De ces ornemens de la Cour?
Sont-ce les filles de ces mères,
Pour qui l'on avoit tant d'amour?
Mes yeux, dans ce tumulte extrême,
Qu'on ne voit jamais achever,
Cherchent la Cour dans la Cour mesme,
Et ne la sçauroient plus trouver.
«Il chante toujours de sa vieille Cour,» disait Tallemant des Réaux.
Pour terminer, citons ce petit morceau, dans lequel le poëte «représente
son humeur»:
VII
Timandre, une humeur douce et grave.
Qui ne peut rien faire en esclave,
Et qui joint l'honneur au devoir;
Des soins, qui ne sont pas vulgaires,
Font que, pour moy, je ne voy guères
Ceux qu'on a tant de peine à voir.
Je ne sçay point faire d'offrande,
Ny rien qui sente la demande.
Tu pers temps de t'en soucier:
Mes voeux n'importunent personne;
Mais, s'il arrive qu'on me donne,
Je sçay fort bien remercier.
C'est une sorte de répétition en vers de la Préface que nous avons citée
plus haut.
Le _Recueil des Épigrammes_ de Gombauld, publié en février 1657, à
Paris, chez Courbé, eut, dans la même année, une autre édition de
Hollande, «jouxte la copie de Paris», et il a été réimprimé en 1861, aux
frais et par les soins de M. J. V. F. Liber, en dépit des prédictions de
Boileau et de La Harpe[54].
[54] Lille, Typog. de A. Behague, et Paris, J. Tardieu.--Cette édition
contient en appendice une épigramme de Gombauld sur Antoine de
Bourbon Moret, fils naturel de Henri IV, tirée de Tallemant des
Réaux, historiette de la comtesse de Moret.
La réimpression, dans l'année même de son apparition, prouve au moins
que le _Recueil_ eut un certain succès parmi ses contemporains: et,
d'après les quelques citations que nous en avons faites, on doit
reconnaître qu'il était mérité.
Le dix-septième siècle n'a cependant pas connu toute l'oeuvre
épigrammatique de notre poëte. M. Prosper Blanchemain a découvert un
certain nombre d'épigrammes inédites de Gombauld dans un vieux cahier
relié à la suite de son Recueil de 1657, et qui présente toutes
probabilités d'avoir appartenu à Gombauld lui-même. Après avoir balancé
à les attribuer à notre académicien, parce qu'il en est trois, dans le
nombre, qu'on a coutume de donner à Regnier, le savant éditeur de
_Ronsard_ n'a pas hésité à les restituer au poëte saintongeois, en
remarquant que ces trois pièces n'avaient été mises sur le compte de
Regnier que longtemps après sa mort, et que Conrard, dans la notice
conservée par d'Olivet, parle d'un Recueil de vers manuscrits laissé par
Gombauld, «particulièrement de _Sonnets_ et d'_Épigrammes_, qui, pour
estre entre les mains de personnes peu intelligentes en ces sortes de
choses-là, n'ont pu encore estre mises en lumière». Une quarantaine de
ces petites pièces, y compris des vers de ballet, ont été publiées en
1874, à San Remo, dans la seconde livraison du _Fantaisiste_, et tirées
à part à cinquante exemplaires seulement sur grand papier vélin; mais
elles sont presque toutes du genre de celles qu'on avait jadis
attribuées à Regnier et, par conséquent, assez licencieuses pour être
fort déplacées dans ce Recueil: nous respecterons donc le motif qui
avait engagé Gombauld à ne pas les publier dans son volume, et nous nous
contenterons d'en citer une assez piquante, qui ne présente pas le même
caractère que ses voisines:
De Lisle, ta fureur
Contre ton procureur
Injustement s'allume.
Cesse d'en mal parler:
Tout ce qui porte plume
Fut créé pour voler.
M. Prosper Blanchemain n'avait pas envoyé tout son cahier manuscrit au
_Fantaisiste_ en 1874: il a bien voulu nous en communiquer quelques
autres feuillets et nous autoriser à reproduire les pièces suivantes,
qui auront pour nos lecteurs tout l'attrait de l'inédit:
I
POUR LES ENDEBTÉS.
Guillot se promenoit, triste, morne, resveur.
--Qu'as-tu donc, luy dit Jean? D'où vient cette langueur?
--Vrayment, luy dit Guillot, je n'ay pas l'âme en feste.
Ce qui me rend triste comme tu vois
Sont deux mille écus que je dois
Et qui me rongent fort la teste:
Tout mon argent se monte à beaucoup moins;
Je ne sçay d'où payer cette somme empruntée.
--Ah! pauvre fou, dit Jean; va! va! laisse ces soins
A celuy qui te l'a prestée.
II
Épigramme.
Je perds mon temps et mes discours
A vous raconter mes amours
Et la rigueur de mon martyre;
Rien ne sert de tant raisonner:
Je veux ce que je n'ose dire
Et que vous n'osez me donner.
III
POUR METTRE DEVANT DES HEURES.
Madrigal.
En vain vous me jurez, dans vos humeurs cruelles,
De ne jamais rien faire en faveur de ma foy;
Priant Dieu pour tous les fidelles,
Sans doute, belle Iris, vous priez Dieu pour moy.
IV
A UNE, EN JOUANT A COLIN-MAILLARD.
En toutes les façons vous avez droit de plaire;
Mais surtout vous sçavez nous charmer en ce jour.
Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour,
Les voyant descouverts, on vous prend pour sa mère[55].
[55] On attribue ordinairement cette pièce à Montreuil, qui l'aurait
adressée à Mme de Sévigné.
V
AUTRE.
J'ay pris vostre esventail, Madame,
Mais n'en soyez point en courroux.
Songez à mon ardeur, considérez ma flamme,
Vous verrez que j'en ay plus de besoin que vous.
VI
AUTRE.
C'estoit assez de vos yeux pleins de charmes
Pour vaincre ma raison;
Mais vous chantez encore: O quelle trahison!
Doit-on blesser ceux qui rendent les armes?
Je voy bien que ma mort est tout vostre désir.
Eh bien! je meurs, Philis, mais je meurs de plaisir...
VI
DERNIÈRES ANNÉES DE GOMBAULD.--PELLISSON ET FOUQUET.--MALADIES ET
MISÈRE.--TRAITÉS POSTHUMES SUR LA RELIGION.--MADAME MARIE.--CONCLUSION.
Les livres de Gombauld trouvèrent un prompt débit, et ce succès augmenta
encore son humeur altière. Il avait à cette époque quatre-vingts ans
bien passés: et, à cet âge, que de défauts sont permis ou doivent être
tolérés! Il devint à tel point épris de sa valeur personnelle, que la
reine Christine de Suède elle-même ne put trouver grâce devant lui.
L'avocat Patru, dans une lettre fort intéressante qu'il écrivait à son
ami d'Ablancourt, raconte avec de grands détails la célèbre visite que
cette reine à l'humeur bizarre voulut faire en personne à l'Académie
pour rendre un hommage éclatant aux beaux esprits de France. M. de
Gombauld, dit-il, vint à la réunion sans être averti; «mais aussi tost
qu'il sçut le dessein de la princesse, il s'en alla: car tu sçauras
qu'il est en colère contre elle, de ce qu'ayant fait quelques vers où il
a loué le grand Gustave[56], elle ne lui a point écrit, elle qui, comme
tu sçais, a écrit à cent impertinens. Le bonhomme, que tu connois, se
fasche de cela tout de bon, quoiqu'il soit bien vrai qu'elle ait demandé
de ses nouvelles plusieurs fois à ses deux voyages de Paris. J'aurois
bien plus sujet de m'en plaindre: mais quand rois, reines, princes et
princesses ne me feront que de ces maux-là, je ne m'en plaindrai
jamais[57]...»
[56] Père de la reine Christine.
[57] OEuvres de Patru, édit. 1714, in-4º, p. 572.
Le crime de la reine de la Suède était en effet irrémissible, de n'avoir
pas répondu plus efficacement à ces vers pompeux, loués si hautement par
Ménage:
Mais son astre fatal le tire dans les cieux,
Quand sa foudre écrasant les plus audacieux,
De ses propres ardeurs lui-même il se consume.
Malheureusement le bonhomme Gombauld n'avait pas les moyens de pouvoir
se draper pendant longtemps encore dans le manteau de sa dignité
chevaleresque: la misère était de garde à sa porte, et l'année 1658 ne
put s'écouler sans avoir vu notre poëte parjurer tous les serments qu'il
avait proférés dans la Préface de son _Recueil d'épigrammes_. Malgré les
bons offices de quelques amis puissants et généreux, parmi lesquels il
faut citer le duc et la duchesse de Montauzier, la pension du malheureux
gentilhomme se payait très-difficilement depuis la guerre de Paris.
«Pour le chancelier, écrivait Tallemant vers 1657, il y a cinq ans qu'il
lui fait dire qu'il aura soing de luy, mais qu'on a diverty les fonds du
Sceau[58]...» Gombauld dut se résoudre à porter un manuscrit chez le
libraire, et son choix tomba sur celui des _Danaïdes_.
[58] Tallemant, _Historiettes_, II, 471.
Or, depuis quelque temps, le vieux poëte s'était fort attaché à
Pellisson qui, jeune académicien, venait d'entrer chez le surintendant
des finances Nicolas Fouquet en qualité de secrétaire. Pellisson, par
son influence, obtint du libéral surintendant une pension de «quatre
cens escus» pour le bonhomme. Mais il fallait que l'amitié de Gombauld
pour lui fût bien vive, ou que le besoin le pressât au-delà des plus
extrêmes limites, pour accepter ce don qui ne venait pas du Roi; car,
chose extraordinaire, Pellisson parvint à persuader Gombauld que son
devoir était de dédier en retour les _Danaïdes_ au surintendant. Cette
dédicace valut cent louis d'or au poëte[59].
[59] _Ibid._, 472.
La reconnaissance de Gombauld ne dépassa cependant pas les bornes de son
humeur vaniteuse. En récompense de ce service, rapporte Tallemant,
«Pellisson qui a fait peindre quasy tous ses amys, voulut avoir son
portrait: jamais on n'en put venir à bout. Mme de Rambouillet l'en
pressa en vain. Il dit que du Moustier en avoit eu un autrefois, qui
estoit l'ombre infernale de Gombauld. Cependant du Moustier disoit en le
montrant:--Voylà le divin Gombauld.--Et on disoit que du Moustier estoit
Pisandre dans _Endymion_... Il disoit que ce seroit la «descrépitude de
Gombauld», et dit à Mme de Rambouillet «qu'il n'avoit pas dormy depuis
qu'elle l'en avoit pressé,» et que, si elle continuoit, il se priveroit
plustost du plaisir de la voir, qui estoit la seule consolation qu'il
eust au monde[60]...»
[60] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
Cette boutade n'empêcha point Pellisson de rendre encore bien des
services au bonhomme; et Tallemant, le chroniqueur ordinaire de tous ces
détails intimes de la vie de ses contemporains, nous présente en cette
occasion le jeune historien de l'Académie sous un caractère fort
généreux. C'est ainsi que Gombauld ayant composé, après la maladie du
Roi, en 1658, «un Sonnet qu'il ne voulut jamais donner, quoy qu'il fust
beau à quelque chose près, disant qu'il ne vouloit pas que la première
chose que le Roy verroit de luy ne fust pas achevée (comme si le Roy s'y
connoissoit ou ceux qui l'approchent), Pellisson, qui le fait subsister
par le moyen du surintendant Fouquet à qui il est, ne put obtenir ce
sonnet; on eut beau l'en presser. Cependant il en a fait imprimer cent
qui valent moins. Je ne l'ay jamais veu si poëte, pour ne rien dire de
plus, qu'en cette rencontre[61]: il pesta contre tout le monde et contre
Pellisson même, ou peu s'en fallut. J'y descouvris de l'envie:--On paye
si mal, disoit-il, des vers immortels! Un sonnet immortel que je fis
pour M. Servien, que m'a-t-il valu?--Et pour toute raison, quand je le
pressois de donner de temps en temps quelque chose qui ne fust pas
imprimé à Pellisson pour entretenir le surintendant en belle humeur pour
luy, il me respondoit que ce mesme esprit qui luy faisoit faire
des sonnets immortels, l'empeschoit de faire ce que je luy
conseillois[62]...»
[61] On sait qu'il ne faut pas ajouter grande créance aux jugements
littéraires de Tallemant. C'est lui qui trouvait que Corneille avait
gâté le théâtre en y introduisant la déclamation.
[62] Tallemant, _Historiettes_, II, 472.
C'est sans doute à cette époque qu'il faut attribuer les vers suivants,
dans lesquels le poëte a voulu peindre sa verte vieillesse:
J'ay presque de mes jours achevé la carrière,
Dont je rends à mon Dieu ma loüange et mes voeux:
A peine ay-je veu choir un seul de mes cheveux,
Et mes yeux ont toujours leur clarté coustumière.
J'ay ma première force et ma santé première,
Et je me trouve propre à tout ce que je veux...
Si des autres humains j'écoute les discours,
Nul excès violent n'a troublé mes beaux jours.
Cependant les dernières années de la vie du bonhomme Gombauld furent
tout à fait misérables, et surtout après la chute du surintendant
Fouquet, le besoin se fit plus que jamais sentir dans son pauvre
intérieur. Ce fut probablement pendant cette période de son existence
que, sentant ses idées religieuses s'exalter, il composa un certain
nombre d'écrits de polémique. Nous n'avons pas pu assigner de date
précise à ces divers Traités, dont les premiers doivent remonter vers
1640, et que Valentin Conrart publia plusieurs années après la mort de
son ami et coreligionnaire; mais il nous semble naturel d'en attribuer
le plus grand nombre à cette époque: «J'ay déjà dit, rapporte Tallemant
au sujet de ces opuscules de Gombauld, que c'estoit un _huguenost à
brusler_. Il a écrit plusieurs petites pièces de controverse et croit,
s'il osoit les imprimer, que cela persuaderoit tout le monde. Un jour il
dit, à propos d'ouvrages chrestiens, à un de mes beaux-frères, qu'il
avoit fait une fois des prières assez belles pour croire qu'elles lui
avoient esté inspirées, et qu'en effet il n'avoit jamais rien fait qui
en approchast.--Une nuict, disoit-il, que je n'avois point dormy,
j'entendis sur le poinct du jour un grand bruict dans ma cheminée:
c'estoit l'esté, il n'y avait point de feu; je me lève, j'y trouve une
fort grosse et belle plume de pigeon: je la taillay et j'en escrivis ces
prières.--Il vouloit qu'on crust que le Saint-Esprit y avoit pris part.
Après, il s'avisa que c'estoit une extravagance et pria ce garçon de
n'en rien dire. Il adjousta que ce qu'il avoit escrit un jour sur
_Nostre Père_ avec cette mesme plume tomba dans le feu comme si ses
mains eussent esté de beurre et que ces papiers se consummèrent tous en
un instant. A propos de religion, il est si emporté sur cela, qu'il
trouve que Mme de Rambouillet a tort d'estre si bonne catholique[63].»
[63] Tallemant, _Historiettes_, II, 472-473.
A part ces extravagances, dont nous laissons la responsabilité à
l'auteur des _Historiettes_, et qui prouvent que le vieux poëte
commençait, suivant l'expression populaire, à tomber en enfance, ces
traités sur la religion ne manquent pas d'un certain intérêt. Publiés en
1669 à Amsterdam par Conrart, ils furent réimprimés en 1676, et le
premier, le plus considérable de tout le volume, contient des
considérations fort judicieuses sur la religion chrétienne en général.
Les autres concernent plus spécialement le protestantisme, la Religion
prétendue Réformée, comme on disait alors. C'est d'abord un _Traité de
l'Eucharistie_, puis un _Discours_ contenant les raisons pour lesquelles
l'auteur préfère la religion réformée à la religion romaine; et
l'ouvrage se termine par cinq _Lettres_ sur ce même sujet.
C'était de tous ses ouvrages, dit Conrart, ceux que Gombauld estimait le
plus. Il les avait composés par un motif de charité, dans le dessein de
faire connaître la vérité à ceux qu'il croyait dans l'erreur, et
d'affermir dans la bonne créance ceux qui y étaient nés ou qui l'avaient
embrassée. Il se plaignait ordinairement de deux choses: l'une, que la
plupart de ceux qui écrivaient sur ces matières faisaient de trop gros
livres, entassant preuves sur preuves, autorités sur autorités, sans se
soucier ni de la clarté ni de l'ordre; et l'autre, qu'ils
s'imaginaient sans doute que la doctrine et l'élégance étaient
incompatibles[64].--«Pour faire voir qu'ils se trompoient en cela, il
composa ses _Considérations sur la Religion chrétienne_, lorsqu'il était
encore dans la vigueur de l'âge, et il fit voir véritablement qu'on peut
estre tout ensemble vigoureux et clair, concis et plein, solide et
élégant. Ayant communiqué cette pièce à plusieurs de ses amis et mesme à
quelques-uns de la religion romaine, elle fut estimée de tous, et cela
lui donna courage de faire le _Traité de l'Eucharistie_ et un autre
qu'il adresse à un de ses amis sous le nom d'Aristandre. Pour les
Lettres, il les a faites à un âge beaucoup plus avancé, excepté celle à
un Proposant, qui est presque de même date que les _Considérations_.»
[64] Voici un curieux passage des _Mémoires_ de l'abbé de Marolles,
qui montre Gombauld en veine de controverse et d'études sur le
Nouveau Testament. L'abbé écrit ceci vers 1650: «M. le marquis de
Pompignan vint chez moi. Il se trouva cette journée-là dans mon
cabinet fort bonne compagnie: M. de Montmor, conseiller d'État et
maistre des Requestes, de qui les gens de lettres reçoivent si
souvent des marques de sa générosité; M. de Charleval, qui a le goût
si délicat pour toutes les belles choses; M. de Berville, de
Normandie, qui débite un grand sçavoir avec tant de facilité; M. de
Gombauld, si connu de toute la France pour sa rare modestie et par
ses nobles poésies, et quelques autres, qui se sont entretenus au
sujet de l'Escrit de la Magdeleine, du progrès de l'Évangile et de
la naissance et de l'accroissement du christianisme, sur quoy on dit
de fort bonnes choses; enfin, venant à parler des femmes illustres
du Nouveau Testament, M. de Gombauld ayant demandé d'où l'on avoit
appris que la mère de la Vierge avoit nom Anne, et son père Joachim,
parce que les saintes Écritures ne les nomment point, voicy à peu
près ce que j'en dis, etc.»--_Mém. de Marolles_, éd. in-fol.,
234-235.
Sa plus grande passion, dit encore Conrart, était de publier ces écrits,
parce qu'il était persuadé qu'ils seraient utiles; «et peut-estre
n'a-t-on guères veu un homme séculier avoir autant de zèle pour la
gloire de Dieu et autant d'amour pour son prochain qu'il en avoit. Mais
quand on aura remarqué dans ses ouvrages la ferveur de ce zèle, et quand
on saura d'ailleurs que sa subsistance dépendoit presque
indispensablement de la Cour, on ne trouvera plus estrange qu'il ne les
ayt pas fait paroistre durant sa vie. Pour empescher que le public n'en
fust privé après sa mort, s'ils fussent tombés entre les mains de
quelques autres personnes d'autre religion que la sienne, il les mit,
sur ses dernières années, en celles d'un de ses amis dont il avoit
éprouvé la fidélité et l'affection, et luy fit promettre de ne point
s'en dessaisir, et de les mettre au jour dès que la commodité s'en
présenteroit[65]».
[65] Préface des _Traités posthumes sur la religion_.
Il fallait que le pauvre Gombauld fût bien pressé par le besoin pour
qu'il craignît de se voir privé, par un zèle religieux intempestif, des
subsides qu'il obtenait à grand'peine de la Cour. On connaît l'Épigramme
du poëte Gomès:
Plaise au Roi me donner cent livres
Pour acheter livres et vivres.
De livres je m'en passerois,
Mais de vivres je ne sçaurois.
C'étaient les vivres aussi qui dictaient la loi à l'infortuné
gentilhomme, à l'ancien poëte favori de Marie de Médicis, et voilà
comment ce que Tallemant des Réaux n'hésite pas à déclarer «le meilleur
ouvrage de Gombauld en vers et en prose» dut rester si longtemps, à son
grand regret, dans les cartons du poëte.
Jusqu'en 1664, date de sa mort, Gombauld ne fit plus que végéter, et
Tallemant des Réaux nous fait un tableau navrant de la triste fin de son
ami. Sans le secours de cinquante pistoles que lui envoya de sa bourse
le comte de Saint-Aignan, après quelques vers pour le fameux carrousel
du Roi, et surtout sans l'ordonnance de quatre cents écus que signa
Colbert en sa faveur, à la suite des célèbres Rapports de Costar et de
Chapelain sur les gens de lettres, le pauvre Gombauld serait
littéralement mort de faim.
Le _Rapport_ de Costar est de 1661, et celui de Chapelain[66] de 1662:
ce sont les deux monuments les plus précieux de la critique
contemporaine, et voici ce qu'elle pensait alors du talent et de la
situation de notre poëte:
[66] Voir notre _Étude sur Chapelain_, publiée dans la _Revue de
Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875.
«De Gombauld, écrivait Costar, n'a pas autant de rentes que Racan: il
n'a pas plus de deux cens écus de revenu. Il est huguenot, homme de
grande vertu, et qui mériteroit bien quelques bienfaits de Son
Excellence. Il est déjà fort vieux: _c'est le poëte de France qui fait
mieux des sonnets et des épigrammes; il entend merveilleusement l'art
poétique_[67]».
[67] Publié par M. Taschereau, dans ses _Notes à la vie de Corneille_,
édit. 1829, p. 347.
«Gombauld, disait Chapelain, est le plus ancien des écrivains françois
vivans. Il parle avec pureté, esprit, ornement en vers et en prose, et
n'est pas ignorant en la langue latine. Depuis plus de cinquante ans il
a roulé dans la Cour, avec une pension, tantôt bien, tantôt mal payée:
son fort est dans les vers, où il paroît soutenu et élevé. A force de
vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur: s'il étoit
guéri d'une grande maladie qui l'a abattu, il pourroit faire quelque
ode, quelque panégyrique, quelque sonnet fort beau, mais avec lenteur,
en y mettant un grand prix[68]».
[68] _Mélanges de littérature_ tirés des Lettres mss. de Chapelain.
Paris, 1736, in-12, p. 230-231.--Voir au sujet du rapport de
Chapelain notre _Étude_ sur ce poëte, publiée dans la _Revue de
Bretagne et de Vendée_ de mars à décembre 1875.
Il n'y a rien à ajouter au jugement des deux critiques.
Cette grande maladie, qui avait abattu Gombauld, provenait d'une chute
qu'il avait faite quelques années auparavant. «Il s'estoit laissé tomber
dans sa chambre de sa hauteur, rapporte Tallemant, et s'estoit tout
froissé.»--«Il avoit toujours vécu fort sain, dit à son tour Conrart; à
quoi sa frugalité et son économie avaient extrêmement contribué: mais un
jour qu'il se promenoit dans sa chambre, ce qui lui étoit fort
ordinaire, le pied lui ayant tourné, il tomba et se blessa de telle
sorte à une hanche qu'il fut obligé de garder presque toujours le lit
depuis cet accident jusqu'à la fin de sa vie, qui a duré près d'un
siècle[69].»
[69] Conrart, _Notice sur Gombauld_, en tête de ses _Traités posthumes
sur la religion_.
«On ne croit pas qu'il relève de sa chute, ajoutait des Réaux vers cette
époque. On taschoit à luy faire avoir une subsistance en questant ses
amys; mais personne ne se pouvoit résoudre à remettre l'argent entre les
mains de Mme Marie, sa servante, que, depuis quelque temps, il appelle
luy-mesme _Madame Marie_. Elle le vole, luy a fait faire une déclaration
que ses meubles ont esté achestez de l'argent de cette fille, ce qui est
faux, et a tiré de luy quelques promesses. Elle est maistresse absolue;
on dit qu'elle preste sur gages... C'est une fille fière comme une
princesse, et qui a quelque chose de desmonté, ou je suis le plus trompé
du monde. Elle n'est pas trop mal faite. Je ne sçay pas ce qu'il y a,
mais le bonhomme a dit à Mme de Rambouillet qu'il connaissoit une pauvre
fille pour qui trois hommes estoient morts d'amour: il y a apparence que
c'est celle-là. Elle cause fort, et c'est quelque divertissement pour
luy.
»... Or cette fille a la teste près du bonnet. Il deslogea de chez un
chirurgien, auprès des Beaubruns, peintres qui ont deux femmes
raisonnables et chez qui il est logé à présent, à cause d'elle... Elle
dit quelque chose de travers au chirurgien; le bonhomme, entendant du
bruit, descendit (c'étoit un peu avant son accident); il trouva que son
hoste avoit donné quelque horion à cette fille; cela le mit en colère,
il le frappa. Le chirurgien fut assez sage pour ne pas riposter. C'est
pour cela qu'il deslogea.
»Bien des gens taschèrent de le désabuser de cette fille qui le pilloit;
mais on n'en put venir à bout: elle estoit maistresse absolue et
excluoit qui luy plaisoit. Une fois elle chassa La Mothe Le Vayer, le
prenant pour un ministre. Elle surprit une lettre de Conrart, où il la
deschiroit: elle la garda et dit qu'il estoit bien obligé à sa goutte,
car sans cela elle luy feroit donner le fouet par la main du bourreau.
»On ne sçavoit mesme si le bonhomme ne l'avoit point espousée[70]. Enfin
il mourut après avoir esté longtemps incommodé de sa chute... Il a
confessé en mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans.
[70] «Ménage, dit encore Tallemant, demanda un jour à cette fille si,
effectivement, elle estoit mariée à M. de Gombauld.--Moy,
respondit-elle, monsieur, hé! que voudriez-vous que je fisse de cet
homme-là? J'ay plus de biens que luy.--Elle avoit raison, car elle
luy avoit pris tout ce qu'il avoit.»
De tout ceci et de bien d'autres passages des documents
contemporains, il résulte que Gombauld n'a jamais été marié, et
qu'il est mort célibataire sans héritiers directs. Nous avons donc
été fort surpris de rencontrer cette note dans le _Dictionnaire des
familles de l'ancien Poitou_, de M. Beauchet-Filleau.