le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et
non éclairés, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre
impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que
les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous
serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le
malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule
motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais
d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers
de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots
forcenés: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère!_ Et
certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions,
ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est
là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur ... et
vous délibérez!»
Le succès de Mirabeau fut prodigieux. «Il parlait, dit son collègue, le
marquis de Ferrières, avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et
les volontés. Le silence du recueillement semblait lier toutes les
pensées à des vérités grandes et terribles. Le premier sentiment fit
place à un sentiment plus impérieux; et comme si chaque député se fût
empressé de rejeter de sur sa tête cette responsabilité redoutable dont
le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu tout à coup devant lui l'abîme du
déficit appelant ses victimes, l'Assemblée se leva tout entière, demanda
d'aller aux voix et rendit à l'unanimité le décret.»
Assurément, ce discours si brillant, si animé, si rapide, n'est pas
exempt de rhétorique; mais la rhétorique ne déplaisait pas toujours aux
Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de
leurs bancs. S'ils se laissèrent aller à l'enthousiasme, c'est que
Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de
salut public où sa personne n'était pour rien. Ces artistes, ces
amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent
de l'orateur, sans avoir à donner à l'homme la marque d'estime qu'ils
lui avaient toujours refusée? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette
belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de
haute politique n'est invoqué; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous
ne craignons pas d'y trouver des traces de déclamation. Cet _abîme, ces
hommes qui reculent_, toute cette rhétorique pouvait être cachée par
l'attitude et le geste; elle paraît aujourd'hui et nous empêche
d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques.
La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il
est surtout grand, simple, sincère, quand il parle de lui pour se
défendre et se louer. Nulle déclamation, nulle recherche; rien de
factice ou d'apprêté. Écoutez-le, quand il répond à Barnave vainqueur,
le 22 mai 1790:
«C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que
d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère.
Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les
insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la
rivalité, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On
répand depuis huit jours que la section de l'Assemblée nationale qui
veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la
paix et de la guerre est parricide de la liberté publique; on répand les
bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires
pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans
crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les
plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une étrange manie,
c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre
les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible,
devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher,
toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de
l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres
aux préventions populaires.
«Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe;
et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de
Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir
qu'il est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne; mais
l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si
aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de
son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas
une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la
véritable gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien
public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire,
cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses
peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa
destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du
temps, ce juge incorruptible qui tait justice à tous. Que ceux qui
prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui
calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent
d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées,
ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de
combattre; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui
peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle
étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté; qu'ils
livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat
toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de
constitution, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait
des cours et vivaient de tous les préjugés dominants: que m'importe? Les
coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière.»
Cet exorde superbe, digne de l'antique, força l'admiration des plus
implacables ennemis de Mirabeau. Là, rien n'a vieilli, tout est vivant
parce que tout est vrai.
Les mêmes qualités apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de
lui-même à propos des prétendues révélations de l'agent secret, Thouard
de Riolles (11 septembre 1790):
«Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et
mes succès, m'ont également appelé à la cause de la liberté; depuis le
donjon de Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas
élu domicile, mais où j'ai été arrêté pour différents motifs, il serait
difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrât pas un
grand et énergique amour de la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres
de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai
eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai été partagé en aîné
de Normandie. Si cet amour de la liberté m'a procuré de grandes
jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et de grands
tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulière: la
semaine prochaine, à ce que le Comité me fait espérer, on fera un
rapport d'une affaire où je joue le rôle d'un conspirateur factieux;
aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-révolutionnaire.
Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration,
procédure pour procédure; s'il faut même supplice pour supplice,
permettez du moins que je sois un martyr révolutionnaire.»
Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la
comédie. La Marck s'y trompa cependant et le félicita cyniquement de son
habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eût pas senti la
sincérité de son accent. «En vérité, mon cher comte, lui écrivit-il
brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas à ce point.»
Quand il se défendit, à propos de la procédure du Châtelet, d'avoir pris
part aux journées du 5 et du 6 octobre 1789, son éloquence triste et
véhémente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on
ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790).
L'exorde est un modèle de convenance et de dignité:
«Ce n'est pas pour me défendre que je monte à cette tribune; objet
d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvée et qui
n'établirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me
regarde point comme accusé; car si je croyais qu'un seul homme de sens
(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens à honneur les
outrages) pût me croire accusable, je ne me défendrais pas dans cette
assemblée. Je voudrais être jugé, et votre juridiction se bornant à
décider si je dois ou ne dois pas être soumis à un jugement, il ne me
resterait qu'une demande à faire à votre justice, et qu'une grâce à
solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal.
«Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me présente ici,
c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'éclaircir des faits
que mon profond mépris pour les libelles et mon insouciance trop grande
peut-être pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer
hors de cette assemblée; qui, cependant, accrédités par la malveillance,
pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne
sais quels soupçons de partialité. Ce que j'ai dédaigné, quand il ne
s'agissait que de moi, je dois le scruter de près quand on m'attaque au
sein de l'Assemblée nationale, et comme en faisant partie.
«Les éclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous
paraîtront sans doute, puisque mes témoins sont dans cette assemblée, et
mes arguments dans la série des combinaisons les plus communes, offrent
pourtant à mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulté.
«Ce n'est pas de réprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur
depuis une année, et que l'on force enfin à s'exhaler. Dans cette
affaire, le mépris est à côté de la haine, il l'émousse, il l'amortit,
et quelle est l'âme assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne
lui semble pas une jouissance!
«Ce n'est pas même la difficulté de parler des tempêtes d'une juste
révolution sans rappeler que, si le trône a des torts à excuser, la
clémence nationale a eu des complots à mettre en oubli; car, puisqu'au
sein de l'Assemblée le roi est venu adopter notre orageuse révolution,
cette volonté magnanime, en faisant disparaître à jamais les apparences
déplorables que des conseillers pervers avaient données jusqu'alors au
premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas également effacé les
apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver
dans les mouvements populaires, et que la procédure du Châtelet semble
avoir eu pour premier objet de raviver?
«Non, la véritable difficulté du sujet est tout entière dans l'histoire
même de la procédure; elle est profondément odieuse, cette histoire. Les
fastes du crime offrent peu d'exemples d'une scélératesse tout à la fois
si déshonorée et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux
ne peut être révélé aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux
qui ont suscité la procédure du Châtelet ont fait cette horrible
combinaison que, si le succès leur échappait, ils trouveraient dans le
patriotisme même de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur
impunité; ils ont senti que l'esprit public de l'offensé tournerait à sa
ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux
machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compté: mais la
patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore à de plus
grands.
«Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels;
je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce à les éclairer
autrement qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes; je renonce, aujourd'hui du
moins, à examiner les contradictions de la procédure et ses variantes,
ses épisodes et ses obscurités, ses superfluités et ses réticences, les
craintes qu'elle a données aux amis de la liberté et les espérances
qu'elle a prodiguées à ses ennemis; son but secret et sa marche
apparente; ses succès d'un moment et ses succès dans l'avenir; les
frayeurs qu'on a voulu inspirer au trône, peut-être la reconnaissance
que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours,
le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et
tragique scène; je me contenterai de discuter les trois principales
accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une énigme dont
votre comité a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon
honneur de divulguer.»
Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut écouté dans un religieux
silence, et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation.
Jamais, à notre avis, Mirabeau ne fut plus éloquent que dans ce long
plaidoyer: c'est que ce jour-là il fut honnête et sincère.
_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_
Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons
qu'ils furent non seulement préparés, mais entièrement ou presque
entièrement rédigés par des collaborateurs, le marquis de Cazaux,
Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le génie de
Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le génie de
Mirabeau qui, à la tribune, par l'action et la décision, leur donnait la
vie [Note: J'ai longuement étudié cette part de la collaboration dans
mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e éd., Paris, F.
Rieder et Cie, 1905-07, in-8°, p. 137 à 168).].
Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idée
de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau à la
tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie?
Bornons-nous à citer quelques souvenirs des contemporains.
Voici d'abord une impression de femme: «On remarquait surtout, dit
Madame de Staël, le comte de Mirabeau, et il était difficile de ne pas
le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu; son immense
chevelure le distinguait entre tous. On eût dit que sa force en
dépendait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression à
sa laideur même; et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance
irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représentait
dans un tribun du peuple.» «Je vais, dit Dulaure, décrire la figure de
Mirabeau. Sa stature était moyenne. Ses membres musclés, ses formes
athlétiques, correspondaient à la force de son âme. Sa tête volumineuse,
couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages
de la petite vérole avaient déformé les traits, constituaient sa
laideur. Mais la largeur de son front, l'évasement de ses temporaux,
signes du génie, son oeil vif et perçant, la chaleur de son action,
embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie éloquente
qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance à soumettre leur
opinion à la sienne.»
Vergniaud, dans son _Eloge funèbre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime
ainsi: «D'abord sa prononciation était lente, sa poitrine semblait
oppressée: on eût dit qu'il travaillait à forger la foudre. Bientôt son
débit s'animait, des éclairs partaient de ses yeux, sa main menaçante
balançait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la
patrie. Les voûtes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue
éclatante; il remplissait la tribune de sa majesté, il en était le
dieu.»
Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les détails les plus précis:
«Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des
traits fortement marqués et criblés de petite vérole. _On ne connaît
pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il
la croyait belle. Sa toilette était fort soignée. Il portait une énorme
chevelure artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête.
_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui
osât m'interrompre..._
«A la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots
roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître
de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les
plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour
en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand
mépris pour la volubilité française... Il n'a jamais perdu la gravité
d'un sénateur; et son défaut était peut-être un peu d'apprêt et de
prétention à son début....
«La voix de Mirabeau était pleine, mâle, sonore; elle remplissait
l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se
faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'élevant; il pouvait
parcourir toutes les notes, et prononçait les finales avec tant de soin,
qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manière ordinaire était un
peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent,
mais de manière à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire,
chercher l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les
termes, jusqu'à ce qu'il fût animé, et que les soufflets de la forge
fussent en fonction.»
[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant
Dreux-Brézé. (_Souvenir d'un sexagénaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland
dit au contraire: «Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble
débit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus
agréable.» (_Mémoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur
Mirabeau à la tribune, le témoignage du jeune Thibaudeau (le futur
conventionnel), dans son écrit posthume: _Biographie et Mémoires_.]
On voit combien Victor Hugo a tort de prétendre que Mirabeau se démenait
à la tribune et faisait de grands gestes: «Malheur à l'interrupteur!
s'écrie le poète. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre,
l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui,
il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout
entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou
poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses
vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il
ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de
la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup,
toute phrase était flèche, il avait la furie au coeur; c'était terrible
et superbe, c'était une colère bonne.»
Au contraire, Mirabeau répondait très mal aux objections. C'était là son
point faible. «Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur
politique, c'était l'art de la discussion dans les matières qui
l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et
de preuves; il ne savait pas réfuter avec méthode; aussi, était-il
réduit à abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son
discours, et après une entrée brillante, il disparaissait et laissait le
champ à ses adversaires; ce défaut tenait en partie à ce qu'il
embrassait trop et ne méditait pas assez. Il s'avançait avec un discours
qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu réfléchi: il ne
s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de discuter les
détails; aussi était-il bien inférieur sous ce rapport à ces athlètes
que nous voyons dans le parlement d'Angleterre.»
Les colères léonines que prête à Mirabeau la légende inventée par Victor
Hugo n'ont jamais existé que dans l'imagination du poète. Mirabeau était
toujours calme et grave. Son sang-froid était imperturbable, et Etienne
Dumont en cite un exemple étonnant:
«Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la
tribune, et à la tribune même, de petits billets au crayon; qu'il avait
l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le
corps de son discours avec la plus grande facilité. Garat le comparait à
ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux
yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier.»
On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de précis
sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle était sa
politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui
autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but,
qui était de mettre le lecteur à même de goûter les oeuvres du grand
orateur: d'autres les ont jugées et les jugeront mieux et avec plus de
loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre.
[Illustration]
VERGNIAUD
_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTÈRE DE VERGNIAUD_
Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son père et sa mère, à
l'ancienne bourgeoisie du Limousin. «Sans posséder une grande fortune,
dit son neveu Alluaud, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête
aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises.» Comme
fournisseur des armées du roi, il se trouvait en relations avec
l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitié avec le petit
Vergniaud et l'admit souvent à sa table. L'enfant avait reçu dans la
maison paternelle une éducation soignée, sous la direction d'un Jésuite
instruit, l'abbé Roby, ami de la famille, homme versé dans les langues
anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de
l'_Enéide_ de Virgile. Vergniaud entra bientôt au collège de Limoges, et
il était en troisième, d'après une tradition, quand «une fable que le
jeune élève avait composée fit pressentir au célèbre administrateur quel
serait un jour son talent». Lorsqu'il eut terminé avec succès ses cours
de mathématiques et ses humanités, Turgot lui procura une bourse au
collège du Plessis, où lui-même avait fait ses études. Ce bienfait vint
d'autant plus à propos qu'à ce moment-là le père de Vergniaud eut de
grands revers de fortune. La disette de 1770 à 1771 le ruina
complètement, en l'empêchant de tenir ses engagements comme fournisseur
des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il dut vendre
tout ce qu'il avait, «et ne se réserva pour toute ressource, dit
Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était
assise. La valeur de ces maisons représentait à peine le montant des
dettes qui restaient encore à payer».
Cet événement changea la destinée du jeune Vergniaud. Après avoir fait
sa philosophie au collège du Plessis, où il retrouva son compatriote
Gorsas, il dut songer à une carrière où la pauvreté ne fût pas un
obstacle, et il rentra au séminaire. Mais la vocation lui manqua, comme
elle avait manqué à Turgot lui-même. Il ne put se dévouer à porter toute
sa vie un masque sur le visage, et renonça bientôt à l'état
ecclésiastique. «Je l'ai pris, écrivait-il à son beau-frère, sans savoir
ce que je faisais; je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas.»
C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du
séminaire. Il pouvait espérer que son protecteur, alors ministre, lui
donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement
que Turgot le présenta à Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M.
Dailly, directeur des vingtièmes, qui lui donna une place de
surnuméraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en
Limousin. Mais il perdit bientôt cette place, dont les occupations lui
étaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vérité, il
inventa un prétexte, dont sa famille connut bientôt la fausseté. Il fit
alors présenter à son père, par son beau-frère, ses excuses et ses
regrets, mais du ton embarrassé d'un homme qui ne veut pas tout dire.
«Quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont
certainement pas les plaisirs qui m'ont détourné de mon devoir.» Et il
se blâme d'avoir reculé l'instant où il ne sera plus un fardeau pour son
père. «C'est assez d'en être un pour moi-même; je suis accablé par une
mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes
efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste
toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse
joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec
franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais
qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments.»