»Il est propre jusqu'à marcher proprement; il veut choisir les pavez

et aller seul. Mme de Rambouillet dit qu'il n'y a rien de plus amusant

que de voir son embarras quand quelque dame le salue par la ville. Il

veut la reconnoistre; il veut faire la révérence de bonne grâce, et en

même temps il veut prendre garde à ses piez; tout cela luy fait faire

une posture assez plaisante.

»Il croit tousjours qu'il a mille ennemys qu'il n'a point. Il m'a dit

que de rage de ce que l'_Endymion_ réussissoit, un homme l'avoit jetté

dans le feu.

»Il a cru que M. Arnaut, le mareschal de camp, luy a toujours voulu un

peu de mal depuis qu'aux champs il luy donna une botte en faisant des

armes. Il s'est battu, dit-il, quatre fois en duel, et s'estant trouvé

à la campagne, en lieu où l'on couroit la bague, il gagna le prix,

sans l'avoir jamais courue...

»Il disoit mesme qu'il s'estoit battu deux fois en une heure, et

parlant de cela avec plaisir, il s'en vantoit.

»Il se piquoit aussi de bien danser, et souvent il luy est arrivé de

pantalonner et de se mettre en garde devant ses plus familiers. Une

fois mesme il se battit dans sa rue; c'estoit contre un homme qui

l'avoit querellé sur un logement qu'ils prétendoient tous deux; il luy

dit:--Passez à telle heure devant ma porte, je sortiray avec une

épée.--Il fit lascher pié à l'autre, et les voisins disoient: «Quoy!

cet homme qui choisit les pavez, qui marche si proprement, il poussoit

l'autre dans les boues et ne se soucioit pas de se crotter.» Ils

furent séparez.

»Il prétend qu'il auroit inventé la musique de luy-mesme, si elle

n'avoit pas esté inventée. En effect, il a appris à jouer de la

mandore, et en jouoit admirablement bien, à ce qu'on m'a dit; mais

comme cet instrument n'est plus guère en usage, il l'a laissé là;

auparavant même il falloit bien des cérémonies pour le faire jouer...

»Je ne luy trouve rien de naturel; et Mme de Rambouillet dit que,

quoyqu'il chante de sa vieille cour, les gens n'estoient point faits

comme luy, et qu'il a tousjours esté unique en son espèce; j'entens

aux habits prés;--car, même à l'époque de sa plus grande misère, il

estoit habillé à la dernière mode: c'estoit pour lui un point

d'honneur, et de tous les auteurs, c'est quasy le mieux vestu...

»Pour moy, je le sers de tout mon coeur, car je sçay que toutes les

grimasses qu'il fait ne viennent que d'un bon principe, qu'il a du

coeur et de l'honneur, et ne feroit pas une lascheté pour sa vie.»

A ce piquant portrait, nous aurions mauvaise grâce de faire la moindre

retouche; nous y ajouterons seulement un détail qui n'est point sans

valeur: c'est que Gombauld, malgré son caractère ténébreux, susceptible,

brusque, souvent affecté, sut se faire des amis de presque tous les gens

de lettres de son temps, et parmi eux il trouva des amitiés solides:

témoins celles de Conrart et de Chapelain. C'est là un éloge véritable

pour l'auteur de trois livres d'_Épigrammes_; et malgré ses duels, nous

pensons qu'il n'avait pas en somme trop mauvais caractère, mais il

fallait le connaître.

Tel est l'homme que nous trouvons, en 1634, associé dans l'intimité du

cardinal de Richelieu, aux «quelques personnes intelligentes» que le

tout-puissant Ministre avait prié le cardinal de la Valette de réunir

chez Bautru pour revoir ses harangues avant de les faire imprimer.

Godeau, Chapelain, Desmarests, Bautru, Boisrobert et Gombauld étaient

alors les correcteurs attitrés de la prose du Cardinal.

Ce n'était pas seulement à l'amitié qu'il avait contractée pour

Boisrobert que Gombauld devait cette faveur précieuse. Lorsqu'il vit sa

protectrice prendre le chemin de l'exil, notre poëte comprit qu'il

devait tourner ses louanges d'un autre côté, pour conserver ses entrées

à la cour. Nous ne l'accuserons pas de noire ingratitude, car, dans

aucune de ses poésies postérieures à l'année 1630, on ne trouve un seul

vers qui puisse paraître dirigé contre Marie de Médicis. Bien plus, il a

reproduit courageusement sa Dédicace de l'_Amaranthe_ dans une édition

datée de 1631, et la Reine-Mère était déjà en exil; mais nous avons dû

constater un fait qui prouve au moins combien le pauvre gentilhomme

devait être à cette époque dénué de toute ressource, pour être réduit,

malgré son caractère altier, à brûler de l'encens devant l'ennemi de son

ancienne protectrice. En effet, à peine Marie de Médicis avait-elle

quitté la France, que Gombauld reprit sa lyre, et composa une ode

enthousiaste, intitulée le _Panégyrique du cardinal de Richelieu_, dans

laquelle «il y a de beaux vers, dit Tallemant, mais le corps n'en est

pas bon». Nous aurons mieux à citer de notre poëte, et nous nous

contenterons du jugement du chroniqueur, plus froid et plus désintéressé

que celui du Cardinal. On sait que la louange qui allait le plus au

coeur de Richelieu était celle des gens de lettres. L'ode de Gombauld

lui plut, et le poëte fut admis dans la familiarité du ministre, en

compagnie de Boisrobert et de Desmarests, en même temps qu'il recevait

une pension de quatre cents écus, moitié de celle que lui allouait la

Reine-Mère depuis 1620; Boisrobert et Chapelain ne furent pas étrangers

à cette faveur[27]; mais il en coûta beaucoup au caractère de Gombauld

de se laisser faire cette douce violence: car, pour lui-même, jamais il

n'aurait demandé d'argent, tant son honneur lui était cher à

sauvegarder. «Il voulut absolument, dit des Réaux, que cette pension de

quatre cens escus fust sur l'estat du Roy, quoiqu'il eust esté bien

mieux payé du Cardinal.» Recevoir une pension du Roi, passe encore, mais

d'un ministre, jamais. Gombauld fut néanmoins très-reconnaissant envers

Boisrobert des démarches qu'il avait faites auprès de Richelieu, ainsi

que le prouve ce fragment d'une lettre qu'il lui écrivit quelque temps

après:

[27] Après le départ de Marie de Médicis, Gombauld, rapporte

Tallemant, se trouva dans une nécessité extrême, mais il n'en

témoignait rien. «Par courage mesme il estoit habillé à son

ordinaire...; quand M. Chapelain luy fist avoüer qu'il ne sçavoit

plus de quel bois faire flesches, et par le moyen de Boisrobert luy

fist restablir la moitié de la pension, c'est-à-dire quatre cens

escus...» (II, 458.)

«Monsieur, je viens d'apprendre ce que je ne veux jamais oublier.

C'est que vous me continuez toujours la faveur de vos bons offices,

encore que je n'aye pas commencé de vous servir! Il paroît bien que

Monseigneur le Cardinal ne croit pas estre né pour lui seul, mais pour

tout le monde, et qu'il ne se contente pas de vaincre les ennemis du

public, s'il ne combat encore la nécessité des particuliers... Quant à

vous, Monsieur, c'est un art qui vous est naturellement acquis que de

vous savoir rendre digne d'un tel maître, en lui acquérant autant de

serviteurs que vous en entretenez de personnes. Je pourrois ajouter à

cela que cette généreuse profession que vous faites d'honorer tant

d'honnestes gens est mise au rang des choses qu'on admire...»

Il ne faudrait cependant pas, après avoir lu cette lettre, prendre le

change sur le caractère de Gombauld: il n'en conservait pas moins sa

liberté d'allure, sa franchise et sa brusquerie apparente vis-à-vis de

ses bienfaiteurs. «Comme Boisrobert travailloit à cette affaire, raconte

Tallemant, il monstra des vers de sa façon à Gombauld qui, toujours tout

d'une pièce, luy choqua tout ce qui ne luy sembloit pas bon, sans avoir

esgard au tems. Boisrobert, instruit de l'humeur du personnage, prit

cela comme il falloit, et en un endroit où Gombauld disoit:--Je n'y suis

pas accoustumé... (C'est une de ses façons de parler.)--Hé, mon cher

Monsieur, luy dit Boisrobert en se mettant quasy à genoux, je vous en

prie, pour l'amour de moy...» Il paraît qu'il «s'y accoustuma», car,

lorsqu'en 1647 parurent les Epistres de Boisrobert, on pouvait lire en

tête du livre ces vers de Gombauld:

Voici la muse à qui tout cède

En l'art de bien faire la cour,

Et Boisrobert qui la possède

Va mettre ses charmes au jour.

La Cour brille ici toute nue,

Ce beau livre en est le miroir,

Et ceux qui ne l'ont jamais vue

La verront même sans la voir...

et dans l'Avis au lecteur, Boisrobert prend à témoin «son amy Gombauld»

du tour galant, de l'air enjoué de ses vers et de sa conversation. On

savait que notre poëte avait le coeur excellent, et l'on excusait

facilement ses vives réparties.

Richelieu lui-même ne s'en fâchait pas; le _Ménagiana_ nous en rapporte

un exemple presque incroyable. «M. Gombauld, dit Ménage par la plume de

Baudelot, présenta un jour à M. le cardinal de Richelieu des vers qu'il

avoit faits. (L'abbé Goujet pense que ce fut précisément le Panégyrique

dont nous avons parlé plus haut.) Le Cardinal, en les lisant, dit à

l'auteur:--«Voilà des choses que je n'entends point.»--A quoi l'auteur,

qui soutenoit bien par ses discours pleins de brusque franchise la

qualité d'un cadet de famille né près des bords de la Garonne, répondit

aussitôt:--«Ce n'est pas ma faute.»--Quoyque cela fut fort hardy, M. le

Cardinal voulut bien n'y pas prendre garde. Depuis, cette manière de

parler passa longtemps en proverbe dans l'Académie. Il y a bien souvent

des choses obscures dans des ouvrages, qui viennent du côté du

lecteur[28].»

[28] Une autre fois, Richelieu, qui, «pour l'ordinaire, traitoit les

gens de lettres fort civilement, ne voulut jamais se couvrir parce

que Gombauld voulut demeurer nu-teste; et mettant son chapeau sur la

table, il dit:--Nous nous incommoderons l'un et l'autre.--Cependant,

regardez si cela s'accorde: il s'assit, et le laissa lire une

comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui estoit sur la

table, car c'estoit la nuit, estoit plus basse que luy. Cela

s'appelle obliger et désobliger en mesme temps...»--Tallemant, I,

438.

Ce trait de brusque franchise prouve que, malgré une situation un peu

dépendante vis-à-vis du Cardinal, le vieil honneur chevaleresque se

réveillait souvent chez le poëte gentilhomme.

Aussi, pour faire excuser l'encens qu'il avait brûlé devant le premier

ministre, il voulut en brûler devant le souverain; et voici quelques

_Stances_ «pour le roy Louis XIII après une grande maladie».

Le poëte a saisi sa lyre épique, et cherche à s'élever aux dernières

hauteurs de l'enthousiasme.

C'est le Roi qui parle:

Les ombres de la Mort m'avoient environné.

J'augmentois son triomphe, et le monde estonné

Sentit croistre à l'instant ses douleurs et ses craintes.

Le soir de mes beaux jours, proche de leur matin,

M'avoit fait quitter jusqu'aux plaintes

Et consentir à mon destin.

J'allois, sans murmurer, où vont les plus grands rois;

Où ceux dont la valeur rangeoit tout à ses lois

Ont veu tomber leur gloire, et leurs dépouilles vaines;

Où sont faits si pareils tant d'humains si divers:

Au repos de toutes les peines,

Au rendez-vous de l'univers...

Résigné, le Roi s'adresse alors au Très-Haut:

Je sçay que mon offense et ton juste courroux

Doivent m'oster l'espoir d'un traitement plus doux,

Et me précipiter dedans la sépulture.

Je ne dispute point contre ta volonté:

Quand tu juges ta créature,

Tu prens conseil de ta bonté.

A peine eus-je parlé, que mes yeux esclaircis

Virent avec le jour tous les maux adoucis

Dont la funeste ardeur m'alloit réduire en cendre.

Dieu seul en soit loué, qui, pour me visiter,

Me fait au sépulcre descendre

Et qui m'en a fait remonter!

Ces stances un peu mystiques et dans le goût des paraphrases tirées de

l'ancienne Écriture, que Godeau, le nain de Julie, et futur évêque de

Grasse et de Vence, mettait alors en vogue, ont un caractère de vigueur

et de sobriété assez rare chez les poëtes de ce temps, et présentent

quelque ressemblance avec le sonnet sur la mort du roi de Suède,

Gustave-Adolphe, tué au mois de novembre 1633; sonnet que Ménage, dans

ses _Observations sur Malherbe_, comble d'éloges, en appelant Gombauld

l'un des plus grands poëtes de son temps. Ce sonnet se termine ainsi:

Mais son astre fatal le tire dans les cieux,

Quand, sa foudre écrasant les plus audacieux,

De ses propres ardeurs luy-mesme il se consume.

Ces vers dénotent une élévation de style et d'idées, qui permettait à

Gombauld de présager quelques succès dans le genre lyrique; mais la

période pendant laquelle il maintint sa muse à cette hauteur fut de

courte durée: l'ode à Séguier, qu'il composa vers cette époque, fut la

dernière, et causa un incident assez curieux. La pension de quatre cents

écus que le Cardinal avait accordée à Gombauld n'étant point suffisante

pour lui permettre de continuer son train de vie d'autrefois, ses amis

se mirent en campagne pour lui en faire obtenir une seconde, et lui

persuadèrent de composer une ode à la louange du garde des sceaux,

Pierre Séguier, qui n'était pas encore chancelier, mais qui venait de se

faire inscrire sur le tableau des Académiciens. C'était, on le sait, un

des Mécènes de cette époque; sa maison et sa bourse étaient toujours

ouvertes aux gens de lettres et aux savants[29]. Gombauld composa donc

son ode, et Séguier lui alloua, sur les sceaux, une pension de deux

cents écus que le poëte reçut sans difficulté, dit Tallemant, car «il la

tenoit pour deniers royaux». Muni désormais de six cents écus par an, il

passa dix nouvelles années, jusqu'à la mort de Richelieu, sans avoir

trop à se plaindre de la fortune. Or, l'ode à Séguier est fort obscure,

dit Tallemant, et on la censura un peu à l'Académie quand Gombauld la

lut à ses confrères. «On dit qu'il prit cela de travers, et quand on luy

dit, sur ce vers aux Muses,

Allez sur les bords de Céphise...

qu'il n'avoit rien à commander aux neuf doctes Soeurs, ce ne fut que

pour rire et pour le faire donner dans le panneau. Luy qui met tousjours

les choses au pis, dit tout franc que c'estoit envie, et M. le Cardinal

leur fit dire que cela n'estoit pas bien de tesmoigner ainsy de

l'aigreur, et qu'il falloit reprendre avec un esprit de douceur et de

charité...»

[29] Voir notre histoire du _Chancelier Pierre Séguier et de son

groupe académique_.--Paris, Didier, 1873. 1 fort vol. in-8º, avec

blasons et autographe.

Ces quelques lignes de Tallemant paraîtront peut-être exagérées: elles

sont cependant confirmées par le passage suivant de Pellisson, cité dans

son _Histoire de l'Académie française_, et tiré des registres du lundi

12 novembre 1634: «Sur ce que M. de Boisrobert a encore dit à la

Compagnie que M. le Cardinal la priait de n'affecter pas une sévérité

trop exacte, afin que ceux dont les ouvrages seront examinez ne soient

pas rebutez, par un travail trop long et trop pénible, d'en entreprendre

d'autres, et que l'Académie puisse produire le fruit que Son Éminence

s'en est promis pour l'embellissement et le perfectionnement de notre

langue: après que les voix ont été recueillies, il a été arrêté que M.

le Cardinal seroit très-humblement supplié de trouver bon que la

Compagnie ne se relâchât en rien de la sévérité qui est nécessaire pour

mettre les choses qui doivent porter son nom ou recevoir son

approbation, le plus près qu'il se pourra de la perfection. Et en

expliquant la nature de cette sévérité, il a été dit qu'elle n'auroit

rien d'affecté, ni d'aigre, ni de pointilleux; qu'elle seroit seulement

sincère, solide, judicieuse; que l'examen des ouvrages se feroit

exactement par ceux qui seroient nommés commissaires, et par toute la

Compagnie, lorsqu'elle jugeroit leurs observations. Que les auteurs des

pièces examinées seroient obligés de corriger les lieux qui leur

seroient cotez, suivant les résolutions de la Compagnie. M. de Gombauld

ayant supplié l'Assemblée de délibérer si un académicien faisant

examiner un ouvrage, seroit tenu de suivre toujours les sentiments de la

Compagnie, dans toutes les corrections qu'elle feroit, bien qu'elles ne

fussent pas entièrement conformes aux siens, il a été résolu que l'on

n'obligeroit personne à travailler au-dessus de ses forces, et que ceux

qui auroient mis leurs ouvrages au point qu'ils seroient capables de les

mettre, en pourroient recevoir l'approbation, pourvu que l'Académie fût

satisfaite de l'ordre de la pièce en général, de la justesse des parties

et de la pureté du langage.»

Ce document, fort précieux pour l'histoire des moeurs littéraires, est

une nouvelle preuve du caractère inquiet et chatouilleux de Gombauld, et

l'_Historiette_ de Des Réaux montre qu'on s'amusait un peu du

susceptible gentilhomme à l'Académie. On lui jouait même de mauvais

tours, témoin certaine histoire d'un «bas de soye vert de mer», qu'on

pourra lire dans la chronique même. On avait cependant confiance en ses

talents et dans ses lumières: et plus d'une fois ses confrères le

choisirent pour faire partie de commissions importantes. Nous en dirons

quelques mots en résumant les travaux académiques de notre poëte.

L'Académie commença à tenir des séances régulières vers le mois de mars

1634, et, dès les premières réunions, l'on s'occupa de déterminer quels

seraient les travaux futurs de l'Assemblée. Chapelain ayant observé

qu'on devait surtout «travailler à la pureté de notre langue, et que,

pour cet effet, il falloit premièrement en régler les termes et les

phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte[30]», on

nomma trois commissaires pour examiner son projet et en faire un rapport

détaillé. Ces commissaires furent de Bourzeys, Gomberville et Gombauld

(27 mars 1634).

[30] Pellisson.--_Histoire de l'Académie._

Quelque temps après, la Compagnie ayant chargé le conseiller d'État du

Chastelet, l'un de ses membres, de rédiger un projet sur les statuts de

l'Académie, les trois mêmes commissaires durent en revoir la rédaction.

Mais, «depuis, il fut arrêté que tous les Académiciens seroient exhortés

à donner leurs mémoires par écrit sur cette matière.» Celui de Gombauld

fut un des premiers que reçut la nouvelle Commission, composée de MM. du

Chastelet, Chapelain, Faret et Gombauld, chargés de prendre en chacun de

ces mémoires «ce qu'ils trouveroient de meilleur» (4 déc. 1634). «Je

crois pouvoir remarquer en passant, dit Pellisson, un détail particulier

que j'ai lu dans le Mémoire de Gombauld, et qui n'a pas été suivi dans

les statuts. Je le rapporte ici comme un témoignage de sa piété et de sa

vertu: c'est qu'il proposoit que chacun des Académiciens fût tenu de

composer tous les ans une pièce, ou petite ou grande, à la louange de

Dieu...» Après plusieurs conférences, le secrétaire perpétuel, Conrart,

qui avait été adjoint à la Commission, «digéra et coucha par écrit les

articles des statuts qui furent lus, examinés et approuvés par la

Compagnie».

Cette sérieuse opération terminée, on s'occupa de harangues, et, vers le

commencement de l'année 1635, on décida qu'à chaque séance un

Académicien prononçerait, à tour de rôle, un discours sur un sujet de

son choix. Colomby, l'élève de Malherbe, ayant été désigné par le sort

le sixième et se trouvant absent, Gombauld demanda sa place, et

prononça, le 12 mars 1635, un discours sur le _Je ne sais quoi_! Il est

fâcheux que ce morceau ne nous ait pas été conservé; si l'on en juge par

le titre, il devait être original.

Deux ans plus tard, en 1637, Gombauld fit partie de presque toutes les

commissions, dans la fameuse affaire des _Sentiments sur le Cid_[31]; et

l'un des plus jeunes Académiciens, Philippe Habert, poëte de talent et

d'avenir, ayant été tué au siége du château d'Émery, la Compagnie

désigna Chapelain pour composer son épitaphe en vers, et Gombauld pour

prononcer son éloge en prose[32]: mais nous regrettons qu'on n'ait pas

inséré cet Éloge dans le _Recueil des Harangues_, non plus que le

Discours sur le _Je ne sais quoi_.

[31] Voir à ce sujet dans l'_Histoire de l'Académie_, par Pellisson,

une foule de détails, qu'il serait trop long de rappeler ici: car

cette affaire est bien connue.

[32] Nous avons publié l'Épigraphe, jusqu'alors inédite, composée par

Chapelain, dans notre histoire du _Chancelier Séguier_, au livre

III.

Nous connaissons déjà Gombauld poëte et prosateur, nous connaîtrons

bientôt un Gombauld épistolier; nous aurions pu connaître encore un

Gombauld orateur.

Notre Académicien n'était pas toujours d'accord avec ses collègues:

pendant l'année 1638, la Compagnie passa trois mois à faire l'examen des

stances de Malherbe _pour le Roi allant en Limousin_, et Pellisson fait

un long récit de cette discussion: «S'il y a rien, remarque-t-il, qui

fasse voir ce qu'on a dit plusieurs fois, que les vers n'étoient jamais

achevez, c'est sans doute cette lecture. A peine y a-t-il une stance où,

sans user d'une critique trop sévère, on ne rencontre quelque chose ou

plusieurs qu'on souhaiteroit de changer, si cela se pouvoit, en

conservant ce beau sens, cette élégance merveilleuse et cet inimitable

tour de vers qu'on trouve partout dans ces excellens ouvrages...»

Malheureusement, Gombauld n'était point de cet avis; plein de respect

pour la mémoire de son vieux maître et ami, et malgré la modération

qu'on apportait dans cet examen, il protestait contre une censure qui

lui semblait presque un sacrilége. «Quelques-uns des Académiciens, avoue

Pellisson, et deux entre autres, M. de Gombauld et M. de Gomberville,

souffroient avec impatience que la Compagnie censurât ainsi les ouvrages

d'un grand personnage après sa mort, en quoi ils trouvoient quelque

chose de cruel.» Gombauld était alors directeur; ce fut probablement sur

ses instances qu'on abandonna l'examen, pour se livrer à «d'autres

occupations plus pressantes». Ménage raconte même, dans ses

_Observations sur Malherbe_, un trait piquant qui donnera la note juste

des sentiments du poëte-gentilhomme à l'égard du réformateur du

Parnasse. «J'apprens de l'agréable _Relation_ de M. Pellisson, dit

Ménage, que ces Messieurs de l'Académie, au commencement de leur

établissement, employèrent près de trois mois à examiner une partie de

ce poëme, et que de toutes les stances qu'ils examinèrent, il ne s'en

trouva qu'une seule à l'épreuve de leur critique. Et, à ce propos, je me

souviens d'avoir ouï dire à M. Gombauld que, sous son Directorat, ces

Messieurs ayant opiné plusieurs jours avec apparat pour condamner une de

ces stances, quand il opina (et il opinoit le dernier en qualité de

Directeur), il ne dit autre chose, sinon: «Messieurs, je voudrois

l'avoir faite!» Ce trait final est bien de la même famille que la

réponse à Richelieu: «Ce n'est pas ma faute.»

Du reste, Gombauld n'aimait pas les dignités académiques: la charge de

directeur, aussi bien que celle de chancelier, lui pesait; et lorsque le

sort l'avait désigné, il avait peine quelquefois à dissimuler son

mécontentement. «Nous avons fait aujourd'hui de nouveaux officiers,

écrivait Chapelain à Conrart le 27 juin 1640, et M. Gombauld, qui

s'étoit opiniâtrément déposé du vicariat de la chancellerie, par une

justice de la fortune, s'est lui-même, en distribuant les billets, donné

celui qui portoit le nom de chancelier, dont vous auriez ri si vous

aviez vu sa surprise[33]...»

[33] _Lettre_ de Chapelain, publiée par M. Livet en appendice à son

édition de l'_Histoire de l'Académie_ par Pellisson, I, 387.

Gombauld commençait à se faire vieux à cette époque, et l'on voit que

ses confrères aimaient assez à s'amuser du bonhomme. La satire ne

l'épargna pas. On retrouve quelques traits assez exacts du caractère de

«Gombauld la Froide Mine» dans _les Académistes_, de Saint-Évremont.

Ainsi, au deuxième acte de la première édition de cette comédie,

Chapelain, L'Estoile, l'un des trois Habert et Gombauld, s'indignent

vivement des pièces satiriques composées par Sorel et du Bosc, contre la

Compagnie. Qui pourra, dit Chapelain.

Qui pourra leur répondre en ce genre d'écrire?

Nous n'avons de nos gens un seul homme à satire!

Et Gombauld reprend avec sa brusquerie ordinaire:

Nous n'avons que des sots, et je veux bien mourir,

Si le plus suffisant sçait l'art de discourir.

Il finit cependant par se calmer, et, dans la même scène, il consent à

se rétracter, mais seulement en faveur de ses amis:

Nous en avons beaucoup, de notre Académie,

Capables d'effacer toute cette infamie;

Et Balzac et Racan la pourroient bien venger.

Au cinquième acte s'ouvre une séance présidée par le chancelier Séguier,

que chacun de ses obligés encense à sa façon. Saint-Évremont, se

rappelant l'ode de Gombauld, lui fait dire:

Vous pouvez, Monseigneur, faire un effort extrême;

Vous pouvez opposer le monde au monde même;

Vous pouvez chaque jour et vaincre et triompher,

Tantôt par le conseil et tantôt par le fer.

J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages · 第 4 / 8 段