnifiquement déroulée fût autre chose
qu'une habileté oratoire destinée à rendre plus sanglante l'accusation
insinuée. O puissance de la rhétorique! Vergniaud en vient à prendre au
sérieux cette figure, et, la crainte d'une victoire populaire aidant, il
se dit que ce traître est peut-être moins incurablement traître qu'il ne
l'a laissé entendre lui-même. Il s'oppose à une révolution parlementaire
et paisible qui aurait économisé à la France le sang versé au 10 août,
et, le 24 juillet, il décide l'Assemblée à passer à l'ordre du jour sur
une pétition qui demandait la déchéance.
Il fait plus: il signe avec Guadet, dans les derniers jours de juillet,
la fameuse consultation rédigée par Gensonné et envoyée aux Tuileries
par l'intermédiaire du peintre Boze. Le 29 juillet, il écrit lui-même à
Boze une lettre où il donne au roi les conseils les plus propres à le
sauver. Sans désavouer son discours, il promet la paix à Louis s'il veut
défendre sincèrement la Constitution et former un ministère où
prendraient place des patriotes de la Constituante, par exemple Roederer
et Petion. Assurément, il n'y eut pas là l'ombre d'une trahison ou d'une
défection, et quand, le 3 janvier 1793, Gasparin et Robespierre jeune
dénoncèrent cette démarche comme criminelle, la Convention eut raison de
passer à l'ordre du jour. Toutefois, c'est un épilogue bien inattendu au
discours du 3 juillet que ces conseils donnés secrètement au «tyran
Lysandre» par celui-là même qui l'avait si sévèrement démasqué. Il
n'était guère politique de chercher à raffermir un trône qu'on avait
soi-même déclaré vermoulu. On avait provoqué une révolution, et
maintenant on la redoutait. «Un nouveau ferment révolutionnaire,
écrivait Vergniaud à Boze, tourmente dans sa base une organisation
politique que le temps n'a pas consolidée. Ce désespoir peut en
accélérer le développement avec une rapidité qui échapperait à la
vigilance des autorités constituées et à l'action de la loi.» Vergniaud
craignait ce _ferment révolutionnaire_; il essaya cette démarche
imprudente, par excès de prudence et par défiance de l'insurrection
imminente. La Commission extraordinaire attendit fiévreusement la
réponse du roi, bien décidée à ne point faiblir, si la cour ne cédait
pas. Thierry envoya des phrases évasives et presque dédaigneuses. Dès
lors, on discuta sérieusement les avantages comparés de la déchéance et
de la suspension. Mais ces hésitations avaient enlevé à la Gironde toute
influence sur les événements. Le 10 août se fit en dehors d'elle, et
elle ne put que le ratifier par la suspension, dont Vergniaud lui-même
devait rédiger la formule.
Il sortit amoindri et blessé de ces démarches honorables, en somme, mais
irréfléchies. Ce républicain, dans la crainte de voir surgir une autre
république que la sienne, fut sur le point de croire à la parole du
«tyran Lysandre». Heureusement pour lui qu'on ne répondit pas à ses
avances: perdu dans l'opinion, il n'aurait pas pu rendre à la Révolution
les services qu'elle reçut de lui dans le mois de septembre 1792.
Ces services consistèrent à aider Danton de son éloquence dans ses
efforts pour dresser la France contre l'ennemi. Sans rancune contre
l'homme du 10 août, et plus patriote en cela que ses amis politiques,
Vergniaud joua un rôle utile en électrisant les âmes par ses paroles
ardentes. Il s'agissait d'élever les courages au-dessus de la réalité,
au-dessus même des impossibilités physiques. L'homme pratique, dans ces
conditions critiques, fut justement le chimérique Vergniaud; et sa
grandiose rhétorique exalta efficacement les volontés. Les deux appels
au camp retentirent dans tous les coeurs:
«Pourquoi, disait-il, le 2 septembre, les retranchements du camp qui est
sous les remparts de la cité ne sont-ils pas plus avancés? Où sont les
bêches, les pioches, et tous les instruments qui ont élevé l'autel de la
Fédération et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande
ardeur pour les fêtes, sans doute vous n'en aurez pas moins pour les
combats; vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre. Nous
n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois environnés
d'armées puissantes. Je demande que la commune de Paris concerte avec le
pouvoir exécutif les mesures qu'elle est dans l'intention de prendre. Je
demande aussi que l'Assemblée nationale, qui, dans ce moment-ci, est
plutôt un grand Comité militaire qu'un Corps législatif, envoie à
l'instant, et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter
par de vains discours les citoyens, mais pour piocher eux-mêmes, car il
n'est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis,
et chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. (_Des acclamations
universelles se font entendre dans les tribunes. L'assemblée se lève
tout entière, et décrète la proposition de Vergniaud._)»
Il est notable que, dans ces paroles inspirées par la politique
dantonienne, Vergniaud prend la précision, la familiarité, le style de
Danton. Le 16 septembre 1792, il répète cet appel au camp, en y mêlant
un blâme discret des journées de septembre:
«O citoyens de Paris! je vous le demande avec la plus profonde émotion,
ne démasquerez-vous jamais ces hommes pervers qui n'ont, pour obtenir
votre confiance, d'autres droits que la bassesse de leurs moyens et
l'audace de leurs prétentions? Citoyens, lorsque l'ennemi s'avance, et
qu'un homme, au lieu de vous inviter à prendre l'épée pour le repousser,
vous engage à égorger froidement des femmes ou des citoyens désarmés,
celui-là est ennemi de votre gloire, de votre bonheur, il vous trompe
pour vous perdre. Lorsqu'au contraire un homme ne vous parle des
Prussiens que pour vous indiquer le coeur où vous devez frapper,
lorsqu'il ne vous propose la victoire que par des moyens dignes de votre
courage, celui-là est ami de votre gloire, ami de votre bonheur, il veut
vous sauver. Citoyens, abjurez donc vos dissensions intestines; que
votre profonde indignation pour le crime encourage les hommes de bien à
se montrer. Faites cesser les proscriptions, et vous verrez aussitôt se
réunir à vous une foule de défenseurs de la liberté. Allez tous ensemble
au camp: c'est là qu'est votre salut.
«J'entends dire chaque jour: Nous pouvons éprouver une défaite. Que
feront alors les Prussiens? Viendront-ils à Paris? Non, si Paris est
dans un état de défense respectable; si vous préparez des postes d'où
vous puissiez opposer une forte résistance: car alors l'ennemi
craindrait d'être poursuivi et enveloppé par les débris des armées qu'il
aurait vaincues, et d'en être écrasé comme Samson sous les ruines du
temple qu'il renversa. Mais, si une terreur panique ou une fausse
sécurité engourdissent notre courage et nos bras; si nous livrons sans
défense les postes d'où l'on pourra bombarder cette cité, il serait bien
insensé de ne pas s'avancer vers une ville qui, par son inaction, aurait
paru l'appeler elle-même; qui n'aurait pas su s'emparer des positions où
elle aurait pu le vaincre. Au camp donc, citoyens, au camp! Eh quoi!
tandis que vos frères, que vos concitoyens, par un dévouement héroïque,
abandonnent ce que la nature doit leur faire chérir le plus, leurs
femmes, leurs enfants, demeurerez-vous plongés dans une molle oisiveté?
N'avez-vous d'autre manière de prouver votre zèle qu'en demandant sans
cesse, comme les Athéniens: _Qu'y a-t-il aujourd'hui de nouveau?_ Ah!
détestons cette avilissante mollesse! Au camp, citoyens, au camp! Tandis
que nos frères, pour notre défense, arrosent peut-être de leur sang les
plaines de la Champagne, ne craignons pas d'arroser de quelque sueur les
plaines de Saint-Denis, pour protéger leur retraite. Au camp, citoyens,
au camp! Oublions tout, excepté la patrie! Au camp, au camp!»
Le _Journal des Débats et Décrets_ appelle ce discours «le plus beau
morceau d'éloquence qu'on ait improvisé dans l'Assemblée actuelle».
Celle-ci en fut si touchée qu'elle enjoignit à Vergniaud de donner à son
improvisation la forme d'une adresse au peuple, et cette adresse fut
décrétée le lendemain 17 septembre.
Son patriotisme n'était pas de la xénophobie. C'était un patriotisme
large et humanitaire. Ainsi, plus tard, à la Convention, le 9 novembre
1792, à propos des victoires remportées en Belgique, il dira:
«.... Ne négligeons pas d'entretenir ce feu sacré par tous les moyens
que nous offrent les circonstances.
«L'aliment le plus efficace pour le vivifier, ce sont les fêtes
publiques. Rappelez-vous la fédération de 1790. Quel coeur n'a pas, dans
ces moments d'enthousiasme et d'allégresse, palpité pour la patrie? Vous
rappelez-vous les fêtes funèbres que nous célébrâmes pour les patriotes
morts dans la journée du 10 août? Quel est celui d'entre nous qui, le
coeur oppressé de douleur, mais l'âme exaltée par l'enthousiasme de la
vraie gloire, ne sentit pas alors le désir, le besoin de venger ces
héros de la liberté? Eh bien! c'est par de pareilles fêtes que vous
ranimerez sans cesse le civisme. Chantez donc, chantez une victoire qui
sera celle de l'humanité. Il a péri des hommes, mais c'est pour qu'il
n'en périsse plus. Je le jure, au nom de la fraternité universelle que
vous allez établir, chacun de vos combats sera un pas de fait vers la
paix, l'humanité et le bonheur des peuples. (_On applaudit._)»
Tel est le caractère de l'éloquence patriotique dans Vergniaud: on sent
qu'il est heureux de s'élever au-dessus de la lutte des partis, et
d'oublier, dans ces discours héroïques, la politique intérieure et ses
propres contradictions.
En effet, il a déjà commencé sa lutte contre la Commune de Paris et les
excès révolutionnaires. Nous avons vu que, patriotiquement, il avait
d'abord jeté un voile sur les journées de septembre, qu'il alla même
jusqu'à laisser tomber le mot d'_insurrection légitime_, et qu'il
réserva toute sa colère contre les meneurs, surtout contre les
signataires de la célèbre circulaire qui enjoignait aux départements
d'imiter Paris. Dès le 17 septembre 1792, il s'était élevé en ces termes
contre la tyrannie de la Commune:
«Il est temps de briser ces chaînes honteuses, d'écraser cette nouvelle
tyrannie; il est temps que ceux qui ont fait trembler les hommes de bien
tremblent à leur tour. Je n'ignore pas qu'ils ont des poignards à leurs
ordres. Eh! dans la nuit du 2 septembre, dans cette nuit de
proscription, n'a-t-on pas voulu les diriger contre plusieurs députés et
contre moi? Ne nous a-t-on pas dénoncés au peuple comme des traîtres?
Heureusement, c'est en effet le peuple qui était là; les assassins
étaient occupés ailleurs. La voix de la calomnie ne produisit aucun
effet, et la mienne peut encore se faire entendre ici; et, je vous en
atteste, elle tonnera de tout ce qu'elle a de force contre les crimes et
les tyrans. Eh! que m'importent des poignards et des sicaires!
qu'importe la vie aux représentants du peuple, quand il s'agit de son
salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la
pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tête de son fils, il
s'écriait: Périssent mon nom et ma mémoire, pourvu que la Suisse soit
libre! (_On applaudit._)
«Et nous aussi nous dirons: Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire,
pourvu que la France soit libre! (Les députés se lèvent par un mouvement
unanime en criant: _Oui, oui, périsse notre mémoire, pourvu que la
France soit libre!_ Les tribunes se lèvent en même temps, et répondent
par des applaudissements réitérés au mouvement de l'Assemblée.) Périsse
l'Assemblée nationale et sa mémoire, si elle épargne un crime qui
imprimerait une tache au nom français; si sa vigueur apprend aux nations
de l'Europe que, malgré les calomnies dont on cherche à flétrir la
France, il est encore, et au sein même de l'anarchie momentanée où des
brigands nous ont plongés, il est encore dans notre patrie quelques
vertus publiques, et qu'on y respecte l'humanité! Périsse l'Assemblée
nationale et sa mémoire, si, sur nos cendres, nos successeurs plus
heureux peuvent établir l'édifice d'une constitution qui assure le
bonheur de la France, et consolide le règne de la liberté et de
l'égalité! Je demande que les membres de la Commune répondent sur leur
tête de la sûreté de tous les prisonniers. (_Les applaudissements
recommencent et se prolongent._)»
* * * * *
Ce sont les dernières paroles que Vergniaud prononça à la Législative.
Il fut élu, à une grande majorité, député de la Gironde à la Convention,
le premier d'une liste où il avait fait mettre les noms de Siéyès et de
Condorcet. Il accepta son mandat avec résignation et tristesse: il se
sentait impuissant et prenait déjà des attitudes de victime fière.
«Quant à ma nomination, écrivait-il à son beau-frère, je vous avoue que
l'épuisement de mes forces morales me la rend aussi pénible que
flatteuse; et si les temps eussent été calmes, si l'horizon de Paris ne
paraissait pas encore chargé d'orages, s'il n'y avait eu aucun danger à
courir en restant, si je n'avais pas cru que je pouvais être utile pour
lutter contre quelques scélérats dont je connais ou je soupçonne les
projets, je n'aurais pas hésité à refuser. Mais, dans les circonstances
actuelles, c'eût été une lâcheté et un crime, et je reste.»
Dès le 24 septembre 1792, il reprend la lutte contre la Montagne en
appuyant un projet de loi de Kersaint contre ceux qui poussent à
l'anarchie et à l'assassinat. Le 25, les écrits de Marat sont dénoncés.
Marat se défend. «S'il est un malheur, répond Vergniaud, pour un
représentant du peuple c'est, pour mon coeur, celui d'être obligé de
remplacer à cette tribune un homme chargé de décrets de prise de corps
qu'il n'a pas purgés.»
Cette pudeur et ce style de légiste soulevèrent des murmures. Marat
cria: «Je m'en fais gloire.» Chabot dit: «Sont-ce les décrets du
Châtelet dont on parle?» Et Tallien: «Sont-ce ceux dont il a été honoré
pour avoir terrassé La Fayette?» Vergniaud reprit: «C'est le malheur
d'être obligé de remplacer un homme contre lequel il a été rendu un
décret d'accusation, et qui a élevé sa tête audacieuse au-dessus des
lois; un homme enfin tout dégoûtant de calomnies, de fiel et de sang.»
Il donne ensuite lecture de la circulaire de la Commune signée Sergent,
Panis, Marat, etc. «Que dirai-je, s'écrie-t-il, de l'invitation formelle
qu'on y fait au meurtre et à l'assassinat? Que le peuple, lassé d'une
longue suite de trahisons, se soit enfin levé, qu'il ait tiré de ses
ennemis connus une vengeance éclatante: je ne vois là qu'une résistance
à l'oppression. Et s'il se livre à quelques excès qui outrepassent les
bornes de la justice, je n'y vois que le crime de ceux qui les ont
provoqués par leurs trahisons. Le bon citoyen jette un voile sur ces
désordres partiels; il ne parle que des actes de courage du peuple, que
de l'ardeur des citoyens, que de la gloire dont se couvre un peuple qui
sait briser ses chaînes; et il cherche à faire disparaître, autant qu'il
est en lui, les taches qui pourraient ternir l'histoire d'une si
mémorable révolution. Mais que des hommes revêtus d'un pouvoir public
qui, par la nature même des fonctions qu'ils ont acceptées, se sont
chargés de parler au peuple le langage de la loi, et de le contenir dans
les bornes de la justice par tout l'ascendant de la raison; que ces
hommes prêchent le meurtre, qu'ils en fassent l'apologie, il me semble
que c'est là un degré de perversité qui ne saurait se concevoir que dans
un temps où toute morale serait bannie de la terre.»
Arrivons au grand discours de Vergniaud sur l'appel au peuple (31
décembre 1792), qui est en même temps son acte politique le plus
important. Il n'est pas douteux qu'il n'ait voulu sauver Louis XVI; il
n'admet pas un instant que les électeurs puissent voter la mort. Il
donne contre le rejet de sa proposition toutes les raisons qui militent,
d'après lui, contre la condamnation du roi.
«Il est probable, dit-il, qu'un des motifs pour lesquels l'Angleterre ne
rompt pas ouvertement la neutralité, et qui déterminent l'Espagne à la
promettre, c'est la crainte de hâter la perte de Louis par une accession
à la ligue formée contre nous. Soit que Louis vive, soit qu'il meure, il
est possible que ces puissances se déclarent nos ennemies; mais la
condamnation donne une probabilité de plus à la déclaration, et il est
sûr que si la déclaration a lieu, sa mort en sera le prétexte.»
Est-il possible de dire plus nettement que voter l'appel au peuple,
c'est laisser la vie au roi? Et pourquoi veut-il donc le sauver? est-ce
par sympathie? Il lui adresse de durs reproches à plusieurs reprises.
Est-ce par souvenir des relations indirectes qu'il a eues avec lui par
l'intermédiaire de Boze? Peut-être ne se sent-il pas le droit de faire
périr celui qu'il a conseillé. La principale raison, c'est qu'il voit
dans cette condamnation une victoire démagogique. Avec Brissot et toute
la Gironde, il veut, par l'appel au peuple, submerger la volonté de
Paris dans celle des départements. Ses amis furent enthousiasmés.
«Vergniaud, dit le _Patriote français_, a fait preuve d'un prodigieux
talent, en parlant d'abondance sur cette grande affaire, mais en parlant
comme les fameux orateurs de l'antiquité, lorsqu'ils traitaient des
intérêts de la république dans les assemblées du peuple.»
En terminant il avait dit: «En tout cas, je déclare que, quel que puisse
être le décret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme
traître à la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont
libres jusqu'à la manifestation du voeu de la majorité; elles le sont
même après; mais alors, du moins, l'obéissance est un devoir.»
Cette déclaration explique son brusque changement d'attitude après le
rejet de l'appel au peuple. Il avait voulu se soustraire à la
responsabilité d'un juge. Mais, forcé de juger et convaincu de la
culpabilité de Louis, il se croit obligé d'appliquer la loi telle
qu'elle est, et vote la mort. Justement il présidait, et il eut à
prononcer l'arrêt. «Citoyens, dit-il, je vais proclamer le résultat du
scrutin. Vous allez exercer un grand acte de justice; j'espère que
l'humanité vous engagera à garder le plus profond silence. Quand la
justice a parlé l'humanité doit avoir son tour.» Il fut conséquent avec
lui-même en votant contre le sursis.
Cette conduite à la fois loyale et complexe, qui devait suggérer aux
royalistes les plus basses calomnies, ne fut pas comprise par le peuple
de Paris. Vergniaud avait voulu faire juger Louis XVI par ces assemblées
primaires, qui l'auraient acquitté sans doute: donc, il était royaliste.
Cet homme franc et limpide prit, aux yeux des tribunes, la figure d'un
traître à la solde des émigrés et des Autrichiens; et son hostilité
envers les révolutionnaires avancés, en s'accentuant de jour en jour
davantage, accrut ces soupçons, sincères chez la multitude, affectés
chez les Robespierristes, et avivés avec art par tous ceux qui
n'aimaient ni le génie, ni l'insouciance un peu dédaigneuse du plus
éloquent des Girondins.
Dès lors, la vie de Vergniaud fut un combat à mort contre la Montagne.
Le 10 mars 1798, il s'éleva contre l'institution du Tribunal
révolutionnaire: «Lorsqu'on vous propose, dit-il, de décréter
l'établissement d'une inquisition mille fois plus redoutable que celle
de Venise, nous mourrons tous plutôt que d'y consentir.» Il
reconnaissait pourtant (discours du 13 mars) que «ce tribunal, s'il
était organisé d'après les principes de la justice, pourrait être
utile».
Le lendemain de l'insurrection avortée du 10 mars, les Girondins
sentirent le besoin de s'unir plus étroitement. Une vingtaine d'entre
eux, dit Louvet, s'assemblèrent et chargèrent Vergniaud de dénoncer à la
France le récent attentat contre la Convention. Ce ne fut pas sans peine
que Vergniaud, interrompu par Marat, put commencer son discours. Il
chercha surtout à montrer que c'était l'impunité des excès populaires
qui avait amené cette dictature de l'émeute, et il protesta contre
l'intolérance des terroristes:
«On a vu, dit il, se développer cet étrange système de liberté, d'après
lequel on vous dit: Vous êtes libres; mais pensez comme nous sur telle
ou telle question d'économie politique, ou nous vous dénonçons aux
vengeances du peuple. Vous êtes libres; mais courbez la tête devant
l'idole que nous encensons, ou nous vous dénonçons aux vengeances du
peuple. Vous êtes libres; mais associez-vous à nous pour persécuter les
hommes dont nous redoutons la probité et les lumières, ou nous vous
désignerons par des dénominations ridicules, et nous vous dénoncerons
aux vengeances du peuple. Alors, citoyens, il a été permis de craindre
que la révolution, comme Saturne dévorant successivement tous ses
enfants, n'engendrât enfin le despotisme avec les calamités qui
l'accompagnent.»
Mais il évite avec soin, dans son récit des événements du 10 mars,
toutes les récriminations personnelles qui auraient pu diviser davantage
les patriotes. Sa péroraison n'a rien d'amer, et il prêche plutôt la
réconciliation:
«Et toi peuple infortuné, seras-tu plus longtemps dupe des hypocrites,
qui aiment mieux obtenir tes applaudissements que les mériter, et
surprendre la faveur, en flattant tes passions, que de te rendre un seul
service?...