chaudement accueilli? Ce n'était certes pas le moment, en juin 1789, de
se rappeler qu'on «marchait sur la terre», et de quitter le «monde
idéal». Il fallait au contraire ne pas regarder les difficultés, les
périls, les baïonnettes dont on était entouré, marcher la tête haute,
les yeux fixés vers l'idéal populaire et vaincre, comme on le fit, par
la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes
d'une politique prudente, elles étaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs
un piège que leur tend Mirabeau, quand, dans ce même discours, il
propose à ses collègues de s'intituler _représentants du peuple
français_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? Était-ce
_populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas à craindre que la cour ne voulût
comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvât avoir consacré la
distinction des ordres? L'abbé Siéyès vit le danger, retira sa formule
(_Assemblée des représentants connus et vérifiés_) et se rallia à celle
de Legrand (_Assemblée nationale_), qui contenait déjà la Révolution.
Quant à Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections
et, en rhéteur, répondant à ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du
mépris où l'on tenait ce beau mot de peuple:
«Je persévère dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait
attaquée, je veux dire la qualification de _peuple français_; je
l'adopte, je la défends, je la proclame, par la raison qui la fait
combattre.
«Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecté en
France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé;
parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la
vanité se révolte; parce qu'il est prononcé avec mépris dans les
chambres des aristocrates; c'est pour cela même, Messieurs, que nous
devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de
le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les
coeurs....
«Représentants du peuple, daignez me répondre. Irez-vous dire à vos
commettants que vous avez repoussé ce nom de peuple? que si vous n'avez
pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherché à éluder cette dénomination
qui ne vous paraît pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus
fastueux que celui qu'ils vous ont conféré? Eh! ne voyez-vous pas que le
nom de _représentants du peuple_ vous est nécessaire, parce qu'il vous
attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez
que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un à un! Ne voyez-
vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne à connaître
au peuple que nous avons lié notre sort au sien, ce qui lui apprendra à
reposer sur nous toutes ses pensées, toutes ses espérances!
«Plus habiles que nous, les héros bataves qui fondèrent la liberté de
leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre,
parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en flétrir, et ce
titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le
despotisme avilissaient, fut à la fois leur force, leur gloire et le
gage de leur succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui les
sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront
les _remontrants_ en Amérique, les _pâtres_ en Suisse, les _gueux_ dans
les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur
ôteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront
su s'honorer.» (Séance du 16 juin 1789.)
Ces déclamations furent accueillies par des murmures mérités, et le rôle
que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu à
éloigner de lui la confiance de l'Assemblée. Que voulait-il donc?
Maintenir les ordres privilégiés? Nous avons vu qu'il les considère
comme un obstacle à la liberté, et qu'il les supprime dans ses
programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des
communes dont l'audace l'inquiétait déjà, comme elle inquiétait la cour.
Le «défenseur du trône» tremblait, dès les premiers jours de la
Révolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes
soumissent leurs décrets à la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce
_veto_ était pour lui le palladium des libertés publiques: «Je crois,
avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement nécessaire, que
j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait
pas.»
A cette époque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour;
mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le désigner à
l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis.
Il marquait d'avance les limites de la Révolution. Voyant qu'on ne
venait pas à lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il
en reçut l'accueil le plus injurieux. Justement dépité, il changea
d'allure, résolut de montrer sa force et sa popularité et de s'imposer
en menaçant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours démocratiques
par lesquels il releva le courage de l'Assemblée, après la séance royale
du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Brézé. Cette
apostrophe si célèbre a donné le change sur la véritable politique de
Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-là est restée fixée dans la
mémoire populaire. La légende représente le prétendu tribun montrant du
doigt la porte au courtisan terrifié, sortant à reculons comme devant le
roi. Ce coup de théâtre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il
avait ce jour-là menacé le pouvoir absolu. La cour fut effrayée de cette
infraction insolente à l'étiquette, si bien que de part et d'autre on se
trompa sur les véritables intentions du grand orateur, et l'on vit une
politique là où il n'y avait qu'une boutade, qu'un accès d'impatience et
de colère.
Il fut inquiet lui-même d'avoir révélé d'un geste et d'un mot la
fragilité du pouvoir royal, et dans la séance du 27 juin il essaya
visiblement de réparer son imprudence:
«Messieurs, je sais que les événements inopinés d'un jour trop mémorable
ont affligé les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les ébranleront pas. A
la hauteur où la raison a placé les représentants de la nation, ils
jugent sainement les objets et ne sont point trompés par les apparences
qu'au travers des préjugés et des passions on aperçoit comme autant de
fantômes.
«Si nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux
qui portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de
leur présenter des remontrances, d'en appeler à leur volonté mieux
éclairée; si nos rois, persuadés qu'il n'appartient qu'à un despote
imbécile de se croire infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de
leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de
convoquer l'Assemblée nationale n'en écouterait-il pas les membres avec
autant de faveur que des cours de judicature, qui défendent aussi
souvent leurs intérêts personnels que ceux des peuples? En éclairant la
religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront trompé, les
députés du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la
liberté du monarque; ce ne sera pas en vain, dès qu'il aura voulu
prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses intentions et
de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu....»
Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi
que pour le peuple:
«Tels que nous nous sommes montrés depuis le moment où vous nous avez
confié les plus nobles intérêts, tels nous serons toujours, affermis
dans la résolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas à
des biens passagers, mais à la condition même du royaume; déterminés à
voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des
innombrables avantages que la nature et la liberté nous promettent, à
soulager le peuple souffrant des campagnes, à remédier au découragement
de la misère, qui étouffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien à
l'égal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune;
non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'à
l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant
point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; désirant enfin,
pour unique récompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette
immense patrie réunis dans les mêmes sentiments, heureux du bonheur de
tous, et chérissant le père commun dont le règne aura été l'époque de la
régénération de la France.»
Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblée résolut de demander
pour la troisième fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau,
s'adressant à la députation, improvisa ce discours, qui porte à un si
haut degré l'empreinte de son génie, et qui fut inspiré par une colère
non jouée:
«Eh bien! dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes
investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des
favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et
leurs présents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers,
gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies
l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la
destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais
même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique
barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemy.
«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses
aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans
Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers
féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris
fidèle et affamé.»
Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens
prétendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et
ajouta: «Le silence des peuples est la leçon des rois.» Quand même il
aurait prononcé ces paroles qui, avec l'apostrophe à la députation, sont
les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne
peut pas dire qu'il ait manqué un instant à son rôle de «défenseur du
trône». L'indignation et l'écoeurement que lui faisait éprouver la
politique de la cour expliquent aisément ces sorties. Et puis, ne
voulait-il pas faire peur à l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois
de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des
révolutionnaires, se désigner plus nettement comme l'homme
indispensable?
Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il
présente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres.
Mounier proteste, au nom de la séparation des pouvoirs, et s'attire
cette réplique, où se trouvent les idées les plus sages, les plus vraies
de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus à coeur:
«Vous oubliez que nous ne prétendons point à placer ni déplacer les
ministres en vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion
de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez-
vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les
accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces
artisans d'iniquités dont, par une contradiction palpable, vous nous
proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne
voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que
vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle
entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou
punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi, j'avertis avant de
dénoncer, je récuse avant de flétrir, j'offre une retraite à
l'inconsidération ou à l'incapacité avant de les traiter de crimes. Qui
de nous a plus de mesure et d'équité?
«Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne
pas ce droit que vous réclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre....
L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh!
par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de
terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet
inépuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis
de la liberté? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore
pour l'éternelle instruction du monde: l'Angleterre développe tous les
germes d'industrie, exploite tous les filons de la prospérité humaine,
et tout à l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa
constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse, et
l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques....
Vous ne pensiez donc qu'à quelques discussions parlementaires (là, comme
ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a guère d'autre
importance que l'intérêt de la loquacité); ou plutôt c'est apparemment
la dernière dissolution du parlement qui vous effraie.»
Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des «principes
métaphysiques», et il le prouva en s'abstenant de paraître à la nuit du
4 août et en blâmant autant qu'il le pouvait sans se dépopulariser, non
l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel
on avait procédé. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme
d'une puérilité. Il fut cependant rapporteur du Comité chargé d'élaborer
la Déclaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu.
Tantôt il demande l'ajournement, tantôt que la déclaration ne figure pas
en tête, mais à la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne
Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport
qu'il déposa. Cette «métaphysique» leur semble un jouet d'enfant.
Il était encouragé dans son mépris pour l'idée révolutionnaire par
Etienne Dumont et les Genevois pédants qui l'entouraient, mais surtout
par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, étranger député
au parlement français par suite d'un vieux droit féodal, ancien
serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau
et âme de ce que le peuple appelait justement le comité autrichien. «Le
comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se dévoua à des
négociations utiles au roi auprès des chefs des factieux.» Ce fin
diplomate, cet intrigant émérite capta bientôt la confiance de Mirabeau,
quoiqu'il siégeât à l'extrême droite: «Avec un aristocrate comme vous,
lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement.» La Marck fut
charmé de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un démagogue.
Il caressa son rêve d'être ministre et lui reprocha son opposition:
«Mais, répondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de
prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans
le parti de l'opposition, qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre
ma popularité qui est ma force.»
C'est à ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur
le _veto_ (1er septembre), qui reflète fidèlement ses hésitations et ses
contradictions intimes.
Son raisonnement est celui-ci:
Le roi a les mêmes intérêts que le peuple: ce qu'il fait pour lui-même,
il le fait pour le peuple. Or les représentants peuvent former une
aristocratie dangereuse pour la liberté. C'est contre cette aristocratie
que le _veto_ est nécessaire. Les représentants auront aussi leur
_veto_, le refus de l'impôt.
C'est la théorie de la _démocratie royale_ que nous connaissons déjà.--
Voici l'objection telle que Mirabeau la présente:
«Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblée nationale lui
propose, il est à supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux
intérêts nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir exécutif qui réside
en lui et qu'il doit défendre; dans ce cas, il en appelle à la nation,
elle nomme une nouvelle législature, elle confie son voeu à ses nouveaux
représentants, par conséquent elle prononce; il faut que le Roi se
soumette ou qu'il dénie l'autorité du tribunal suprême auquel lui-même
en avait appelé.»
Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui
montrent combien peu il se laissait prendre à ses propres sophismes:
«Cette objection est très spécieuse, et _je ne suis parvenu à en sentir
la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on
a pu déjà voir et l'on remarquera davantage encore:
«1° Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde
législature n'apporte pas le voeu du peuple;
«2° Elle suppose faussement que le roi sera tenté de prolonger son
_veto_ contre le voeu connu de la nation;
«3° Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvénient,
tandis qu'à plusieurs égards il a les mêmes inconvénients que si l'on
n'accordait au roi aucun _veto_.»
Si le roi n'a pas le droit de s'opposer à certaines lois, il les
exécutera à contre-coeur; peut-être même usera-t-il de violence ou de
corruption envers l'Assemblée. Si, au contraire, il a sanctionné des
lois, il s'est engagé par cela même à les faire exécuter fidèlement.
C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des libertés publiques,
d'après Mirabeau.
Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur
la dénomination de l'Assemblée. Ce n'est plus l'homme qui apostropha
Dreux-Brézé, c'est un candidat à la faveur royale.
Le peuple de Paris, qui n'était pas dans le secret, ne voulut pas en
croire ses oreilles: le soir même on répétait au Palais-Royal que
Mirabeau avait parlé contre l'infâme _veto_.
Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole
populaire. En septembre 1789, peu après ce discours, il lui prêta
cinquante louis et s'engagea à renouveler ce prêt chaque mois. Il acquit
ainsi le droit de morigéner le grand orateur, et il en usa: «Dans
plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrité de son langage
révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup
d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors répandre des larmes comme un
enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur
laquelle on ne pouvait se tromper.» Il est le mentor de Mirabeau, qui
lui écrit: «Je boite sans soutien quand j'ai été vingt-quatre heures
sans vous voir.» Et: «Allez, mon cher comte, et faites à votre tête, car
vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que
toute la verve de l'imagination ou les élans de la sensibilité toujours
mobile.» Ce La Marck fut le mauvais génie de Mirabeau: il l'enfonça
chaque jour davantage dans les idées de la réaction, lui faisant honte
de ses tendances libérales, surveillant sévèrement son éloquence
factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Dès que La Marck
s'absente, voyage, Mirabeau s'émancipe, et La Marck écrit qu'il est
affligé «de le voir rentrer de plus en plus dans les idées
révolutionnaires». Mais dès que le tentateur revient, Mirabeau se modère
et se calme.
Après les journées des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune
part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit à celui-ci
un mémoire pour _Monsieur_, où il conseille au roi de se retirer en
Normandie, d'y appeler l'Assemblée, et dans ses conversations avec son
ami, il va jusqu'à demander et appeler de ses voeux la guerre civile
«qui retrempe les âmes». Tout le mois d'octobre se passe en intrigues;
on lui laisse entrevoir le ministère, et néanmoins la reine dit à La
Marck: «Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être
réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau.» Cependant, il a
besoin d'une grande place très lucrative. On lui propose l'ambassade de
Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs
pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce
qu'il veut, c'est le ministère. Enfin il va faire sauter Necker sur la
question des subsistances et il espère le remplacer, quand ses
espérances sont à jamais brisées par le décret de l'Assemblée du 7
novembre 1789, qui interdit l'accès du ministère aux députés. A cette
occasion, il prononça un discours éloquent, ironique, désespéré. Après
avoir brièvement résumé sa doctrine et montré l'utilité d'un ministère
pris dans le Parlement, il déclara ces principes si évidents que la
proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur
de la motion ou lui-même: «Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce
qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou son courage mal
affermi aient redouté quelque grande marque de confiance, et qu'il ait
voulu se ménager le moyen de la refuser en faisant admettre une
exclusion générale. (Ironie écrasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici
donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner
l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la
sénéchaussée d'Aix.» Quel commentaire à ce discours que la lecture des
lettres de Mirabeau de septembre à octobre, dont chaque ligne exprime
son désir fiévreux d'être ministre! Le décret de l'Assemblée fut pour
lui un coup terrible.
C'est en mars 1790 que la cour se décide enfin à faire demander à La
Marck par l'intermédiaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il
était aux Pays-Bas), et d'offrir à Mirabeau, non pas le ministère, mais
la fonction de conseiller secret. Menée à l'insu du cabinet, la
négociation aboutit, et Mirabeau remet un plan écrit (10 mars 1790): il
s'agit surtout de faire évader le roi et de traiter avec La Fayette, ou
de l'écarter et de le perdre. La reine, enchantée, offre de payer les
dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet à La Marck, pour
Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables à la fin de la
législature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il
mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000
francs par mois, plus 300 francs pour son secrétaire et confident De
Comps. Quand ces conditions furent fixées, «il laissa échapper, dit La
Marck, une ivresse de bonheur, dont l'excès je l'avoue m'étonna un peu».
Il prit, malgré les représentations de La Marck, un grand train de
maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats
considérables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3
juillet 1790, il eut avec la reine, à Saint-Cloud, une entrevue secrète
dont il sortit enthousiasmé pour «la fille de Marie-Thérèse ... le seul
homme que le roi ait près de lui». Il remit des notes secrètes pleines
de conseils conformes à sa politique machiavélique, poussant le roi à
renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et à l'appeler lui-même au
ministère, ce qu'on ne voulait à aucun prix. Il dut le comprendre, se
résigna à son rôle mystérieux et resta le chef d'une camarilla obscure.
Il voulait du moins que son autorité fût, sinon apparente, du moins
sérieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un
_ministère secret_:
«Puisqu'on est réduit à choisir de nouveaux ministres, on doublerait
sur-le-champ leurs forces, ou plutôt on aurait un _ministère secret_ à
l'abri des orages, susceptible d'une grande durée, propre à correspondre
et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des
combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur
amour-propre en fût blessé, ne seraient que les organes; car l'art de
s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les maîtriser sans qu'ils le
voulussent, sans même qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait
d'habileté des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient
avoir les rapports les plus étendus, sans qu'aucune de leurs liaisons
éveillât la méfiance. Livrés à une longue carrière, ils conserveraient,
d'un ministère à l'autre, le fil des mêmes idées, des mêmes projets, et
l'on pourrait enfin établir l'art de gouverner sur des bases
permanentes.»
Il n'obtint même pas ce ministère secret, il ne fut même pas un
conseiller écouté; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte;
on ne comprenait même pas à quel grand politique on avait affaire. «Eh
quoi! disait-il amèrement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t-
elle donc au joueur?» Et voici comment il appréciait cette cour à
laquelle il se vendait: «Du côté de la cour, oh! quelles balles de
coton! quels tâtonneurs! quelle pusillanimité! quelle insouciance! quel
assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de
petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de
_nolontés_, d'amour et de haines avortées!... Ils voudraient bien
trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un
homme, eussent l'âme d'un laquais.»