Chapelain déclare «fort beaux» les sonnets de son ami[41], et Costar

proclame que «c'est le poëte de France qui fait le mieux les sonnets et

les épigrammes...» Ménage va plus loin encore: en plusieurs passages de

ses _Observations sur Malherbe_, il n'épargne point son enthousiasme

lorsqu'il parle des sonnets de Gombauld; il dira, par exemple: «M.

Gombauld a fait une faute toute semblable en ces beaux vers de cet

admirable sonnet qui commence par _Cette race de Mars_.»

[41] Mélanges de littérature tirés des lettres manuscrites de M.

Chapelain.

Tallemant est le seul qui jette une note discordante dans ce concert de

louanges: «Les vers de Gombauld, pour l'ordinaire, ne vous vont point au

coeur, dit-il; ils ne sont point naturels; plus: il y a grand nombre de

sonnets où, pour bien rimer, il tire souvent les choses par les

cheveux[42]...»

[42] Tallemant.--_Historiettes_, II, 461.

Nous regrettons de n'avoir pas le loisir de citer ici un grand nombre

des petits poëmes de Gombauld; nous en choisirons un de chacune de ses

trois périodes amoureuses, et l'on avouera que le dernier, surtout,

donne tort à Tallemant, car le sentiment qui y règne nous semble fort

délicat.

I

Leve-toi, je te prie, amante de Céphale,

Je dois voir aujourd'huy l'Astre de mon amour;

Car, si tu ne le sçais, messagère du Jour,

J'ay _Philis_ pour maistresse, et la Cour pour rivale.

Elle est toute parfaite, elle n'a point d'égale:

Les Grâces auprès d'elle ont choisy leur séjour,

Et, parmi tant de feux qui brillent à l'entour,

J'ay reçeu de ses yeux une atteinte fatale.

Ils m'obligent pourtant, au lieu de m'affliger;

L'offence est favorable, et je ne puis juger

Comme un si doux effort me fait vivre et me tüe.

Je me plais aux douleurs que mon âme en ressent,

Et pardonne à Philis le mal que fait sa veüe,

S'il est vray que son coeur n'en soit pas innocent.

II

Si je vous suis fâcheux, je le suis à moy-mesme,

Sans trouver de remède à mon cruel tourment.

Mais je veux me résoudre à suivre constamment

Vostre humeur et vos loix, dont l'empire est supresme.

Que ma peine s'augmente, et qu'elle soit extresme,

J'imposeray silence à mon ressentiment;

Et vous n'en verrez pas un signe seulement,

Si je ne suis trahy par mon visage blesme.

Là finissoit ma plainte, et desjà ma palleur

Accusoit, malgré moy, l'excez de ma douleur,

Lorsqu'_Amaranthe_ ouvrit ses lèvres favorables,

Pour appeler le Jeu, le Ris et le Désir,

Et mille autres Amours, dont les mains secourables

Repoussèrent la mort qui me venoit saisir.

III

_Carite_ alloit partir, et ses tristes adieux

Donnoient à ses beautez une grâce nouvelle,

Quand, parmy tant d'amans qui souspiroient pour elle,

Daphnis, perdant l'espoir, accusa tous les Dieux.

Elle changea d'humeur, preste à changer de lieux,

Et le voyant mourir luy parut moins cruelle;

Le baisa d'un baiser digne d'un coeur fidelle,

Et les larmes soudain troublèrent ses beaux yeux.

Tesmoignages tardifs d'une amitié secrette,

Vous faites que Daphnis qui, sans fin, la regrette,

D'un aymable penser soulage ses tourmens.

La peut-il désormais blasmer d'ingratitude;

Puisque par un baiser, qui dura trois momens,

Elle rescompensa trois ans de servitude...

Le Recueil des Sonnets est suivi, dans le volume de 1646, d'un Recueil

d'Épigrammes, et tous les critiques sont d'accord pour reconnaître en

Gombauld le rival de Maynard. Tallemant lui-même, qui dit froidement des

oeuvres du poëte son ami: «C'est tout ce qu'il pourra faire que de

vivre...» avoue que ses Épigrammes ont une valeur réelle. «Gombauld, dit

Furetière dans sa _Nouvelle allégorique des troubles du royaume

d'Éloquence_, tira aussi des _montagnes épigrammatiques_ trois

compagnies de chevau-légers de petite taille, mais qui combattoient avec

une merveilleuse vivacité, et qui avoient des traits fort dangereux,

qu'ils lançoient avec une adresse non pareille. Il s'en étoit servi à

démembrer la principauté qu'y avoit auparavant usurpée le président

Maynard...» L'abbé de Marolles, qui traite d'_excellentes_ les petites

pièces de notre académicien, n'hésite pas à mettre «M. Maynard, M.

Bautru et M. de Gombauld, entre les poëtes françois à qui nos voisins ne

sçauroient contester les avantages de la primauté à l'égard de

l'épigramme, et qui n'en doivent guères aux anciens...» De Marolles

était ami de Gombauld, et nous citerons plus volontiers comme impartial

le jugement de l'auteur d'un _Traité de l'Épigramme_, Richelet, qui,

après avoir apprécié le talent de Maynard et de Brébeuf, s'exprime

ainsi: «Les Épigrammes de Gombauld valent mieux que tout ce qu'il a

fait. Les vers en sont naturels, et les pointes de la plupart fines et

ingénieuses. D'Aceilly est facile et éveillé. Il n'a pas tant

d'Épigrammes à la grecque que Gombauld, mais il n'est pas si juste, ni

si françois...»; enfin, dans la notice spéciale consacrée à Gombauld, en

tête de l'extrait de ses oeuvres, on assure que ses Épigrammes ont fait

beaucoup de tort à celles de Fr. Maynard: «elles roulent ordinairement

sur les moeurs corrompues de son siècle; elles ont beaucoup de naturel,

et ne manquent pas de finesse et de délicatesse de pensée...»

Tel est l'avis des critiques contemporains. Parmi ceux du siècle

dernier, l'abbé Goujet se range volontiers à l'avis de ses devanciers;

il ajoute même que le fameux vers de Boileau ne s'applique pas aux

Épigrammes. «On les lit encore avec plaisir, dit-il, et on les lira

apparemment toujours.» L'abbé Sabathier, fort sévère pour le pauvre

Gombauld, accorde à plusieurs de ces petites pièces du naturel et de la

vivacité; mais La Harpe fait une charge à fond, dans son _Lycée_, contre

le Recueil de notre académicien. «Gombauld et Malleville, dit le célèbre

critique, furent plutôt des écrivains ingénieux que des poëtes, surtout

le premier, qui nous a laissé un Recueil d'Épigrammes ou plutôt de bons

mots. Il est bien vrai que Boileau a dit:

L'épigramme plus libre, en son tour plus borné,

N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.

Mais, sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse, osons dire

que cette définition ne caractérise guère que l'Épigramme médiocre.

Celle dont Marot a donné modèle, surpassé depuis par Racine et Rousseau,

doit être piquante par l'expression comme par l'idée. L'épigramme a son

vers qui lui appartient en propre, et ceux qui en ont fait de bonnes (ce

qui n'est pas extrêmement rare) le savent bien. Gombauld ne le savait

pas, et c'est ce qui fait que ses Épigrammes sont oubliées.

Et Gombauld tant loué garde encor la boutique...

disait Boileau, et, depuis ce temps, elles n'en sont pas sorties.

Celle-ci m'a paru une des meilleures:

Gilles veut faire voir qu'il a bien des affaires.

On le trouve partout, dans la presse, à l'écart.

Mais ses voyages sont des erreurs volontaires,

Quoiqu'il aille toujours, il ne va nulle part[43].»

[43] La Harpe.--_Cours de Littérature_, édit. stéréotype, IV, 248-249.

Nous sommes loin de souscrire au jugement de La Harpe, qui nous semble

beaucoup trop exclusif en prenant pour type unique de l'épigramme celle

de Marot ou celle de J.-B. Rousseau. Il exclut absolument de ce genre de

poésie l'épigramme à la grecque, qui souvent ne manque ni de grâce ni de

finesse; et la prétention de vouloir exiger absolument pour ces petites

pièces la langue marotique nous paraît quelque peu draconienne. Pour

notre part, nous avons lu avec grand plaisir le _Recueil des Épigrammes_

de Gombauld, et nous ne croyons pas abuser de la patience du lecteur en

citant quelques-uns de ces petits morceaux.

Après la boutade suivante, qui ouvre le Recueil, et rappelle un peu le

style romantique de nos modernes:

Damon, je ne veux point escrire

A ceux qui ne veulent point lire.

Dans un siècle dur comme un roc,

La Prose et les Vers sont au croc:

Car le monde leur fait la nique,

Et, selon la foy platonique,

On peut croire, sans croire mal,

Que le monde est un animal...

voici plusieurs pièces un peu plus calmes, mais dont le style est

toujours énergique:

I

Nos enfans, Messieurs et Mesdames,

A quinze ans passent nos souhaits:

Tous nos Fils sont des hommes faits,

Toutes nos Filles sont des femmes.

II

Tu veux te défaire d'un homme,

Et jusqu'ici tes voeux ont été superflus.

Hazarde une petite somme:

Prête-luy trois loüys; tu ne le verras plus.

III

Apprenez, sans que je vous nomme,

Le tort que le monde vous fait,

Car vous estes riche en effet,

Et l'on vous tient pour un pauvre homme.

Le P. Bouhours, dans sa _Manière de bien penser des ouvrages d'esprit_,

cite comme un _chef-d'oeuvre de naïveté_ l'épigramme suivante:

Colas est mort de maladie,

Tu veux que j'en plaigne le sort:

Que diable veux-tu que j'en die?

Colas vivoit, Colas est mort.

«Après tout, reprit Philante, ces pensées, toutes naïves qu'elles sont,

ne laissent pas d'avoir un peu d'antithèse. Vivre, mourir, fait un petit

jeu qui égaye la chose.--La naïveté, dit Eudoxe, n'est pas ennemie d'une

certaine espèce d'antithèses qui ont de la simplicité selon Hermogène,

et qui plaisent mesme d'autant plus qu'elles sont plus simples: elle ne

hait que les antithèses brillantes et qui jouent trop...»

Gombauld a mêlé à son Recueil quelques épigrammes à la grecque, qui ne

sont, à proprement parler, que des madrigaux: tels le quatrain destiné à

la _Guirlande de Julie_, et le suivant, qui date de la cour de Marie de

Médicis.

* * * * *

A Philis, parée pour aller au ballet des Déesses:

Ces Déesses qui sont ornées

D'appas et de charmes si doux,

Seront tantôt bien étonnées

De se trouver toutes en vous.

Gombauld avait fait peu d'épigrammes dans sa jeunesse: il les composa

surtout dans son âge mûr, et pendant sa vieillesse. Dix ans après cette

publication, il en donna un volume entier en 1656: nous en parlerons

bientôt, et nous aurons lieu de remarquer combien toutes celles qui

datent de cette époque sont violentes et misanthropiques. Les malheurs

de sa propre existence furent les sources de son inspiration.

Nous dirons peu de choses du volume de _Lettres_, publié par Gombauld en

1647: sa prose est bien loin de valoir ses vers; et si ces quelques

pages, aujourd'hui complétement tombées dans l'oubli, ne nous

fournissaient un certain nombre de détails biographiques intéressants,

sur lui-même et sur plusieurs de ses contemporains, nous n'en parlerions

même pas. «Il n'y a ni sel ni sauge à ses Lettres imprimées, qu'il croit

autant de chefs-d'oeuvre,» dit Tallemant des Réaux; et le bibliographe

contemporain Sorel se borne à les citer avec celles de Plassac, de

Porchères, de Théophile..., en disant qu'elles traitent de sujets

très-divers, et que chacun de ces auteurs «a très-bien réussi selon sa

capacité[44]». Nous avons patiemment parcouru ce petit volume, dédié à

Monseigneur (sans aucune autre dénomination), et qui contient cent

quarante-huit Lettres «de sujets très-divers,» selon l'expression de

Sorel: les unes philosophiques, les autres littéraires, celles-ci

amoureuses, celles-là sans caractère déterminé; ici une simple

correspondance ordinaire, là des remerciements au sujet de

l'_Endymion_... Nous remercions Gombauld de les avoir publiés, parce que

c'est une mine de renseignements pour le chercheur curieux; mais on ne

pourrait en supporter longtemps la lecture suivie: on y fera quelques

recherches utiles; il ne faut leur demander rien davantage. Elles sont

cependant adressées à des personnages de renom: à Mme des Loges, à M.

d'Andilly, aux maréchaux de Bassompierre et d'Ornano, aux marquis

d'Uxelles, de Rambouillet, de Théobon ou de La Moussaye, à Mme de

Beringhen, à la maréchale de Thémines, à Conrart, à Boisrobert, à l'abbé

de Cérisy, à M. de Charleval, à l'abbé de Châtillon, etc. Mais «le sieur

de Gombauld,» malgré ses hautes relations, n'a pu réussir à nous charmer

en prose; et le fragment que nous avons cité plus haut d'une de ses

Lettres à Boisrobert suffit pour donner un spécimen de son style

épistolaire.

[44] Sorel.--_Bibliothèque française_, p. 102.

Les deux livres de Gombauld se vendirent assez bien, en particulier le

_Recueil des poésies_: mais, malgré le produit de cette vente, le pauvre

gentilhomme ne pouvait parvenir à soutenir son rang; et cela était dur

pour un amant des belles manières de l'ancienne Cour. Un peu avant le

blocus de Paris, vers la fin de l'année 1648, «Chapelain et Esprit,

raconte Tallemant, voyant que Mme de Longueville goustoit fort ses

ouvrages, firent en sorte que, du consentement de M. de Longueville,

elle offrît de luy donner six cens livres, je pense, de pension. Le

bonhomme, qui en avoit besoing, n'en vouloit pas pourtant, luy qui

n'avoit que les deux cens escus du Sceau; ce n'estoient point bienfaits

du Roy: on eut une peine enragée. Il appeloit cela une servitude; que

jusques-là il avoit pu se vanter qu'il avoit esté libre, qu'il estoit

l'homme libre du Roy, et que c'estoit, s'il l'osoit dire, en cette

qualité qu'il en recevoit pension[45]...»

[45] Tallemant.--_Historiettes_, III, 468.

Ce trait est caractéristique, et M. Pierre Barbier n'hésite pas, devant

un pareil témoignage, à appliquer à Gombauld ce que Sainte-Beuve dit

quelque part de l'un de ses plus illustres compatriotes, d'Aubigné,

calviniste et Saintongeois comme lui, «type accompli de la noblesse ou

plutôt de la gentilhommerie protestante française, brave, opiniâtre,

raisonneuse et lettrée, guerroyante de l'épée et de la parole, avec un

surcroît de point d'honneur et un certain air de bravade chevaleresque

ou même gasconne qui est à lui[46].» C'était en effet un gentilhomme de

race que notre Sonneur de sonnets, mettant au-dessus de tout son Dieu,

son Roi et sa Dame, et ne transigeant ni avec l'ambition ni avec

l'intérêt, pour chercher des accommodements avec sa foi. Aussi

devons-nous croire complétement le chroniqueur, quand il ajoute ce

correctif au trait précédent: «... On descouvrit que ce qui le fascha le

plus, c'estoit de n'avoir que six cens livres où M. Chapelain avoit deux

mille francs[47], et qu'il eust esté plus satisfait qu'on eust mis

quatre cens escus et qu'on ne luy en eust donné que deux cens...--Il fit

des vers à la femme et au mari, dit encore Tallemant, et il a bien du

mal au coeur d'avoir fait, ce luy semble, des laschetez ou des bassesses

pour rien.»

[46] Sainte-Beuve.--_Causeries du Lundi_, t. X.

[47] Pour composer à loisir le poëme de la _Pucelle_ en l'honneur de

la maison de Longueville et de Dunois.

En effet, il ne toucha jamais un sou de cette pension, s'il faut en

croire le chroniqueur, «et durant le blocus, Madame de Longueville ne

s'informa pas seulement si ce pauvre homme avoit du pain; le chancelier

(Séguier), cette fois-là, fist l'honneste homme, car, de Saint-Germain,

il eut soing de luy faire payer sa pension. Gombauld l'en remercia en

vers, et c'est une des meilleures choses qu'il ait faites[48]»...

[48] Tallemant, II, 469.

La situation du vieux poëte s'empira encore bien davantage quelque temps

après, par suite des troubles politiques:

Enfin je n'ay plus d'ordonnances,

La Guerre a mis tout à l'envers.

Ceux qui gouvernent les finances

Ne sont point touchez de nos vers.

Divines Soeurs, soyez muettes,

Puisqu'on ne vous escoutte pas,

Et ne faites plus de Poëtes,

Ou faites-leur des Mecenas![49]

[49] Gombauld.--_Recueil des Épigrammes_ de 1656, p. 164.

Les sceaux ayant été retirés au chancelier Séguier le 2 mars 1650, la

pension que Gombauld tenait de lui depuis 1634 se trouva supprimée par

là même, et il fallut employer près du nouveau garde des sceaux,

Châteauneuf, tout le crédit d'amis puissants pour arriver à la faire

rétablir. Tallemant raconte à ce sujet un trait fort à l'honneur du

poëte Benserade. «La plus raisonnable action que Benserade ait faitte en

sa vie, dit-il, ce fut que, M. de Chasteauneuf ayant esté fait garde des

Sceaux pour la seconde fois en 1650, il fist en sorte que la pension que

Gombauld avoit sur le Sceau fût continuée. Il estoit des amys de Madame

de Leuville, femme du nepveu du garde des sceaux, et il le fit agir

comme il fallut; après, il écrivit un billet à Gombauld, sans signer,

par lequel on l'avertissoit que l'affaire estoit faitte, et qu'il en

avoit l'obligation à Madame de Leuville, à Madame de Villarseaux, sa

belle-soeur, à Madame de Vaucelas et au président de Bellièvre, et ne

parloit point de luy[50].» Le chroniqueur cite encore ailleurs Mesdames

de Chaulnes-Villeroy, de Rodes, de Boisdauphin, comme ayant été, avec

Madame de Leuville, les intermédiaires qui obtinrent le rétablissement

de la pension du poëte; et il ajoute: «Gombauld fut fort empesché

comment les louer toutes quatre.--On dira, disoit-il, que c'est un

quatorze de dames[51].»--Et plus loin: «Ce fut Conrart qui l'avertit que

le trésorier du Sceau avoit de l'argent à luy donner de la part de M. de

Chasteauneuf. Il y fut. Conrart luy demanda.--Hé bien!--Ce trésorier

brutal, répondit-il, m'a voulu faire accroire que je ne sçavois pas

escrire. Il m'a dit...--Mais avez-vous touché?--Il n'y a que moy qu'on

traitte ainsy.--Mais avez-vous touché?--... On eut bien de la peine à

lui faire dire ouy...--J'ay honte, disoit-il, d'avoir receu seul;

d'autres qui le méritent mieux n'ont rien eu: il me semble que je leur

escroque.»

[50] Tallemant, V, 13.

[51] Tallemant, II, 470.

Voilà un scrupule fort honorable, et Gombauld est très-heureux d'avoir

eu un ami tel que Tallemant, qui se soit chargé de rapporter tous les

traits nécessaires pour donner à son caractère une vigoureuse et haute

physionomie.

Peu de temps après, vers 1653, on réussit à obtenir un nouveau subside

pour Gombauld, et, cette fois, ce fut le surintendant Servien, membre de

l'Académie, comme Séguier, qui devint le bienfaiteur du poëte. Qu'on

nous pardonne de citer encore Tallemant à ce sujet; son récit se termine

par un de ces traits dont nous venons de parler et qui sont fort

précieux pour un biographe: «Pour subsister, Ménage vendit une terre

qu'il avoit eue à partage, à M. Servien, qui luy fit la rente de

l'argent au denier 18. En ce temps-là, on le pria de faire quelque chose

pour le bonhomme Gombauld. Servien promit de luy faire toucher 1,500

livres: mais il ne se hastoit pas autrement. Ménage luy déclara qu'il ne

signeroit point le contrat de vente de cette terre, qui estoit à la

bienséance de Sablé[52], qu'il ne luy tinst parole touchant M. de

Gombauld. Et cela fut fait: mais il l'a tant chanté, que Gombauld ne put

s'empescher de faire cette épigramme; car, quoiqu'il ne l'ayt point

monstrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis certain que c'est

ce qui luy en a fait venir la pensée. La voicy:

[52] Dont Servien était marquis.

Si Charles, par son crédit,

M'a fait un plaisir extresme,

J'en suis quitte; il l'a tant dit,

Qu'il s'en est payé lui-mesme[53].»

[53] Tallemant, IV, 211.

Il est vrai que Ménage s'appelait Gilles et non pas Charles; mais cela

déguise peut-être mieux le personnage. Du reste, les auteurs du _Recueil

des plus belles Épigrammes des poëtes français_, qui reproduisent cette

petite pièce, remarquent avec raison «qu'il semble que la pensée en soit

fausse: car, enfin, l'indiscrétion d'un homme qui nous aura fait un

plaisir n'empêche pas que nous n'ayons receu de luy ce plaisir, et que

nous ne luy en ayons l'obligation...» Quoi qu'il en soit, si Gombauld ne

montra pendant quelque temps cette épigramme qu'à de rares amis, comme

on peut le conclure du récit de Tallemant, il la trouva si piquante,

qu'il ne pût s'empêcher de l'insérer dans son _Recueil complet des

Épigrammes_ qu'il publia en 1656. Elle y figure, en effet, au nº 85 du

premier livre, et ceci nous amène à parler du nouvel ouvrage du poëte

saintongeois.

V

RECUEIL DES ÉPIGRAMMES.--POÉSIES INÉDITES (1657).

Le _Recueil des Épigrammes_, dans le Privilége duquel Pellisson, alors

secrétaire du Roy en exercice, a fait insérer que Sa Majesté veut

«favoriser l'Exposant, et la publication de tout ce qui sort d'une plume

si célèbre,» est précédé d'une Préface que nous croyons devoir

reproduire; elle n'est pas longue, et contient pour une biographie des

renseignements précieux sur le caractère du poëte:

«Ce n'est que pour passer par tous les genres d'escrire, dit Gombauld,

qu'après avoir fait d'autres diverses oeuvres, j'ay voulu faire aussi

des Épigrammes. On m'a persuadé de les mettre au jour; mais je n'ay

pas le courage de les dédier à personne, non pas mesme de les

accompagner de quelque Advertissement. Il semble que ceux qui dédient

si facilement leurs ouvrages ne cherchent pas tant des protecteurs que

des complices de leurs fautes. Ce n'est pas faire des offrandes, c'est

mendier des gratifications, c'est vendre ce qu'on ne doit jamais

acheter: je parle des louanges que plusieurs reçoivent avec plaisir,

et qu'ils ne payent guères qu'à regret. On veut que je donne des advis

à ceux qui ne se soucient pas d'en recevoir, et à qui mes excuses

donneroient, peut-estre, le moyen de m'accuser davantage. On veut que

je rende à la coustume ce que je ne croy point devoir à la nécessité.

Mais je n'ay rien à dire, sinon, ce que l'on eust bien jugé sans que

je l'eusse dit: Que ces Épigrammes ne sont pas toutes d'un âge, et que

les plus vieilles sont celles qui tiennent le plus de la jeunesse; que

les unes excusent les autres, et qu'elles ne sont faites, la pluspart,

que pour les bonnes moeurs, ou plustost contre les mauvaises; de telle

sorte pourtant que pas un n'en puisse murmurer, à moins que de se

déclarer coupable.»

Cette déclaration de principes au sujet des dédicaces nous a paru

d'autant plus curieuse à noter, que deux ans après, en 1658, Gombauld,

pressé sans doute par la plus grande nécessité, se décida à faire

imprimer ses _Danaïdes_, avec une Dédicace au surintendant Fouquet.

Il y a peu d'exemples, dit Rosteau, dans ses _Sentiments sur quelques

livres qu'il a lus_, «de poëtes qui ayent fini leurs travaux par des

épigrammes, qui, pour l'ordinaire, sont formées de pointes d'esprit et

d'un feu qui convient mieux à un jeune homme qu'à des poëtes usés et

avancés en âge». Mais il ajoute «qu'on peut excuser M. de Gombauld de

s'être appliqué à ce genre d'écrire, dans la dernière partie de sa vie,

sur ce que la plupart de ses épigrammes sont plutôt des censures des

vices et des moeurs corrompues de son temps, que de ces galanteries qui

se font ordinairement pour les dames». Gombauld avait en effet plus de

quatre-vingts ans, lorsque, en 1657, il publia son _Recueil_; nous ne

répéterons pas ici ce que nous avons dit de ces petites oeuvres, lors de

la publication des premières en 1646.

Nous citerons seulement quelques-unes des nouvelles, celles surtout qui

peuvent donner une idée des principales préoccupations de l'esprit de

Gombauld pendant sa vieillesse:

I

Royautez partout redoutées,

Mes pointes vous ont respectées,

Vous, et vos Ministres aussi.

Car vostre gloire est mon soucy,

Et je n'ay pour vous que des roses.

Mais vous pensez à tant de choses,

Que vous ne pensez point aux vers

Dont j'entretiens nostre univers.

Je me tais de mon aventure.

Peut-estre la race future

Ne s'en taira pas comme moy:

C'est la pointe que je vous doy.

Gombauld se persuadait volontiers que ses vers devaient faire les

délices de la postérité la plus reculée. Il dira, par exemple, à une

Dame qui lui avait donné des roses:

II

Nos affections sont escloses

Par des tesmoignages divers:

Beauté, vous me donnez des roses,

Et moy je vous donne des vers.

Rendez-moi des preuves plus fortes

De votre faveur désormais;

Car vos roses sont déjà mortes,

Et mes vers ne mourront jamais!

C'est peut-être pour cela que son ami des Réaux prétend qu'il était «un

peu infatué du Parnasse,» et raconte que, répondant, en 1651, en qualité

de Directeur de l'Académie, à la harangue de l'abbé Tallemant, qu'on

recevait, il lui dit «qu'il pouvoit désormais regarder les autres hommes

comme les yeux du ciel regardent la terre!»

L'ingratitude des hommes et la fragilité des biens temporels reviennent

souvent sous la plume de Gombauld, pendant ses dernières années:

III

Viens, Seigneur, il n'est plus de foy,

Partout la perfidie abonde,

Et nul ne te veut pour son Roy,

Si ton règne n'est de ce monde.

IV

Damon, la vie est mal nommée;

C'est une peine accoustumée,

Un mal que l'on ne peut guérir:

C'est une mort continuelle,

Et ce que mourir on appelle

Est plustost cesser de mourir.

Puis, le souvenir de ses premières années lui revient à l'esprit:

V

La vieille Cour, dont nul ne suit les traces,

Joignoit l'Amour avec les Grâces.

Mais la nouvelle Cour

A séparé les Grâces et l'Amour.

VI

J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages · 第 6 / 8 段