à la mélancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera
plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague
et presque philosophique. Mais, en 1779, cet échappé de séminaire rime
de petits vers faciles et riants, et semble plus préoccupé de la vie
mondaine que de sa propre psychologie. Peut-être faut-il voir, dans ce
cri douloureux, un écho d'un sentiment plus vrai et plus profond que
ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 à
1780, Vergniaud semble avoir passé par une crise morale, au sortir de
laquelle il sentit la stérilité et le vide de ses années de jeunesse. Il
rougit d'être encore à la charge des siens, et revint à Limoges en 1780,
repenti et confus, mais sans état et sans dessein. «Son beau-frère, dit
M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Étonné de la
facilité de son élocution: «Que ne prends-tu donc l'état d'avocat, lui
dit-il, si tu te sens les dispositions nécessaires pour y réussir?
«--Je ne demanderais pas mieux, répond Vergniaud; mais comment subvenir
à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider?--Je t'aiderai.»
Et cette réponse décida de son avenir.
Il alla aussitôt faire son droit à Bordeaux, et, en août 1781, il était
avocat. Le voilà sauvé, grâce au bon Alluaud, grâce à Dupaty, qui
l'avait connu à Paris chez Thomas, et qui, nommé président à Bordeaux,
se l'attacha comme secrétaire, aux appointements de 400 livres. Il fit
plus, il révéla Vergniaud à Vergniaud lui-même, et, par ses écrits
élevés, par sa conversation supérieure à ses écrits, animée de la belle
philosophie humaine du XVIIIe siècle, il élargit le coeur et il féconda
l'esprit de celui qui n'était encore qu'un versificateur et qui, à
Bordeaux même, s'était rappelé au souvenir de son protecteur par un
compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonté de Dupaty a
passé dans le génie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de
ce disciple de Montesquieu, littérateur secondaire et oublié, mais
philanthrope admirable, d'avoir préparé et nourri l'éloquence du plus
grand des Girondins.
* * * * *
Vergniaud plaida sa première cause le 13 avril 1782. Ce n'était pas sans
impatience qu'il avait subi tant de délais, abrégés cependant par la
faveur de Dupaty. «Je ne vous cache point, écrivait-il à son beau-frère,
dès le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours
me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt
possible en lice.» Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parlé, il
se sent orateur et ne peut contenir sa joie. «Enfin, mon cher frère,
j'ai plaidé ce matin....» Il a eu des succès; presque tous les avocats
lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loué. Dès lors sa fortune
s'annonce.
Il ne renonça pas cependant encore à ces exercices de versification qui
avaient si souvent charmé sa paresse, et, la même année, il publia dans
le _Mercure de France_ une _Épître aux astronomes_, signée _Vergniaud,
avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, à la gloire
de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poète, deux
astres plus agréables à observer que ceux du firmament; allons les
surprendre dans le bocage où elles se cachent:
Là, regardez à travers l'ombre
Scintiller ces deux yeux fripons,
Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds;
C'est en vain que la nuit est sombre:
Quand on est éclairé du flambeau de l'amour,
On voit la nuit comme le jour.
Il ne quitta cette veine médiocre qu'une fois député. Jusqu'en 1791, la
littérature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette
brillante académie du Musée qui avait organisé des cours publics et des
récitations. En 1790, il s'en sépare avec éclat, pour fuir l'intolérance
des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrède et un de leurs
amis, Furtado, un cercle littéraire qu'on appela ironiquement le _Comité
des quatre_. Mais Guadet, Gensonné et d'autres patriotes s'adjoignirent
bientôt à Vergniaud et se groupèrent autour de lui. C'est le noyau de la
future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine littéraire dont
elle gardera toujours la marque. Les membres du Musée firent des vers
satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des épigrammes
assez gaies, mais sans grande portée.
En pleine maturité, à 37 ans, le goût littéraire de Vergniaud n'était ni
très pur ni très élevé. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conservés à
la bibliothèque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poétiques,
dont beaucoup sont copiés de sa main et qui dénotent les préférences les
plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'écrire un roman par lettres,
une comédie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses à peine
ébauchées. On lui prête un roman en deux volumes: _Les amants
républicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783
et qu'on attribue aussi à J.-P. Déranger de Genève. Il est probable que
Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et
correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle à la
révolution de Genève, ne peut être que d'un Genevois. On y trouve
quelques descriptions de la nature, assez notables à cette date où
Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales
qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont très postérieures aux
écrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque
tendresse dans les sentiments, un style coloré, tel est le caractère de
cette oeuvre médiocre, qui, si Vergniaud y a touché, n'ajoute rien à
l'idée que ses vers nous avaient donnée de sa littérature.
Ainsi, ce grand orateur, en ses velléités littéraires, ne montra aucune
originalité, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et
Brissot abordaient dans leurs écrits les problèmes économiques, et que
la plupart de ceux qui devaient briller après 1789 préparaient déjà,
chacun dans son milieu, la Révolution, Vergniaud, indolent et gracieux,
se laissait aller à la mode, et vivait en bel esprit, content de ses
succès mondains et ne semblant pas écouter la voix sourde, mais déjà
susceptible de la nation qui se réveillait.
* * * * *
Nous touchons là au trait dominant de ce caractère, à une apathie que
les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce tempérament mou,
penser était une fatigue, une lutte. Il préférait rêver.
Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable!
Ainsi débutait une pièce de vers composée par lui à Bordeaux et adressée
à la famille Desèze. Un jour il arriva chez ses amis à la campagne, avec
un gros porte-manteau. «Qu'avez-vous là? lui demanda Mme Desèze.--Des
dossiers qu'il me faut étudier ces vacances, répond Vergniaud. Huit
jours après, il faisait ses préparatifs de départ. «Mais vous n'avez pas
délié vos paperasses», lui dit Mme Desèze. Vergniaud tire de sa poche
deux écus: «J'ai encore six livres, répond-il: me croyez-vous assez sot
pour travailler?» Le procureur Duisabeau racontait aussi «que, destinant
un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son
cabinet, et lui donnait une idée du premier procès, lorsque Vergniaud,
qui bâillait depuis un instant, se lève, va ouvrir son secrétaire, et,
s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le
bienveillant procureur à s'adresser à un autre».
M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacrée à Vergniaud
[1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un
travail constant et conscient de méditation intérieure. Les esprits
distingués qui jugèrent Vergniaud ont-ils pu commettre cette méprise
grossière? Mme Roland regrette qu'il lui manque «la ténacité d'un homme
laborieux». Etienne Dumont l'appelle «un homme indolent, qui parlait peu
et qu'il fallait exciter». Meillan dit: «Il me fallut un jour réveiller
son amour-propre par des duretés, pour l'engager à combattre je ne sais
quelle proposition atroce qui venait d'être faite à la tribune.» Paganel
prétend que la paresse _était son Armide_. Louvet s'écrie dans ses
mémoires: «Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus
souvent surmonté ton indolence naturelle?» Enfin Bailleul ajoute un
trait de plus: «Après un admirable discours, il retombait dans son
apathie accoutumée; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer-
Fonfrède, et le moins enfant des trois n'était pas celui qu'on pensait.»
Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_.
[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits,
lettres et papiers, pièces pour la plupart inédites, classées et
annotées_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.]
Il faut entendre par là qu'il ne travaillait que par accès, quand la
nécessité brutale dissipait ses rêveries, quand il se sentait touché au
vif par une injustice ou éperonné par un danger. Alors, les admirables
facultés qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa
torpeur se secouait d'elle-même; il pensait fiévreusement et vite; il
faisait beaucoup en peu de temps. C'était comme une crise qui se
dénouait à la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le
Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste
encore qu'imprévoyant, sans haine des personnes, sans crainte des
événements. Il assistait au drame de la Révolution comme un spectateur
dans son fauteuil. L'effarement, la trépidation de ses amis le
laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journée du 10 mars 1793,
prêt à s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller
mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en
continuant je ne sais quel rêve commencé.
Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments où il préparait
ses discours et où il les débitait; nul ne fut plus insouciant dans les
nombreux entr'actes de sa vie politique. Son tempérament ne le portait
ni à diriger, ni à prévoir. Son rôle lui semblait être de parler à la
tribune: quand il ne parlait plus, il se considérait comme un acteur
dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et
sans applaudir, comme si sa tâche était finie. Voilà pourquoi les
nombreux efforts de son génie et ses «cent trente discours» ne le
préservèrent pas de l'accusation de paresse: il la méritait en partie
par les nombreux congés qu'il donnait à son activité.
Mais, sans ces congés, qui l'empêchèrent en effet d'être un homme
d'État, son éloquence aurait-elle eu la même puissance, la même
fraîcheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications
volontaires, qui nuisirent à son parti et à la Révolution, le critique
littéraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas
l'originalité de Vergniaud que cette tension subite de son génie, après
de si complètes détentes? Cet homme, qui se réveille comme d'un songe
pour faire entendre tout à coup une éloquence élevée et poétique, et
qui, à la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort
tous les éléments un peu lourds de sa nature, devient sublime et
terrible, sait exciter la colère et l'amour, mène à son tour cette
tragédie qu'il écoutait tout à l'heure en spectateur, et dont il est
maintenant premier rôle, n'a-t-il pas donné à ses contemporains, par la
magie même d'une telle métamorphose, des jouissances intellectuelles
qu'ils auraient vainement demandées à un autre orateur?
N'ôtons donc pas son indolence à Vergniaud: elle fait partie de son
génie et de sa gloire; elle est la condition même de son éloquence.
Admettons seulement que cette indolence n'était pas tout à fait oisive,
qu'un travail latent s'opérait dans son âme à son insu, pendant qu'il
regardait _couler l'eau_, et que cette secrète préparation aux luttes
oratoires, analogue à cette vie intérieure de la nuit qui nous rend le
lendemain nos idées de la veille plus nettes et plus fortes, était
d'autant plus féconde que lui-même n'en avait nulle conscience. Aussi,
quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mystérieuses de son
inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait à
pleines mains les grandes idées, les belles formes, toute la matière de
son éloquence. Pendant qu'il rêvait ou qu'il badinait, son oeuvre
s'était comme cristallisée d'elle-même au plus profond de son âme.
De même, il voyait les événements sans les regarder; et lui qui se
piquait de n'être pas observateur, recevait et gardait en lui des
notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique
son activité, pour ainsi dire extérieure, fût absorbée dans sa jeunesse
par des soucis frivoles, il respirait à son insu la philosophie du
temps, et il se formait en lui une expérience, qu'il ne dirigea pas,
mais qui se trouva nourrie et prête la première fois qu'il eut à
s'occuper de politique. Quand il écrit de Bordeaux à sa famille, le 6
mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _étant des plus ignorants
en politique_, il faut entendre par là, qu'il n'aimait pas à s'enquérir
et que le menu détail lui déplaisait. Mais il était pénétré jusqu'au
fond, sans qu'il s'en doutât peut-être, des généreuses colères qui
fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il à plaider, en 1790,
pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui échappe la peinture
de l'état de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun écrivain
de cette époque nous ait laissée.
C'est donc un caractère complexe et, je crois, mal compris. D'autres
traits, plus apparents néanmoins, ont été méconnus ou exagérés. On a vu
en lui un épicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne révèle
chez Vergniaud des vices même élégants. Tout indique une bonne santé
morale et physique, une gaîté sociable. S'il écrit à son beau-frère, en
1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: «Nous nous
consolerons en buvant du Saint-Émilion.» Bailleul nous l'a montré jouant
avec les enfants de Fonfrède. «Dis à Vergniaud, écrit Mme Ducos à son
mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce
qu'elle servira à endormir notre enfant.» Il n'avait nul pédantisme,
nulle morgue, mais plutôt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses
affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne
sait comment payer son boulanger; président de l'Assemblée législative,
il vit en étudiant pauvre. De sa probité scrupuleuse, il ne faut rien
dire. Les hommes de la Révolution n'étaient pas seulement probes; ils
étaient, en matière d'argent, d'une délicatesse presque naïve. Ce n'est
pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de
Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le père de Vergniaud mourut, il
laissa des dettes considérables que son fils dut payer et dont il ne
paraît pas avoir pu s'acquitter complètement. Sa pauvreté ne vient donc
pas uniquement de sa nonchalance.
Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve?
Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut
peut-être la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de
précis là-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de
Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration à la
_Belle fermière_. Non, la comédienne n'est pas responsable, devant la
postérité, des distractions et des absences reprochées à l'orateur par
ses amis: il est à peu près prouvé qu'elle ne lui a jamais parlé. On a
retrouvé, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressées
à Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui
signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de
l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont
liaisons légères et fragiles, qui n'altèrent pas son génie oratoire.
Il avait le culte de l'amitié, et il eut des amis passionnés Ducos et
Boyer-Fonfrède, plus jeunes que lui, se disaient ses élèves et le
regardaient comme un père. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui.
Ses deux qualités éminentes étaient la franchise et la modestie. Baudin
(des Ardennes), dans son éloge officiel des Girondins, montre «ce
Vergniaud si modeste, si parfaitement étranger à toute intrigue, dont il
ignorait les routes tortueuses....». Sa franchise paraîtra dans sa
carrière politique. Sa modestie était peut-être un peu défigurée par son
attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient
observer, et elle éclate dans ses lettres.
Tel était Vergniaud, grand coeur, esprit supérieurement doué, caractère
apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De
manières affables et gaies, il aimait le monde, la littérature frivole,
et cependant une gravité méditative était au fond de lui, et on a raison
de le représenter dans une attitude rêveuse. Ses contemporains nous ont
laissé peu de détails sur son physique. «Il n'était pas beau à voir, dit
Rousselin de Saint-Albin; mais il était divin à entendre.» M. Chauvot,
qui a interrogé les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eût
arrêté les regards de personne: sa figure était sans expression, sa
démarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collègue, affirme
que «sa physionomie, plutôt laide que belle, respirait l'esprit et la
bonté».
Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin
à la plume et à l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de
Rousselin: «Vergniaud n'était pas beau à voir.» Et pourtant l'artiste a
représenté l'orateur souriant d'un sourire un peu mélancolique, et il a
mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renversé
en arrière; le nez et le menton un peu forts, la figure usée, presque
ridée. On dirait d'un homme de cinquante ans de tempérament maigre.
L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il
est possible que l'artiste ait voulu montrer le véritable et intime
Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes
différaient trop pour qu'on pût les fondre en une même image.
[Note: M. Vatel, qui a donné une iconographie complète de Vergniaud dans
ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit
buste en terre cuite, qui fut sculpté d'après nature à la fin de mai
1793, et qu'Alluaud a attribué au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait
plutôt à Houdon ou à Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession
de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est
décédée eu 1887, et ses héritiers, interrogés par nous, ignorent ce
qu'est devenu le buste, dont se sont inspirés Cartellier, auteur de la
statue qui est maintenant au musée de Versailles, et Maurin, auteur de
la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch.
Vatel a donné, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction
photographique de l'oeuvre de Cartellier.]
[Illustration: VERGNIAUD]
A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne
semblait que robuste; les larges épaules n'étaient plus massives, mais
majestueuses. «Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux
[Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Paris, 1856, in-8.], il
portait la tête haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se
remplissaient d'éclat: ses lèvres épaisses semblaient modelées pour
jeter la parole à grands flots.» Ajoutons «que le son de sa voix, d'une
rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à
l'âme». Son geste, calme, réservé au début, était large et noble.
_II.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_
Comment Vergniaud se prépara-t-il à l'éloquence politique? Il n'eut
certes pas, nous le savons déjà, l'éducation oratoire d'un Mirabeau. Il
n'était pas curieux, et il laissa plutôt l'expérience venir à lui qu'il
ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le représenter comme un
ignorant. Il avait fait de bonnes études classiques. Il avait lu
Montesquieu et le possédait, comme tous les Français instruits en 1789.
Si ses tentatives poétiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses
relations mondaines lui avaient fait connaître les hommes. Mais il
manquait, sur presque toutes les questions économiques, de connaissances
précises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes
notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait
à préférer les idées générales aux faits et à user en toute occasion de
cette philosophie généreuse et vague, qu'il devait à quelques lectures
et à beaucoup de rêverie. En toutes circonstances, il comptait sur son
génie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait
travaillé sérieusement qu'une partie de l'éloquence, la forme, et il
était devenu un artiste habile. Encouragé par les applaudissements du
prétoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naïve dans
l'infaillibilité de sa rhétorique.
Il y a des traces de préciosité et de mauvais goût dans ses premiers
plaidoyers, comme dans ses essais poétiques. «On m'accuse, fait-il dire
à une fille accusée d'infanticide, on m'accuse d'avoir flétri le
printemps de mes jours, d'avoir cédé au désir de devenir mère avant
qu'un noeud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré
aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu
toute pudeur, outragé la vertu, offensé la religion; je ne suis pas
seulement une marâtre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur
de l'humanité! On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le
fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux
immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par des
animaux que la voracité appelait dans ce cloaque pour y chercher
pâture.» C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'âge de trente ans.
Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever,
de nuit, des bestiaux séquestrés, il est encore subtil et prétentieux.
«S'ils vous appartenaient, dit-il, développez-nous les causes de cet
enlèvement furtif que vous méditiez, les motifs de cette extraordinaire
générosité par laquelle vous cherchiez à séduire le gardien d'une
marchandise dont vous auriez été le propriétaire? _N'aimez-vous à jouir
que dans les ténèbres?_»
Il se corrigea peu à peu de ces traits qui rappelaient trop l'_Almanach
des Muses_ ou les récitations du Musée.
En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevés contre
leur ancien seigneur, son génie paraît et s'élève assez haut pour
interpréter les passions des misérables et des ignorants, étonnés d'être
libres et grisés de cet air nouveau.