Il parvint à séduire, à arracher l'assentiment, à décider ce

Produced by Distributed Proofreaders

LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION

MIRABEAU--VERGNIAUD--DANTON--ROBESPIERRE

par

FRANÇOIS-ALPHONSE AULARD

[Illustration]

MIRABEAU

_I.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE MIRABEAU_

Nul homme ne fut peut-être mieux préparé que Mirabeau à la carrière

oratoire. Ces conditions de savoir universel réclamées par les anciens,

il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture était

prodigieuse, grâce aux longues années qu'il avait passées en prison. Ni

au château d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les

livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes

sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traités de géométrie, de

physique, de mathématiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de

les lui refuser, son éloquence irrésistible séduit et conquiert geôliers

et gardiens. Loin d'être isolé, par sa captivité, du mouvement des

idées, il reste en contact quotidien avec le développement intellectuel

de son époque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits,

envoie chaque jour à Sophie un journal où ses impressions de lecteur

tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et

traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les

prisons d'État_, un essai sur la _Tolérance_, et, pour l'éducation de

l'enfant que va lui donner sa maîtresse, une mythologie, une grammaire

française, un cours de littérature ancienne et moderne; enfin, pour

décider Sophie à vacciner cet enfant, un traité de l'inoculation. Ce ne

sont là que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie

attestent une diversité d'études plus grande encore: le commerce, la

finance, les eaux de Paris, le magnétisme, l'agiotage, Bicètre,

l'économie politique, la statistique, il n'est aucun sujet à la mode à

la fin du XVIIIe siècle, même la littérature obscène, qu'il n'ait abordé

et qu'il n'ait traité avec éclat, scandale, succès. Il n'ignorait rien

de ce qui intéressait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se

l'assimilait assez vite pour paraître l'avoir su de naissance. Oui,

comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe

quel sujet et étonner l'Assemblée constituante de la variété de ses

connaissances: qu'il s'agisse de politique générale, de finances, de

mines ou de testaments, il paraît tour à tour spécialiste dans chacune

de ces questions. Que dis-je spécialiste? Ceux-là même auxquels il doit

sa science récente s'instruisent à l'entendre, et c'est ainsi que les

rhéteurs d'Athènes et de Rome se représentaient l'orateur digne de ce

nom: «Que Sulpicius, dit Cicéron, ait à parler sur l'art militaire, il

aura recours aux lumières de Marius; mais ensuite, en l'entendant

parler, Marius sera tenté de croire que Sulpicius sait mieux la guerre

que lui.»

Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'était pas seulement

pour devenir «un honnête homme» à la mode du XVIIIe siècle, ou, comme

nous disons aujourd'hui, par curiosité de dilettante: le but de ces

études ne cessa d'être, à son insu peut-être, l'art de la parole.

Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il écrit ne

va servir qu'à perfectionner en lui ce don de l'éloquence qui lui était

naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'écrit pas une phrase

qui ne soit faite pour être lue à haute voix, déclamée. Même dans ses

lettres d'amour, même dans ses confidences à Sophie, il est orateur, il

s'adresse à un public que son imagination lui crée, et, après avoir

tutoyé tendrement son amie, il s'écrie: «_Voyez_ la Hollande, cette

école et ce théâtre de tolérance....». Disculpant sa maîtresse, il

introduit par la pensée tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes:

«_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre à Sophie, qu'elle ait fait une

imprudence? elle seule l'a expiée. Personne au monde, qu'elle et son

amant, n'a été puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur démarche.

Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus

affreux des voeux? la persévérance dans ses opinions et ses sentiments?

la hauteur de ses démarches au milieu de la plus cruelle détresse? la

décence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne

sont pas là des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi.»

Il s'exerça plus directement à l'éloquence, du fond même de son cachot

de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce

pas une véritable péroraison que la fin de cette lettre à M. de Maurepas

pour lui demander à prendre du service en Amérique ou aux Indes? «Ici,

dit-il, j'ai cessé de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la

mort. J'y végète inutilement pour la nature entière. Laissez-moi mettre

les mers entre mon père et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah!

oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire,

ou des actions qui démentiront bien haut mes lâches, mes perfides

calomniateurs, et feront peut-être regretter les années qu'on m'a ôtées.

Relégué au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement

à la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui

lui dévouera sa vie.»

Le mémoire à son père, écrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui

marque un grand progrès dans l'éloquence de Mirabeau. C'est à la

postérité qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il

nous charme et nous ravit, sans que jamais l'intérêt languisse. Tout est

calculé avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et

son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou

ne dévie. Son père l'avait exilé à Maurique, à cause des dettes qu'il

avait contractées aussitôt après son mariage:

«Entière résignation de ma part, dit-il, profonde tranquillité,

rigoureuse économie. Et ne croyez pas, s'il vous plaît, mon père, que ce

fût impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse

aisément procuré et à bon marché; la preuve en est qu'au moment où je

crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des

fonds nécessaires pour la réception de mon enfant à Malte, si son sexe

lui permettait d'y entrer. Je trouvai, à 4p. 100, cet argent, que je

laissai en dépôt jusqu'à l'événement. Si je n'empruntais pas, c'est donc

parce que je ne voulais pas emprunter; j'étais sévèrement résolu d'être

invariablement rangé. Alors vous me fites interdire.»

Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les

Parlements Maupeou avaient la faveur du père de Mirabeau: «On sait que

les nouveaux parlementaires cabalaient avec véhémence contre nous (les

nobles). Mon beau-père lutta vigoureusement contre eux dans l'assemblée

de la noblesse. On prétendit que j'avais contribuée réchauffer et à le

soutenir, ce dont assurément il n'avait pas besoin; car on ne peut être

meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit

que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphâmes. C'était

un grand crime; mais enfin, ce crime m'était commun avec tous les

honnêtes gens....»

La péroraison est longue et pathétique. Il faut en citer une partie pour

montrer ce qu'était déjà Mirabeau dix ans avant son élection aux Etats

généraux: «Je vous ai supplié d'être juge dans votre propre cause; je

vous supplie de vous interroger dans la rigidité de votre devoir et le

plus intérieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire

et de me condamner seul? de vous élever au-dessus des lois et des formes

pour me proscrire? Quoi! mon père, vous, le défenseur célèbre et

éloquent de la _propriété_, vous attentez, de votre simple autorité, à

celle de ma personne! Quoi! mon père, vous, l'_Ami des hommes_, vous

traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon père, on ne peut

statuer sur la liberté, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets,

que sept juges n'aient prononcé, et vous décidez arbitrairement de mon

sort!»

Alors, par un procédé familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des

hommes_ fait lui-même le plaidoyer de son fils. «Voilà, mon père,

l'ébauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un

courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le

sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis né libre_, dans les lieux où

tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je

vous adresse des vérités respectueuses, mais hautes et fortes, et il est

digne de vous de les entendre et d'en convenir....

«Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon père, je ne le puis.

Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que

j'envisage des humains; que j'aie des ressources littéraires, depuis si

longtemps unique soulagement à mes maux; que je sache si mon fils

respire et ce qu'il fait....

«Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par

l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre,

que la fin de cette année 1778 ne me verra point vivant au donjon de

Vincennes. Je profère hardiment un tel serment; car la liberté de

disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse ôter à l'homme, même

en le gênant sur les moyens.

«Il ne tient maintenant qu'à vous, mon père, d'user de ce droit

qu'avaient les Romains, et qui fait frémir la nature. Prononcez mon

arrêt de mort, si vous êtes altéré de mon sang, et votre silence suffit

pour le prononcer. Rendez-moi la liberté, ce bien inaliénable, cette âme

de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci....»

Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie à plaider sa cause auprès de

son père, à chercher le point faible de cet homme cuirassé d'orgueil et

de préjugés, plus difficile à émouvoir que ne le sera jamais l'Assemblée

constituante, même en ses jours de méfiance. C'est un discours que le

futur orateur recommence chaque jour et à chaque lettre qu'il écrit soit

à son père, soit à son oncle. C'est un thème éternel qu'il ne cesse de

traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces à cette

tâche ardue, s'assouplissant à cette gymnastique quotidienne, épurant,

fortifiant son génie. Inappréciable service que rendit à son fils, bien

malgré lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques,

auquel l'éloquence même et le génie de sa victime déplaisaient! Il se

trouva que Mirabeau dut à son père, à l'escrime terrible qu'il lui

imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la

solidité de son jeu, et peut-être son attitude impassible à la tribune.

Telle fut la première école de Mirabeau: c'est ainsi qu'il préluda, par

des _déclamations_ dont le sujet était emprunté à sa vie, aux exercices

de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhétorique, ce qui

arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs

_controverses_: il n'évitait pas le mauvais goût, recherchait

l'antithèse et le trait, tombait dans ces défauts dont le contact du

public et la vérité des choses débarrassent plus tard les vrais

orateurs, mais qui brillent comme des qualités dans toutes les

conférences de jeunes avocats.

Une autre école plus sérieuse acheva de le former et de le mûrir; ce

furent ses procès, dans lesquels il voulut se défendre lui-même. Le

barreau l'attirait. En prison, chose singulière! il est l'avocat

consultant de ses geôliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne

fût-ce que par écrit, ses besoins oratoires. Ainsi, au château d'If, il

compose un mémoire pour le commandant Dallègre, qui avait un procès; au

fort de Joux, il écrit sur les affaires municipales de la ville de

Pontarlier, et il rédige une défense d'un portefaix nommé Jeanret, sans

compter un mémoire sur les salines de Franche-Comté. L'_Avis aux

Hessois_, publié à Clèves (1777), pendant son séjour en Hollande, est un

véritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la même

année à un mémoire publié par sa mère contre son père. Enfin, prisonnier

volontaire à Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'éloquents

mémoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut

dire fièrement: «Si ce n'est pas là de l'éloquence inconnue à nos

siècles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si précieux

et si rare.» Son procès avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il

le plaida lui-même, mit le dernier sceau à sa réputation par les

qualités extrajuridiques qu'il y déploya. Il s'y montra, sinon bon

avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant

et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour à tour tendre

et véhément, suppliant et impérieux, mêlant la modestie la plus

gracieuse à des colères de Titan.

Il s'éleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il força

l'admiration même de son père. Celui-ci écrivit au bailli: «C'est

dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parlé, tant hurlé,

tant rugi, que la crinière du lion était blanche d'écume et distillait

la sueur.» Quant à son adversaire, Portalis, «qu'il a fallu, écrit le

bailli, emporter évanoui et foudroyé hors de la salle, il n'a plus

relevé du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le

terrassa».

Quelle préparation à la tribune que cette joute oratoire avec un homme

comme Portalis, devant une foule immense et à moitié hostile, au milieu

d'une ville agitée de passions déjà politiques et révolutionnaires! Et

ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remporté comme

orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succès

difficiles. Quel piège en effet pour un homme public de débuter devant

des auditoires bienveillants et gagnés d'avance, qui retrouvent et

applaudissent leurs propres pensées sur ses lèvres, qui lui ôtent

l'occasion de dissiper des préventions, de réfuter des interruptions,

d'échauffer une atmosphère glacée, en un mot de s'instruire en luttant

et de connaître toute l'étendue de ses forces! Ces favoris d'un collège

électoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement émoussés par les

louanges, ignorants d'eux-mêmes, faciles à déconcerter. A la première

contradiction, qu'ils prennent pour un échec, ils s'irritent, se

dégoûtent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes

dangereuses: il avait appris à plaider sa cause, de vive voix ou la

plume à la main, dans les conditions les plus défavorables, contre

l'universelle malveillance dont son père menait le choeur. Il sera bien

difficile d'intimider un athlète si habitué au péril, si cuirassé contre

le découragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce

qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et

qu'on n'entend pas, ces difficultés ne seront pour lui que jeux

d'enfant.

Mais, quand même Mirabeau aurait apporté aux Etats généraux une

instruction plus étendue encore, une expérience oratoire plus consommée,

un génie plus éminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi à faire

de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y était joint une qualité

suprême dont l'absence cause et explique l'infériorité parlementaire de

plus d'un homme d'esprit: je veux parler du goût passionné des affaires

publiques. Bien avant la réunion des Etats, il se fait donner une

mission diplomatique à Berlin, visite les ministres, leur écrit, les

conseille, considère comme de son ressort tout ce qui intéresse la

politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans

journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays où il n'y avait

pas de vie publique. Econduit, ridiculisé, calomnié, il ne se rebute

pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il

écrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avisés; il

conseille et prédit la réunion des Etats généraux quand personne n'y

songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'intéresse plus que

le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son procès que du

procès intenté par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il

s'inquiète, du fond de sa misère, des finances de son pays. En veut-on

une preuve? Au moment où il songeait à forcer son père à rendre ses

comptes de tutelle, il était venu de Liège à Paris pour consulter ses

avocats et ses hommes d'affaires. Sa maîtresse, la tendre madame de

Néhra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiété, court l'y rejoindre et

lui demande des nouvelles de son procès: «Oui, à propos, me dit-il, je

voulais vous demander où j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a

été entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard

et Gérard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en vérité: j'ai vu à peine

Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose à faire que de penser à

toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez-

vous que l'affreux agiotage est à son comble? Savez-vous que nous sommes

au moment où il n'y a peut-être pas un sou dans le Trésor public? Je

souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si

peu et s'affliger si fort de la détresse publique.»

Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements

sur l'opinion des provinces, une correspondance énorme venue de tous les

coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents

politiques, préparation à la vie publique dont nous avons vu de nos

jours un exemple célèbre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison

sous l'ancien régime. La seule carrière possible pour Mirabeau, c'était

la carrière d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carrière ne s'ouvrît

pas devant lui, que la Révolution tardât, ses vices ne suffisant plus à

le distraire, il mourait maniaque ou fou, à la fois ridicule et

déshonoré.

Cette vocation fatale, irrésistible, s'alliait à une santé de fer, à une

figure imposante dans sa laideur, à une voix sonore et à un air de

dignité noble et paisible. Ses défauts extérieurs, choquants chez un

homme privé, devenaient autant de qualités chez un tribun. Son attitude

et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au

contraire, à la tribune, avec sa tête éloquente, ses regards

extraordinaires. En réalité, il n'avait tout son prix, au moral et au

physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures

merveilleuses, faites pour la représentation, pour la vie tumultueuse en

plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la

solitude rapetisse et enlaidit, que la publicité grandit et transfigure,

et pour lesquelles l'éloquence est le plus impérieux des besoins.

Note:

[1] «En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappé de son

extérieur. Il avait une stature haute, carrée, épaisse. La tête, déjà

forte au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une

énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville dont

les boutons, en pierres de couleur, étaient d'une grandeur démesurée;

des boucles de soulier également très grandes. On remarquait enfin dans

toute sa toilette, une exagération des modes du jour, qui ne s'accordait

guère avec le bon goût des gens de la cour. Les traits de sa figure

étaient enlaidis par des marques de petite vérole. Il avait le regard

couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer

poli, il exagérait ses révérences; ses premières paroles furent des

compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les

formes ni le langage de la société dans laquelle il se trouvait, et

quoique, par sa naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient,

on voyait néanmoins tout de suite à ses manières qu'il manquait de

l'aisance que donne l'habitude du grand monde....

«.... Mais, après le dîner, M. de Meilhan ayant amené la conversation

sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper

d'abord comme ridicule dans l'extérieur de Mirabeau disparut à

l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses

idées, et il entraîna tout le monde par sa manière brillante et

énergique de les exprimer.» (_Correspondance de Mirabeau et de La

Marck_, t. I. p. 86.)

[Illustration: HONORÉ GABRIEL COMTE DE MIRABEAU]

_Député de la Sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée Nationale en 1789. Elu

président le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._

A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.]

Tel était Mirabeau à la veille d'entrer dans la vie publique, réunissant

dans sa personne toutes les conditions d'éloquence parfaite qu'ont

énumérées un Cicéron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porté

par la nature et par les circonstances, va dépasser ce Cicéron, qu'il

aimait à lire, et qui sait? atteindre Démosthène, d'autant plus que ces

grandes vérités, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'à

nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'être le premier

à les exprimer à la tribune française qu'il inaugure. Un public tout

neuf au plaisir d'écouter, voilà son auditoire. Les passions et les

idées de toute la France, et de la France du XVIIIe siècle encore

philosophe, enthousiaste, héroïque, voilà la matière de ses harangues.

Jamais le génie ne rencontra de si belles et de si faciles

circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du

discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la

carrière oratoire de Mirabeau, nous rêvions mieux. Après ces élans

sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la

pensée du grand homme se dérobe-t-elle parfois comme à dessein, au lieu

de se développer d'un discours à l'autre avec harmonie et clarté?

Pourquoi la déclamation succède-t-elle tout à coup à l'accent sincère,

aux beautés solides et simples? C'est qu'il manquait à Mirabeau un

avantage que ses collègues de la Constituante possédaient presque tous:

la considération publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de

l'orateur que le côté glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel

mépris il fut accueilli à Versailles. On ne lui parlait pas; on

considérait, même à gauche, sa présence comme un scandale. Outre que ce

transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une légende

déshonorante s'attachait à son nom. Les calomnies de son père avaient

fait leur chemin, et tous les vices semblaient marqués hideusement sur

cette figure ravagée. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son

fils jusqu'à dix-sept lettres de cachet, avait laissé publier, lors du

procès d'Aix, un recueil de ses lettres intimes où il disait de Mirabeau

tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colère habilement

attisée par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais époux,

mauvais père, Mirabeau pouvait-il être un bon citoyen? Et encore on lui

eût pardonné ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manqué

même à l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa vénalité.

Son éloquence au début étonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne

croyait pas ce qu'il disait._

Il parvint à séduire, à arracher l'assentiment, à décider certains votes

par l'éclat éblouissant de la vérité; il obtint une grande influence,

mais il n'atteignit jamais à l'autorité. Souvent son génie même se

tournait contre lui, et plus les imaginations étaient flattées, plus les

consciences résistaient. Déboires, affronts, mépris les moins déguisés,

il subit tout, accepta tout, dans la pensée de se réhabiliter enfin. Il

n'y parvint jamais tout à fait. «Dans certains moments, écrit Etienne

Dumont, il aurait consenti à passer au travers des flammes pour purifier

le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, à demi suffoqué de douleur, en

disant avec amertume: «J'expie bien cruellement les erreurs de ma

jeunesse». Voilà pourquoi il tombait quelquefois dans la déclamation.

Désireux de donner au public une bonne idée de lui-même, il n'y pouvait

parvenir; le désaccord de sa vie et de ses paroles était trop flagrant.

Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe

ancien, c'est de paraître à ses auditeurs tel qu'il veut paraître en

effet. Et c'était bien là le but secret de Mirabeau; il voulait paraître

honnête. Mais, comme l'ajoute Cicéron en termes qui s'appliquent

cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive à cette éloquence suprême

que par la dignité de la vie: _id fieri vitae dignitate_.

_II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_

Quelle était la politique de Mirabeau? A cette question souvent posée,

aucune réponse satisfaisante n'a été faite. Ceux qui ont écrit avant la

publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne

connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme extérieur, que ses desseins

avoués, que sa politique officielle. Ceux qui ont écrit depuis n'ont

plus vu que l'homme intérieur, que l'intrigant payé, que le conspirateur

mystérieux. Là, dit-on, c'est un tribun, presque un démagogue; ici c'est

un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la

Révolution; en secret il la retient et semble lui préparer des pièges.

Comment démêler sa véritable pensée au milieu de ces contradictions?

Écartons d'abord une hypothèse qui se présente tout de suite à l'esprit.

Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas à proprement parler de politique:

il vécut d'expédients, au jour le jour, éloquent si le hasard lui

faisait rencontrer la vérité, languissant ou obscur quand il se

trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas

soit guidé par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne rêve

un certain état de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui.

Eh bien, Mirabeau croyait que l'état politique le plus souhaitable pour

la France et pour lui-même, c'était un état mixte, moitié absolutisme et

moitié liberté, où subsisterait ce qui était supportable dans l'ancien

régime et ce qui était immédiatement possible dans les systèmes

nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous

l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrète pour la

cour, écrite le 14 octobre 1790, il résume en ces termes les principes

de sa politique:

«Que doit-on entendre par les bases de la Constitution?

«Réponse:

«Royauté héréditaire dans la dynastie des Bourbons; corps législatif

périodiquement élu et permanent, borné dans ses fonctions à la

confection de la loi; unité et très grande latitude du pouvoir exécutif

suprême dans tout ce qui tient à l'administration du royaume, à

l'exécution des lois, à la direction de la force publique; attribution

exclusive de l'impôt au corps législatif; nouvelle division du royaume,

justice gratuite, liberté de la presse; responsabilité des ministres;

vente des biens du domaine et du clergé; établissement d'une liste

civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privilèges ni

d'exemptions pécuniaires; plus de féodalité ni de parlement: plus de

corps de noblesse ni de clergé; plus de pays d'états ni de corps de

province:--voilà ce que j'entends par les bases de la Constitution.

Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles

se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique.»

Dans sa pensée, le défenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi,

et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuyés l'un sur l'autre, ils

triomphent du clergé et de la noblesse, et à cette alliance le roi gagne

son pouvoir, le peuple sa liberté. C'est la _démocratie royale_ de

Wimpffen, c'est l'idée de la Constituante et de la France en 1789.

Mais quelle est l'autorité la plus ancienne, la plus forte, celle du roi

ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, à propos

de la formule à employer pour la promulgation des lois. Doit-on

continuer à dire: _Louis, par la grâce de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.--

Et les droits du peuple? «Si les rois, répond-il, sont rois par la grâce

de Dieu, les nations sont souveraines par la grâce de Dieu. On peut

aisément tout concilier.»--Opérer cette conciliation (non aisée, mais

impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministère.--

Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains à

l'autre, du corps à la tête, du peuple au roi. Il faut flatter, duper,

aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une liberté,

sous prétexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion

publique, et pour cette capture les moyens les plus cachés sont les plus

efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le

peuple; c'est pour le bonheur du peuple.

Le mot de république, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risée.

La république, c'est pour lui le retour à l'état de barbarie; c'est le

chaos; c'est la destruction de l'état social. Et il montre cependant

plus de sens politique que les rares républicains qui existaient alors,

en ce qu'il craint l'arrivée prochaine de la république, tandis que

ceux-là ne l'espèrent même pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme

cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur

attribuant la clairvoyance qu'il est seul à posséder. En voyant combien

les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer

qu'ils ne préparent pas secrètement les voies à la république, et il

écrit à la cour le 14 octobre 1790: «Je sais que ... les législateurs,

consultant les craintes du moment plutôt que l'avenir, hésitant entre le

pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes

républicaines dont ils prévoyaient le danger, craignant même que le roi

ne désertât sa haute magistrature, ou ne voulût reconquérir la plénitude

de son autorité; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexité, les

législateurs n'ont formé, en quelque sorte, l'édifice de la constitution

qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voûte,

et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de manière qu'ils

pussent opter entre la république et la monarchie, et que la royauté fût

conservée ou inutile, selon les événements, selon la réalité ou la

fausseté des périls dont ils se croiraient menacés. Ce que je viens de

dire est le mot d'une grande énigme.»

C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et à Barnave que de leur

prêter des vues aussi profondes: les événements les menaient; ils ne se

doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent à

un avenir, qui, en 1790, semblait éloigné d'un siècle.

Cette aversion de Mirabeau pour la démocratie pure et pour les théories

du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du

pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil

sans cesse répété, à la tribune même (10 octobre 1789): «Ne multipliez

pas de vaines déclamations; ravivez le pouvoir exécutif; sachez le

maintenir, étayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement,

la société tombe en dissolution, et rien ne peut nous préserver des

horreurs de l'anarchie.»

Son royalisme n'est pas seulement théorique; il se considère

personnellement comme le champion nécessaire de la royauté. Ne croyons

pas que le besoin d'argent l'ait rapproché de la cour; il se sent né

pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre.

Quand cela? En 1790, quand il succombe à la misère et que la situation

politique l'effraie? Non: à son arrivée dans la vie politique, à la

première heure, à la première minute, au moment même où il songe à

entrer aux États généraux, _cinq mois avant les élections_. Il écrit, le

28 décembre 1788, à M. de Montmorin:

«Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis être aux

États généraux.... En nous entendant, il me serait très aisé d'éluder

les difficultés ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas

trop de trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne

et influent défenseur du trône et de la chose publique.»

Ce rôle de défenseur du trône, si beau qu'il pût paraître en 1788, est-

il vraiment celui auquel son genre d'éloquence semblait destiner

Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas être en effet un tribun populaire,

le conseiller, l'interprète, l'initiateur de la démocratie? Pourquoi,

victime de l'ancien régime, ne rêva-t-il pas une république dirigée par

sa voix puissante?

Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'éducation, mais de

la naissance. C'est à son père qu'il devait cet orgueil de caste qu'il

ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'après l'abolition des

titres de noblesse, il continua à se faire appeler Monsieur le comte, à

sortir en voiture armoriée. Voilà la première raison pour laquelle il

était royaliste.

La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis à Vincennes, le

régime démocratique l'aurait laissé de côté, dans les rangs obscurs. Il

comprenait très bien que le dérèglement de sa vie lui aurait fermé la

carrière politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle

parlementaire, ou plutôt cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle

le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilégiés,

semblait lui assurer un rôle digne de son génie. Il excellait, nous le

savons, dans l'éloquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui

permettait d'être orateur, et la nécessité de concilier deux choses

inconciliables, la souveraineté populaire et la souveraineté royale,

ouvrait un champ illimité à son habileté un peu policière. Éblouir par

son éloquence, séduire par son adresse, jouer un beau rôle représentatif

et, en secret, préparer par de petits moyens, par des hommes

secondaires, de grands effets politiques, c'était là son idéal. Et que

ne le réalisa-t-il? Les d'Orléans étaient sous sa main; il pouvait leur

donner la royauté. C'était même le seul moyen de réaliser son rêve de

monarchie mitigée. Mais dès qu'il vit le duc d'Orléans, en 1788, chez le

comte de La Marck, il le jugea et dit «que ce prince ne lui inspirait ni

goût ni confiance». Plus tard il répétait qu'_il n'en voudrait même pas

pour son valet_. C'est donc avec la branche aînée qu'il veut fonder le

seul régime dont il puisse être l'orateur et le ministre.

Ses opinions, on le voit, sont fondées sur son intérêt, ou, si on aime

mieux, sur l'intérêt de son génie. Il lui faut, ce sont ses propres

expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande

gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait préparé les conditions les

plus favorables à l'épanouissement de son éloquence, mais avouons que sa

politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voilà la

troisième raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et

complètement la cause du XVIIIme siècle. Ses contemporains, philosophes

et politiques, précurseurs et acteurs de la révolution, diffèrent de

doctrine et de système; mais ils se rapprochent en un point, c'est

qu'ils ont une foi ardente en l'humanité; ils la croient bonne,

raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de

lui ôter ses chaînes, de lui rendre ses droits, de l'amener à la

virilité par la liberté. Ils croient fermement à la justice: c'est là

l'évangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore

obscurci. Cette foi est étrangère à Mirabeau: ce n'est ni sur la raison

ni sur le droit qu'il compte pour établir son système, mais sur le

génie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou

plus jeune que cet âge. Quand, en décembre 1790, déjà payé par la cour,

il présente son plan secret de résistance, le comte de La Marck écrit

finement à Mercy-Argenteau: «Ce plan est trop compliqué, ainsi que vous

l'avez remarqué, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour

d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par

exemple, l'aurait très bien fait exécuter; mais nous ne sommes plus au

temps de la Fronde.»

Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres.

Il se refusait, ce trop fin politique, à croire au désintéressement de

ce peuple de 1789, affamé pourtant de justice. «Tous les Français,

disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des

promesses, et vous verriez bientôt le parti du roi prédominant partout.»

Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'après lui-même.

Non, ce n'est pas pour le seul bien-être que nos pères se levèrent

contre la royauté. Le sens profond de la Révolution échappait à

Mirabeau.

Dans les questions religieuses, il montrait la même ingéniosité et le

même aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'était jamais sérieusement

demandé si la liberté était compatible avec le catholicisme? Il n'a pas

de solution pour ce grave problème. Dans son _Essai sur les lettres de

cachet_, il prétend montrer qu'une société civile peut vivre sans

détruire une religion hostile au principe même de cette société. Il

suffit, dit-il, que les «ministres des autels soient circonscrits dans

leur état», et il passe. Le même homme vote et défend la constitution

civile du clergé, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend

l'hostilité irréconciliable de l'Église. En décembre 1789, il disait à

sa soeur, Mme du Saillant: «La liberté nationale avait trois ennemis: le

clergé, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce

siècle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le

tuer._» Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui

vont faire reculer la Révolution! C'est qu'au fond il est indiffèrent en

religion. Les grands problèmes qu'il appelle dédaigneusement

métaphysiques n'ont jamais préoccupé ce méridional. Les pensées hautes

et générales sur la destinée de l'homme lui sont inconnues et répugnent

à sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dextérité

et un tact infinis, mais aucune idée supérieure.

Qu'en résulte-t-il? C'est qu'en éloquence comme en politique il ne

demande pas ses succès à ce qu'on appelle l'éternelle morale. On ne

trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont

beaux dans tous les temps; nul appel à la conscience humaine; nul élan

vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de piété pour les

hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais

les choses mêmes n'y sont pas, puisqu'elles n'étaient pas dans son âme.

Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint-

Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche

jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est là le caractère de cet orateur,

d'avoir été grand sans puiser son inspiration aux sources morales; ç'a

été son originalité et sa faiblesse à la fois.

Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable

patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer

avec un accent vrai, et puis par la manière émouvante dont il parle de

lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique

et superbe qui occupe la scène. Ses discours ne sont qu'une vaste

apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvelé, une

recherche acharnée et une revendication anxieuse de l'estime des hommes,

qu'il va conquérir et qui lui échappe toujours. Le sentiment qui anime

cette éloquence, ce n'est pas la dignité, c'est l'orgueil. Ange déchu,

il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains,

exaltant dans un style passionné ses souffrances et ses colères. Que ce

soit aux États de Provence, à l'Assemblée constituante, lors de

l'affaire du Châtelet, ou encore dans sa correspondance secrète avec la

cour, je retrouve partout cette même poursuite de la réhabilitation.

C'est peu d'être admiré: il veut être estimé, et, naïvement, il intrigue

pour forcer l'estime. L'Assemblée ne se lasse pas de cette magnifique

apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas même la

présidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les

voix de l'extrême droite. Le jour où Mirabeau touche au ministère, à un

honneur qui peut refaire sa réputation, l'Assemblée le précipite en

souriant. Ses idées, elle les accueille, elle les vote; mais sa

personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattées de cette

éloquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est

pas touché. C'est un duel qui l'intéresse et qui désespère Mirabeau: il

en meurt.

_III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_

Justifions ces remarques générales sur la politique et l'inspiration

oratoire de Mirabeau par quelques exemples empruntés à ses principaux

discours.

Aux États de Provence, il défend le règlement royal contre la noblesse

qui voulait faire les élections selon l'antique constitution de la

«nation provençale». C'est là pour lui un admirable terrain, qui lui

donne confiance et lui permet de lutter contre le mépris de ses

collègues: «Si la noblesse veut m'empêcher d'arriver, disait-il, il

faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus.» Cependant les outrages dont

on l'abreuva, malgré sa bonne volonté, le forcèrent à prendre une allure

d'opposition qui était bien loin de ses principes. «Ces gens-là,

écrivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si

je ne me tenais pas à quatre.» Il tenait néanmoins à l'estime de la

noblesse et il chercha à se justifier devant elle dans un discours que

la prorogation des Etats l'empêcha de prononcer, mais qu'il fit imprimer

et répandre. C'est la première en date de ses justifications publiques:

«Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai désiré que mon ordre fût assez

habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché

demain; j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire de provoquer

l'assemblée des trois ordres, que toute la Provence demande à l'envi....

Voilà le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutôt j'ai cru que le

peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souillé

d'une telle pensée mérite des supplices! Mais je suis bien plus coupable

qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours

raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers

excès de l'oppression pour se résoudre à la résistance; qu'il ne résiste

jamais assez longtemps pour obtenir la réparation de tous ses griefs;

qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable à ses ennemis, il lui

suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus

invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser à faire.... Je

pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix.»

S'adressant aux nobles et aux membres du clergé, il profère ces paroles

menaçantes et souvent citées:

«Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont

implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais

quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un de leur

sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient

d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier

des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il

lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et

de cette poussière naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir

exterminé les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de

la noblesse!»

Dans une péroraison d'un caractère tout personnel, il tire de très

grands effets de l'affirmation de sa sincérité, affirmation qui n'était

pas inutile:

«Pour moi, qui dans ma carrière publique n'ai jamais craint que d'avoir

tort; moi qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes,

braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent

dans l'assemblée nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de

vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes,

toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirants, ne m'en

imposeront pas. Eh! comment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course

civique, celui qui, le premier d'entre les Français, a professé

hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps où les

circonstances étaient bien moins urgentes, et la tâche bien plus

périlleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai été,

je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique,

l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là

plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privilèges

finiront, mais le peuple est éternel.»

Exclu de l'assemblée de la noblesse comme _non-possédant_, c'est avec

déchirement qu'il se sépara des hommes de sa condition, et qu'il se vit

forcé de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut

assez aveugle pour voir en Mirabeau un séditieux; elle le traitait

volontiers d'_enragé_. A quoi il répondait: «C'est une grande raison de

m'élire, si je suis un chien enragé; car le despotisme et les privilèges

mourront de ma morsure.» Mais ce n'est là qu'un accès de colère: ce

prétendu démagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de

Marseille, soulevé contre une taxe du pain, par les conseils les plus

sages, les plus modérés. Et pourquoi le peuple doit-il se résigner? Pour

faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une

proclamation où il avait mis à la portée de tous quelques vérités

économiques:

«Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves

gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi

que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera

davantage. Comment pourrions-nous résister au plaisir que nous lui

allons faire, quand il est précisément d'accord avec nos plus pressants

intérêts? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans

verser des larmes de joie?»

Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait

l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de métaphysique

le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il prononça aux

États généraux, il formula en ces termes son empirisme politique:

«N'allez pas croire que le peuple s'intéresse aux discussions

métaphysiques qui nous ont agités jusqu'ici. Elles ont plus d'importance

qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le développement et la

conséquence du principe de la représentation nationale, base de toute

constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaître le

système de ses droits et la saine théorie de la liberté. Le peuple veut

des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le

peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous

l'horrible faix dont on l'écrase; mais il demande seulement de ne payer

que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misère....

«Il est cette différence essentielle entre le métaphysicien, qui, dans

la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et

l'homme d'État, qui est obligé de tenir compte des antécédents, des

difficultés, des obstacles; il est, dis-je, cette différence entre

l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe

qu'à _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut être_.

«Le métaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans

peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves,

ni des abîmes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler

sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde

idéal [Note: Séance du 15 juin 1789.].»

Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre · 第 1 / 23 段