produire la Révolution dans le domaine de l'art. Il est à peu près le
seul à conserver des besoins esthétiques dans une crise qui absorbe
toute l'imagination de ses collègues. Au milieu de la tourmente, quand
l'émotion énerve ou affole tous les autres, il garde sa curiosité de
dilettante et un vif sentiment du _décorum_ parlementaire, même au point
de vue du local où siège l'Assemblée. Ainsi, il souffre de la laideur de
la salle du Manège: «L'homme qu'enflamme l'amour de la liberté, dit-il
le 13 août 1792, et en qui la nature a gravé le sentiment du beau dans
les arts, ne peut arrêter sa pensée et ses regards sur cette étroite
enceinte, sans se demander à lui-même s'il est bien vrai que ce soit là
le sanctuaire de nos lois....»
* * * * *
Avant le 10 août, Vergniaud attaque les intrigues de la cour; après le
10 août, il combat les excès populaires. Il y a donc deux périodes
distinctes dans l'histoire de son éloquence.
Dans la première, il a pour lui le peuple, l'Assemblée, l'opinion. Dès
le 25 octobre 1791, il s'est rendu célèbre par son discours sur les
émigrations, discours soigneusement préparé, où il n'ose pas encore
s'abandonner, comme plus tard, à toutes les inspirations de son génie,
mais où il se montre vraiment indigné contre les intrigues de la famille
royale, émigrée ou complice.
Il examine d'abord une première question: Est-il des circonstances dans
lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre à une
nation de prendre une mesure quelconque relative aux émigrations? Il
démontre que les doctrines mêmes du _Contrat social_, sagement
interprétées, donnent à la société le droit de défendre sa vie menacée
par des membres déserteurs. Alors il se demande si la France se trouve
dans ces circonstances. «Je n'ai point l'intention, dit-il, d'exciter
ici de vaines terreurs dont je suis bien éloigné d'être frappé moi-même.
Non, ils ne sont point redoutables, ces factieux aussi ridicules
qu'insolents, qui décorent leur rassemblement convulsif du nom bizarre
de _France extérieure_! Chaque jour leurs ressources s'épuisent;
l'augmentation de leur nombre ne fait que les pousser plus rapidement
vers la pénurie la plus absolue de tous moyens d'existence; les roubles
de la fière Catherine et les millions de la Hollande se consument en
voyages, en négociations, en préparatifs désordonnés, et ne suffisent
pas d'ailleurs au faste des chefs de la rébellion: bientôt on verra ces
superbes mendiants, qui n'ont pu s'acclimater à la terre de l'égalité,
expier dans la honte et la misère les crimes de leur orgueil, et tourner
des yeux trempés de larmes vers la patrie qu'ils ont abandonnée! Et
quand leur rage, plus forte que leur repentir, les précipiterait les
armes à la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les
puissances étrangères, s'ils sont livrés à leurs propres forces, que
seraient-ils, si ce n'est de misérables pygmées qui, dans un accès de
délire, se hasarderaient à parodier l'entreprise des Titans contre le
ciel? (_On applaudit._)»
Mais à défaut de danger immédiat, il y a une conspiration criminelle
contre laquelle il faut se prémunir. Attend-on d'avoir des preuves
légales pour la combattre? «Des preuves légales! Vous comptez donc pour
rien le sang qu'elles vous coûteraient! Des preuves légales! Ah!
prévenons plutôt les désastres qui pourraient nous les procurer! Prenons
enfin des mesures vigoureuses; ne souffrons plus que des factieux
qualifient notre générosité de faiblesse; imposons à l'Europe par la
fierté de notre contenance; dissipons ce fantôme de contre-révolution
autour duquel vont se rallier les insensés qui la désirent; débarrassons
la nation de ce bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang,
qui l'inquiète et la fatigue; rendons le calme au peuple!
(_Applaudissements._)»
Où tendent ces objections? A endormir le peuple dans une fausse
sécurité. «On ne cesse depuis quelque temps de crier que la Révolution
est faite; mais on n'ajoute pas que des hommes travaillent sourdement à
la contre-révolution: il semble qu'on n'ait d'autre but que d'éteindre
l'esprit public, lorsque jamais il ne fut plus nécessaire de
l'entretenir dans toute sa force; il semble qu'en recommandant l'amour
pour les lois, on redoute de parler de l'amour pour la liberté! S'il
n'existe plus aucune espèce de danger, d'où viennent ces troubles
intérieurs qui déchirent les départements, cet embarras dans les
affaires publiques? Pourquoi ce cordon d'émigrants qui, s'étendant
chaque jour, cerne une partie de nos frontières? Qu'on m'explique ces
apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentz aux Tuileries et
de quelques hommes des Tuileries à Coblentz. Qu'ont de commun des hommes
qui ont fait serment de renverser la Constitution avec un roi qui a fait
serment de la maintenir?»
Quelles sont les mesures que la nation doit prendre? Il faut d'abord
frapper les émigrés dans leurs biens. Il faut ensuite inviter les
princes à rentrer, sous peine d'être déchus de leur droit. Louis XVI ne
s'y refusera pas:
«Quels succès d'ailleurs ne peut-il pas se flatter d'obtenir auprès des
princes fugitifs par ses sollicitations fraternelles, et même par ses
ordres, pendant le délai que vous leur accorderez pour rentrer dans le
royaume? Au reste, s'il arrivait qu'il échouât dans ses efforts, si les
princes se montraient insensibles aux accents de sa tendresse en même
temps qu'ils résisteraient à ses ordres, ne serait-ce pas une preuve aux
yeux de la France et de l'Europe que, mauvais frères et mauvais
citoyens, ils sont aussi jaloux d'usurper par une contre-révolution
l'autorité dont la constitution investit le roi, que de renverser la
constitution elle-même? (_Applaudissements._) Dans cette grande
occasion, leur conduite lui dévoilera le fond de leur coeur, et s'il a
le chagrin de n'y pas trouver les sentiments d'amour et d'obéissance
qu'ils lui doivent, que, défenseur de la constitution et de la liberté,
il s'adresse au coeur des Français, il y trouvera de quoi se dédommager
de ses pertes. (_Longs applaudissements._)»
Cette habileté généreuse répondit aux sentiments du peuple, qui était
tout prêt à acclamer Louis XVI, s'il se fût montré loyal. Le même
souffle populaire se retrouve dans les discours de Vergniaud contre
Duportail (28 octobre 1791), à propos de Saint-Domingue (17 novembre),
contre les députés de la Droite qui troublent l'ordre pendant sa
présidence, et dont «les étranges motions, les cris tumultueux sont plus
dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de
Coblentz», sur les prêtres réfractaires (18 novembre), contre la
proposition d'imprimer le discours du ministre de la guerre (10
décembre).
Le 27 décembre, il lut un projet d'adresse au peuple, que l'Assemblée
écarta comme déclamatoire, sur cette observation d'un des membres: «Sous
certains points de vue, cette adresse est purement déclamatoire, et par
conséquent inconvenante, puisque l'Assemblée ne doit parler que le
langage des faits.» On voit que les collègues de Vergniaud faisaient,
dès lors, plus de cas de son éloquence que de son tact politique.
Mais il excelle à flageller les hommes de la cour. Le 13 janvier 1792,
le ministre de la marine, Bertrand, avait donné des explications peu
franches sur les émigrations des officiers de marine. «Je ne veux point,
dit Vergniaud, faire de discours. Je ne présenterai qu'un syllogisme
fort simple. Le ministre a trompé l'Assemblée sur le nombre des
officiers qui sont dans les ports: c'est un principe en morale qu'il
faut adopter en politique, que tout homme qui trompe est indigne de la
confiance.»
Le 18 janvier, il prononce un grand discours sur la nécessité de
déclarer la guerre à l'empereur, et il est l'interprète, non seulement
de la Gironde, mais de la France:
«Vos ennemis, dit-il, savent que la conquête de la liberté a exigé de
vous de grands sacrifices pécuniaires, ils savent que vos préparatifs de
défense sont ruineux, ils espèrent que des citoyens qui ont abandonné, à
la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont préféré les
périls et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils
goûtaient dans leurs foyers, ils espèrent, dis-je, que ces citoyens
dévoués et courageux, fatigués d'habiter un camp devant lequel il ne se
présente pas d'ennemi, quitteront vos frontières et les laisseront sans
défense; tandis que dans l'intérieur, quelques millions semés avec
adresse précipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus
désastreux, augmenteront le prix des matières de première nécessité,
susciteront des insurrections, où le peuple égaré détruira lui-même ses
droits en croyant les défendre. Alors vos ennemis feront avancer une
armée formidable pour vous donner des fers. Voilà la guerre qu'on vous
fait; voilà celle qu'on veut vous faire. (_On applaudit._)
«Le peuple a juré de maintenir la Constitution, parce qu'il est certain
d'être heureux par elle; mais si vous le laissez dans un état qui
demande chaque jour des sacrifices plus pénibles, des efforts plus
courageux; si vous épuisez le trésor national par cette guerre de
préparatifs, le jour de cet épuisement ne sera-t-il pas le dernier
moment de la Constitution? L'état où nous sommes est un véritable état
de destruction qui peut nous conduire à l'opprobre et à la mort. (_On
applaudit à plusieurs reprises._) Aux armes donc, aux armes! Citoyens,
hommes libres, défendez votre liberté, assurez l'espoir de celle du
genre humain, ou bien vous ne mériterez pas même sa pitié dans vos
malheurs. (_Les applaudissements recommencent._)»
Il n'est pas moins éloquent contre les ennemis de l'intérieur, contre la
cour elle-même, quand, le 10 mars 1792, il appuie la demande
d'accusation contre le ministre des affaires étrangères, Delessart. Il
n'a peut-être pas prononcé de discours plus véhément, ni plus applaudi:
«J'ajouterai, dit-il, un fait qui est échappé à la mémoire de M.
Brissot. Et, ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une
voix plaintive--qui sort de l'épouvantable glacière d'Avignon. Elle vous
crie: Le décret de réunion du Comtat à la France a été rendu au mois de
novembre dernier; s'il nous eût été envoyé sur-le-champ, peut-être qu'il
nous eût apporté la paix et eût éteint nos funestes divisions. Peut-être
que le moment où nous aurions connu légalement notre réunion à la France
nous aurait tous réunis au même sentiment; peut-être qu'en devenant
Français, nous aurions abjuré l'esprit de haine, et serions devenus tous
frères; peut-être, enfin, que nous n'aurions pas été victimes d'un
massacre abominable, et que notre sol n'eût pas été déshonoré par le
plus atroce des forfaits. Mais M. Delessart, alors ministre de
l'intérieur, a gardé pendant plus de deux mois ce décret dans son
portefeuille, et dans cet intervalle, nos dissensions ont continué; dans
cet intervalle, de nouveaux crimes ont souillé notre déplorable patrie;
c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent vengeance
contre votre ministre. (_On applaudit à plusieurs reprises._)
«Permettez-moi une réflexion. Lorsqu'on proposa à l'Assemblée
constituante de décréter le despotisme de la religion chrétienne,
Mirabeau prononça ces paroles: «De cette tribune où je vous parle, on
aperçoit la fenêtre d'où la main d'un monarque français, armée contre
ses sujets par d'exécrables factieux, qui mêlaient des intérêts
personnels aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut
le signal de la Saint-Barthélémy.» Et moi aussi je m'écrie: De cette
tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des conseillers
pervers égarent et trompent le roi que la Constitution nous a donné,
forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner, et préparent les
manoeuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les
fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine
les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après
nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, et par
toutes les fureurs de la guerre civile. (_La salle retentit
d'applaudissements._)
«Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à
tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et
la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du
despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom
de la loi. (_Les applaudissements redoublent et se prolongent._)
Qu'elles y pénètrent tous les coeurs. Que tous ceux qui l'habitent
sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi.
Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et
qu'il n'y sera pas une seule tête convaincue d'être criminelle, qui
puisse échapper à son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le décret
d'accusation. (_M. Vergniaud descend de la tribune au milieu des plus
vifs applaudissements._)»
Les mêmes sentiments se retrouvent dans ses discours très démocratiques
sur le licenciement de la garde du roi (29 mai) et sur la lettre de La
Fayette. Mais il faut en venir à la grande harangue du 3 juillet 1792,
sur la situation de la France, où son exaltation révolutionnaire est au
plus haut point. Ce fut, dit justement Louis Blanc, un grand jour que
celui-là dans l'histoire de l'éloquence.
A ce moment, la trahison de la cour était visible. Vergniaud fit frémir
la nation en en rassemblant les preuves. Il parla d'abord de la
politique de Louis XVI à l'intérieur:
«Le roi a refusé sa sanction à votre décret sur les troubles religieux.
Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre
encore sous les voûtes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie
sanguinaire des jésuites Lachaise et Letellier revit dans l'âme de
quelque scélérat, brûlant de voir se renouveler les Saint-Barthélémy et
les Dragonnades; je ne sais si le coeur du roi est troublé par des idées
fantastiques qu'on lui suggère, et sa conscience égarée par les terreurs
religieuses dont on l'environne.
«Mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser
d'être l'ennemi le plus dangereux de la Révolution, qu'il veut
encourager, par l'impunité, les tentatives criminelles de l'ambition
pontificale, et rendre aux orgueilleux suppôts de la tiare la puissance
désastreuse dont ils ont également opprimé les peuples et les rois. Il
n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être
l'ennemi du peuple, qu'il approuve ou même qu'il voie avec indifférence
les manoeuvres sourdes employées pour diviser les citoyens, jeter des
ferments de haine dans le sein des âmes sensibles, et étouffer, au nom
de la Divinité, les sentiments les plus doux dont elle a composé la
félicité des hommes. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire
injure et l'accuser lui-même d'être l'ennemi de la loi, qu'il se refuse
à l'adoption des mesures répressives contre le fanatisme, pour porter
les citoyens à des excès que le désespoir inspire et que les lois
condamnent; qu'il aime mieux exposer les prêtres insermentés, même alors
qu'ils ne troublent pas l'ordre, à des vengeances arbitraires, que les
soumettre à une loi qui, ne frappant que sur les perturbateurs,
couvrirait les innocents d'une égide inviolable. Enfin, il n'est pas
permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être l'ennemi de
l'empire, qu'il veuille perpétuer les séditions et éterniser les
désordres et tous les mouvements révolutionnaires qui poussent l'empire
à la guerre civile et le précipitent, par la guerre civile, à sa
dissolution.»
Ces ironies redoutables faisaient tomber le masque de Louis XVI et le
montraient trahissant la Révolution à l'intérieur et à l'extérieur. Là,
Vergniaud affecte de séparer la cause du roi de celle de ses courtisans,
et il commence ce tableau célèbre des intrigues royalistes et ces
apostrophes terribles, où il donne toute la mesure de son génie. Citons
entièrement ces paroles, qui ont eu la fortune rare de se graver dans la
mémoire des contemporains:
«C'est au nom du roi, dit-il, que les princes français ont tenté de
soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour
_venger la dignité_ du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz, et
formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin;
c'est pour _défendre le roi_ qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les
drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps;
c'est pour _venir au secours du roi_ que les émigrés sollicitent et
obtiennent de l'emploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à
déchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers
de la _prérogative royale_, que d'autres preux, pleins d'honneur et de
délicatesse, abandonnent leur poste en présence de l'ennemi, trahissent
leurs serments, volent les caisses, travaillent à corrompre leurs
soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lâcheté, le parjure, la
subordination, le vol et les assassinats; c'est contre la nation ou
l'Assemblée nationale seule, et pour le _maintien de la splendeur du
trône_, que le roi de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, et que
le roi de Prusse marche vers nos frontières; c'est _au nom du roi_ que
la liberté est attaquée, et que, si l'on parvenait à la renverser, on
démembrerait bientôt l'empire pour en indemniser de leurs frais les
puissances coalisées; car on connaît la générosité des rois, on sait
avec quel désintéressement ils envoient leurs armées pour désoler une
terre étrangère, et jusqu'à quel point on peut croire qu'ils
épuiseraient leurs trésors pour soutenir une guerre qui ne devrait pas
leur être profitable. Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler
sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du
roi qui en est le prétexte ou la cause.
«Or, je lis dans la Constitution, chap. II, section 1re, art. VI: «Si le
roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la
nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle
entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la
royauté.»
«Maintenant, je vous demande ce qu'il faut entendre par un acte formel
d'opposition; la raison me dit que c'est l'acte d'une résistance
proportionnée, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un
temps utile pour pouvoir l'éviter.
«Par exemple, si, dans la guerre actuelle, 100.000 Autrichiens
dirigeaient leur marche vers la Flandre, ou 100.000 Prussiens vers
l'Alsace, et que le roi, qui est le chef suprême de la force publique,
n'opposât à chacune de ces deux redoutables armées qu'un détachement de
10 ou 20.000 hommes, pourrait-on dire qu'il a employé des moyens de
résistance convenables, qu'il a rempli le voeu de la Constitution et
fait l'acte formel qu'elle exige de lui?
«Si le roi, chargé de veiller à la sûreté extérieure de l'Etat, de
notifier au Corps législatif les hostilités imminentes, instruit des
mouvements de l'armée prussienne, et n'en donnant aucune connaissance à
l'Assemblée nationale; instruit, ou du moins, pouvant présumer que cette
armée nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les
préparatifs de répulsion; si l'on avait une juste inquiétude sur les
progrès que les ennemis pourraient faire dans l'intérieur de la France,
et qu'un camp de réserve fût évidemment nécessaire pour prévenir ou
arrêter ces progrès; s'il existait un décret qui rendît infaillible et
prompte la formation de ce camp; si le roi rejetait ce décret et lui
substituait un plan dont le succès fût incertain, et demandât pour son
exécution un temps si considérable que les ennemis auraient celui de la
rendre impossible; si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté
générale; que l'urgence du péril ne permît aucun délai; que cependant la
sanction fût refusée ou différée pendant deux mois; si le roi laissait
le commandement d'une armée à un général intrigant, devenu suspect à la
nation par les fautes les plus graves, les attentats les plus
caractérisés à la Constitution; si un autre général, nourri loin de la
corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait pour la
gloire de nos armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si,
par un refus, le roi lui disait clairement: Je te défends de vaincre;
si, mettant à profit cette funeste temporisation, tant d'incohérence
dans notre marche politique, ou plutôt une si constante persévérance
dans la perfidie, la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles à
la liberté, pourrait-on dire que le roi a fait la résistance
constitutionnelle, qu'il a rempli, pour la défense de l'Etat, le voeu de
la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit?
«Souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse.
J'ai exagéré plusieurs faits, j'en énoncerai même tout à l'heure, qui,
je l'espère, n'existeront jamais, pour ôter tout prétexte à des
applications qui sont purement hypothétiques, mais j'ai besoin d'un
développement complet pour montrer la vérité sans nuages.
«Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le
tableau, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât,
que la Constitution fût ébranlée, que la contre-révolution fût là, et
que le roi vous dît pour sa justification:
«Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir
que pour relever ma puissance qu'ils supposent anéantie; venger ma
dignité, qu'il supposent flétrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils
supposent compromis ou perdus; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur
complice; j'ai obéi à la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer par un
acte formel à leurs entreprises, puisque j'ai mis des armées en
campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles, mais la
Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner.
Il est vrai que je les ai rassemblées trop tard; mais la Constitution ne
désigne pas le temps auquel je devais les assembler. Il est vrai que des
camps de réserve auraient pu les soutenir; mais la Constitution ne
m'oblige pas à former des camps de réserve.
«Il est vrai que, lorsque les généraux s'avançaient en vainqueurs sur le
territoire ennemi, je leur ai ordonné de s'arrêter; mais la Constitution
ne me prescrit pas de remporter des victoires; elle me défend même les
conquêtes. Il est vrai qu'on a tenté de désorganiser les armées par des
démissions combinées d'officiers, et je n'ai fait aucun effort pour
arrêter le cours de ces démissions, mais la Constitution n'a pas prévu
ce que j'aurais à faire en pareil délit. Il est vrai que mes ministres
ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la
disposition des troupes et leurs approvisionnements; que j'ai gardé le
plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du
gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforçaient
de lui donner du ressort; mais la Constitution ne fait dépendre leur
nomination que de ma volonté, et nulle part elle n'ordonne que je donne
ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-révolutionnaires.
Il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles ou même
nécessaires, et que j'ai refusé de les sanctionner; mais j'en avais le
droit: il est sacré, car je le tiens de la Constitution. Il est vrai,
enfin, que la contre-révolution se fait, que le despotisme va remettre
entre mes mains son sceptre de fer; que je vous punirai d'avoir eu
l'insolence de vouloir être libres; mais j'ai fait tout ce que la
Constitution me prescrit; il n'est émané de moi aucun acte que la
Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité
pour elle, de mon zèle pour sa défense. (_On applaudit à plusieurs
reprises._)
«Si, dis-je, il était possible que, dans les calamités d'une guerre
funeste, dans un bouleversement contre-révolutionnaire, le roi des
Français leur tînt ce langage dérisoire; s'il était possible qu'il leur
parlât jamais de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi
insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui répondre: