pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour
moy-mesme, j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour
l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance
de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire
tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en
servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et
Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la
puissance absolue qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser
dormir éternellement...»
[15] Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même.
[16] Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de
ses hommages respectueux.
Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs «envieux» lui
avaient faits, celui-ci par exemple: «... Vous faictes vostre Endymion
de complexion plus amoureuse qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et
plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point
surmonté de sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas
mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une Déesse et pour
fin principale que la vertu...», l'auteur s'adresse à son livre et à son
héros luy-mesme:
«Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs
ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous n'avons
point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime nous
ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de ceux qui
se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous
accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle
ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux
misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas
besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes... Et si nous sommes dignes
d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils
nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les
faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un
advis qu'une louange!»
Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte près
de la ville d'Héraclée, sur le sommet du mont Lathmos, où Endymion,
épris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en
regardant la Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour
une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties de son
rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse, ses voyages dans le bois
sacré, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les
étranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de
Sthénobée... «Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de son
récit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les
prendrois plustost pour des songes, que pour des véritez...--Depuis ce
temps-là, tousjours il continua de raconter à tout le monde les loüanges
de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses
peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie,
soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la contemplation de ses
beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict
dormir.»
Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs allusions
assez directes à l'amour sans espoir du poëte pour la Reine. Voici
quelques autres passages qui furent très-remarqués.
Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de Diane; puis
elle ajoute:
«D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes, que
leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses
et si peu capables de conversation, que la présence des hommes
seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la
mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui
est de plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent
l'abord de la Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la
perdent non plus de veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en
garde. Une Doris, une Laomédée, nymphes ambitieuses, jalouses et
curieuses, la tiennent de si près, et l'assiégent de telle sorte,
qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi véritablement
captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout
sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient
point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes
aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel excès de bonté et
d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit de ceux
qu'ils ayment. _Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou
trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité
qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit
nombre est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en
pâtit, accuse en vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec
la vie et la lumière. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins
justes?_ Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses,
comme il plaist à la Destinée, selon l'innocence ou la corruption des
siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte,
afin que tu n'oublies rien à considérer...»
Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour?
Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane:
«Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je
devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir
toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien
que confusément. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte
stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre
les femmes, elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint
estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur
de la jeunesse mesme; estant meslé de certaines clartez qui sembloient
accorder les feux avec les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui
défendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui
l'exemptoit pour jamais de la juridiction des années.--Tantost
j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté, qui, comme elle a
des appas pour attirer à soy les plus généreux courages, ne manque
point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au
dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de s'en
approcher.--Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient sur
son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure
éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns
estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la
Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin
qu'on adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre.
Quelques-uns négligemment espars, et comme eschappez des liens et de
la captivité des autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur
ses espaules; et là, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en
se joüant, les Amours et les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche
vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grâces, qui tous
deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les
oeillets au milieu des lys et des roses.--De quelque costé qu'elle
tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en
un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en
estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont
véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font
renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle
est troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que
j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a
point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu,
sans en estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de
baisser la veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien
que c'estoit la détourner des feux et des esclairs, pour l'aller
perdre dans les neiges de son sein, etc...»
Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante la situation
du poëte à la Cour, devant la froideur apparente de la Reine:
«... C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne
menaçoit pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay
demeuré tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus
grande part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des
ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes
et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté
capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit réduit au
comble de mille peines.--Ce n'estoient que festins où je n'estois
traitté que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de
voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles
filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que délices. Si j'estois
accompagné, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les
exercices qui m'estoient les plus agréables, j'allois d'ordinaire
m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray Diane, dont
la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement
et le souvenir du passé me faisoient mourir.--Tantost je la voyois
passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des vingt autres
qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins et de
ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière et
glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit
terrassés.--Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule,
où je pouvois tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le
croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit
pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat où j'estois, portant la
chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas
moy-mesme, marque non-seulement de ma captivité, mais aussy de la fin
à laquelle j'estois destiné; quoy qu'elle sceut bien que je m'en
allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder
sans pitié, comme si elle eust esté changée en une autre, ou qu'elle
eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la
cognoissance et la parole...»
Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont le sujet se
trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à Endymion:
De l'Astre qui préside aux boix
Tu verras sur toy mille fois
Les rayons les plus favorables.
Mais enfin, les voyant cesser,
Tu seras contraint de penser
Que les Dieux mesmes sont muables[17].
[17] Tous les romans de cette époque contiennent beaucoup de pièces de
vers, plaintes, élégies, chansons, sonnets, stances, odes, etc... La
_Carithée_, de Gomberville, qui parut en 1621, peut passer pour le
type de ce genre mixte, qui alliait intimement la poésie avec la
prose. Il est remarquable que le roman de Gombauld, si souvent donné
par les bibliographes pour un poëme en vers, ne contienne
absolument, en fait de poésie, que l'oracle précédent, composé de
deux strophes de six vers.
et nous terminerons nos citations par un fragment remarquable, qui peut
figurer honorablement parmi les meilleurs morceaux de prose française de
cette époque:
«Les grandes beautez ont je ne sçay quoy de plus divin et de plus
puissant que les sceptres et les empires: et l'extresme disposition
que nous avons de les aymer, fait que nostre opinion leur adjouste
encore de nouvelles puissances et de nouveaux charmes. Elles sçavent
si naturellement, et sans l'avoir jamais appris, l'art de persuader et
de contraindre, que leur silence mesme est plus éloquent que toute
sorte de langage. Nous ne les sçaurions voir sans estonnement, ny sans
trouble; et leur seule présence en un instant nous fait perdre le
jugement, la force et le courage. Car il sort de certains esprits de
leurs yeux qui nous donnent telle inspiration et tel mouvement que bon
leur semble, et par des chaisnes invisibles nous forcent et nous
tirent si doucement, qu'ils nous obligent de les suivre sans aucune
contradiction et sans résistance. Un ris, un geste, un mouvement nous
ravit en admiration, nous faict souspirer, et nous transporte. Que
dirai-je davantage? Un seul regard nous charme, nous ensorcèle, nous
boit le sang, nous transforme et nous rend insensez. Non, Pysandre, je
croy que si le monde estoit sans femmes, nous aurions une familière
conversation avec les Dieux. Car, en effect, qu'est-ce qu'elles ne
prennent point sur nos âmes? et quelle persuasion, quelle contrainte
ou quelle gesne est comparable à la force de leurs appas? O Jupiter!
toutes les offences, les malices, les propos décevans, les artifices,
les faux serments, la perte du temps et les vains travaux auxquels
elles nous obligent, ne seront-ils pas pardonnables? Moy qui ne devois
et ne pouvois plus rien aymer au monde, et qui ne respirois que le
service d'une Déesse, si est-ce qu'en quelque part que celle belle
Sthénobée me fust présente, j'avois beaucoup de peine à m'empescher
d'user de je ne sçay quel langage des yeux, d'un silence persuasif,
d'un geste plus éloquent que la parole mesme, d'une négligence pleine
d'artifice, et d'une façon discrette et modérée en soy-mesme, mais
envers autruy pleine de violence, etc., etc...»
Arrêtons-nous là.--Aussi bien préférons-nous étudier plus à loisir la
seconde oeuvre de Gombauld, qui, loin d'être éphémère, eut une renommée
durable, et marque une étape sérieuse dans les progrès du théâtre en
France. Nous y retrouverons, du reste, des allusions directes à la
Reine-Mère, car l'_Amaranthe_ parut en 1625, entre les deux éditions du
roman d'_Endymion_: et le poëte ne pouvait résister au désir d'afficher
bien haut sa faveur.
Cette pastorale est dédiée à la Reine-Mère: «Les rares qualitez
d'Amaranthe représentent quelque ombre de celles de Vostre Majesté,» dit
Gombauld dans la Dédicace; et il ajoute: «Si l'on peut représenter une
ombre des choses qui n'en ont point, et qui ne sont que gloire et que
lumière...» On n'est pas plus galant. Cette pièce eut un succès
remarquable; et, de nos jours, nos plus éminents critiques lui ont
consacré quelques pages élogieuses, qui ne peuvent pas avoir le
caractère d'une réhabilitation, car voici un témoignage à peu près
contemporain et très-concluant: «Il s'étoit passé un long temps, dit
Sorel, dans sa _Bibliothèque française_, que les comédiens n'avoient eu
d'autre poëte que le vieux Hardy, qui, à ce que l'on dit, avoit fait
cinq ou six cens pièces: mais, depuis que Théophile eut fait joüer sa
_Thisbé_ (1617) et Mairet sa _Sylvie_ (1621), M. de Racan ses
_Bergeries_ (1618), et M. de Gombauld son _Amaranthe_ (1625), le théâtre
fut plus célèbre, et plusieurs s'efforcèrent d'y donner un nouvel
entretien. Les poëtes ne firent plus de difficultés de laisser mettre
leur nom aux affiches des comédiens; car, auparavant, on n'y en avoit
jamais vu aucun: on y mettoit seulement le nom des pièces, et les
comédiens annonçoient seulement que leur autheur leur donnoit une
comédie nouvelle d'un tel nom[18].»
[18] Sorel, _Bibl. franç._, p. 183.
Voilà, certes, un point d'histoire littéraire intéressant: et ce n'est
pas un petit honneur pour Gombauld d'avoir, par le succès de sa
pastorale, contribué pour sa part, avec Racan, Théophile et Mairet, à
vaincre le respect humain qui forçait les auteurs à ne pas reconnaître
sur les affiches la paternité de leurs oeuvres. L'_Arthénice_ de Racan,
en 1618, et la _Sylvie_ de Mairet, en 1621, avaient produit coup sur
coup deux révolutions dans la pastorale, genre dramatique que la vogue
des fictions romanesques italiennes et espagnoles, ainsi que celle de
l'_Astrée_, accréditèrent en France pendant plus de quarante ans. Racan,
l'élève chéri de Malherbe, éclipsa dès son premier essai tous ses
prédécesseurs, par l'élégance et la pureté de son style: aussi ses
_Bergeries_ font-elles partie du domaine de la grande histoire
littéraire. Il est de ceux qui ont contribué à fixer la langue
française; mais le plan de ses petits drames ne s'éloignait guère de la
simplicité primitive de ceux de Hardy ou de ses pairs. Racan a le seul
mérite d'avoir accompli au théâtre la révolution du style.
Mairet fit un pas de plus, mais dans un autre sens. Sa _Sylvie_, dont le
succès toujours croissant dura plus de vingt années, tellement que, lors
de l'apparition du _Cid_ en 1636, on la comparaît volontiers avec le
chef-d'oeuvre cornélien, la _Sylvie_, dis-je, présenta aux oreilles des
spectateurs ravis une nouveauté sans exemple: celle, dit M. Saint-Marc
Girardin, «de l'éloquence dans la passion. L'amour n'avait pas encore,
sur le théâtre, parlé ce langage à la fois noble et passionné. Le sujet
de la _Sylvie_ s'y prêtait. Ce sont bien encore, il est vrai, des amours
pastorales, et la scène se passe aux champs; Sylvie n'est qu'une simple
bergère; mais Thélame, son amant, est un prince. Il est fils du roi de
Sicile, et il quitte son palais tous les matins pour venir trouver
Sylvie dans la prairie où elle fait paître son troupeau. C'est l'églogue
mêlée à l'épopée[19]». De là une élévation particulière de sentiments,
un mélange de scènes tantôt gracieuses, tantôt élevées, qui donne
nettement à Sylvie ce caractère particulier d'avoir servi de transition
entre la pastorale proprement dite et la tragédie.
[19] Saint-Marc Girardin, _Cours de litt. dram._, III, 321.
Gombauld, l'homme des transitions, parce qu'il n'avait que du talent et
de l'imagination, et non pas du génie pour s'élever jusqu'aux sublimes
hauteurs de l'art, marcha sur les traces de Mairet et, continuant son
oeuvre, prépara de cette façon les voies au grand Corneille. «Sa
pastorale, dit M. Saint-Marc Girardin, a quelques-unes des qualités et
quelques-uns des défauts de la _Sylvie_. Elle a d'abord, comme la
_Sylvie_, le défaut de n'être presque pas une pastorale. Nous touchons
au roman à grandes aventures: les événements sont extraordinaires et
confus; mais les personnages, et deux surtout, Amaranthe et Oronte, ont
des passions qu'ils expriment d'une manière vive et touchante. C'est par
là que le drame se soutient.»
Une chose qui n'a pas été suffisamment remarquée nous frappe
particulièrement dès l'abord, et l'histoire littéraire y est trop
intéressée pour que nous la passions sous silence. Lorsque Gombauld
publia sa pastorale après le succès de la représentation, il la fit
précéder, non pas seulement d'une Dédicace à la Reine-Mère, mais encore
d'une longue Préface, assez piquante et fort bien écrite, dans laquelle
il exposait, suivant l'habitude consacrée à cette époque, ses idées
personnelles sur les règles du poëme qu'il allait dérouler devant le
lecteur. Il n'est pas d'ouvrage important, publié pendant la première
moitié du XVIIe siècle, qui ne soit ainsi précédé d'une véritable
poétique. Dans la Préface de l'_Amaranthe_, Gombauld se montre
essentiellement novateur, et quelques mots d'explication préparatoire
sont ici nécessaires.
Tous les critiques, se répétant l'un après l'autre, et La Harpe en
particulier, dans son _Cours de littérature_, affirment très-nettement
que la _Sophonisbe_ de Mairet fut la première pièce de théâtre
française, dans laquelle fut respectée la règle des trois unités; on
ajoute même que cela parut si bizarre aux comédiens, qu'ils refusèrent
pendant quelque temps de la jouer, croyant une pareille innovation
préjudiciable à leurs intérêts. Cette assertion, beaucoup trop souvent
reproduite, est devenue en quelque sorte classique, et nous en trouvons
l'origine probable dans ce passage du _Segraisiana_ que nous citons
textuellement:
«Ce fut M. Chapelain qui fut cause que l'on commença à faire observer la
règle des vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre: et parce qu'il
falloit premièrement la faire agréer aux comédiens qui imposoient alors
la loy aux auteurs, sçachant que M. le comte de Fiesque qui avoit
infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur
en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet qui fit la
_Sophonisbe_, qui est la première pièce où cette règle est observée. M.
Desmarets fit ensuite les _Visionnaires_ sur la même règle, quoiqu'il
introduise un auteur qui s'oppose au changement qui se fit alors[20].»
[20] _Segraisiana_, éd. 1723, I (160-161).
Voilà comme on écrit l'histoire. Or, on sait que la _Sophonisbe_ de
Mairet date de l'année 1629: et le même auteur avait déjà donné, en
1625, une tragi-comédie intitulée _Sylvanire_, dans laquelle la règle
des unités se trouvait appliquée, et qu'il précéda d'une longue Préface
adressée au comte de Cramail, pour se justifier aux yeux du public:
disant que le comte de Cramail et le cardinal de La Valette l'ayant
engagé à composer une pastorale en observant les règles pratiquées par
les poëtes italiens, il avait reconnu que l'art de ces derniers ne
consistait «qu'à se conformer aux modèles que les poëtes dramatiques de
la Grèce et de l'ancienne Rome nous ont laissés». Voici donc quatre
années de gagnées sur la date fixée par Segrais, et la _Sylvanire_ doit
avoir la priorité sur la _Sophonisbe_. Mais il y a plus: au moment même
où Mairet adressait sa Préface au comte de Cramail, Gombauld faisait une
profession de foi semblable dans la poétique placée en tête de
l'_Amaranthe_, et déclarait avoir observé, dans sa pastorale, les règles
d'Aristote,--nouveauté hardie dont il demandait grâce aux spectateurs,
mais qui avait été fort connue des anciens:--«C'est la vérité, dit
Gombauld dans sa Préface, que tous ceux qui ont mérité quelque estime en
ce genre d'escrire (la poésie dramatique), n'ont représenté _que ce qui
pouvoit arriver du matin au soir, ou du soir au matin_.» Et plus loin:
«... La tromperie seroit bien grossière qui voudroit faire passer la
scène non pour une île, ou pour une province, mais pour tout l'univers.»
Rien de plus net, et Gombauld malmène si lestement, en plusieurs
passages, «ces esprits gaillards» qui n'ont que des paroles de blâme et
de mépris pour les règles anciennes, qu'on ne peut lui refuser l'honneur
d'avoir, l'un des premiers, planté sur le Parnasse français le drapeau
des règles classiques.
Il y avait une certaine témérité à tenter l'aventure, car le poëte
Rayssiguer avouait naturellement, quelques années plus tard, dans la
Préface d'_Aminte_, «que la plus grande part de ceux qui portent le
teston à l'hostel de Bourgogne, veulent que l'on contente leurs yeux par
la diversité et le changement de la scène du théâtre, et que le grand
nombre des accidens et aventures extraordinaires leur ôtent la
connoissance du sujet. Ainsi, ceux qui veulent faire le profit et
l'avantage des Messieurs qui récitent leurs vers, sont obligés d'escrire
sans observer aucune règle[21]». Gombauld ne négligea point «les
accidens» dans son _Amaranthe_, et la fable de cette pastorale est assez
compliquée; mais, du moins, il sut plier son sujet à la poétique
nouvelle, et contribuer avec Mairet, par le succès de son ouvrage, à
rendre acceptables au public les chefs-d'oeuvre de Corneille, dont la
première pièce devait paraître en 1629.
[21] Préface de l'_Aminte_, pastorale en cinq actes.--1631.
Entrons maintenant au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, payons notre
«teston» et, d'abord, écoutons le Prologue que le poëte, suivant l'usage
de cette époque, a placé en tête de son ouvrage.--Nous ne le citerions
point, s'il n'y était fait une allusion directe à Marie de Médicis.
Gombauld représente l'Aurore venant faire aux spectateurs une
déclaration pompeuse en l'honneur des hôtes du Louvre. Cela s'adapte peu
au sujet, mais la mode est souveraine; et l'Aurore a beau s'écrier
qu'elle est
L'Aurore d'Amaranthe et celle du Soleil,
on ne s'explique guère comment cette Aurore a la prétention de
représenter Marie de Médicis elle-même, ni à quel propos elle débite ses
tirades:
Tous les feux de la Nuict devant moi se retirent,
Les Dieux, voyant ma gloire, incessamment souspirent,
Et ne peuvent souffrir, envieux et jaloux,
Qu'une beauté si jeune ayt un si vieil époux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Voicy les bois sacrez, où, si plein de jeunesse,
Tithon fut autresfois digne d'une déesse;
Où, le ciel le comblant de ses dons infinis,
Je craignois que Vénus le print pour Adonis.