imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus
vaste théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants.»
Quant à l'Assemblée, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et,
dans son grand mémoire de décembre 1790, qui est tout un plan de
gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de
perdre l'Assemblée trop populaire: «J'indiquerai, dit-il, quelques
moyens de lui tendre des pièges pour dévoiler ceux qu'elle prépare à la
nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa
faiblesse; d'exciter sa jalousie pour éveiller celle des corps
administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les
pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie.» Ici, ne craignons pas de le
dire, il est un traître, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses
cendres du Panthéon.
Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller à demi dédaigné,
orateur _payé, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas
d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses
services, âprement désireux d'être ministre et désespérant de le
devenir, à la fin ennemi haineux de cette assemblée dont il ne pouvait
forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu'à sa mort,
et c'est à cette lumière qu'il faut lire ses discours. En voici trois,
que nous examinerons rapidement à ce point de vue: le discours sur le
droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur
l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le
projet de loi relatif aux émigrés (28 février 1791).
On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le
droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le
ministère français, alléguant le pacte de famille, demanda les fonds
nécessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais à qui appartient le
droit de déclarer la guerre? A la nation, d'après Lameth, Barnave et les
patriotes. Au roi, d'après Mirabeau, et il prononce un discours confus,
embarrassé, louche, où il met en lumière, l'inconvénient d'accorder ce
droit au Corps législatif:
«Voyez les assemblées politiques; c'est toujours sous le charme de la
passion qu'elles ont décrété la guerre. Vous le connaissez tous, le
trait de ce matelot qui fit, en 1740, résoudre la guerre de l'Angleterre
contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutilé, me présentèrent
la mort, je recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance a ma patrie_.
C'était un homme bien éloquent que ce matelot; mais la guerre qu'il
alluma n'était ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les
ministres ne la voulaient; l'émotion d'une assemblée, quoique moins
nombreuse et plus assouplie que la nôtre aux combinaisons de
l'insidieuse politique, en décida....
«Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez-
vous aussi facilement celui des lenteurs des délibérations sur une telle
matière? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit
paralysée, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les
Républiques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore,
soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une
grande confédération, soit parce qu'il est inévitable que les
départements n'acquièrent une grande influence sur le Corps législatif?
Ne craignez-vous pas que le peuple, étant instruit que ses représentants
déclarent la guerre en son nom, ne reçoive par cela même une impulsion
dangereuse vers la démocratie, ou plutôt l'oligarchie; que le voeu de la
guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris
bientôt dans les pétitions, et ne donne à une grande masse d'hommes
toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne
craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit
porté à franchir lui-même les limites de ses pouvoirs par les suites
presque inévitables qu'entraîné l'exercice du droit de la guerre et de
la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre
qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète
qui serait par le fait un second pouvoir exécutif?
«Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvénient d'une assemblée non
permanente, obligée de se rassembler dans le temps qu'il faudrait
employer à délibérer; l'incertitude, l'hésitation qui accompagneront
toutes les démarches du pouvoir exécutif, qui ne saura jamais jusqu'où
les ordres provisoires pourront s'étendre; les inconvénients même d'une
délibération publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix,
délibérations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous
aurons de pareils secrets) sont souvent les éléments?»
Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation
de convoquer aussitôt le Corps législatif, qui siégera pendant toute la
guerre et réunira auprès de lui la garde nationale.
Or, quel était le but de Mirabeau en prononçant ce discours? De trancher
une question de «métaphysique» gouvernementale? Il la jugeait sans doute
peu importante. Mais, attaché à la cour depuis le 10 mars, il cherchait
à réaliser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se
résument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et
qu'entouré de l'armée il commence, s'il le faut, cette guerre civile
«qui retrempe les âmes». En attribuant au roi le droit de paix et de
guerre, Mirabeau ne songe qu'à lui donner le commandement de la force
armée. La Marck l'avoue: «L'autorité du roi, dit-il, ne pouvait être
rétablie que par la force armée; il fallait donc mettre cette force à sa
disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre,
qui est sans doute, de tous ses travaux législatifs, celui qui lui a
fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but.»
Ce n'est pas sans hésitations que Mirabeau s'était décidé à cette
démarche, exigée sans doute par la cour, et dont il sentait toute la
gravité. La veille il avait sondé les dispositions de ses ennemis, les
Triumvirs. «Il était venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le
banc immédiatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi.
--Eh bien! lui dis-je, nous allons donc être demain en dissentiment, car
on assure que le décret que vous proposerez ne sera guère dans les
principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communiqué mon projet à
personne.--Si l'on ne m'a pas dit la vérité, il ne tient qu'à vous de
me détromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y
consens, répond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes
tous coalisés, repris-je à mon tour, car si vous voulez sincèrement la
liberté et le bien public, vous nous trouverez toujours à côté de vous.
--Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si
vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai.» Je
m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son
décret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il répliqua par
l'exposition de ses motifs. Nous ne pûmes nous accorder et, comme il
n'était pas sans inconvénient d'être aperçu en conversation suivie avec
Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, où il me
trouverait avec Duport et Barnave.»
Là on chercha à séduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la
prochaine discussion. Il paraissait tenté, mais répétait qu'il avait des
engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il
était sûr de la victoire.
On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se
ménager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et,
le lendemain, obtint un succès d'éloquence qui masqua sa défaite.
Il fit plus: il trouva moyen de désavouer et d'altérer son discours pour
ressaisir la popularité qui lui échappait. Impopulaire en effet, il
était perdu, et la cour le repoussait dédaigneusement. Or, quand on sut
au dehors dans quel sens il avait parlé, ce fut une explosion de
surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux
libelle: _Grande trahison découverte du comte de Mirabeau_, où on
disait: «Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de
vipère de l'or, ce nectar brûlant, pour éteindre à jamais la soif qui te
dévore; prends garde que le peuple ne promène ta tête, comme il a porté
celle de Foullon, dont la bouche était remplie de foin. Le peuple est
lent à s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est
arrivé; il est inexorable, il est cruel ce peuple, à raison de la
grandeur des perfidies, à raison des espérances qu'on lui fait
concevoir, à raison des hommages qu'on lui a surpris.»
Effrayé de son impopularité naissante, il modifia son discours pour
l'impression et l'envoya, ainsi modifié, aux 83 départements. Dans le
texte du _Moniteur_, il déniait formellement au Corps législatif le
droit de délibérer directement sur la paix et sur la guerre; dans le
texte destiné aux départements, il déplaçait la question et se demandait
seulement s'il était juste que le Corps législatif délibérât
_exclusivement_, et se bornait à proposer que le roi concourût à la
déclaration de guerre. Mirabeau, évidemment, se rétractait, mais ne
voulait point paraître le faire. Alexandre de Lameth publia alors une
brochure intitulée: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la
question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, député à
l'Assemblée nationale, juin 1790. Il y dévoile la mauvaise foi de
Mirabeau et publie, en deux colonnes parallèles, les deux éditions de
son discours, en soulignant les passages modifiés.
Voici quelques-uns de ces passages:
Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilités de fait étaient
la même chose que la guerre, et que le Corps législatif, ne pouvant
empêcher ces hostilités, ne pouvait empêcher la guerre. Il imprime
maintenant _état de guerre_ partout où il avait mis _guerre_ et il prend
_état de guerre_ dans le sens d'_hostilité de fait_, disant que si le
Parlement ne peut pas empêcher l'état de guerre, il peut empêcher la
guerre, mais à condition d'être d'accord avec le roi, ce qui est juste
l'opposé de ce qu'il avait dit à la tribune.
Dans la première édition on lit:
«Faire délibérer directement le Corps législatif sur la paix et sur la
guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc.»
2e éd.: «Faire délibérer _exclusivement_ le Corps législatif, etc.»
1re éd.: «Ce serait choisir, entre deux délégués de la nation celui qui...
est cependant le moins propre sur une telle matière à prendre des
délibérations utiles.»
2e éd.: «... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement
de l'autre des délibérations utiles sur cette matière.»
Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-mêmes sans se
justifier, si l'on connaît la politique secrète de Mirabeau, qui est de
tromper le peuple pour son bien, c'est-à-dire pour le roi, puisque le
roi, c'est le peuple.
C'est pour reconquérir cette popularité qui lui échappe et pour masquer
sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et,
oubliant son rôle d'homme payé, soulage sa conscience par une magnifique
apologie de la Révolution. Tel il apparaît quand, le 21 octobre 1790, il
glorifie avec colère le drapeau tricolore que l'on hésitait à substituer
au drapeau blanc sur la flotte nationale:
«Hé bien, parce que je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse
dans la séance d'hier a gonflé les coeurs contre-révolutionnaires, en
vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement
subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît
tellement l'esprit public, qu'on ose dire à vous-mêmes, à la face du
peuple qui nous entend, qu'il est des préjugés antiques qu'il faut
respecter, comme si votre gloire et la sienne n'étaient pas de les voir
anéantir, ces préjugés qu'on réclame! Qu'il est indigne de l'Assemblée
nationale de tenir à de telles bagatelles, comme si la langue des signes
n'était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le
premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succès de
leur fédération ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir
froidement un langage qui, bien analysé, dit précisément: Nous nous
croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-à-dire la
couleur de la contre-révolution ... (_Murmures violents de la partie
droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_), à la place
des odieuses couleurs de la liberté! Cette observation est curieuse sans
doute, mais son résultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop
présumé.... (_Au côté droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une
si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt et terrible!...
(_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots:
C'est le langage d'un factieux._)
«Calmez-vous, car cette imputation doit être l'objet d'une controverse
régulière; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le
langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_)
«Monsieur le président, je demande un jugement, et je pose le fait....
(_Murmures._) Je prétends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux,
je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel de mettre
en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente
de celle que l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation, que le
roi ont adoptée, peut être une couleur suspecte et proscrite! Je
prétends que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont
ceux qui parlent des préjugés qu'il faut ménager, en rappelant nos
antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage?
(_Applaudissements._)
«Non, Messieurs, non! leur sotte présomption sera déçue; leurs sinistres
présages, leurs hurlements blasphémateurs seront vains! Elles vogueront
sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de
toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire,
mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur
toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!...»
Vertement tancé par son ami La Marck pour cette sortie «démagogique», il
lui répond avec orgueil: «Hier, je n'ai point été un démagogue; j'ai été
un grand citoyen, et peut-être un habile orateur. Quoi! ces stupides
coquins, enivrés d'un succès de pur hasard, nous offrent tout platement
la contre-révolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En vérité,
mon ami, je n'ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la
cour ma tête. Si je n'étais que politique, je dirais: «J'ai besoin que
ces gens-là me craignent». Si j'étais leur homme, je dirais: «Ces gens-
là ont besoin de me craindre». Mais je suis un bon citoyen, qui aime la
gloire, l'honneur et la liberté avant tout, et, certes, Messieurs du
rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer.»
Hélas! une des causes de cette grande colère, c'était aussi qu'il avait
appris que la course faisait conseiller, à son insu, par Bergasse.
Blessé, indigné, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait
voir en lui. Mais cet accès d'indépendance tomba vite; on revint à lui,
et il se justifia, s'excusa: «Mon discours, écrit-il à la cour, qu'une
attaque violente rendit très vif, c'est-à-dire très oratoire, fut
cependant tourné tout entier vers l'éloge du monarque. Voilà ma
conduite; qu'on la juge!»
Dès lors, le _ministre secret_ resta docile et ne prononça plus de
discours révolutionnaires. Il rendit à l'Assemblée mépris pour mépris,
toujours soupçonné, toujours applaudi, s'enfonçant davantage dans les
intrigues secrètes et se faisant l'illusion qu'on allait exécuter ses
plans. Quand le Comité de constitution proposa une loi contre les
émigrés, il s'éleva avec force contre cette loi qui, à ses yeux, avait
surtout l'inconvénient de mettre entre les mains de l'Assemblée une
prérogative du pouvoir exécutif. Il combattit la motion avec hauteur:
«La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les excès,
de quelque espèce qu'ils soient, l'excès du zèle est aussi peu fait pour
préparer la loi que tous autres excès. Ce n'est pas l'indignation qui
doit proposer la loi, c'est la réflexion, c'est la justice, c'est
surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire à votre
comité de constitution l'honneur que les Athéniens firent à Aristide,
vous n'avez pas voulu qu'il fût le propre juge de la moralité de son
projet de loi; mais le frémissement qui s'est manifesté dans l'Assemblée
en l'entendant a montré que vous étiez aussi bons juges de cette
moralité qu'Aristide lui-même, et que vous aviez bien fait de vous en
réserver la juridiction. Je ne ferai pas à l'Assemblée cette injure, de
croire qu'il soit nécessaire de démontrer que les trois articles qu'il
vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon,
mais que certes ils n'entreront jamais dans les décrets de l'Assemblée
nationale de France.
«Ce que j'entreprendrais de démontrer peut-être, si la discussion
portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie même de la
loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilité de
cette loi. (_On crie d'une partie du côté gauche: non; et
applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de démontrer et
je le ferai, si l'occasion s'en présente, que nul autre mode légal,
puisqu'on veut donner cette épithète de légal, puisqu'on l'a donnée
jusqu'ici du moins à toutes les promulgations faites par les autorités
légitimes, et qu'aucun autre mode légal qu'une commission dictatoriale
n'est possible contre les émigrations. Certes je n'ignore pas qu'il est
des cas urgents, qu'il est des situations critiques où des mesures de
police sont indispensablement nécessaires, même contre les principes,
même contre les lois reçues: c'est là la dictature de la nécessité.
Comme la société ne doit être considérée alors que comme un homme tout-
puissant dans l'état de nature, certes, cette mesure de police doit être
prise, on n'en doute pas. Or le corps législatif formera la loi; dès
lors que cette proposition aura reçu la sanction du contrôleur de la loi
ou du chef suprême de la police sociale, nul doute que cette mesure de
police ne soit aussi sacrée, tout aussi légitime, tout aussi obligatoire
que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et
une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que
j'aie besoin de m'expliquer davantage.
«Messieurs, la loi sur les émigrations est, je le répète, une chose hors
de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-à-dire
infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne
pouvez pas faire exécuter, et je déclare que moi-même, en anarchisant
toutes les parties de l'empire, il m'est prouvé, par la série
d'expériences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les
gouvernements, que, malgré l'exécution la plus tyrannique, la plus
concentrée dans les mains des Busiris, une loi contre les émigrants a
toujours été inexécutée, parce qu'elle a toujours été inexécutable.
(_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statuée et mise à
exécution par une autorité légitime est sans doute dans votre puissance.
«Il resterait à examiner s'il est dans votre devoir, c'est-à-dire s'il
est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les
hommes autrement que par le bénéfice des lois, autrement que par le seul
attrait de la liberté. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez
prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette
mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je
m'étendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question.
La question est de savoir si le projet que propose le comité est
délibérable, et je le nie. Je le nie, déclarant que, dans mon opinion
personnelle (ce que je demanderais à développer, si j'en trouvais
l'occasion), je serais, et j'en fais serment, délié à mes propres yeux
de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient eu l'infamie
d'établir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du
côté gauche._)
«Certes, la popularité que j'ai ambitionnée (_murmures à gauche_), et
dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible
roseau, c'est un chêne dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est-
à-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la
justice.
«Je pense que je serais déshonoré à mes propres yeux, si, dans aucun
moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le
prétendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis
pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre
les émigrations et les émigrants: je jure de ne lui obéir dans aucun
cas, si elle était faite. J'ai l'honneur de vous proposer le décret
suivant:
«L'Assemblée nationale, ouï le rapport de son Comité de constitution,
considérant qu'aucune loi sur les émigrants ne peut se concilier avec
les principes de sa Constitution, passe à l'ordre du jour.» (_Grands
murmures du côté gauche._)
Dans cette phrase souvent répétée: _Je jure de ne lui obéir en aucun
cas_, la lecture des notes secrètes nous montre autre chose qu'une
figure oratoire. Mirabeau tendait à déconsidérer les décrets de cette
Assemblée qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle répugnait à sa
politique contre-révolutionnaire. Ce discours est la formule
parlementaire des théories dont il entretenait le comte de La Marck et
la reine.
Nous avons dit que ce n'était pas aux principes de la morale éternelle,
à la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration
oratoire. Met-il en lumière une seule grande vérité dans les discours
que nous avons cités? La forme est véhémente, le fonds est une série
d'arguments ingénieusement combinés, mais tous empruntés au sentiment de
l'intérêt. Prenons maintenant le discours le plus célèbre de Mirabeau,
et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre
d'éloquence.
Deux emprunts successifs avaient échoué. Necker propose un plan de
finances réalisant diverses économies, mais dont la mesure la plus grave
était un impôt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, très
habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien à substituer
immédiatement, et d'en laisser la responsabilité au ministre (26
septembre 1789):
«.... Deux siècles de déprédation, dit Mirabeau, et de brigandages ont
creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir; et il faut le
combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des
propriétaires français: choisissez parmi les plus riches, afin de
sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un
petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux
mille notables possèdent de quoi combler le déficit; ramenez l'ordre
dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez,
immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; il
va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconséquents,
hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la
banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable
sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel;
car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le
_déficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous
ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes
qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-
coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur
unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de
votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette
catastrophe vomira sur la France; impassibles égoïstes qui pensez que
les convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant
d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes,
êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront
tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le
nombre, ni la délicatesse?... Non, vous périrez, et dans la
conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte
de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables
jouissances....