On sait en effet que Tithon-Henri IV avoit vingt-trois ans de plus que

Marie, et l'on peut se demander si ce rapprochement est des plus

flatteurs: mais voici des allusions encore plus transparentes au sujet

de Céphale, qui pourrait bien être le poëte lui-même:

Pour le suivre aux forests, bien souvent on présume

Que j'amène le jour plus tost que de coustume.

Mais d'un plus grand esclat tous mes sens éblouys

Quitteroient volontiers Céphale pour Louis.

Toutesfois un bel Astre[22] allume son courage,

Et sa Reine aujourd'huy me porte en son visage...

[22] Anne d'Autriche.

Ce dernier vers, qui porte beaucoup trop l'empreinte de l'École

précieuse, est un sacrifice fait au goût du temps: on trouve peu de ces

taches dans l'oeuvre de Gombauld, dont la versification a, en général,

beaucoup de fermeté: il est vrai qu'elle n'est pas toujours également

soutenue. Mais laissons le Prologue.

Amaranthe est une bergère d'une merveilleuse beauté, que tous les

bergers de Phrygie adorent, et qui les dédaigne tous; en sorte que sa

cruauté les réduit au désespoir, et que dans les campagnes désolées,

dont les échos retentissent de pleurs ou de soupirs, les autres bergères

ne trouvent plus d'amants ni de maris. Cela devient une véritable

calamité publique, d'autant plus que le père de la belle, le berger

Daphnis, a jadis promis solennellement au riche Timandre de donner sa

fille à son fils, Polydamon, disparu depuis quelques années, et que,

pour ne point trahir sa promesse, il éconduit tous les soupirants. Mais

les Dieux consultés déclarent qu'Amaranthe doit faire un choix entre

tous les bergers; elle l'a déjà fait au fond de son coeur, car elle aime

le berger Alexis, qui, malheureusement sans parents et sans biens,

inconnu et jeté par un naufrage sur les côtes de Phrygie, ne peut pas

aspirer à l'honneur de sa main. Cependant le jour fatal arrive où

Amaranthe doit se prononcer; chacun des deux amants se désespère et

prend pour confident de sa douleur un autre berger ou une autre

bergère... On remarquera dans l'entretien d'Amaranthe avec la nymphe

Delphise un passage fort curieux, tel qu'on en rencontra plus tard dans

les innombrables poëmes épiques du commencement du règne de Louis XIV,

et dans lequel Delphise, prédisant à la bergère le brillant avenir de sa

race future, représente un tableau frappant de la famille de Louis XIII.

Cette fois, Amaranthe elle-même n'est autre que Marie de Médicis:

Diane te veut orner d'une race féconde

De bergers, qui de rois doivent peupler le monde.

Le premier de tes fils, le plus grand des bergers[23],

Sera l'amour des siens, la peur des étrangers:

Clément, victorieux, aux labeurs indomptable,

Aux crimes inflexible, aux monstres redoutable,

Il aura pour compagne, en beautés, un soleil

Qui sans lui n'auroit sçeu rencontrer un pareil.

Du second la splendeur sera bientôt ravie[24],

Et les Dieux aux mortels en porteront envie.

Mais un autre en sa place ira de toutes parts

Faire esclater les dons de Minerve et de Mars[25]

Elle ajoute à tes fils trois filles, trois merveilles...

[23] Louis XIII.

[24] Un second fils, mort jeune.

[25] Gaston d'Orléans.

Et ce tribut d'hommages rendu publiquement à la famille royale par le

poëte courtisan, en reconnaissance de la faveur dont l'honorait la

Reine-Mère, était accueilli par les applaudissements unanimes d'un

public qui saisissait les moindres nuances de ses allusions.

Cependant Alexis rencontre la bergère, et, sachant bien qu'il ne peut

être choisi, il lui dit qu'il n'a plus qu'à mourir. La fière Amaranthe

qui ne veut pas lui faire encore l'aveu de son amour, mais ne veut pas

non plus qu'il croie qu'elle en aime un autre, lui répond par ce noble

discours:

Qui t'oblige à tenir ce funeste langage?

Est-ce donc un effet d'un généreux courage

D'estre sans résistance à l'effort des malheurs,

Et d'implorer la mort aux vulgaires douleurs?

Sur quoy peux-tu fonder ces plaintes insensées?

Sçais-tu bien mes desseins? Lis-tu dans mes pensées?

As-tu, par mes regards ou par mes actions,

Recogneu quelque objet de mes affections?

Es-tu de ces amans qui me portent envie,

Qui veulent, malgré moi, que je sois asservie?

Et viens-tu de si loin combler mal à propos

Le nombre des bergers qui troublent mon repos?

Quel oracle t'apprend qu'il faut que je responde,

Comme il plaist, à l'erreur qui déçoit tout le monde,

Et non pas au dessein de les esgaler tous

Et de n'avoir jamais ny d'amant ny d'époux?

Elle finit par avertir Alexis de ne pas se présenter avec les autres

bergers, quand elle déclarera sa résolution:

Si tu n'es pris, au moins ne sois pas refusé!

«Ce vers est charmant, remarque M. Saint-Marc Girardin; c'est un aveu

fait avec une délicatesse ingénieuse, digne des romans de Mme de La

Fayette, mais qui ne se sent guère de la simplicité pastorale...»

Ajoutons que le contact de l'hôtel de Rambouillet ne lui est pas

étranger.

Un autre personnage vient compliquer l'action et la dramatiser: c'est

celui d'Oronte, fille de Timandre, dont les passions ne sont guère de

l'idylle et se rapprochent beaucoup, comme ce qui précède le dénouement,

de la scène tragique. Bien qu'elle soit vouée au culte de Diane, Oronte

aime Alexis et se désespère de le voir épris d'Amaranthe:

Je meurs pour un barbare insensible à mes charmes

Et qui n'est point troublé de soupirs ni de larmes...

Tantost, pour esmouvoir ce berger insensible,

J'ay fait par la douceur ce qui m'estoit possible,

Je n'ay rien espargné, luy montrant chaque jour

Sous le nom d'amitié tous les signes d'amour...

J'ay mesme bien souvent tasché de lui desplaire,

J'ay passé du mépris jusques à la colère,

J'ay condamné ses moeurs, contredit ses propos,

J'ay fait ce que j'ay peu pour troubler son repos.

Mais il mesprise, hélas! mon mespris et moi-mesme...

Pour se venger, elle fait rendre un oracle qui le condamne à mort, comme

ayant tué un cerf consacré à Diane, que les bergers les plus agiles

n'avaient pu voir que de loin, et dont la tête avait été proposée par

Amaranthe, qui regardait pareil exploit comme impossible, pour prix de

son coeur et de sa main.

Mais à peine Oronte a-t-elle exécuté sa vengeance, qu'elle s'en repent,

et ses remords sont violents comme ses passions:

O Vengeance, d'abord douce et pleine de charmes,

Mais qui contre moi-mesme enfin tournes tes armes,

Et fais voir à celui qui s'est le mieux vengé

Qu'il est le plus coupable et le plus affligé!

Le moment fatal arrive: et voyant qu'Alexis va périr, Amaranthe regrette

sa réserve d'autrefois, déclare qu'elle l'aime, et puisque les Dieux lui

ont ordonné de faire entre tous les bergers un choix qu'ils ont promis

de consacrer, elle le choisit malgré l'oracle qui veut l'immoler:

Non! non! s'il doit mourir, je mourray la première!

s'écrie-t-elle en changeant sa timidité en hardiesse devant le danger

qui menace son amant.--Pourquoi, dit Alexis, veux-tu défendre celui que

condamne la loi des cieux?... Alors s'engage entre tous les assistants

ce que M. Barbier[26], dans son langage pittoresque, appelle une

véritable lutte à coups de sentences philosophiques:

[26] Pierre Barbier, _Études sur notre poésie ancienne_.--Bourg, 1873,

in-8º.

PALÉMON.

Mais les Divinités n'ont que de justes loix

Qui ne demandent pas les humains pour victimes...

LE GRAND PRÊTRE.

La volonté des Dieux nous tient lieu de raison...

Les hommes, répond Amaranthe, par un vers qu'on pourrait croire détaché

d'une tragédie de Voltaire:

Les hommes font des loix qu'ils imputent aux Dieux!

Tout à coup arrive Timandre, de retour d'un long voyage sur mer: il

reconnaît dans Alexis, Polydomon, ce fils depuis longtemps perdu; Oronte

retrouvant un frère à la place de celui qu'elle aime, sent la jalousie

s'éloigner de son coeur, révoque l'arrêt de la Déesse... et l'on devine

l'heureux dénouement de ces longues péripéties.

Tel est l'exposé succinct d'une pastorale présentant assez bien, par ses

côtés voisins de la tragédie, le type du genre dramatique de transition

qui se laissa bientôt, par une pente insensible, absorber dans le genre

cornélien. Il est certain qu'en 1625 on était peu habitué à entendre au

théâtre des vers aussi nobles et aussi soutenus: aussi ne saurait-on

trop insister sur l'honneur qui doit revenir à Mairet, à Gombauld et,

quelques années plus tard, à Rotrou, d'avoir, bien avant Corneille,

accentué un progrès véritable dans la poésie dramatique. _Le Cid_ fit

une nouvelle révolution, cela est vrai; mais depuis une quinzaine

d'années on comptait ses précurseurs.

Après avoir insisté sur le côté romanesque et tragique de l'oeuvre de

Gombauld, il serait bon de dire un mot de son côté pastoral. Après le

roman, l'églogue. Nous n'hésiterons pas à dire qu'à ce point de vue

Gombauld se trouve bien inférieur à son ami Racan: l'affectation et la

recherche font quelquefois tort à l'aimable simplicité de ses bergers.

Ainsi ces deux vers:

Je revoi ces rochers et ces bois solitaires

Qui de tous mes pensers furent les secrétaires,

nous paraissent, quoiqu'ils soient défendus par Ménage, plus voisins de

l'hôtel de Rambouillet que des rives de la Phrygie. Gombauld, dit l'abbé

Goujet, a mis beaucoup trop d'esprit dans cette pastorale: il faut

convenir cependant que «l'on y trouve, dans quelques endroits, tout le

naturel qui convient à un genre bucolique. La versification n'en est pas

égale. C'est un défaut ordinaire à Gombauld dans tous ses ouvrages un

peu longs. Il ne se soutient que dans ses petites poésies: aussi n'en

a-t-on presque point d'autres...»

Or, voici précisément dans l'_Amaranthe_ de petits poëmes complets et

bien détachés qui présentent les qualités vantées par le savant

bibliographe. Ce sont les morceaux récités par les choeurs; car il y

avait encore des choeurs à cette époque, et les strophes de rhythmes

très-divers, récitées par ceux de l'Amaranthe, méritent une sérieuse

attention. Telle cette ode sur les passions humaines que nous

reproduisons tout entière:

Les passions humaines

Ont cet aveuglement

Que les plus grandes peines

Passent pour leur objet et pour leur élément.

Toujours l'esprit de l'homme

S'expose à la merci

Du mal qui le consomme;

Et semble qu'il ayt peur de manquer de souci.

Les ardeurs insensées

Des jeux et des amours

Et les vaines pensées

Luy viennent dérober les plus beaux de ses jours.

La soif intolérable

D'acquérir plus de bien

Le rend si misérable

Qu'il veut tout posséder et ne jouir de rien.

Enfin, la destinée

Par qui tout doit périr

Surprend l'âme estonnée

Qui sçait vivre à grand'peine, alors qu'il faut mourir.

Nous voudrions citer encore les strophes sur la beauté des Nymphes, sur

l'Amour, sur la Jalousie...; mais il est temps de terminer cette longue

étude sur l'une des oeuvres principales du poëte saintongeois.

* * * * *

On a dû penser, en lisant les vers que nous avons cités de la pastorale

de Gombauld, que l'influence de Malherbe n'avait pas été tout à fait

étrangère au caractère sobre et châtié de sa poésie. Gombauld et

Malherbe étaient en effet grands amis; ils se voyaient constamment à

l'hôtel de Rambouillet et, parfois, ils avaient ensemble des entretiens

fort savants qui roulaient sur la grammaire ou sur la versification.

Pellisson nous a conservé le souvenir d'un de ces entretiens dans son

_Histoire de l'Académie française_; et nous citerons ce passage pour

montrer jusqu'à quel point le maître et le disciple poussaient la

minutie de leurs discussions littéraires. L'Académie ayant eu à faire

l'examen de quelques stances de Malherbe, on remarqua que dans le vers

suivant:

L'infaillible refuge et l'assuré secours,

le grand poëte péchait contre ses propres règles; «car il tenoit pour

maxime, dit Pellisson, que ces adjectifs qui ont la terminaison en _é_

masculin ne devoient jamais être mis devant le substantif, mais après;

au lieu que les autres qui ont la terminaison féminine, pouvoient être

mis avant ou après, suivant qu'on le jugeroit à propos: qu'on pouvoit

dire, par exemple, _ce redoutable monarque_, ou _ce monarque

redoutable_; et, tout au contraire, qu'on pouvoit bien dire _ce monarque

redouté_, mais non pas _ce redouté monarque_».--«Je n'ai pas pris cet

exemple sans raison et à l'aventure, ajoute-t-il, car j'ai souvent ouï

dire à M. de Gombauld qu'avant qu'on eût encore fait cette réflexion, M.

de Malherbe et lui se promenant ensemble, et parlant de certain vers de

Mlle Anne de Rohan, où il y avoit:

Quoi! faut-il que Henri, ce redouté monarque...

M. de Malherbe assura plusieurs fois que cette fin lui déplaisoit, sans

qu'il pût dire pourquoi; que cela l'obligea lui-même (Gombauld) d'y

penser avec attention, et que sur l'heure même en ayant découvert la

raison, il la dit à M. de Malherbe, qui en fut aussi aise que s'il eût

trouvé un trésor, et en forma depuis cette règle générale...» Ménage,

dans ses _Observations sur Malherbe_, donne une variante au récit de

Pellisson: «M. Gombauld, dit-il, m'a aussi souvent conté cet entretien

qu'il eut avec M. Malherbe; mais non pas tout à fait de la sorte que M.

Pellisson l'a rapporté: car il m'a dit que ce fut toujours luy qui

s'aperçut que _redouté monarque_ ne valoit rien.» Quoi qu'il en soit,

ajoute Ménage, cette règle ou de Malherbe ou de Gombauld est absolument

fausse; l'oreille seule est le véritable guide à ce sujet, et la plus

délicate admettra toujours qu'on puisse dire l'_infortuné Tyrsis_, ou

l'_infortuné Ménalque_.

L'hôtel de Rambouillet n'était pas le seul cercle de Paris où Gombauld

se rencontrât avec Malherbe. L'un des plus renommés, après celui de la

marquise, était le salon de Mme des Loges, femme d'un gentilhomme

ordinaire de la chambre du Roi, _la dixième muse_, comme on l'appelait

souvent: rivale de Mlle de Gournay, la fille d'alliance de Montaigne.

«Mme des Loges, dit Conrart, a fait sa demeure à Paris et à la Cour,

durant vingt-trois et vingt-quatre ans, pendant lesquels elle a été

honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus

considérables, sans en excepter les plus grands princes et les

princesses les plus illustres. Toutes les muses sembloient résider sous

sa protection ou lui rendre hommage, et sa maison étoit une académie

d'ordinaire. Il n'y a aucun des meilleurs auteurs de ce temps, ni des

plus polis du siècle, avec qui elle n'ait eu un particulier commerce, et

de qui elle n'ait reçu mille belles lettres, de même que de plusieurs

princes et princesses et autres grands. Il a été fait une infinité de

vers et autres pièces à sa louange...»

Gombauld ne fut pas des moins ardents à célébrer les talents de cette

femme célèbre; il composa même plusieurs Épigrammes à sa demande, et

l'une de ces petites pièces de vers, connue sous le nom d'_Impromptu de

Madame des Loges_, a fait quelque bruit dans le monde littéraire.

C'était vers l'année 1621. Malherbe, raconte Balzac, dans le XXXVIIe de

ses Entretiens, estoit un des plus assidus courtisans de Mme des Loges,

«et la visitoit règlement de deux jours l'un». Se rendant à l'une de ces

visites, et ayant trouvé sur la table du cabinet de la Dixième Muse le

gros livre du ministre Du Moulin contre le cardinal du Perron,

l'enthousiasme le saisit à la seule lecture du titre; il demanda une

plume et du papier, puis écrivit ces dix vers:

Quoique l'auteur de ce gros livre

Semble n'avoir rien ignoré,

Le meilleur est toujours de suivre

Le prosne de nostre curé.

Toutes ces doctrines nouvelles

Ne plaisent qu'aux folles cervelles.

Pour moi, comme une humble brebis,

Sous la houlette je me range:

Il n'est permis d'aimer le change

Que des femmes et des habits...

Mme des Loges ayant lu les vers de Malherbe, piquée d'honneur, prit la

même plume, et de l'autre côté du papier écrivit:

C'est vous dont l'audace nouvelle

A rejeté l'antiquité;

Et du Moulin ne vous rappelle

Qu'à ce que vous avez quitté!

Vous aimez mieux croire à la mode:

C'est bien la foi la plus commode

Pour ceux que le monde a charmez!

Les femmes y sont vos idoles:

Mais à grand tort vous les aimez,

Vous qui n'avez que des paroles...

Telle est l'histoire racontée par Balzac, et l'on peut se demander

comment Gombauld y joue le moindre rôle. C'est que Balzac, paraît-il,

s'est complétement trompé d'attribution de personnages. «Depuis cette

Note écrite et imprimée, dit Ménage, dans ses _Observations sur

Malherbe_, j'ay su de M. de Racan que c'étoit luy qui avoit fait ces

vers que M. de Balzac attribue à Malherbe, et que Gombauld avoit fait

ceux que donne Balzac à Mme des Loges; et que la chose s'étoit passée de

la manière que je vais la raconter. Mme des Loges, qui étoit de la

religion prétendue réformée, avoit presté à M. de Racan le livre de Du

Moulin, le Ministre, intitulé: _Le Bouclier de la foi_, et l'avoit

obligé de le lire. M. de Racan, après l'avoir lu, fit sur ce livre cette

Épigramme que M. de Balzac a altérée en plusieurs endroits:

Bien que Du Moulin en son livre...

»L'aïant communiquée à Malherbe qui l'étoit venu visiter dans ce

temps-là, Malherbe l'écrivit de sa main dans le livre de Du Moulin,

qu'il renvoya au mesme temps à Mme des Loges de la part de M. de Racan.

»Mme des Loges, voyant ces vers écrits de la main de Malherbe, crut

qu'ils estoient de lui; et comme elle estoit extraordinairement zélée

pour sa religion, elle ne voulut pas qu'ils demeurassent sans réponse.

Elle pria Gombauld qui estoit de la mesme religion, et qui avoit le

mesme zèle, d'y répondre. Gombauld (je le sais de luy-mesme) qui

croyoit, comme Mme des Loges, que Malherbe estoit l'auteur de ces vers,

y répondit par l'Épigramme que M. Balzac attribue à Mme des Loges, et

qu'il trouve trop gaillarde pour une femme qui parle à un homme...» Cet

épisode des moeurs littéraires de l'époque nous a paru assez intéressant

pour qu'il méritât d'être reproduit textuellement dans notre étude.

Malherbe ne devait pas jouir bien longtemps encore de la société de Mme

des Loges et de celle de Racan et de Gombauld. Il mourut en 1629, et

quelques mois plus tard, Mme des Loges, qui s'était trouvée mêlée à

quelques intrigues politiques, craignit la colère de Richelieu,

tout-puissant depuis son élévation au ministère en 1624, et quitta la

capitale pour aller demeurer en province chez une de ses belles-filles.

Elle ne revint à Paris qu'en 1636.

Gombauld se trouvait donc ainsi réduit aux seules réunions de l'hôtel de

Rambouillet, en dehors des petits cercles plus ou moins inconnus, qui se

tenaient alors sur tous les points de Paris, et dont la mansarde de Mlle

de Gournay peut présenter le type. Mais, à ce moment même, une nouvelle

société se forma, dont Gombauld fut l'un des premiers membres, et qui

devait plus tard donner naissance à l'Académie française. Nous voulons

parler des «réunions Conrart».

Conrart, l'arbitre de la critique à cette époque, était, depuis 1620

environ, l'hôte assidu de l'hôtel de Rambouillet. Protestant comme

Gombauld, il devait tout naturellement se lier avec l'auteur

d'_Amaranthe_, et leur amitié dura jusqu'à la mort. On connaît assez,

par l'intéressant récit de Pellisson, ce qu'étaient ces réunions

intimes, dans lesquelles dix littérateurs de renom, Chapelain, Godeau,

Conrart, Malleville, Gombauld, etc., se communiquaient leurs impressions

réciproques sur les événements littéraires d'alors, pour que nous

n'ayons pas besoin de nous étendre longuement sur ce sujet. Nous dirons

seulement qu'après trois années d'une tranquillité complète, le petit

cercle se trouva tout d'un coup lancé dans un courant d'idées tout à

fait imprévu. Le secret des réunions ayant été trahi par Malleville,

parvint aux oreilles de Boisrobert, puis, sans tarder, à celles de son

maître le cardinal de Richelieu. Celui-ci résolut d'en tirer parti pour

sa gloire, et l'Académie française fut fondée.

Ceci se passait vers 1633; mais, dans l'intervalle, de graves événements

s'étaient accomplis qui devaient avoir une influence considérable sur

les destinées de notre poëte. La Reine-Mère, après la Journée des Dupes,

vit son crédit complétement ruiné devant celui de son ancienne créature;

et bientôt elle dut prendre le chemin de l'exil. Ce fut un véritable

désastre pour le pauvre Gombauld, dont la pension, qui avait été réduite

à huit cents écus, descendit à quatre cents, après le départ de Marie de

Médicis. Heureusement pour lui, des amis puissants lui restaient, ceux

en particulier qu'il s'était faits dans le salon de Mme de Rambouillet;

sa bonne étoile le servit encore cette fois, et celui qu'on put appeler

dès lors _le pauvre gentilhomme_, sut cependant obtenir des entrées fort

libres au palais du Cardinal, et gagner les faveurs de l'ennemi de son

ancienne protectrice. Nous entrons ici dans une seconde phase de sa vie

très-distincte de la première.

III

PORTRAIT DE GOMBAULD.--SES RELATIONS AVEC RICHELIEU, BOISROBERT ET LE

CHANCELIER SÉGUIER.--TRAVAUX ACADÉMIQUES.--LES DANAIDES (1630-1642).

Au début de cette seconde période de son existence, Gombauld avait

environ soixante ans, et voici le portrait minutieux et détaillé que

Tallemant traçait du gentilhomme poëte, quelques années plus tard. Il

correspond à une époque moyenne de cette seconde vie, et nous représente

très-exactement ce que devait être notre académicien dans les dernières

années du règne de Louis XIII:

«Il est grand et droit, et a assez de cheveux. Quoyque vieux, il a

encore bonne mine. Il est vray qu'estant un peu ridé, il a tort de ne

porter qu'un fil de barbe...

»C'est le plus cérémonieux et le plus mystérieux des hommes... Mme de

Rambouillet l'appelait le Beau Ténébreux...

»Il a descouvert, dit-il, le secret de faire des sonnets facilement,

et s'il l'eust sceû plus tost, il en eust fait autant que Pétrarque.

Il n'a garde de le dire ce secret, car je croy qu'il n'en a point:

quand il luy est arrivé de faire un sonnet en commençant par la fin,

il dit que c'est ainsy qu'il faut faire; quand, au contraire, il n'a

fait la fin qu'après tout le reste, il soutient qu'il ne faut jamais

commencer par la conclusion. Il sçait aussi un secret pour jetter son

homme à bas à la lutte; il en sçait un autre pour luy faire sauter le

poignard des mains; mais il ne le vous dira pas...

»Son caractère est l'obscurité, et cependant il croit estre l'homme du

monde le plus clair. Il est si testu, qu'il ne voulut jamais oster du

commencement de ses poésies un sonnet que l'on n'entend pas, et qui

n'a pas servy au débit de son livre; il l'entendait luy.--Et puis,

disait-il, je l'ay fait pour estre à la teste.--Il y avait je ne sçay

quoy comme une espèce d'avant-propos, qu'il vouloist que M. d'Anguien

prist pour une lettre dédicatoire, quoyqu'il ne le nommast point, et

que cela ne luy fust point adressé...

»Il s'est mis dans la teste certaines choses qui ne servent qu'à le

tourmenter; par exemple, il dist qu'il connoit les moeurs et la

qualité des personnes à voir leurs portraits, parce que dans leurs

portraits leurs traits se voient bien mieux qu'à voir leur personne,

qui peut souvent changer de posture. Il cite plusieurs exemples de ses

jugemens.

»J'ay dit qu'il estoit cérémonieux. Mme de Rambouillet se repentit

bien de l'avoir mené en une promenade à Lisy, à Monceaux et ailleurs;

car il falloit livrer bataille à chaque fois qu'on se mettoit à table

ou qu'on montoit en carrosse. En effect, il est très-incommode sur ce

chapitre-là, et croit avoir dit une belle chose quand il a respondu à

ceux qui luy disent qu'il est trop cérémonieux: «Ce n'est pas que je

le suys trop, mais c'est qu'on l'est trop peu à présent.»

»A table, il seroit plus tost tout un jour à frotter sa cuiller que de

touscher le premier au potage. Je sçay toutes ses façons, car je l'ay

mené et le mesne encore quand je puis à Charenton. Il ne vouloit point

se mettre dans le fond, parce, disoit-il, que les gueux le prendroient

pour le maistre du carrosse. Il a une chose bonne dans sa cérémonie,

c'est qu'il ne se fait jamais attendre; mais il est si peu comme les

autres gens, et il vous embarrasse tellement par la peur de vous

embarrasser, qu'il faut avoir de la charité de reste pour s'en

charger.

J. Ogier de Gombauld, 1570-1666 étude biographique et littéraire sur sa vie et ses ouvrages · 第 3 / 8 段