On remarquera que cette dernière rime est précisément celle dont nous

avons plus haut rencontré la critique par Ménage. Cependant, la

discussion s'engage vivement sur les expressions qu'il faut réformer ou

bannir, et Gombauld n'est pas un des moins ardents à la dispute:

Je dis que la Coutume, assez souvent trop forte,

Fait dire impunément que l'on _ferme la porte_.

L'Usage tous les jours autorise les mots

Dont on se sert pourtant assez mal à propos.

Pour avoir moins de froid à la fin de décembre,

On va _pousser sa porte_, et l'on _ferme sa chambre_.

Mais bientôt la querelle s'envenime au sujet de la suppression du mot

_car_, demandée par Gomberville. Desmarests, se rappelant la formule

habituelle des lettres patentes: «_car_ tel est notre plaisir,» s'écrie

aussitôt:

Que deviendroit sans _car_ l'autorité du Roi?...

GOMBAULD.

Beau titre que le _car_, au suprême Pouvoir,

Pour prescrire aux sujets la règle et le devoir!

DESMARESTS.

Je vous connois, Gombauld, vous estes hérétique,

Et partisan secret de toute république.

GOMBAULD.

Je suis fort bon sujet, et le serai tousjours,

Prêt de mourir pour _car_, après un tel discours.

DESMARESTS.

De _car_ viennent les loix: sans _car_ point d'ordonnances,

Et ce ne seroit plus que désordre et licence.

GOMBAULD.

Je demande pardon, si, trop mal à propos,

J'ai parlé contre un mot qui maintient le repos.

Après avoir jeté feu et flamme, Gombauld finit toujours par se radoucir:

et c'est là l'un des traits qui caractérisent le mieux sa manière d'être

et sa conduite dans les discussions.

Les travaux académiques, pendant la période qui s'écoula depuis la

fondation de la Compagnie jusqu'à la mort de Richelieu, n'absorbèrent

pas tellement Gombauld, qu'il ne trouvât le moyen de se livrer à

d'autres occupations littéraires. Il ne fit rien imprimer durant ces dix

années, mais il travailla beaucoup; malheureusement, le succès ne

répondit pas complétement à son attente. Encouragé par les louanges

qu'on avait données de toutes parts à sa pastorale d'_Amaranthe_,

Gombauld s'imagina que le théâtre devait lui apporter gloire et fortune;

il se mit donc à l'oeuvre, et le résultat d'un labeur impitoyable fut

d'abord une tragédie en cinq actes et en vers, intitulée _les Danaïdes_,

imprimée longtemps plus tard, puis une tragi-comédie de _Cidippe_, qui

n'a jamais vu le jour.

* * * * *

Parlons d'abord des _Danaïdes_.

* * * * *

Gombauld, dans une de ses Épigrammes, dit d'un auteur obscur, qui ne

s'exprimait que d'une manière incompréhensible:

_Ta muse en chimères féconde

Et fort confuse en ses propos,

Pensant représenter le monde,

A représenté le chaos._

On peut retourner très-exactement cette épigramme contre son auteur, au

sujet de sa tragédie, entassement de grands mots, de grands oracles, de

grandes périodes, de tirades ronflantes et d'emphatiques épithètes. «Je

veux demander la moitié de mon argent, disait madame Cornuel en sortant

de la représentation; je n'ay entendu tout au plus que la moitié de la

pièce[34].» C'est cependant cette tragédie que l'abbé de Marolles

appelait «les immortelles _Danaïdes_, où se lisent de si beaux

vers[35];» et le poëte de L'Estoile, qui «faisoit profession d'avoir

appris les règles du théâtre de M. de Gombauld et de M. Chapelain,»

disait un jour sérieusement à Pellisson, en sortant de l'hôtel de

Bourgogne, «qu'il eût mieux aimé avoir fait cette scène des _Danaïdes_,

où l'action de ces cruelles soeurs est décrite, que toutes les

meilleures pièces de théâtre qui avoient paru depuis vingt ans[36]...»

Pour être impartial, nous devons dire que l'abbé de Marolles et Claude

de L'Estoile étaient deux amis particuliers de Gombauld; les autres

contemporains n'eurent pas un pareil enthousiasme pour l'oeuvre de notre

poëte. «Ce qui l'a le plus rebuté, dit Tallemant des Réaux, ç'a esté de

voir que ses _Danaïdes_ eussent si mal réussy; elles eussent esté plus

propres à Athènes qu'à Paris...» Aussi résista-t-il fort longtemps aux

instances de ses quelques admirateurs, qui le pressaient de faire

imprimer sa tragédie. «Il n'a jamais voulu les imprimer,» écrivait

Tallemant en 1653. L'oeuvre fit cependant du bruit à son apparition, et

Richelieu voulut entendre Gombauld la lire devant lui; mais le

malheureux auteur était poursuivi par la mauvaise fortune:

[34] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.

[35] _Mémoires_ de l'abbé de Marolles.

[36] Pellisson.--_Histoire de l'Académie_, I, 312-313.

«Boisrobert, rapporte des Réaux, avoit estourdiment donné rendez-vous à

Sérisay, qui avoit fait la moitié d'une tragi-comédie qu'il n'acheva

point, et à Gombauld tout ensemble; et quand ce vint à luy, le Cardinal

estoit las d'entendre lire[37]...» Ainsi la fatalité s'attachait à ses

lectures devant les grands de la terre.

[37] Tallemant des Réaux.--_Historiettes_, II, 461.

On connaît la tragique histoire de Danaüs, qui avait fiancé ses

cinquante filles aux cinquante fils de son frère; mais ayant appris par

un oracle qu'un de ses gendres devait le mettre à mort, il fit promettre

à ses filles de massacrer leurs époux pendant la première nuit des

noces. Quarante-neuf d'entre elles obéirent aux ordres paternels; seule,

Hypermnestre épargna Lyncée, son mari, qui, accomplissant les paroles de

l'oracle, tua son criminel beau-père, et lui succéda sur le trône

d'Argos. La célèbre tragédie d'_Hypermnestre_, par Lemierre, a rendu ce

sujet presque classique, en faisant oublier complétement les _Danaïdes_

de Gombauld, dont on pourra juger le style par ce début:

SCÈNE PREMIÈRE.

_DANAUS_, roi d'Argos.--_AMARIE_, une des femmes de Danaüs.

DANAÜS.

Voici la nuit fatale et les noirs Hyménées,

Par qui l'ordre du Ciel presse mes destinées.

Le funeste moment qui menace mes jours,

S'il en faut croire aux Dieux, précipite son cours.

Mon esprit, qui consent aux célestes augures,

Se dispose à souffrir d'étranges aventures.

Les Oracles sacrés, dans leurs antres couverts,

En ont fait résonner les murmures divers.

Je ne sçai quels démons, à troupes vagabondes,

Quittent, pour m'affliger, leurs demeures profondes:

Démons infortunés, qui me viennent priver

Du repos, que pour eux ils ne peuvent trouver.

La clarté me déplaît, tous les objets me troublent,

Durant l'obscurité, mes ennuis se redoublent.

Les ombres de la mort excitent mes tourmens,

Et pour m'épouventer sortent des monumens.

N'aurez-vous jamais fait, tristesses volontaires,

Soupçons, craintes, remords et pensées téméraires?

Ah! vous m'avertissez, vous sentez approcher

Le Destin, que les Dieux ne sçauroient empêcher.

Ni conseil ni valeur ne m'en peuvent défendre,

Et je ne dois mourir que de la main d'un gendre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les trois premiers actes ne contiennent qu'une longue exposition, sans

incident ni péripétie qui rompe ces interminables tirades, toujours

pleines d'horreur, de terreur, de Dieux inexorables, d'atteintes

mortelles, de funeste langage et d'oracles décevants... On rencontre

cependant quelques vers énergiques, au milieu de cet amas confus de

tragiques desseins et de funèbres discours. Quand Danaüs s'est décidé à

tout oser pour écarter de sa tête le danger qui le menace, il s'écrie:

Quand il est temps d'agir, la plainte est superflue...

et dans cette scène odieuse où, cédant à l'idée qui l'obsède, il demande

à ses filles le meurtre de leurs cinquante époux, il leur dit, sans plus

de détours:

Je vous dois des maris, vous me devez des gendres!

Il est vrai qu'à côté de ces vers vigoureusement martelés, les fadeurs

précieuses se font quelquefois jour, d'autant plus remarquées qu'elles

sont plus rares au milieu de tant d'horreur. Ainsi, quand Alphite vient

décrire au Grand Augure la merveilleuse fête des noces, il expose son

récit dans ce style pompeux et affecté:

Comme on ne voit briller que Princes, que Princesses,

On croit voir le festin des Dieux et des Déesses.

Le Roi, leur Jupiter, est ceint, de tous côtés,

De gloire, de splendeur, de grâce, de beautés.

_Je ne sçai quels Zéphirs, parmi tant de merveilles,

Soufflent une sablée en odeur nompareilles._

Les Nymphes à l'envi font valoir leurs couleurs:

Chacune veut passer pour la Reine des fleurs.

Mais les Zéphyrs ne peuvent rester longtemps dans le repaire des furieux

Autans qui vont de nouveau se déchaîner. Obsédé par les remords qui lui

reprochent le meurtre du roi Sténelée, son prédécesseur, Danaüs sort

tout agité de la salle du festin, et l'ombre de sa victime lui apparaît

tout à coup. C'est le seul incident qui donne quelque faible intérêt à

ces trois premiers actes: tout le reste est monotone, languissant et

sans véritable action. Les deux derniers actes, au contraire, se

réveillent vigoureusement de cette torpeur qui glace, et ce sont eux,

probablement, qui ont excité l'enthousiasme de L'Estoile et de l'abbé de

Marolles. Il est certain qu'ils ont quelque mérite, mais l'épithète

d'«immortels» nous semble très-risquée.

Après une scène beaucoup trop longue et sans grand mouvement, dans

laquelle Hypermnestre conseille la fuite à Lyncée, et lui dévoile le

secret terrible de cette fatale nuit, les diverses situations commencent

à prendre une véritable vie.

Voici d'abord Alphite accourant tout éperdu, pour faire aux deux époux

le fameux récit du massacre, que L'Estoile met au-dessus de tout ce qui

avait paru jusqu'alors et, par conséquent, du _Cid_ lui-même, dont la

date est de 1637:

ALPHITE.

Je vous ai tant cherchez que je n'ai plus d'haleine.

Ai-je encore mes sens? Suis-je encore animé?

D'où vient que ces objets ne m'ont point transformé?

Cent actes inhumains que l'on ne pourra croire,

Qui porteront l'horreur au temple de Mémoire,

Dont la postérité ne se taira jamais,

Font un antre infernal d'un superbe palais.

Je ne puis exprimer, et nul ne peut comprendre,

Ce que je viens de voir, ce que je viens d'entendre;

Et de tant de Fureurs les funestes exploits

M'ôtent incessamment le courage et la voix.

Par votre ordre, ô Princesse! une soigneuse veille

M'a rendu le témoin d'une horrible merveille.

Après avoir longtemps erré de tous côtés,

Les bruits avant-coureurs de tant de cruautés

Ont frappé sourdement mon oreille attentive,

Qui prenoit chaque voix pour une voix plaintive.

_J'ai commencé d'ouïr les mouvemens soudains

Qu'après un coup mortel font les pieds et les mains,_

Les cris interrompus et les tristes murmures,

Tels que dans les enfers, au milieu des tortures,

S'entendent les sanglots et les gémissemens

Dont les plus criminels expriment leurs tourmens;

Si quelque plainte encore, où règne le silence,

D'une sensible mort fait voir la violence(?)...

Nous épargnerons au lecteur la fin de ce récit, dans lequel les détails

horribles sont prodigués, jusqu'à nous représenter l'une des victimes,

le beau Polyctor, qui, blessé seulement et ne pouvant plus se soulever,

Mordoit ses propres bras, tardifs à la défense.

L'acte se termine par une scène fort dramatique, entre Hypermnestre et

Danaüs, qui reproche violemment à sa fille de n'avoir pas obéi à ses

ordres sanguinaires. Nous en détacherons seulement ce morceau, en

faisant remarquer combien une pareille situation nous semble contraire

aux règles de bienséance morale qui devraient régir le théâtre: un père

maudissant sa fille parce qu'elle n'a pas voulu commettre un assassinat:

DANAÜS.

Quoi! vous craignez pour lui? La preuve est toute claire

Que vous n'eûtes jamais le dessein de me plaire,

De tenir mon parti, ni de me conserver,

Puisqu'en m'abandonnant vous le voulez sauver;

Et votre feinte humeur fait toute ma colère!

HYPERMNESTRE.

Je ne veux offenser mon mari ni mon père.

J'en appelle à témoin les hommes et les Dieux:

La foi m'est agréable, et le meurtre odieux.

DANAÜS.

Vous sçavez mes ennuis, et par quelle insolence,

Malgré moi, l'on m'oblige à cette violence;

Vous sçavez les dangers dont je suis menacé;

Vous voyez les liens où je suis enlacé...

HYPERMNESTRE.

Les Oracles sont faux, ou, s'ils sont véritables,

On ne peut les changer, ils sont inévitables.

Quand le malheur nous suit, rien ne peut l'empêcher,

Et, pensant à le fuir, nous allons le chercher;

Nous courons au devant, tout chemin nous y mène,

Pour nous en garantir notre prudence est vaine!

Et l'homme est bien aveugle et bien mal inspiré,

Qui cherche, par un crime un remède assuré.

Toute la scène est bien dialoguée, et les caractères y sont franchement

soutenus. Furieux de ne pouvoir vaincre la résistance d'Hypermnestre,

Danaüs ordonne aux gardes de la jeter en prison. Mais, dans l'intervalle

du quatrième au cinquième acte, Lyncée, qui ne respire que la vengeance,

a mis à mort Danaüs et, sans retard, il envoie des soldats pour délivrer

Hypermnestre. Son entrevue avec la jeune héroïne qui, de sa propre

bouche, apprend le meurtre de son père, termine le cinquième acte, et

cette scène est certainement aussi dramatique et aussi bien rendue que

la précédente. En apprenant la mort de son père, l'amour d'Hypermnestre

pour Lyncée s'est éteint, et la haine vient remplacer l'amour.

Cruel! je vous fais vivre, et vous tuez mon père!

Lassez jusques à moi, suivez votre colère,

Ou je sçai bien sans elle à quoi je me résous;

Et je mourrai plutôt que de vivre avec vous.

Et comme Lyncée se hasarde à lui parler, pour calmer son exaltation, de

l'Aurore qui va se lever...

HYPERMNESTRE.

... Vous me parlez encore?

Je suis bien en souci de l'Aurore ou du jour!

Parlez-moi de descendre au ténébreux séjour;

Parlez-moi du Cocyte et de l'ombre éternelle,

De ces noires forêts où le Destin m'appelle,

Où d'un funeste effort mes yeux déjà mourrans

Pensent voir mille objets comme songes errans...

Et le drame se termine par ces vers:

La Mort dans l'univers est la plus absolue.

La terre ni les cieux ne lui refusent rien:

Qui ne peut la trouver ne la cherche pas bien.

Malgré beaucoup de défauts et surtout d'obscurités, on avouera que les

deux derniers actes de cette tragédie présentent des situations fort

dramatiques; et le caractère d'Hypermnestre, qui, au second acte, avait

eu un moment de faiblesse, plus apparente que sincère, en promettant ou

feignant de promettre d'obéir aux ordres paternels, se relève et se

soutient d'une manière très-sympathique. Mais l'intérêt et le dialogue

de ces deux derniers actes ne purent racheter, près des spectateurs, la

froide et obscure monotonie de l'exposition interminable des tableaux

d'oracles et d'horreurs des trois premiers actes. Que de vers, que de

phrases entières incompréhensibles! et plusieurs scènes sont tellement

révoltantes, que les sympathies de l'auditoire ne devaient pas

accompagner fort loin l'oeuvre du poëte.

Aussi Gombauld, devant la réception faite par le public à la

représentation de sa tragédie, hésita-t-il fort longtemps à la livrer à

l'impression. Mais une quinzaine d'années plus tard, sur les instances

de ses amis qui ne voulaient pas laisser perdre les quelques scènes à

caractère des _Danaïdes_, et pressé aussi par sa triste situation

pécuniaire, il la livra aux éditeurs (1658). Elle a, depuis, trouvé

place dans le VIe volume du _Théâtre français_ ou _Recueil des

meilleures pièces de théâtre_, publié en 1737.

Cet insuccès relatif ne découragea pas complétement le

poëte-gentilhomme. La vogue qu'avait eue jadis son _Amaranthe_ lui

mettait martel en tête, et la carrière dramatique ne lui semblait pas

devoir être complétement fermée pour lui, après un si brillant début. Il

travailla donc encore à une nouvelle pièce de théâtre, et cette fois

dans le genre des tragi-comédies qui se trouvèrent de mode après

l'éclatant succès du _Cid_. Mais sa pièce intitulée: _Cydippe_ ou

_Acante_, sujet qui avait déjà été traité en pastorale, en 1633, par de

Baussais, ne lui parut pas, après réflexion, avoir des chances de tenter

avantageusement la fortune de la rampe, ni même celle de l'impression.

Conrart signale cette tragi-comédie parmi les manuscrits qui devinrent

la propriété des héritiers de Gombauld, après la mort du poëte: mais

elle n'a jamais été, que nous sachions, ni représentée, ni imprimée.

La dernière oeuvre que nous ayons à signaler de lui avant la mort de son

second protecteur, le cardinal de Richelieu, est sa collaboration à

cette fameuse _Guirlande de Julie_, que tous les poëtes de l'hôtel de

Rambouillet tressèrent avec amour, pour permettre au futur duc de

Montauzier de déposer aux pieds de la belle Julie d'Angennes, fille de

la marquise, un tribut poétique digne de la précieuse réputation de

l'hôtel. Si bien reçu dans les salons d'Arthénice, Gombauld ne pouvait

refuser de contribuer à la réalisation du galant projet du soupirant, si

célèbre par sa constance; il choisit l'Amaranthe, et composa ce

madrigal:

Je suis la fleur d'amour qu'Amaranthe on appelle,

Et qui viens de Julie adorer les beaux yeux.

Roses, retirez-vous, j'ai le nom d'immortelle!

Il n'appartient qu'à moi de couronner les Dieux.

Ce madrigal n'est pas un chef-d'oeuvre; mais il y en a de plus mauvais

dans la _Guirlande_.

IV

DÉTRESSE DE GOMBAULD A LA MORT DE RICHELIEU (1642).--RECUEIL DE POÉSIES

(1646).--SES SONNETS ET SES LETTRES.--MADAME DE LONGUEVILLE ET

BENSERADE.

Le 4 décembre 1642, Richelieu mourut au Palais-Cardinal; Gombauld se

trouva tout à coup privé de son plus puissant protecteur, et sa

situation devint d'autant plus précaire, que les pensions accordées par

le Cardinal à beaucoup de gens de lettres furent supprimées presque

immédiatement après sa mort. Réduit aux expédients pour vivre, mais ne

voulant pas, avec son vieil honneur, être à charge à ses amis, il

cachait sa misère avec le plus grand soin; et, réunissant ses oeuvres

éparses de tous côtés, il se mit à éditer des livres. C'est en effet

pendant la période d'une vingtaine d'années qui s'écoula depuis la fin

du règne de Richelieu jusqu'à la mort de notre poëte, que Gombauld

publia presque toutes ses poésies, la plupart fort anciennes, puisqu'il

avait déjà bien près de soixante-dix ans, à la mort du Cardinal.

«Une de ses plus grandes faiblesses, écrivait Tallemant vers cette

époque, c'est de craindre qu'on ne le traitte de gueux. Il n'a jamais

voulu que ses amys l'assistassent: et une fois depuis la Régence,--car

le feu Roi, après la mort du cardinal de Richelieu, raya de sa main

toutes les pensions,--on fut contraint de le quester, et après on luy

fit accroire qu'on avoit trouvé moyen de toucher cela de l'argent du

Roy. Ce n'est pas que je trouve estrange qu'il ne veuille pas recevoir

indifféremment de ses amys; je voudrois seulement qu'il choisît entre

tous et qu'il regardast s'il y en a quelqu'un à qui il veuille avoir une

si grande obligation; mais il n'en veut pas prendre le soin, et s'attend

un peu trop à la Providence... C'est un homme à sécher auprès d'un sac

d'argent qu'on luy auroit mis sous son chevet: il diroit qu'on le prend

pour un gueux[38]...»

[38] Tallemant.--_Historiettes_, II, 468.

Ce n'est pas le legs que fit au poëte la célèbre demoiselle de Gournay,

lorsqu'elle mourut le 13 juin 1645, qui aurait pu assurer le pain

quotidien au pauvre Gombauld. «En mourant, raconte des Réaux, elle

laissa, par testament, son _Ronsard_ à L'Estoile, comme si elle l'eust

jugé seul digne de le lire, et à Gombauld, une Carte de la vieille

Grèce, de Sophion, qui vaut bien cinq solts.»

Ce fut probablement vers ce temps qu'il composa cette épigramme

désespérée:

Ne me respondez plus, Muses, soyez muettes!

Nostre siècle de fer m'a rendu négligent.

Les vulgaires esprits n'ayment point les poëtes,

Et tant qu'on fait des vers, on n'a guères d'argent.

Le même sentiment de sa misère lui avait déjà dicté, plusieurs années

auparavant, cette épitaphe de Malherbe:

L'Apollon de nos jours, Malherbe ici repose;

Il a longtemps vécu sans beaucoup de support,

En quel siècle, passant? je n'en dis autre chose:

Il est mort pauvre, et moi je vis comme il est mort.

Gombauld, à bout de ressources, dut bientôt se décider à publier ses

oeuvres; un volume de _Poésies_ parut chez Auguste Courbé en 1646

(in-4º), suivi d'un volume de _Lettres_, chez le même libraire, en 1647

(petit in-8º).

Le volume de _Poésies_ de 1646 offre cette particularité remarquable,

que, dans le privilége de publication, Gombauld est qualifié de

«gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi»: nous n'avons pu trouver

nulle part la justification de ce titre. Sauf trois élégies et quelques

stances, débuts poétiques de l'auteur, l'ode au chancelier Séguier, le

panégyrique du cardinal de Richelieu, et quelques vers pour des ballets

ou autres divertissements du temps de la reine Marie de Médicis, ce

volume ne contient que des sonnets et des épigrammes.

Les sonnets de Gombauld ne sont pas datés; il est donc difficile de

préciser à quelle époque ils ont été composés: mais nous sommes portés à

croire qu'ils l'ont été à des époques fort différentes, pendant toute la

carrière poétique de l'auteur. Ce sont presque tous des sonnets

amoureux, adressés à des Philis, des Amaranthes, ou des Carites, soit

imaginaires, soit réelles; mais l'ordre dans lequel nous venons de

placer ces pseudonymes, qui recouvrent les véritables noms des beautés

chères au poëte, n'est pas indifférent: nous pensons même que c'est un

ordre chronologique réel. Les sonnets à Philis doivent être les premiers

en date, et remonter à l'époque de la régence de Marie de Médicis. Un

passage des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux nous le fait penser,

car il dit en parlant de cette époque: «Je ne sçay si madame de La

Moussaye, soeur du feu comte de La Suze, et mère de La Moussaye, le

petit maistre, estoit cette petite Philis (des _Poésies_), mais on croit

qu'il a eu de grandes privautez avec elle, car il a tousjours affecté

d'en vouloir à des dames de qualité, et me faisoit excuse, une

fois, de ce que dans ses Poésies il y avoit des vers pour une

paysanne.--C'estoit, disoit-il, la fille d'un riche fermier de

Xaintonge, et elle avoit plus de dix mille escus en mariage[39]...» Qui

sait si Philis ne représente point Marie de Médicis elle-même?

[39] Tallemant.--_Historiettes_, II. 458.

Les sonnets à la belle Amaranthe seraient de la seconde époque, du temps

de la pastorale, et nous ne serions pas étonné que ce pseudonyme cachât

le nom de Madame ou de Mademoiselle de Rambouillet, car Gombauld choisit

la fleur d'Amaranthe pour son tribut à la _Guirlande de Julie_. Enfin

les sonnets à Carite seraient les derniers. Ce ne sont là que des

conjectures, et c'est pour cette raison que nous avons réservé les

sonnets pour l'époque de leur publication, au lieu d'en parler à leur

date présumée, alors qu'ils couraient les ruelles en feuilles volantes,

et faisaient les délices de la société précieuse; nous pensons,

néanmoins, que ces conjectures ont quelque apparence de réalité.

Chapelain, Pellisson, Maynard, Guéret, Conrart, Ménage, et quantité

d'autres critiques contemporains, ont loué les sonnets de Gombauld, et

reconnaissent dans l'auteur un esprit vif et délicat. Aussi, remarque

l'abbé Goujet, «si M. Despréaux a dit, en parlant de ce genre de poésie:

A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville,

En peut-on admirer deux ou trois entre mille...

ce célèbre critique a seulement voulu dire que nous n'avions peut-être

point de sonnet sans défaut, et que les poëtes qu'il nommoit estoient

ceux qui avoient le mieux réussi[40]».

[40] Goujet.--_Bibliothèque française_, XVII, 132.

«Suivons toujours notre naturel, dit Guéret dans la _Guerre des

auteurs_; ne sortons jamais du genre qui nous est propre, et n'envions

point aux autres la gloire que nous ne sçaurions acquérir comme eux.

Laissons L'Élégie à Desportes, les Stances à Théophile, le Sonnet à

Gombauld, l'Épigramme à Maynard...» et Furetière, dans sa _Nouvelle

allégorique des troubles du royaume d'Éloquence_, n'hésite pas à

proclamer que «de l'Isle sonnante, ou Terre des Sonnets, Gombauld, le

grand casuiste et législateur du païs, en fit venir de bien propres et

de bien lestes...»

J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages · 第 5 / 8 段