«La famille Augier, originaire de Marennes, prétendait que ses

auteurs étaient seigneurs d'une portion de cette terre conjointement

avec les comtes de Poitou. Augier ou Ogier (Jean) de Gombauld, un

des premiers académiciens de Paris, se rendit célèbre dans les

lettres et obtint de la reine mère de Louis XIII une pension de

1,200 écus; comme il était de la religion protestante, _ses enfants_

ayant suivi son exemple, furent obligés de s'expatrier à l'époque de

la révocation de l'Édit de Nantes. _Six d'entre eux_ passèrent alors

en pays étranger, emportant avec eux tous les titres de leur

famille. Le septième ayant abjuré demeura en France: mais ses

descendants ne connurent leur famille que par tradition. Augier

(Lucas), c'était son nom, eut un fils, Jean, lequel fut père de

trois garçons qui embrassèrent tous les trois la profession des

armes. Un d'eux fut tué à l'armée. L'aîné fut aide de camp du

Misdetesfeld en Espagne. L'autre servit dans la cavalerie et fut

réformé ainsi que son régiment vers le commencement du XVIIIe

siècle. Il épousa Jeanne Faure, alliée aux premières maisons de

l'Armagnac. De ce mariage sont issus deux garçons...»

Tout cela est fort précis, mais nous n'avions jamais entendu parler

des sept enfants du poëte Gombauld, qui n'auraient pas manqué

d'empêcher dame Marie d'être sa légataire universelle. Il y a ici

quelque confusion. Nous ne contestons pas qu'il y ait eu six Augier,

frères de Lucas, émigrés, mais ils n'étaient certainement pas les

fils de l'académicien.

»Mme Marie se garda bien de faire venir des prestres, car il luy eust

cousté à le faire enterrer, et elle estoit légataire universelle[71]...»

[71] Tallemant, _Historiettes_, II, 473-476.

Ainsi se termina misérablement, en 1666[72], l'existence de ce poëte,

que Ménage déclare, dans ses _Observations sur Malherbe_, «l'un de nos

meilleurs écrivains». Il laissa, en mourant, quelques manuscrits: une

tragi-comédie de Cydippe et «de quoi faire, dit Conrart, un nouveau

recueil de vers» qui n'ont pas vu le jour.

[72] Un état des gratifications faites en 1664 et en 1665 aux savants

et gens de lettres porte cependant: «Au sieur de Gombauld bien versé

dans la poésie, et pour l'obliger de continuer son application aux

belles-lettres.--1,200 livres.» (Publié dans les _Mélanges_ de la

Société des bibliophiles français.) Mais dame Marie était un

véritable gouffre.

A propos des pensions et des gratifications sans nombre reçues par

Gombauld pendant tout le cours de sa carrière, l'abbé Jolly, dans ses

_Remarques sur Bayle_, observe avec raison que notre poëte fut bien

moins à plaindre que beaucoup d'autres dont les pensions furent

supprimées complétement, soit après la mort de Richelieu, soit pendant

la guerre de Paris. «Gombauld, dit le savant chanoine de Dijon, mourut

pensionnaire jubilé, et plus que jubilé; car les gratifications qu'on

lui fit annuellement durèrent près d'un siècle. Circonstance bien

insigne, puisqu'autant la Cour de France accorde facilement des

pensions, et est ponctuelle à les payer pendant les premières années,

autant est-elle prompte à s'en décharger, et à convertir en d'autres

usages plus pressans les fonds sur quoi on les avoit assignées. Il se

présente incessamment de nouveaux venus, et l'on est bien aise de les

contenter sans une nouvelle dépense, c'est-à-dire, en leur appliquant ce

qui a déjà servi pour d'autres que l'on suppose avoir joui du bénéfice

assez longtemps. Les vieux pensionnaires sont les plus odieux, et ceux

qui sont obligés de postuler avec la plus grande et la plus humble

patience, et qui sont rebutez avec le moins de scrupule.» C'est en effet

l'une des particularités les plus curieuses de la vie de Gombauld et de

l'histoire littéraire de cette époque, de voir ce gentilhomme au

caractère altier, plein d'honneur et de délicatesse, qui ne veut rien

recevoir de ses amis, qui ne fait aucune démarche personnelle, et qui,

par les bons offices de ses protecteurs, reçoit durant sa longue

carrière tant de pensions et de gratifications successives, qu'on a pu

l'appeler _pensionnaire jubilé_. De fait, c'est peut-être le poëte qui a

le plus reçu de bienfaits de la munificence royale. Ses oeuvres et son

talent méritaient-ils du moins cette distinction particulière?

Tous les contemporains de Gombauld ont chanté à l'envi ses louanges.

Nous venons de citer l'opinion de Costar et celle de Chapelain. Conrart

n'est pas moins explicite. «M. de Gombauld, dit-il, fut aimé et admiré

de tous ceux qui, comme lui, avoient sacrifié aux Muses et aux Grâces,

et je ne doute point que la postérité ne lui soit encore plus équitable

que le siècle où il a vécu, et que le mérite de ses ouvrages ne fasse

obtenir à son nom l'immortalité, qui est la récompense de tous les

hommes de lettres, quand ils ont pu parvenir au rang où celui-ci s'étoit

élevé.» Ménage est un de ceux qui exaltèrent le plus le talent poétique

de Gombauld. Dans une épître à Pellisson, ne dit-il pas avec un tour

galant à l'adresse de la maréchale de Clairembault?

Que fait nostre mareschale

Aux divinités esgale?

L'adorable Clerembaud,

Que la muse de Gombauld

De mille attraits esclatante,

De mille beautez brillante,

Ne pourroit pas dignement

Chanter sur son luth charmant[73]?

[73] _Ægidii Menagii poemata_.--Amst., Elzev. 1663, p. 267.

Enfin l'abbé Tallemant disait, en 1666, dans son Discours de réception à

l'Académie: «Messieurs, si je ne sçavois me connoistre, la grâce que

vous me faites aujourd'huy pourroit me donner beaucoup de présomption.

Vous m'avez accordé la place de M. de Gombauld, dont le mérite est connu

de toute l'Europe, qui, durant plus d'un demi-siècle, a esté

l'admiration de toute la Cour, qui a mesme gardé dans une extresme

vieillesse cette première vigueur qui sied si bien et qui est si

nécessaire dans la Poésie[74]...»

[74] _Recueil des Harangues_ de l'Académie, I, 129.

Malheureusement la postérité n'a pas répondu avec enthousiasme à l'appel

de Ménage, de Conrart et de leurs amis. Nous avons cité un passage de La

Harpe qui décerne à Gombauld l'épithète de _versificateur_; l'abbé

Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, demande grâce au moins pour

les épigrammes. Mais écoutons l'arrêt de Sabathier de Castres aux _Trois

siècles littéraires_: «C'est un membre très-oublié de l'Académie

françoise, moins parce qu'il fut un peu des premiers reçus dans cette

Compagnie, que parce qu'il étoit peu fait pour conserver la moindre

réputation. Boileau a trouvé cependant quelques-uns de ses sonnets

passables; qu'on y joigne trois ou quatre épigrammes pleines de naturel

et de vivacité, et l'on aura en moins de trois pages tout l'esprit de

Gombauld[75].» Palissot parle de Robert Garnier, de l'abbé Genest, même

de l'auteur-comédien Legrand, mais il oublie complétement le poëte

saintongeois; enfin Voltaire se contente, dans sa nomenclature des

écrivains du _Siècle de Louis XIV_, d'indiquer la date de la mort de

Gombauld et d'ajouter: «Il y a de lui quelques bonnes épigrammes.»

[75] _Trois siècles littéraires_, II, 420.

Le XVIIe siècle avait exalté Gombauld; le XVIIIe l'oublia. De nos jours,

un revirement d'opinion s'est produit en faveur de nos vieux poëtes: on

les étudie non plus à leur valeur absolue, mais à leur valeur relative

par rapport au milieu et aux époques où ils ont écrit; et l'on a, de

préférence, cherché à remettre en honneur ceux que les arrêts de Boileau

avaient trop durement et quelquefois trop injustement frappés. Les

épigrammes de Gombauld ont été réimprimées en 1861: c'était justice, et

nous en félicitons M. Liber qui s'en est fait l'éditeur; mais nous

regrettons qu'on n'ait tiré ce petit ouvrage qu'à cent exemplaires, à

titre de rareté bibliographique. Ce livre ne doit pas craindre de se

présenter devant un public plus nombreux: entre toutes les oeuvres de

Gombauld, ce Recueil survivra, et les quelques extraits que nous en

avons donnés montrent que le poëte saintongeois savait réunir en ce

genre le naturel à la vivacité, et l'énergie ou la naïveté à une

certaine finesse.

Dans les ouvrages de longue haleine, la versification de Gombauld est

inégale et ne se soutient pas: on rencontre, il est vrai, dans

l'_Amaranthe_ des passages nombreux où le naturel qui convient au genre

bucolique s'allie à la grâce et à l'esprit: mais souvent l'esprit domine

trop. Dans les _Danaïdes_, plusieurs scènes rappellent l'énergique

allure des tragédies de Crébillon: mais comme le remarque Chapelain, à

force de vouloir être noble, Gombauld devient obscur. Les vers de

Gombauld sont augustes, dit quelque part Loret, en sa _Galette rimée_.

Aussi, en dehors de ses épigrammes, ses meilleurs ouvrages sont les

sonnets; et l'on en pourrait composer, en les choisissant bien, un petit

recueil de lecture encore agréable à notre époque, où le sonnet semble

revenir en honneur.--Pour nous résumer en un mot, Gombauld ferait bonne

figure dans une galerie hiérarchique du Parnasse, à côté de François

Maynard, mais assis à quelques degrés à ses pieds.

Gombauld prosateur ne mérite pas autant d'attention que Gombauld poëte:

on doit cependant reconnaître en lui un soin extrême de la noblesse et

de la pureté du langage. Ayant un jour proposé à l'Académie que tous les

membres de la compagnie s'obligeassent par serment à n'employer que les

mots approuvés à la pluralité des voix dans l'assemblée, il s'était

imposé le devoir de rejeter toute locution vicieuse: mais ses ouvrages

en prose, presque tous d'actualité, n'offrent aujourd'hui qu'un assez

faible intérêt.

Quant au portrait de l'homme, nous en avons esquissé assez de traits

dans le cours de cette Étude, pour qu'il ne soit pas nécessaire de les

rassembler encore une fois. Un dernier trait achèvera de mettre en

relief sa physionomie morale: c'est que, pendant sa longue carrière de

poëte, Gombauld se souvint toujours de sa noble origine; et qu'il

réalisa le type du personnage de Cour que son confrère Faret a

longuement décrit sous le titre de l'_Honneste homme_.

TABLE DES MATIÈRES

Introduction 1

I. Jeunesse et débuts littéraires de Gombauld (1570-1620) 3

II. L'Endymion et l'Amaranthe (1620-1630) 18

III. Portrait de Gombauld.--Relations avec Richelieu et le

chancelier Séguier.--Les Danaïdes (1630-1642) 44

IV. Détresse de Gombauld (1642).--Recueil de poésies

(1646).--Sonnets et lettres 67

V. Recueil des épigrammes.--Poésies inédites (1657) 81

VI. Dernières années de Gombauld.--Traités posthumes.--

Conclusion (1657-1666) 89

OBSERVATION

Nous avons reconnu, en parcourant le _Recueil de Sercy_, que plusieurs

des épigrammes signalées comme inédites par M. Blanchemain sont

imprimées dans ce Recueil, les unes anonymes, comme celle à de l'Isle

sur son procureur; les autres signées d'initiales, comme le nº II, S. F.

R. C.; le nº V, D. M. (De Montereul?); le nº VI, Sc. (Scudéry?).

Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest.

End of Project Gutenberg's J. Ogier de Gombauld, 1570-1666, by René Kerviler

J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages · 第 8 / 8 段