Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il être suffisant! Votez-

le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et

non éclairés, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre

impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que

les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous

serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le

malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule

motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais

d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers

de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots

forcenés: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère!_ Et

certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions,

ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est

là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur ... et

vous délibérez!»

Le succès de Mirabeau fut prodigieux. «Il parlait, dit son collègue, le

marquis de Ferrières, avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et

les volontés. Le silence du recueillement semblait lier toutes les

pensées à des vérités grandes et terribles. Le premier sentiment fit

place à un sentiment plus impérieux; et comme si chaque député se fût

empressé de rejeter de sur sa tête cette responsabilité redoutable dont

le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu tout à coup devant lui l'abîme du

déficit appelant ses victimes, l'Assemblée se leva tout entière, demanda

d'aller aux voix et rendit à l'unanimité le décret.»

Assurément, ce discours si brillant, si animé, si rapide, n'est pas

exempt de rhétorique; mais la rhétorique ne déplaisait pas toujours aux

Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de

leurs bancs. S'ils se laissèrent aller à l'enthousiasme, c'est que

Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de

salut public où sa personne n'était pour rien. Ces artistes, ces

amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent

de l'orateur, sans avoir à donner à l'homme la marque d'estime qu'ils

lui avaient toujours refusée? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette

belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de

haute politique n'est invoqué; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous

ne craignons pas d'y trouver des traces de déclamation. Cet _abîme, ces

hommes qui reculent_, toute cette rhétorique pouvait être cachée par

l'attitude et le geste; elle paraît aujourd'hui et nous empêche

d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques.

La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il

est surtout grand, simple, sincère, quand il parle de lui pour se

défendre et se louer. Nulle déclamation, nulle recherche; rien de

factice ou d'apprêté. Écoutez-le, quand il répond à Barnave vainqueur,

le 22 mai 1790:

«C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que

d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère.

Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les

insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la

rivalité, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On

répand depuis huit jours que la section de l'Assemblée nationale qui

veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la

paix et de la guerre est parricide de la liberté publique; on répand les

bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires

pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans

crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les

plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une étrange manie,

c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre

les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible,

devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher,

toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de

l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres

aux préventions populaires.

«Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe;

et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de

Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir

qu'il est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne; mais

l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si

aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de

son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas

une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la

véritable gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien

public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire,

cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses

peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa

destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du

temps, ce juge incorruptible qui tait justice à tous. Que ceux qui

prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui

calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent

d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées,

ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de

combattre; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui

peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle

étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté; qu'ils

livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat

toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de

constitution, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait

des cours et vivaient de tous les préjugés dominants: que m'importe? Les

coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière.»

Cet exorde superbe, digne de l'antique, força l'admiration des plus

implacables ennemis de Mirabeau. Là, rien n'a vieilli, tout est vivant

parce que tout est vrai.

Les mêmes qualités apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de

lui-même à propos des prétendues révélations de l'agent secret, Thouard

de Riolles (11 septembre 1790):

«Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et

mes succès, m'ont également appelé à la cause de la liberté; depuis le

donjon de Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas

élu domicile, mais où j'ai été arrêté pour différents motifs, il serait

difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrât pas un

grand et énergique amour de la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres

de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai

eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai été partagé en aîné

de Normandie. Si cet amour de la liberté m'a procuré de grandes

jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et de grands

tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulière: la

semaine prochaine, à ce que le Comité me fait espérer, on fera un

rapport d'une affaire où je joue le rôle d'un conspirateur factieux;

aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-révolutionnaire.

Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration,

procédure pour procédure; s'il faut même supplice pour supplice,

permettez du moins que je sois un martyr révolutionnaire.»

Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la

comédie. La Marck s'y trompa cependant et le félicita cyniquement de son

habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eût pas senti la

sincérité de son accent. «En vérité, mon cher comte, lui écrivit-il

brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas à ce point.»

Quand il se défendit, à propos de la procédure du Châtelet, d'avoir pris

part aux journées du 5 et du 6 octobre 1789, son éloquence triste et

véhémente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on

ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790).

L'exorde est un modèle de convenance et de dignité:

«Ce n'est pas pour me défendre que je monte à cette tribune; objet

d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvée et qui

n'établirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me

regarde point comme accusé; car si je croyais qu'un seul homme de sens

(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens à honneur les

outrages) pût me croire accusable, je ne me défendrais pas dans cette

assemblée. Je voudrais être jugé, et votre juridiction se bornant à

décider si je dois ou ne dois pas être soumis à un jugement, il ne me

resterait qu'une demande à faire à votre justice, et qu'une grâce à

solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal.

«Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me présente ici,

c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'éclaircir des faits

que mon profond mépris pour les libelles et mon insouciance trop grande

peut-être pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer

hors de cette assemblée; qui, cependant, accrédités par la malveillance,

pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne

sais quels soupçons de partialité. Ce que j'ai dédaigné, quand il ne

s'agissait que de moi, je dois le scruter de près quand on m'attaque au

sein de l'Assemblée nationale, et comme en faisant partie.

«Les éclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous

paraîtront sans doute, puisque mes témoins sont dans cette assemblée, et

mes arguments dans la série des combinaisons les plus communes, offrent

pourtant à mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulté.

«Ce n'est pas de réprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur

depuis une année, et que l'on force enfin à s'exhaler. Dans cette

affaire, le mépris est à côté de la haine, il l'émousse, il l'amortit,

et quelle est l'âme assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne

lui semble pas une jouissance!

«Ce n'est pas même la difficulté de parler des tempêtes d'une juste

révolution sans rappeler que, si le trône a des torts à excuser, la

clémence nationale a eu des complots à mettre en oubli; car, puisqu'au

sein de l'Assemblée le roi est venu adopter notre orageuse révolution,

cette volonté magnanime, en faisant disparaître à jamais les apparences

déplorables que des conseillers pervers avaient données jusqu'alors au

premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas également effacé les

apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver

dans les mouvements populaires, et que la procédure du Châtelet semble

avoir eu pour premier objet de raviver?

«Non, la véritable difficulté du sujet est tout entière dans l'histoire

même de la procédure; elle est profondément odieuse, cette histoire. Les

fastes du crime offrent peu d'exemples d'une scélératesse tout à la fois

si déshonorée et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux

ne peut être révélé aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux

qui ont suscité la procédure du Châtelet ont fait cette horrible

combinaison que, si le succès leur échappait, ils trouveraient dans le

patriotisme même de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur

impunité; ils ont senti que l'esprit public de l'offensé tournerait à sa

ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux

machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compté: mais la

patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore à de plus

grands.

«Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels;

je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce à les éclairer

autrement qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes; je renonce, aujourd'hui du

moins, à examiner les contradictions de la procédure et ses variantes,

ses épisodes et ses obscurités, ses superfluités et ses réticences, les

craintes qu'elle a données aux amis de la liberté et les espérances

qu'elle a prodiguées à ses ennemis; son but secret et sa marche

apparente; ses succès d'un moment et ses succès dans l'avenir; les

frayeurs qu'on a voulu inspirer au trône, peut-être la reconnaissance

que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours,

le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et

tragique scène; je me contenterai de discuter les trois principales

accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une énigme dont

votre comité a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon

honneur de divulguer.»

Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut écouté dans un religieux

silence, et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation.

Jamais, à notre avis, Mirabeau ne fut plus éloquent que dans ce long

plaidoyer: c'est que ce jour-là il fut honnête et sincère.

_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_

Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons

qu'ils furent non seulement préparés, mais entièrement ou presque

entièrement rédigés par des collaborateurs, le marquis de Cazaux,

Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le génie de

Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le génie de

Mirabeau qui, à la tribune, par l'action et la décision, leur donnait la

vie [Note: J'ai longuement étudié cette part de la collaboration dans

mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e éd., Paris, F.

Rieder et Cie, 1905-07, in-8°, p. 137 à 168).].

Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idée

de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau à la

tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie?

Bornons-nous à citer quelques souvenirs des contemporains.

Voici d'abord une impression de femme: «On remarquait surtout, dit

Madame de Staël, le comte de Mirabeau, et il était difficile de ne pas

le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu; son immense

chevelure le distinguait entre tous. On eût dit que sa force en

dépendait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression à

sa laideur même; et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance

irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représentait

dans un tribun du peuple.» «Je vais, dit Dulaure, décrire la figure de

Mirabeau. Sa stature était moyenne. Ses membres musclés, ses formes

athlétiques, correspondaient à la force de son âme. Sa tête volumineuse,

couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages

de la petite vérole avaient déformé les traits, constituaient sa

laideur. Mais la largeur de son front, l'évasement de ses temporaux,

signes du génie, son oeil vif et perçant, la chaleur de son action,

embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie éloquente

qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance à soumettre leur

opinion à la sienne.»

Vergniaud, dans son _Eloge funèbre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime

ainsi: «D'abord sa prononciation était lente, sa poitrine semblait

oppressée: on eût dit qu'il travaillait à forger la foudre. Bientôt son

débit s'animait, des éclairs partaient de ses yeux, sa main menaçante

balançait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la

patrie. Les voûtes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue

éclatante; il remplissait la tribune de sa majesté, il en était le

dieu.»

Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les détails les plus précis:

«Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des

traits fortement marqués et criblés de petite vérole. _On ne connaît

pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il

la croyait belle. Sa toilette était fort soignée. Il portait une énorme

chevelure artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête.

_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui

osât m'interrompre..._

«A la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots

roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître

de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les

plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour

en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand

mépris pour la volubilité française... Il n'a jamais perdu la gravité

d'un sénateur; et son défaut était peut-être un peu d'apprêt et de

prétention à son début....

«La voix de Mirabeau était pleine, mâle, sonore; elle remplissait

l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se

faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'élevant; il pouvait

parcourir toutes les notes, et prononçait les finales avec tant de soin,

qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manière ordinaire était un

peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent,

mais de manière à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire,

chercher l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les

termes, jusqu'à ce qu'il fût animé, et que les soufflets de la forge

fussent en fonction.»

[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant

Dreux-Brézé. (_Souvenir d'un sexagénaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland

dit au contraire: «Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble

débit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus

agréable.» (_Mémoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur

Mirabeau à la tribune, le témoignage du jeune Thibaudeau (le futur

conventionnel), dans son écrit posthume: _Biographie et Mémoires_.]

On voit combien Victor Hugo a tort de prétendre que Mirabeau se démenait

à la tribune et faisait de grands gestes: «Malheur à l'interrupteur!

s'écrie le poète. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre,

l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui,

il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout

entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou

poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses

vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il

ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de

la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup,

toute phrase était flèche, il avait la furie au coeur; c'était terrible

et superbe, c'était une colère bonne.»

Au contraire, Mirabeau répondait très mal aux objections. C'était là son

point faible. «Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur

politique, c'était l'art de la discussion dans les matières qui

l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et

de preuves; il ne savait pas réfuter avec méthode; aussi, était-il

réduit à abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son

discours, et après une entrée brillante, il disparaissait et laissait le

champ à ses adversaires; ce défaut tenait en partie à ce qu'il

embrassait trop et ne méditait pas assez. Il s'avançait avec un discours

qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu réfléchi: il ne

s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de discuter les

détails; aussi était-il bien inférieur sous ce rapport à ces athlètes

que nous voyons dans le parlement d'Angleterre.»

Les colères léonines que prête à Mirabeau la légende inventée par Victor

Hugo n'ont jamais existé que dans l'imagination du poète. Mirabeau était

toujours calme et grave. Son sang-froid était imperturbable, et Etienne

Dumont en cite un exemple étonnant:

«Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la

tribune, et à la tribune même, de petits billets au crayon; qu'il avait

l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le

corps de son discours avec la plus grande facilité. Garat le comparait à

ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux

yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier.»

On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de précis

sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle était sa

politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui

autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but,

qui était de mettre le lecteur à même de goûter les oeuvres du grand

orateur: d'autres les ont jugées et les jugeront mieux et avec plus de

loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre.

[Illustration]

VERGNIAUD

_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTÈRE DE VERGNIAUD_

Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son père et sa mère, à

l'ancienne bourgeoisie du Limousin. «Sans posséder une grande fortune,

dit son neveu Alluaud, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête

aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises.» Comme

fournisseur des armées du roi, il se trouvait en relations avec

l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitié avec le petit

Vergniaud et l'admit souvent à sa table. L'enfant avait reçu dans la

maison paternelle une éducation soignée, sous la direction d'un Jésuite

instruit, l'abbé Roby, ami de la famille, homme versé dans les langues

anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de

l'_Enéide_ de Virgile. Vergniaud entra bientôt au collège de Limoges, et

il était en troisième, d'après une tradition, quand «une fable que le

jeune élève avait composée fit pressentir au célèbre administrateur quel

serait un jour son talent». Lorsqu'il eut terminé avec succès ses cours

de mathématiques et ses humanités, Turgot lui procura une bourse au

collège du Plessis, où lui-même avait fait ses études. Ce bienfait vint

d'autant plus à propos qu'à ce moment-là le père de Vergniaud eut de

grands revers de fortune. La disette de 1770 à 1771 le ruina

complètement, en l'empêchant de tenir ses engagements comme fournisseur

des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il dut vendre

tout ce qu'il avait, «et ne se réserva pour toute ressource, dit

Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était

assise. La valeur de ces maisons représentait à peine le montant des

dettes qui restaient encore à payer».

Cet événement changea la destinée du jeune Vergniaud. Après avoir fait

sa philosophie au collège du Plessis, où il retrouva son compatriote

Gorsas, il dut songer à une carrière où la pauvreté ne fût pas un

obstacle, et il rentra au séminaire. Mais la vocation lui manqua, comme

elle avait manqué à Turgot lui-même. Il ne put se dévouer à porter toute

sa vie un masque sur le visage, et renonça bientôt à l'état

ecclésiastique. «Je l'ai pris, écrivait-il à son beau-frère, sans savoir

ce que je faisais; je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas.»

C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du

séminaire. Il pouvait espérer que son protecteur, alors ministre, lui

donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement

que Turgot le présenta à Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M.

Dailly, directeur des vingtièmes, qui lui donna une place de

surnuméraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en

Limousin. Mais il perdit bientôt cette place, dont les occupations lui

étaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vérité, il

inventa un prétexte, dont sa famille connut bientôt la fausseté. Il fit

alors présenter à son père, par son beau-frère, ses excuses et ses

regrets, mais du ton embarrassé d'un homme qui ne veut pas tout dire.

«Quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont

certainement pas les plaisirs qui m'ont détourné de mon devoir.» Et il

se blâme d'avoir reculé l'instant où il ne sera plus un fardeau pour son

père. «C'est assez d'en être un pour moi-même; je suis accablé par une

mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes

efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste

toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse

joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec

franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais

qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments.»

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 4 / 23 段