l'eût applaudi plus d'une fois, contrairement à l'usage, [1] il n'était
pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorité qu'il
exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-là même qui devait
demander la proscription des Girondins à la tête des sections de Paris,
le fougueux Rousselin, déclarer qu'il était _divin à entendre_. Les
Bordelais furent plus réfractaires à son éloquence, et il résulte du
jugement porté par l'auteur du _Barreau de Bordeaux_, d'après les
traditions locales, qu'à Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud
un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui
un charlatan. «Rhéteur admirable, dit M. Chauvot, _simulant à merveille
la conviction la plus profonde_, Vergniaud tient surtout sa supériorité
de la faculté qu'il possède de parler, avec l'imagination, le langage du
coeur. Esprit plus étendu que juste, esprit poétique, enrichi par de
sérieuses études et par la contemplation des beautés de la nature, qui
eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus
qu'à l'inspiration, ces formes éloquentes par lesquelles il excellait à
rendre sa pensée: de là ces emprunts fréquents à l'histoire, à la
mythologie, où il moissonnait avec bonheur; de là encore ce calme qui ne
l'abandonne jamais, cette parole élégante et châtiée. On sent que son
coeur s'échauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a
départie à peu d'hommes, il paraît que l'enthousiasme le plus vrai
illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi,
quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un
drame, et un drame joué par un merveilleux acteur.» [2]
[Note 1: C'est lui-même qui nous l'apprend dans sa correspondance;
Vatel, _ouv. cité_, t. I, p. 115, 129, 135.]
[Note 2: _Le Barreau de Bordeaux_, p. 99.]
Qu'il y eût du rhéteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir;
mais c'était un rhéteur sincère. Ce qui donnait le change aux Bordelais,
c'était le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de
Vergniaud et sa véhémence à la barre. Ce changement à vue leur semblait
une comédie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni
ne se grimait en revêtant la toge; il montrait un côté de sa nature que
le public ne pouvait connaître. Il était réellement _autre_ quand il
parlait, aussi naturel et aussi sincère dans sa surexcitation des grands
jours que dans son apathie quotidienne.
* * * * *
Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se préparer à
l'éloquence politique. En 1790, les électeurs de la Gironde l'appelèrent
à l'administration du département où il soutint, comme membre du
Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de
Bordeaux qu'il préluda à son rôle futur d'orateur et de rédacteur de
manifestes. Sa politique est alors d'interpréter la Constitution dans le
sens libéral, [1] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses,
d'étaler une orthodoxie qui n'altéra en rien l'indépendance de ses
opinions intimes.
[Note: Après la fuite à Varennes, il n'hésita pas, dans une adresse à la
Constituante, à demander la mise en jugement du roi.]
MM. Chauvot et Vatel ont dépouillé les procès-verbaux du club de
Bordeaux et donné les extraits des principaux discours de Vergniaud. On
voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour
Mirabeau une admiration presque idolâtre, quoique celui-ci déviât
visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage à Paris, il
avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'éloquence. Il rêvait
déjà de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 février
1791, il décida les Jacobins de Bordeaux à commander au peintre Boze le
portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualité de président, il
prononça un éloge funèbre du grand tribun, où je relève des indications
curieuses sur l'idéal oratoire qu'il se proposait dès lors.
Pour lui, le génie est tout. Racontant le duel de tribune que la
discussion sur le droit de paix et de guerre avait amené entre Barnave
et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur
la faiblesse et sur le peu de sincérité de ses arguments: il n'admet pas
que tant d'éloquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique
est avant tout un poète. N'est-ce pas son rôle futur qu'il trace à
grands traits dans ce portrait de l'homme de génie? «Il embrasse, dans
sa pensée bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes.
Il n'est borné ni par la mer, ni par les montagnes. Les siècles futurs
sont tous en sa présence, et il ne craint pas de régler leurs destinées.
Quand il a posé les principes généraux, il en fait découler les
principes secondaires....»
Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une théorie politique de poser
d'abord les principes; ce sera la forme même de son argumentation
oratoire. L'amour des idées générales amène la pompe du style, et le
Girondin loue précisément dans Mirabeau cette qualité dangereuse qui
sera plus d'une fois l'écueil de son propre talent, «qui garantit la
précision, dit-il, d'une sécheresse fatigante, qui embellit la raison,
qui donne un coloris magique à la plus aride discussion et qui fait
jeter un voile séducteur jusque sur les écarts d'une éloquence dominée
quelquefois par la fougue du patriotisme.»
Ce _coloris magique_ et ce _voile séducteur_ seront précisément les
artifices de Vergniaud, tour à tour agréables et fatigants. Il aime à
orner ses sentiments les plus vrais. Sincèrement ému à l'idée de louer
publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti _frappé d'un
saisissement religieux_? Camille Desmoulins avait raconté avec son coeur
la mort du grand homme. Vergniaud fait un récit d'écolier: «Mirabeau ...
c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus: celui qui
invita l'univers à porter le deuil du génie tutélaire de l'Amérique,
parvenu lui-même au faîte de la gloire, vient de tomber à son tour au
milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau!... Il est mort.» Le citoyen P.-
H. Duvigneau s'était écrié dans la même séance:
Où va ce peuple en désespoir?
D'où naissent cet effroi, ces publiques alarmes?...
Vergniaud ne resta pas en arrière. Sur ce thème: «Mirabeau méritait les
honneurs du Panthéon,» voici comment il brode: «Mais que vois-je? Un
temple auguste s'élève vers les cieux: il est le chef-d'oeuvre des arts.
J'approche pour admirer et je lis: _Aux grands hommes la patrie
reconnaissante._ Ah! c'est un élysée qu'elle a créé pour ceux qui la
rendirent heureuse.» Suit tout un développement selon les roueries de la
rhétorique scolaire: P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux.
Il était temps, on le voit, que Vergniaud fût appelé sur un plus vaste
théâtre et quittât cette école bordelaise. Il avait besoin d'aller
respirer l'air de Paris: il n'y perdra pas toute sa rhétorique, mais il
deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le
sentiment du danger, en élevant son âme, épurera son goût. Il trouvera,
lui aussi, le plus pur de son éloquence, non dans ses recettes
compliquées dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui
inspire déjà, dans l'éloge de Mirabeau, cette parole simple et vraie:
«Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui,
consacrer notre vie au bonheur de la patrie et à la défense de la
liberté.»
* * * * *
Le 31 août 1791, Vergniaud fut nommé à l'Assemblée législative, le
quatrième sur douze, avant Guadet, Gensonné et Grangeneuve. Les députés
de la Gironde partirent ensemble dans la même voiture publique. «Un
témoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand
de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a
raconté qu'en 1791, il était venu de Bordeaux à Paris par une voiture
publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet,
les Gensonn, les Ducos, les Fonfrède, [Note 1: C'est une erreur:
Fonfrède ne fit pas partie de la Législative.] etc., la fameuse pléiade
en qui se personnifia le génie de la nouvelle assemblée. L'Allemand,
fort cultivé, très instruit des choses et des hommes, observait ses
compagnons, et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie
et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un
dévouement sans borne aux idées. Avec cela, il vit bien vite qu'ils
étaient fort ignorants, d'une étrange inexpérience, légers, parleurs et
batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l'invention et
l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme
était tel qu'il ne se sépara pas d'eux. Dès lors, disait-il, je pris la
France pour patrie, et j'y suis resté.»
Cette ardeur des Girondins, si poétiquement dépeinte par Michelet, se
montra, dès les premières séances de cette Assemblée composée d'hommes
nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosité et
inquiétude. Ce fut la députation de la Gironde qui rompit la glace,
commença la bataille parlementaire et inaugura la tribune, établissant
du coup son autorité sur l'Assemblée. Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et
Guadet ouvrent le feu, à propos du mode de correspondance entre le roi
et le pouvoir législatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour
soutenir ses amis. C'est dans cette séance qu'on rendit le décret
agressif sur le cérémonial avec lequel il convenait de recevoir le roi.
Le rapport de ce décret, demandé le lendemain, fut combattu par
Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nommé
membre de la députation chargée d'aller au-devant du roi. Le 17, il est
élu vice-président. Le 25, il prononce un grand discours sur la question
des émigrés. Le voilà définitivement en scène. Il a la confiance et la
sympathie de l'Assemblée. Désormais, sa biographie se confond avec
l'histoire de la Législative, et ce serait nous écarter de notre but que
de suivre pas à pas la carrière de Vergniaud. Examinons plutôt la
matière de ses discours, c'est-à-dire sa politique; nous citerons
ensuite des exemples de son éloquence, et nous étudierons sa méthode.
_III.--LA POLITIQUE DE VERGNIAUD_
Quand on parle de la politique des Girondins, il faut entendre que l'on
signale seulement quelques traits de ressemblance entre des hommes fort
divers, et qui n'obéissaient ni à un chef, ni presque jamais à un
dessein concerté. Or, ce parti sans discipline ne comptait peut-être pas
de membre plus indiscipliné que Vergniaud. Si la Gironde était fière de
le posséder, il lui appartenait moins, dit Paganel, «par sa propre
ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de
l'honneur, que par une sorte de fraternité d'armes». Il vit à l'écart
avec Fonfrède et Ducos, tous deux à demi montagnards. Gensonné parla, au
Tribunal révolutionnaire, de réunions de «quelques patriotes» qui
auraient eu lieu chez Vergniaud. Mais aucun contemporain n'a confirmé
cette déposition, peut-être arrangée après coup dans le _Bulletin_ du
Tribunal, dont ce ne serait pas le seul mensonge. Les ennemis des
Girondins avaient intérêt à leur prêter un concert qui leur manquait et
à cacher l'indépendance de Vergniaud et son isolement relatif, qui
l'eussent lavé trop visiblement de l'accusation de conspirer. Il
n'allait guère chez Valazé, ni même chez M'me Roland. Il n'était donc ni
un chef de parti, ni même un homme de parti; et Brissot, disculpant ses
amis d'être d'une faction, disait de Vergniaud _qu'il portait à un trop
haut degré cette insouciance qui accompagne le talent et le fait aller
seul_.
Cette insouciance native de Vergniaud, il est difficile de n'y pas
revenir dans une esquisse de sa politique. «C'était un Démosthène, dit
son collègue Paganel, auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec
reprochait aux Athéniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des
plaisirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que
l'ennemi gagnait du terrain, cernait la République et la poussait dans
l'abîme avec ses défenseurs.... Je n'ai pas connu d'homme plus impropre
à jouer un premier rôle sur le théâtre de la Révolution. Dans
l'imminence du danger, il se montra plus disposé à attendre la mort qu'à
la porter dans les rangs ennemis.» Et Paganel ajoute cette comparaison
piquante: «Représentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et
entraînent, qui ne cherche pas une issue pour s'échapper, mais qui
resterait là, si le cercle se rompait et le laissait libre. Tel était
Vergniaud parmi les Girondins.»
Il ne faut pas demander à ce rêveur nonchalant les idées pratiques d'un
Mirabeau ou d'un Danton. Il n'a guère le sentiment de ce qu'il convient
de faire aujourd'hui ou demain. Ses conseils ne sont jamais ni nets ni
impérieux. Il dira, par exemple (3 juillet 1792): «Je vais hasarder de
vous présenter quelques idées....» Ce n'est pas avec ces formules
timides qu'on décide les hommes. Ne cherchez pas davantage, dans ses
discours, une théorie suivie, un _credo_ politique. Il ne parle jamais
en oracle ou en possesseur de la vérité. Il aime au contraire à
protester contre cette «théologie politique qui érige, dit-il, ses
décisions sur toutes questions en autant de dogmes, qui menace tous les
incrédules de ses autoda-fé et qui, par ses persécutions, glace l'ardeur
révolutionnaire dans les âmes que la nature n'a pas douées d'une grande
énergie».
On l'a présenté comme un disciple convaincu de Montesquieu. D'autre
part, il appelle J.-J. Rousseau le _philosophe immortel_ et lui
emprunte, dans son discours du 25 octobre 1791, la distinction de
l'homme naturel et de l'homme social, ce qui ne l'empêche pas, le 17
avril 1798, de réfuter cette distinction dans un débat sur la
Déclaration des Droits dont l'interprétation du _Contrat social_ était
le point de départ. A-t-il même conscience de posséder une doctrine? En
tout cas, ce n'est pas dans les idées religieuses qu'il faut chercher le
point de départ de sa politique ou l'inspiration de son éloquence. Vrai
fils du XVIIIe siècle, il croit qu'avec un sourire railleur il
supprimera le problème religieux, n'en veut pas voir les côtés sociaux
et passe outre avec dédain.
Son idéal est celui que l'on peut prêter à la Gironde en général: un
état où les plus instruits, les mieux doués gouverneraient la masse
ignorante; où les sciences, les arts, toute la floraison de l'esprit
humain, se développeraient dans les conditions les plus libres et les
plus favorables; où il s'agirait moins de rendre l'humanité plus
vertueuse que de la rendre plus belle et plus heureuse; où le pouvoir
viendrait aux plus éloquents et aux plus persuasifs, plutôt qu'aux plus
impeccables et aux plus forts. C'est autre chose que la république
puritaine de Billaud-Varenne et de Saint-Just. Si c'est une erreur de
croire, avec un de ses collègues, qu'il ne fut jamais républicain, _ni
par goût, ni par conviction_, il est vrai de dire qu'il ne fut jamais
démocrate, même à la façon de Brissot. Il aima la plèbe comme galerie
applaudissante; mais il ne prit jamais les artisans et les paysans au
sérieux comme citoyens. Où plaçait-il donc la souveraineté? De qui son
aristocratie de mérite tiendrait-elle ses pouvoirs? Il ne mettait pas de
précision dans ses rêveries: pour lui, le génie devait se désigner tout
seul et s'imposer par son rayonnement.
Ainsi, quoiqu'il fût pénétré, autant que ses contemporains, de
Montesquieu et de Rousseau, ni le système anglais, ni la démocratie pure
ne satisfaisaient son imagination. Il rêvait autre chose et se laissait
hanter par une belle et vague chimère, irréductible en projets de loi,
et qui le dégoûtait de la réalité. Il s'éprit, en artiste héroïque, du
rôle le plus courageux, parce qu'il lui semblait le plus beau; et toute
sa politique pratique ne fut en vérité que d'être chevaleresque. Tant
que la cour sembla dangereuse, il la combattit; quand le parti populaire
sembla le plus fort, il l'attaqua et périt dans la lutte. Le roi et la
plèbe étaient en effet les deux ennemis de ses instincts libéraux, et il
éprouvait une égale répugnance pour le despotisme des Tuileries et pour
le despotisme de la rue. Aussi resta-t-il seul, charmant les oreilles,
mais sans influence véritable sur les âmes.
Nous avons saisi dans son caractère un côté fataliste: sa conduite
politique est inspirée aussi par un fatalisme que ses amis prenaient
pour de l'aveuglement. «Pourquoi ses yeux, disait Louvet, ont-ils refusé
de voir? Après le 10 mars, ils se fermaient encore. Ils ne se sont
ouverts qu'au 31 mai, hélas! et trop tard.» Ses yeux voyaient, quoi
qu'en dit Louvet, mais sa raison ne trouvait pas le remède. Il
s'enveloppait alors dans sa rêverie et attendait. Ou bien, détournant
ses regards de la politique, il se réfugiait dans la vie privée, dans la
famille que lui formaient ses amis. Il était aussi l'hôte assidu de
Sauvan dont la gracieuse fille Adèle le rassérénait, et de Talma, dont
la Julie le captivait par son esprit et sa bonté. Il lui fallait une
société brillante, et il aimait le théâtre avec passion. Il recherchait
partout la beauté et le génie: je crois bien qu'au fond, c'était là
toute sa politique.
Ai-je besoin de dire qu'avec toute sa nonchalance, il était patriote?
Qui ne l'était, dans cet âge de foi? Mais le patriotisme de Vergniaud
eut tout de suite une exubérance guerrière. Après Brissot, qui fut plus
ardent à pousser la France dans son duel avec l'Europe? Je ne crois pas
qu'il ait été sensible aux raisons politiques de cette déclaration de
guerre héroïque: son imagination fut sans doute touchée de la beauté de
cette lutte d'un seul peuple contre tous les rois; il aimait la guerre
en poète.
En résumé, il rêve une république irréalisable et il s'abstient du
maniement des affaires. Ce n'est pas assez pour lui de renoncer à toute
influence directe: il considère son rôle de représentant du peuple comme
purement oratoire. Puisqu'il ne peut réaliser ses rêves, il dira du
moins de grandes et belles choses. «Gardons-nous des abstractions
métaphysiques, dit-il le 9 novembre 1792. La nature a donné aux hommes
des passions; c'est par les passions qu'il faut les gouverner et les
rendre heureux. La nature a surtout gravé dans le coeur de l'homme
l'amour de la gloire, de la patrie, de la liberté: passions sublimes,
qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions
héroïques qui donnent l'immortalité aux hommes et font le bonheur des
nations qui savent entretenir ce feu sacré.» C'est son seul dessein
pratique d'entretenir ainsi le feu sacré et d'encourager, par ses nobles
périodes, l'énergie révolutionnaire. Il donna aux hommes de 1792 une
haute idée d'eux-mêmes; il embellit à leurs propres yeux leurs actes et
leurs passions; il leur fit voir l'harmonie et la beauté de ce désordre
apparent où s'agitait la France. Dans cet ordre d'idées, plus il fut
poète, plus il fut utile.
_IV.--LES DISCOURS DE VERGNIAUD JUSQU'AU 10 AOUT 1792_
Comment ces idées et ces tendances un peu vagues, inspirent-elles son
éloquence?
D'abord, cette république _libérale_ qu'il rêvait se laisse entrevoir
dans son discours sur la Constitution (8 mai 1793). Mais il ne pose
aucun principe formel: il attaque la république de Saint-Just et de
Robespierre, plus encore qu'il ne propose la sienne:
«Rousseau, Montesquieu, dit-il, et tous les hommes qui ont écrit sur les
gouvernements nous disent que l'égalité de la démocratie s'évanouit là
où le luxe s'introduit, que les républiques ne peuvent se soutenir que
par la vertu, et que la vertu se corrompt par les richesses. Pensez-vous
que ces maximes, appliquées seulement par leurs auteurs à des États
circonscrits, comme les républiques de la Grèce, dans d'étroites
limites, doivent l'être rigoureusement et sans modification à la
république française? Voulez-vous lui créer un gouvernement austère,
pauvre et guerrier, comme celui de Sparte? Dans ce cas, soyez
conséquents comme Lycurgue: comme lui, partagez les terres entre tous
les citoyens; proscrivez à jamais les métaux que la cupidité humaine
arracha aux entrailles de la terre; brûlez même les assignats dont le
luxe pourrait aussi s'aider, et que la lutte soit le seul travail de
tous les Français. Etouffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains
que la scie et la hache. Flétrissez par l'infamie, l'exercice de tous
les métiers utiles. Déshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que
les hommes auxquels vous aurez accordé le titre de citoyens ne paient
plus d'impôts. Que d'autres hommes, auxquels vous refuserez ce titre,
soient tributaires et fournissent à vos dépenses. Ayez des étrangers
pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et
faites dépendre votre subsistance de vos esclaves.»
Il continue à réfuter par l'absurde le gouvernement puritain de ses
adversaires:
«Ainsi ce législateur serait insensé, qui dirait aux Français: Vous avez
des plaines fertiles, ne semez pas de grains; des vignes excellentes, ne
faites pas de vin. Votre terre, par l'abondance de ses productions et la
variété de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux délices de la
vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos
départements peuvent transporter leurs productions diverses, et par
d'heureux échanges établir dans toute la République l'équilibre des
jouissances: gardez-vous de naviguer. Vous êtes nés industrieux: gardez-
vous d'avoir des manufactures. L'Océan et la Méditerranée vous prêtent
leurs flots pour établir une communication fraternelle et une
circulation de richesses avec tous les peuples du globe: gardez-vous
d'avoir des vaisseaux. Il ne manquerait plus que d'ajouter à ce langage:
Dans vos climats tempérés, le soleil vous éclaire d'une lumière douce et
bienfaisante, renoncez-y; et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez-
vous six mois de l'année dans un souterrain. Vous avez du génie,
efforcez-vous de ne point penser; dégradez l'ouvrage de la nature,
abjurez votre qualité d'hommes, et, pour courir après une perfection
idéale, une vertu chimérique, rendez-vous semblables aux brutes.»
Après cette satire des discours montagnards, Vergniaud suppose à toute
théorie constitutionnelle ce point de départ: «Je pense que vous voulez
profiter de sa sensibilité, pour le porter aux vertus qui font la force
des républiques; de son activité industrieuse, pour multiplier les
sources de sa prospérité; de sa position géographique, pour agrandir son
commerce; de son amour pour l'égalité, pour en faire l'ami de tous les
peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui
contienne tous les tyrans; de l'énergie de son caractère trempé dans les
orages de la Révolution, pour l'exciter aux actions héroïques; de son
génie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des arts, ces
inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et
la gloire de l'espèce humaine.»
Il part de là pour proposer l'établissement d'_institutions morales_,
destinées, dit-il, à faire aimer le gouvernement, à corriger les défauts
et perfectionner les qualités du caractère national, à inspirer
l'enthousiasme de la liberté et de la patrie. Mais quelles seront ces
institutions? Il n'en dit rien. Trace-t-il au moins l'esquisse d'une
Constitution? Pas davantage. Il conclut en proposant une série de
questions où il est impossible de démêler une pensée politique.
Mais n'avons-nous pas deviné son idéal dans ce passage, où il semble
donner pour but à la politique «de faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des
arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le
bonheur et la gloire de l'espèce humaine»? Déjà ses préoccupations à ce
sujet avaient paru, dès le 19 octobre 1791, dans la réponse qu'il fit,
en qualité de vice-président de l'Assemblée législative, à une
députation d'artistes demandant un règlement plus libéral pour
l'exposition annuelle de peinture:
«La Grèce, dit-il, se rendit célèbre dans l'univers par son amour pour
la liberté et pour les beaux-arts. Dans la suite, ces deux passions
répandirent sur l'Italie un éclat immortel. Encore aujourd'hui, tous les
hommes sensibles accourent à Rome pour y pleurer sur la cendre des
Catons et admirer les chefs-d'oeuvre du génie. Le peuple français,
chargé de chaînes, mais créé par la nature pour être grand, a vu
s'élever de son sein des hommes qui ont rivalisé avec les artistes de la
Grèce et de l'Italie, et qui ont conquis à leur patrie plusieurs siècles
de gloire. Enfin, il est devenu libre, ce peuple généreux; et sans doute
que son génie, prenant un essor plus hardi, va désormais, par des
conceptions nouvelles, commander les respects de la postérité. Sans
doute que, brûlant de l'amour de la patrie, avide de la liberté et de la
gloire, le coeur encore palpitant des mouvements qu'imprima la
Révolution, l'artiste heureux, avec un ciseau créateur ou un pinceau
magique, va reproduire pour les générations futures le plus mémorable
des événements, et les hommes qui, par leur courage ou leur sagesse,
l'ont préparé et consommé. Croyez que l'Assemblée nationale encouragera
de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter
aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain.
Elle sait que les barrières qui vous séparent de l'Académie ne vous
séparent point de l'immortalité. Elle sait que c'est étouffer le génie
que de l'entraver par des règlements inutiles; et, dans le décret que
vous sollicitez, elle conciliera les mesures à prendre pour les progrès
des arts avec la liberté, qui seule peut les porter à leur plus haut
degré de perfection. L'Assemblée nationale vous invite à sa séance.»