LA SAINTONGE ET L'AUNIS
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
J. OGIER DE GOMBAULD
1570-1666
ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES
PAR
RENÉ KERVILER
Ancien élève de l'École polytechnique.
Membre correspondant du Comité des Travaux historiques.
Auteur des _Études sur le groupe académique du chancelier Séguier_.
[Marque d'imprimeur: A L'AVENTURE AUGUSTE AUBRY]
PARIS
AUG. AUBRY, ÉDITEUR
_Libraire de la Société des Bibliophiles françois_
18, rue Séguier, 18
MDCCCLXXVI
AUTRES OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
_Les Académiciens bibliophiles._ Série d'études publiées dans le
_Bibliophile français_.--Paris, Bachelin-Deflorenne, 1872-1873.
_La Bretagne à l'Académie française._ Série d'études en publication dans
la _Revue de Bretagne et de Vendée_ depuis 1873.--Nantes, V. Forest et
E. Grimaud.
_Le Chancelier Pierre Séguier_, second protecteur de l'Académie
française, etc.--Paris, Didier, 1874, in-8º, et 1876, in-18.
_Jean de Silhon_, l'un des quarante fondateurs de l'Académie
française.--Paris, Dumoulin, 1876, in-8º.
_Un Évêque de Vannes à l'Académie française: Jean-François-Paul Lefebvre
de Caumartin_, etc.--Vannes, Impr. Galles, 1876, in-8º.
_La Presse politique sous Richelieu et l'Académicien Jean de Girmond_:
Étude publiée dans le _Correspondant_, livraisons des 10 et 25 mars
1876.
_Étude critique sur la géographie de la presqu'île Armoricaine_ au
commencement et à la fin de l'occupation romaine.--Saint-Brieuc,
Prudhomme, 1874, in-8º. Cartes.
_Esquisse d'un projet d'une bibliothèque historique de la
Bretagne._--Saint-Brieuc, Prudhomme, 1875, in-8º.
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:
_Un Bourgeois lettré au XVIIe siècle: Valentin Conrart_.--1 vol. avec
lettres et poésies inédites (en collaboration avec M. Ed. de
Barthélemy).
_Chapelain vengé._--1 vol. avec lettres et poésies inédites.
_La Cour académique du Palais-Cardinal._--2 vol.
Extrait de la _Revue d'Aquitaine_
et
tiré à cent exemplaires
Poitiers.--Imprimerie générale de l'Ouest.
A MONSIEUR LOUIS AUDIAT
Bibliothécaire de la ville de Saintes,
Membre correspondant du Comité des Travaux historiques,
Président de la Société des Archives historiques de la Saintonge
HOMMAGE ET SOUVENIR
de son tout dévoué,
RENÉ KERVILER.
_L'unité du travail, la durée du zèle, la persévérance de la passion,
l'ardeur de la convoitise et l'honnêteté du but... voilà comme on
réussit quelquefois dans le monde._
CUVILLIER-FLEURY.
(_Études historiques._)
LA SAINTONGE ET L'AUNIS
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
JEAN OGIER DE GOMBAULD
(1570-1666)
On sait de cent auteurs l'aventure tragique
Et Gombauld tant loué garde encor la boutique.
Telle est la courte oraison funèbre que Despréaux, dans le quatrième
chant de son _Art poétique_, consacre au poëte favori de Marie de
Médicis, et nous y saisissons cet aveu précieux à recueillir, que
Gombauld fut très-goûté et fort loué par ses contemporains. La verve
caustique du législateur du Parnasse laisse rarement échapper de ces
traits à double portée, qui frappent d'un côté, qui guérissent de
l'autre: on dirait qu'un remords l'a saisie au moment où elle allait
s'attaquer «au plus ancien des écrivains françois vivants en 1663[1]»,
et l'on doit supposer que l'impression de ce remords ne fut point
passagère; car, une autre fois encore, Boileau crut devoir user de la
même arme envers le vieux poëte, quand, parlant des sonnets sans défaut,
il prononça cet arrêt:
A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville
En peut-on admirer deux ou trois entre mille.
[1] Chapelain.--_Mélanges_ tirés de ses Lettres manuscrites.
Or, on sait qu'à ses yeux sévères
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.
On peut donc, même en suivant les règles du maître, ne point se montrer
trop dédaigneux du talent poétique de Gombauld, et le succès qu'eurent
ses ouvrages pendant la plus grande partie du XVIIe siècle suffirait, au
besoin, pour nous encourager à entreprendre l'étude de sa longue
carrière. On réimprime aujourd'hui les poésies de beaucoup d'anciens
auteurs qui ne pourraient soutenir la comparaison devant un choix
judicieux de celles du rival et ami de Maynard et de Racan: et ce qui
prouve que Boileau a eu tort devant la postérité, c'est qu'une édition
de luxe des _Épigrammes_ de Gombauld, imprimée à Lille en 1861, est déjà
épuisée, et que des maîtres en _l'art de bien dire_, parmi lesquels nous
citerons principalement M. St-Marc Girardin, s'étant donné la peine de
relire et d'analyser plusieurs des ouvrages du poëte saintongeois, n'ont
pas hésité à le ranger parmi les plus éminents des quarante fondateurs
de l'Académie française[2].
[2] Voici l'énumération succincte des principaux travaux modernes sur
les ouvrages ou la carrière de Jean Ogier de Gombauld: M. St-Marc
Girardin a longuement analysé et apprécié la pastorale
d'_Amaranthe_, dans son _Cours de littérature dramatique_ (Paris,
Charpentier, 4 vol. in-12).--M. Pierre Barbier a consacré près de
cinquante pages à Gombauld et à la même pastorale dans ses _Études
sur notre ancienne poésie_ (Bourg, Ad. Dufour, 1873, 1 vol.
in-8º).--M. Livet a parlé de lui fort avantageusement dans sa Notice
sur l'hôtel de Rambouillet, au livre des _Précieux et Précieuses_
(Paris, Didier, in-8º et in-18).--M. Paul de Musset l'a compris dans
sa galerie des _Originaux du XVIIe siècle_ (Paris, Charpentier,
1850-1863, in-12), et nous devons dire en passant que cette dernière
étude ne doit être lue qu'avec précaution, car elle est beaucoup
trop riche en erreurs historiques et surtout en anachronismes
flagrants. Ainsi, d'après M. de Musset, les amours de Gombauld et de
Marie de Médicis auraient eu lieu du vivant de Henri IV, ainsi que
la publication du roman allégorique d'_Endymion_. Or, Tallemant
affirme que Marie aperçut Gombauld pour la première fois au sacre de
Louis XIII, et l'_Endymion_ ne parut qu'en 1624, etc.
Au XVIIIe siècle, l'abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque française_;
les frères Parfaict, dans leur _Histoire du Théâtre-Français_;
Sabathier de Castres, dans ses _Trois Siècles littéraires_; Lefort
de la Morinière, dans sa _Bibliothèque poétique_; La Harpe, en
plusieurs chapitres de son _Cours de littérature_, ont diversement
apprécié les talents de Gombauld, que Richelet, Fontenelle, Bayle,
Moréri, Baillet, Furetière, Guéret, Sorel, Conrart et Pellisson
avaient déjà loué sans réserve au XVIIe siècle.
Les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux contiennent une foule de
détails sur la vie privée du poëte, qui avait été l'ami du
chroniqueur, et nous les mettrons largement à contribution.
I
JEUNESSE ET DÉBUTS LITTÉRAIRES DE GOMBAULD.--MARIE DE MÉDICIS.--LES
BALLETS DE LA COUR ET L'HÔTEL DE RAMBOUILLET.--SONNETS (1570-1620).
«Jean Ogier de Gombauld,» dit Conrart dans l'_Éloge_ qu'il lui a
consacré en tête de ses _Traités et Lettres posthumes sur la religion_,
«étoit gentilhomme de Xaintonge, et cadet d'un quatrième mariage, comme
il avoit coutume de le dire lui-même par raillerie, pour s'excuser de ce
qu'il n'étoit pas riche». On est à peu près certain qu'il naquit à
St-Just-de-Lussac, en Brouage[3]; car son compatriote Tallemant et tous
les biographes sont d'accord sur ce point. Mais ce que personne n'a pu
encore fixer, c'est la date de sa naissance; et les écarts que l'on
rencontre à ce sujet dans les divers témoignages qui nous restent de
cette époque sont si considérables, qu'il est fort difficile de décider
la question. Le seul document complet qui soit parvenu jusqu'à nous est
l'_Éloge_ de Conrart, qui connaissait Gombauld particulièrement. Or, cet
Éloge, que l'abbé d'Olivet et presque tous les biographes se sont bornés
à reproduire, offre malheureusement des passages tout à fait
contradictoires. Ainsi, d'après son auteur, Gombauld serait venu à Paris
vers la fin du règne de Henri IV, après avoir achevé ses études à
Bordeaux: cela ne permet guère d'assigner à la naissance du jeune homme
une date antérieure à 1580, puisqu'en l'admettant, il aurait eu trente
ans révolus à l'époque de la mort du roi. D'un autre côté, «la vie de
Gombauld, dit encore Conrart, a duré près d'un siècle, si une date
écrite de sa main dans un des livres de son cabinet étoit le temps
véritable de sa naissance, comme il l'avoit dit en confidence à
quelqu'un qui n'en a parlé qu'après sa mort...» Il est vrai qu'il y a un
_si_: mais on a toujours dit et répété que Gombauld était mort âgé de
près de cent ans, et les _Dictionnaires_ de Bayle et de Moréri lui
donnent cet âge, catégoriquement et sans hésitation. On sait cependant
que Gombauld est mort en 1666, et cela reporterait sa naissance vers
1566: il avait donc, d'après cette hypothèse, au moins quarante ans lors
de son arrivée à Paris; il aurait mis du temps à faire ses études.
[3] Cette paroisse est aujourd'hui une commune des canton et
arrondissement de Marennes (Charente-Inférieure).--Nos recherches
pour retrouver les anciens registres paroissiaux de St-Just n'ont
pas été couronnées de succès: c'est pourquoi il nous est impossible
de rien affirmer catégoriquement sur la naissance du poëte. Du
reste, son père était protestant, et l'acte de naissance est par
conséquent assez difficile à retrouver.
Une des assertions de Conrart doit par conséquent se trouver fausse, et
nous pensons que ce doit être celle de la jeunesse de Gombauld, lors de
son apparition à la cour de Henri IV; à moins que le poëte ne soit
arrivé à Paris tout au commencement du règne du _bon Roi_. Les
témoignages qui le déclarent centenaire en 1666 sont en effet fort
nombreux, et Tallemant des Réaux dit positivement: «Il a confessé en
mourant qu'il avoit quatre-vingt-seize ans;» ce qui fixerait la date de
sa naissance à l'année 1570.
L'abbé Joly, dans ses _Notes au Dictionnaire de Bayle_, discute cette
question et conclut pour le centenaire. On objecte, dit-il, que Gombauld
a toujours fait un mystère de son grand âge; mais cela est fort naturel:
«Gombauld n'étoit point un rimailleur, ou un versificateur; c'étoit un
poëte excellent, et qui s'étoit fait estimer dans le monde. Il avoit été
fort assidu aux ruelles et aux cercles; et par conséquent il avoit
l'habitude des conversations galantes. S'il se trouvoit avec des femmes,
il se souvenoit du style de sa jeunesse, il les louoit, il les
encensoit. Le rôle de bel esprit et de galant homme étoit encore son
partage. Mais pour le soutenir avec plus de bienséance, il avoit besoin
que l'on ignorât sa vieillesse. Il fit imprimer un gros recueil
d'_Épigrammes_ en 1657. N'avoit-il pas à craindre que si l'on venoit à
savoir qu'il étoit âgé de 90 ans, l'on ne trouvât fort étrange qu'il
demandât un Privilége pour un tel livre, et qu'il fît ses présens
d'Auteur? N'avoit-il pas à craindre que M. Daillé et les autres
ministres de Paris ne le censurassent de vaquer encore à de semblables
productions dans un âge si avancé?...» Sans discuter ici les motifs
allégués par le savant chanoine de Dijon, il nous paraît probable que
Chapelain a eu raison d'écrire en 1663: «M. Gombauld est le plus ancien
des écrivains françois vivants,» et nous admettrons avec Tallemant des
Réaux la date de 1570 pour celle de sa naissance.
Qu'on nous pardonne ces longs détails; nous les considérons comme
très-importants, parce que les premières productions de Gombauld ne
virent le jour que sous la régence de Marie de Médicis, et l'on ne
pourra plus dire que ce furent des ouvrages de jeunesse, puisque le
poëte avait alors plus de quarante ans. Adrien Baillet appelle son roman
d'_Endymion_, composé au plus tôt vers 1615 et publié seulement en 1624,
«un fruit du premier âge»; à moins que notre poëte ne fût doué d'une
éternelle jeunesse, le jugement de Baillet nous paraît très-légèrement
avancé.
Revenons au véritable premier âge de Gombauld. Son père était
«d'honneste naissance, dit Tallemant. Il vivoit de ses rentes, et il en
vivoit si bien qu'il les mangeoit. Il ne faisoit que chasser et faire
bonne chère; enfin il s'acheva de ruiner en procez». Cet exemple devait
nécessairement influer sur l'éducation d'un enfant. Et si la famille de
Gombauld, dont nous n'avons pu retrouver les armoiries, avait des liens
de parenté avec celle des Gombauld de Plassac et de Méré[4], le jeune
Jean Ogier put faire, en portant ses regards sur la situation de ses
proches, des comparaisons peu favorables à son père. Ce père, chargé de
famille et peu soucieux de son avenir, consentit, bien qu'il fût
protestant, à ce que «celuy-cy (Jean Ogier) fust instruit dans la
religion catholique à Bordeaux, afin de le faire d'Église[5],» exemple
d'indifférence religieuse, qui devait encore contribuer à jeter le
trouble dans les jeunes idées du futur poëte. Mais il paraît, si l'on en
croit Tallemant, que le sang huguenot avait été vigoureusement projeté
dans les veines de Jean Ogier de Gombauld. «Il m'a dit, raconte le
chroniqueur, car il est huguenot à brusler, que naturellement il avoit
de l'aversion pour la religion catholique, et que dez seize ans il cessa
de luy-mesme d'aller à la Messe, et revint à nous[6], sans pourtant
faire d'abjuration ny de reconnoissance: car il ne prétendoit pas nous
avoir quittez, et choisissoit plutôt une religion qu'il n'en changeoit.»
Il est vrai qu'on peut accuser un coreligionnaire d'un peu de
partialité: aussi ne rapportons-nous ce témoignage que sous toutes
réserves. Ce qu'il y a de certain, c'est que Gombauld, pendant les
soixante ans environ qu'il passa à Paris, fut toujours attaché au
protestantisme: il laissa même des Traités religieux et des Controverses
que son ami Conrart, protestant comme lui, publia quelque temps après sa
mort.
[4] Nous n'insisterons pas ici sur cette parenté. Après les nombreux
et intéressants articles publiés depuis dix ans par plusieurs
travailleurs intrépides pour retrouver la généalogie exacte et
complète du chevalier de Méré, qui appartenait à la nombreuse
famille des de Gombauld de Plassac, il serait étrange que le nom du
poëte n'eût pas été rencontré par l'un d'entre eux, si Jean Ogier
avait été parent rapproché des auteurs des _Lettres_. M. le comte de
Brémond d'Ars nous assure, du reste, que le nom de Gombauld est
très-commun en Saintonge, et si le père du poëte ne fait pas partie
d'un rameau se rattachant de longue date au tronc commun des
Gombauld de Plassac, il est fort difficile, en l'absence de tout
document positif, de préciser son origine. Pellisson écrit _Ogier de
Gombauld_ comme un nom de famille. Ogier ne serait-il pas aussi bien
un simple nom propre?... Autant de problèmes que, seuls, des actes
authentiques pourraient résoudre.
[5] Balzac, dans ses _Lettres_ à Chapelain, publiées en 1873 par M.
Tamizey de Larroque (Paris, Impr. nat., in-4º), parle souvent, vers
1644, de deux frères Gombauld, l'un, chantre de l'église de Saintes,
l'autre, jésuite, recteur de la Maison d'Angoulême. M. Tamizey les
donne, dans ses Notes, comme parents de notre poëte, et, dans la
Table, comme ses frères.
[6] Tallemant était aussi de la religion protestante.
Gombauld passa donc sa jeunesse à Bordeaux, où il acheva toutes ses
études, «en la pluspart des sciences, dit Conrart, et sous les plus
excellents maîtres de son temps». Malheureusement, son bagage
scientifique et littéraire ne suffisait pas pour lui assurer le pain
quotidien. Son père était mort ruiné, comme on sait; le pauvre garçon
fut en outre maltraité par ses cohéritiers, rapporte Tallemant, «et,
faute d'avoir de quoy poursuivre, il n'en eut jamais raison». Sa bourse
était donc trop maigre pour qu'il pût vivre en gentilhomme. Il est
probable qu'il végéta quelque temps à Bordeaux, ou en Saintonge, et
qu'en désespoir de cause, ne trouvant pas dans sa province l'occasion de
développer des talents qu'il se sentait posséder, il partit pour Paris,
le refuge, alors comme aujourd'hui, de tous ceux qui ne peuvent ou ne
savent pas tirer parti, chez eux, des ressources d'esprit que leur a
départies la Providence.
Gombauld dut arriver dans la capitale vers 1605: il était âgé de
trente-cinq ans environ, et n'avait plus par conséquent cette fleur de
jeunesse que veulent bien lui attribuer ses amis Conrart et Tallemant,
lorsqu'ils le représentent faisant son entrée dans la trop galante cour
du roi Henri IV.
Pour se produire avantageusement, il fallait des protecteurs: «Gombauld,
raconte Tallemant, fit d'abord connoissance avec le marquis d'Uxelles
_le Rousseau_. Cet homme avoit assez d'habitudes, et, ne pouvant bien
faire les lettres dont il avoit besoin dans les desseins de mariage ou
de galanterie qu'il pouvoit avoir, il se servoit de Gombauld pour cela,
et luy entretenoit un cheval et un laquais.»
En dépit du cheval et du laquais, ce sont là d'humbles débuts pour un
futur académicien; et cependant, notre provincial était «grand, bien
fait, de bonne mine et sentant son homme de qualité... il avait le coeur
aussi noble que le corps... l'âme droite... l'esprit élevé...»; malgré
tous ces précieux avantages, il devait, sans murmurer, faire en règle
son apprentissage de courtisan.
La cour était alors inondée de petits et de grands vers que les
poëteraux, impuissants à saisir le souffle de Malherbe, déposaient aux
pieds des déesses du jour.
La cour de Marguerite, surtout, leur offrait un asile accessible, et
c'est là que le poëte Maynard, plus tard célèbre, avait commencé sa
réputation par ses _Désespoirs amoureux_. Gombauld prit modèle sur
Maynard, comme lui fraîchement débarqué; et, pour mieux imiter le jeune
Toulousain, avant de chercher la célébrité dans l'épigramme et le
sonnet, il essaya sa verve poétique dans les petites pièces de
circonstance... «Il fit assez de vers pour Henri IV, rapporte Tallemant,
et il dit que le Roy lui donnoit pension.» Conrart ne se contente pas
d'avancer que son ami donna carrière à sa muse, il ajoute que Gombauld
«ne tarda pas à être connu et estimé».--«Henri IV, dit-il, ayant été
malheureusement assassiné, tous les François le pleurèrent comme le Père
de la patrie, et tous les poëtes semèrent son tombeau de fleurs
funèbres, qu'ils avoient cueillies sur le Parnasse. M. de Gombauld,
quoique jeune, ne fut ni des derniers ni des moindres...»
Nous ne reviendrons plus sur cette épithète de _Jeune_ attribuée, en
1610, à un homme qui, d'après le même auteur, était centenaire en 1666!
Mais nous remarquerons, avec l'abbé Goujet, que Conrart doit faire ici
une seconde erreur de mémoire. En effet, dans le _Recueil de diverses
poésies sur le trépas de Henri le Grand_, publié in-4º à Paris en 1611,
par Guillaume Peyrat, on ne rencontre aucune pièce de Gombauld. On en
chercherait même en vain, sur ce sujet, dans les ouvrages poétiques de
notre auteur, qu'il rassembla lui-même et qu'il publia en 1646. La plus
ancienne des pièces qui soient dans ce Recueil porte la date de 1611, et
fut composée sur la mort du duc d'Orléans, fils de Henri IV et frère de
Louis XIII. Nous pensons, avec l'abbé Goujet, que si Gombauld avait
chanté la mort du roi dans des vers dignes d'être loués par Conrart, il
les eût insérés dans son livre. Cependant Tallemant, après avoir dit
qu'il «fit assez de vers pour Henri IV», ajoute «qu'il ne les a jamais
montrez». Si ce détail est vrai, cela est regrettable, car ils ne nous
sont pas parvenus dans ses papiers, et nous aurions pu y rechercher de
quelle façon Gombauld essaya de gravir les premiers degrés du Parnasse.
C'est à l'époque de la minorité de Louis XIII, et dès les premiers temps
de la régence de Marie de Médicis, que commence la véritable carrière
littéraire de Gombauld; c'est aussi la date de sa fortune. Songeons bien
qu'il devait avoir déjà près de quarante ans, et voyons-le à l'oeuvre.
Aussi bien, les documents biographiques à son sujet n'offrent une
certitude à peu près absolue qu'à partir de ce moment.
L'occasion qui fit naître la fortune de Gombauld est assez singulière.
On croirait plutôt lire une page de roman détachée des _Trois
Mousquetaires_ ou des _Mille et une nuits_. Mais cette aventure, s'il
faut en croire Tallemant, est revêtue de tous les caractères de
l'authenticité.--La scène se passe à Reims, le dimanche 17 octobre 1610,
pendant le sacre de Louis XIII, et toute la Cour est réunie dans le plus
pompeux appareil, autour du cardinal de Joyeuse, qui impose les mains
sur la tête du Roi... Le moment, on le voit, est solennel, et la
situation prête aux incidents dramatiques. La Régente Marie de Médicis,
que la longueur du cérémonial a fatiguée, promène, pour se distraire,
ses regards allanguis sur la nombreuse et brillante assemblée, qui,
frémissante d'enthousiasme, va, de ses vivats, acclamer le successeur du
bon Henri. Tout à coup, un vif tressaillement vient animer les traits de
l'Italienne, et, pendant tout le reste du sacre, un souvenir lointain
semble la préoccuper: au milieu de la foule, elle a cru reconnaître le
portrait vivant d'un homme qu'elle avait autrefois favorisé à
Florence... et ce portrait vivant n'est autre que l'élégant Gombauld,
qui assiste à la fête à côté de son protecteur et maître, le marquis
d'Uxelles, aux cheveux roux.
Mais laissons la parole au naïf et malicieux Tallemant:
«La Reyne-Mère estant régente, regarda fort Gombauld, à ce qu'il dit, au
sacre du feu Roy, où il estoit avec son rousseau. Mademoiselle
Catherine, femme de chambre de la Reyne, eut ordre de sçavoir de M.
d'Uxelles qui il estoit. Catherine prit un autre rousseau pour M.
d'Uxelles, et alla dire à la Reyne:--Il dit qu'il ne le connoit
point.--Cela ne se peut, respondit la Reyne, vous avez pris un rousseau
pour l'autre.--Enfin, elle en parla elle-mesme à M. d'Uxelles, et voulut
voir des ouvrages de nostre homme.
»A quelque temps de là, d'Uxelles avertit Gombauld qu'on alloit faire
l'estat de la maison du Roy, et que c'estoit la Reyne elle-mesme qui le
faisoit.--Si cela est, dit Gombauld, je ne m'en veux point inquietter,
il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.--Il y fut mis pour douze cens
escus. Uxelles le luy vint dire, et ajousta ces mots:--Vous aviez raison
de ne vous pas tourmenter, la Reyne a assez de soin de vous: je voudrois
être aussi bien avec elle.--La Reyne le cherchoit partout des yeux. La
princesse de Conty luy dit qu'il estoit vray que la Reyne avoit de
l'affection pour luy.»
Et voilà comment, en quelques heures, le pauvre gentilhomme de Xaintonge
devint en grande faveur à la Cour de la Régente, où il eut pendant
longtemps ses petites entrées; témoin certain passage des _Historiettes_
que nous renonçons à transcrire ici, mais auquel nous renvoyons ceux qui
voudront le lire dans le style imagé de Tallemant... «Il nie cependant,
ajoute des Réaux, avoir jamais été amoureux de la Reyne, mais bien d'une
autre personne de grande qualité qu'il appelle aussi Philis dans ses
poésies; l'une est la grande, l'autre la petite.» Au moins convient-il
«que Catherine luy avoit avoué que la Reyne ne l'avoit jamais veû sans
esmotion, parce qu'il ressembloit à un homme qu'elle avoit aimé à
Florence...»
Le grave Conrart, dans l'_Éloge_ qu'il a fait de son ami, n'est pas
aussi cru que Tallemant, mais il parle assez longuement de la faveur de
Gombauld, près de la Régente, et ce témoignage vient en quelque sorte
confirmer les malicieux récits de l'auteur des _Historiettes_. «Sous la
minorité de Louis le Juste, dit Conrart, et sous la Régence de Marie de
Médicis, sa mère, M. de Gombauld fut des plus considérés de cette grande
et magnifique princesse; _et il n'y avoit point d'homme de sa condition
qui eût l'entrée plus libre chez elle ni qui en fût vu de meilleur
oeil_. Comme elle était d'humeur libérale, et qu'elle aimoit à l'exercer
envers ceux qu'elle en jugeoit dignes, elle donnoit des pensions
considérables à beaucoup d'hommes de savoir et d'esprit. Celle de M. de
Gombauld étoit de douze cens escus, ce qui lui donnoit moyen de paroître
en fort bon équipage à la cour, soit à Paris ou dans les voyages qui
étoient fréquens en ce temps-là. Et comme il étoit autant ennemi des
dépenses superflues qu'exact à faire honnêtement les nécessaires, il fit
un fonds assez considérable de l'épargne de ces années d'abondance: ce
qui lui vint bien à propos pour celles de stérilité qui y succédèrent,
quand les guerres civiles et étrangères eurent diminué, et enfin tari
les sources d'où les premières avaient coulé.»
L'abbé Goujet semble vouloir révoquer en doute l'assertion précise de
Conrart, sous prétexte que dans la liste des pensions payées en 1621 par
la Cour, on ne trouve ni un poëte ni un homme de lettres. On sait
cependant que Marie de Médicis donna une pension de cinq cents écus à
Malherbe après la mort de Henri IV, et l'on doit se rappeler que la
Reine fut en disgrâce, puis en fuite, puis en guerre contre son fils
depuis 1617 jusqu'en 1620: la disgrâce de la Régente entraîna
naturellement tout d'abord celle de ses protégés. Tallemant, du reste,
nous donne des renseignements précieux que ne connaissait pas l'abbé
Goujet. Outre sa pension, Gombauld recevait souvent des sommes d'argent
importantes, surtout à l'occasion des voyages dont parle Conrart, et que
ce favori en miniature faisait à la suite de la Cour: car, pendant les
sept années de la régence réelle de Marie de Médicis, il fut de toutes
les promenades royales. Donc, raconte l'intarissable des Réaux, «en une
rencontre de voyage, Gombauld dit à la Reyne qu'il ne pouvoit suivre
sans argent. La Reyne luy dit:--Allez chez le trésorier, luy dire de ma
part que j'entends que vous soyez payé. Le trésorier dit:--Monsieur,
tout le monde dit de mesme. Je demanderay ce soir à la Reyne ce qu'elle
veut que je fasse; venez demain matin.--Il y alla.--Elle en a marqué
deux, dit le trésorier, vous en estes l'un.--Il fut payé. Il dit que
cela dura dix-huit mois, et que s'il y eust eu des amys, on ne luy eust
rien refusé: mais, depuis, la religion lui nuisit.» Sa profession de
huguenot déclaré fut donc une des causes de sa future disette d'argent;
et ce fut elle aussi, probablement, qui fit abaisser de douze cents écus
à huit cents, comme le raconte Conrart, le chiffre de sa pension.
Quoi qu'il en soit, les années de la régence, et surtout les premières,
furent d'heureuses années pour Gombauld. Se voyant en faveur, il conçut
plus d'audace littéraire, et se lança résolument dans la carrière
poétique. Il fit connaissance avec Malherbe et Racan; il fréquenta les
poëtes en renom, et prenant souvent conseil du réformateur du Parnasse,
il garda si bon souvenir de ses leçons, que, vingt ans plus tard, il le
défendait intrépidement avec Gomberville contre les critiques de
l'Académie.
Les premiers essais poétiques de Gombauld ne sont pas à la hauteur de
ses modèles. On y rencontre cependant certains traits qui annoncent
l'auteur des Sonnets et des Épigrammes, et qui justifient ce passage de
l'Éloge de Conrart, où il dit que son ami avait l'esprit «moins fécond
que judicieux». Ces premières poésies se composent de stances, de
quelques élégies et de vers destinés à des ballets ou à des
divertissements, comme on en faisait tant à cette époque, et qu'on peut
lire dans le volume des _OEuvres poétiques_ publié par l'auteur en 1646.
Aucune de ces petites pièces n'est restée dans la mémoire de la
postérité: les contemporains ne les ont cependant pas dédaignées, et le
savant Ménage en cite des fragments avec éloge dans ses _Observations
sur Malherbe_.
Voici, par exemple, des vers commandés expressément par Marie de
Médicis, pour le Ballet des Déesses, dont Scipion de Gramont avait réglé
la marche, tirée de la fable de Psyché. La musique était de l'organiste
de La Barre:
POUR LA REYNE REPRÉSENTANT JUNON.
Celuy qui d'un clin d'euil fait trembler l'univers
Ne voyant rien d'esgal à mes appas divers,
Par son royal hymen les rendit plus augustes.
Peut-on rien désormais à ma gloire adjouster?
Qu'en dites-vous, mortels! lesquels sont les plus justes,
Ou les yeux de Pâris, ou ceux de Jupiter?
THÉMIS.
France, à qui tous les dieux amis
Parlent aujourd'huy par Thémis,
Escoute mes devins oracles:
C'est un bruit connu dans les cieux
Que ton Roy fera des miracles
Et ta Reyne des demi-dieux.
CÉRÈS.
Ne vous flattez point d'espérance,
Amans, vostre persévérance,
Ne gaigne rien de m'assaillir;
Qu'est-ce qu'un dessein trop superbe
Vous feroit enfin recueillir?
Votre moisson serait en herbe.
FLORE.
Dessous mes pas naissent les roses;
Mon lustre efface toutes choses,
Et mes yeux font le ciel plus doux.
Mon sort, par dessus les plus belles,
Me donnant un dieu pour époux,
M'a mise au rang des immortelles[7].
[7] _Discours du Ballet de la Reyne._ Paris, Jean Sara, 1619,
in-8º.--Reproduit dans les OEuvres poétiques de Gombauld, 1646, et
dans la Collection des Ballets et Mascarades, de M. Paul Lacroix.
Genève, Gay, 1868, II (207-211).
Ces strophes sont très-variées: il y en a de tous les styles, depuis le
plus majestueux jusqu'au plus léger (témoin le couplet de Pomonne que
nous n'osons point citer), en passant par l'épigrammatique et par le
gracieux.
Ménage, qui loue beaucoup les vers de Junon, trouve la dernière rime
vicieuse en principe; on ne doit jamais, dit-il, en employer de cette
sorte, «si ce n'est, comme a fait Gombauld, pour ne pas perdre une belle
pensée...» Ménage était déjà loin de la régence lorsqu'il écrivait ses
_Observations_. Théophile, au contraire, venait de la voir disparaître
quand il disait, dans sa _Prière_ aux poëtes de ce temps:
Saint-Amand sçait polir la rime,
Avec une si douce lime
Que son luth n'est pas plus mignard,
Ny Gombauld dans une élégie,
Ny l'épigramme de Maynard,
Qui semble avoir de la magie[8].
[8] Théophile.--OEuvres, édit. 1636, 3e part., p. 42.
Voici, du reste, un sonnet qui doit dater de cette période, car il est
adressé à Philis, probablement à celle dont parle Tallemant des Réaux:
Une effroyable horreur couvrait la terre et l'onde;
Et desjà les desmons menoient par l'univers
Les funestes oyseaux, les fantosmes divers,
Et des songes divers la troupe vagabonde,
Quand Morphée emprunta la chevelure blonde,
Les roses et les lys, qui n'ont jamais d'hyvers,
Et mille autres appas d'un long crespe couverts,
Dont aujourd'hui Philis estonne tout le monde.
Et d'un pas languissant, tesmoin de ses douleurs,
Il me la vint monstrer, les yeux noyez de pleurs,
Et la bouche aux sourirs incessamment ouverte.
Qu'allez-vous entreprendre? ô dieux trop irritez!
Si Philis doit pleurer, qu'elle pleure ma perte,
Et que vostre colère épargne ses beautés[9].
[9] Poésies de Gombauld, édit. 1646.
M. Paul de Musset pense que le suivant fut composé pour Marie de Médicis
elle-même; l'allusion est, en effet, assez transparente:
S'il est vrai que Philis ne regarde personne
Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour,
S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour
Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne;
Amant, heureux amant, digne d'une couronne,
Dont ses augustes yeux demandent le retour,
Qui retarde tes pas? quel aimable séjour,
Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne?
Non, tu ne manques pas ni d'amour ni de foi;
Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi,
Et que chacun se plaint de son indifférence.
Mais un secret effroi cause tes déplaisirs:
Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence;
Que son coeur est contraire à ses propres désirs.
Ce sont là des sonnets de grand style; celui-ci est beaucoup plus
délicat, et la chute en devait plaire aux dames et damoiselles de la
brillante cour de Marie:
Amour, dispense-moy de servir davantage;
Il est temps désormais de vivre en liberté.
Veux-tu qu'en ce dédale où je suis escarté,
Je rende à ton empire un éternel hommage?
Va, triomphe à ton gré de la fleur de mon âge,
Et riche du butin que tu m'as emporté,
Laisse à la fin mon coeur comme un lieu déserté,
Dont tu ne peux tirer ny profit ny dommage.
Ainsi, Daphnis, outré de peine et de soucy,
Consultait ce tyran qui respondit ainsi:
--Si ton sort te desplaît cherche qui te délivre.
Esteindrois-je le feu qui te donne le jour?
Quand on cesse d'aimer, il faut cesser de vivre,
Et la vie a son terme en celuy de l'amour.
On n'était pas habitué, vers 1613, à lire beaucoup de petites pièces
aussi remarquables, et d'une versification aussi noble et aussi
soutenue. Malherbe seul et ses deux meilleurs élèves, Maynard et Racan,
étaient capables d'en produire de pareils. C'est pourquoi la réputation
de Gombauld, comme poëte et comme courtisan, grandissant peu à peu, il
fut bientôt admis dans les cercles les plus illustres, et les ruelles
s'honorèrent de l'avoir pour habitué. Nous ne connaissons pas d'une
manière assez précise la date de son entrée à l'hôtel de Rambouillet,
pour trancher la question de savoir s'il y fut admis avant 1617, époque
de la disgrâce de sa protectrice, ou vers 1620, époque du retour de
Marie de Médicis, après ses quatre années de retraite et de guerres. Que
fit même Gombauld pendant ces quatre années, et quel fut son asile? Nous
ne pourrions le dire exactement: ce qu'il y a de certain, c'est que
notre poëte fut, avec Malherbe et Racan, l'un des premiers visiteurs
lettrés de l'hôtel de Rambouillet.
Catherine de Vivonne avait quitté la cour en 1608 pour se consacrer tout
entière aux soins de sa famille. Le spectacle de la licence des habitués
du Louvre était peu fait pour séduire cette femme aimable, chez qui le
sentiment de la dignité personnelle était aussi vif que celui des
convenances morales. Mais, en même temps qu'elle se séparait de la cour,
elle n'entendait point se séparer du monde, pourvu que ce fût un monde à
elle, poli, distingué, élégant, lettré. Son hôtel, qu'elle habitait en
1612, devint bientôt le rendez-vous d'une société nombreuse, que le
charme de sa conversation et de son caractère attirait à sa petite cour,
et qui «se dédommageait de ne la plus recevoir, dit M. Livet, en courant
auprès d'elle[10]». Ce fut, à proprement parler, le rendez-vous de la
bonne compagnie; «l'esprit de conversation, dit encore M. Livet, y
naquit, s'y développa et s'y maintint. Les grands seigneurs apprirent à
respecter les écrivains et à les fréquenter sur un pied d'égalité»; et
M. Cousin a parfaitement fait ressortir ce point caractéristique quand
il a dit: «A l'hôtel de Rambouillet, tous les gens d'esprit étaient
reçus, quelle que fût leur condition: on ne leur demandait que d'avoir
de bonnes manières; mais le ton aristocratique s'y était établi sans nul
effort, la plupart des hôtes de la maison étant de fort grands
seigneurs, et la maîtresse étant à la fois Rambouillet et Vivonne[11].»
[10] Livet.--_Précieux et Précieuses._
[11] _V._ Cousin.--_Madame de Sablé._
Gentilhomme et poëte comme Malherbe et Racan, Gombauld, qui professa
toujours un culte véritable pour la société élégante et polie, ne
pouvait manquer de devenir, comme eux, un hôte assidu du salon de la
célèbre marquise. Malherbe visitait déjà Mme de Rambouillet dès 1613,
comme nous l'apprend une de ses Lettres à Peiresc, dans laquelle il
raconte au savant Provençal ce qui s'est passé dans une réunion à
laquelle il venait d'assister. Il est fort possible que Gombauld ait été
admis à l'hôtel vers cette époque, alors que sa faveur près de la
Régente et ses vers pour les ballets le mettaient en relief parmi les
courtisans. Nous pouvons, du moins, affirmer que fort peu de temps après
la rentrée en grâce de Marie de Médicis, c'est-à-dire vers 1622, il
était l'un des visiteurs les plus aimés de Mme de Rambouillet, qui le
menait avec elle chez Mme de Clermont d'Entraigues, chez M. de
Montlouet, chez tous ceux de ses amis, en un mot, dont les salons
formaient comme des succursales de celui de son hôtel. Voiture,
Chapelain, Conrart et Godeau n'étaient pas encore, à cette époque, les
familiers du cénacle; et les trois gentilshommes poëtes, Gombauld,
Malherbe et Racan, y représentaient presque seuls, à l'origine,
l'élément littéraire.
II
L'ENDYMION.--L'AMARANTHE.--MALHERBE ET MADAME DES LOGES. (1620-1630.)
La période de dix années qui s'écoula de 1620 à 1630 jusqu'à la seconde
disgrâce de Marie de Médicis, après la Journée des Dupes, fut la plus
heureuse de toute la carrière de notre poëte.
Honoré des faveurs de la Reine-Mère à la Cour, et de celles de la reine
de la société polie à l'hôtel de Rambouillet, que pouvait-il désirer de
plus, sinon la réputation littéraire? Il l'acquit en effet, pendant
cette période, par deux oeuvres qui firent quelque bruit, et sur
lesquelles nous insisterons un peu, parce qu'elles établirent
définitivement le nom de Gombauld sur les fastes de la République des
Lettres.
La première est un roman en prose, l'_Endymion_, tout rempli d'allusions
d'actualité, ce qui causa son succès, et ce qui explique son oubli.
La seconde, au contraire, a une véritable portée littéraire, et doit
prendre rang dans un certain cycle d'oeuvres analogues, qui donnent la
note du goût de cette époque: c'est une pastorale en vers, intitulée
_Amaranthe_, qui peut figurer honorablement en compagnie de l'_Astrée_
de d'Urfé, des _Bergeries_ de Racan, et de la célèbre _Sylvie_ de
Mairet.
Mais, avant de parler de ces deux oeuvres, il sera bon, pour mieux faire
connaître notre poëte, de tracer en quelques mots son portrait physique
et moral.
En 1620, Gombauld devait avoir à peu près cinquante ans, et M. Livet
nous offre de sa personne un croquis aussi finement touché qu'original
et ressemblant:
«Toujours propre, lustré, poli, ajusté comme un sonnet, mystérieux comme
Timante du _Misanthrope_, cérémonieux comme Phédon de La Bruyère,
Gombauld visait toujours à rappeler les manières de la belle cour; homme
à refuser une pension, si elle ne venait du Roi, il avait du coeur et de
l'honneur, et n'aurait pas, dit Tallemant, fait une lâcheté pour sa vie;
noble caractère, plein de dignité et de fière délicatesse, en même temps
qu'il maniait la plume, il n'oubliait pas qu'il avait une épée, et si,
comme tous ses confrères en Apollon, il eût volontiers pris une enseigne
de poëte, il l'eût surmontée de son blason[12]...»
[12] Livet.--_Précieux et Précieuses._
Ajoutons, avec Conrart, qu'«il étoit grand, bien fait, de bonne mine, et
sentant son homme de qualité; que sa piété étoit sincère, sa probité à
toute épreuve, ses moeurs sages et bien réglées; qu'il avoit le coeur
aussi noble que le corps; l'âme droite et naturellement vertueuse;
l'esprit élevé, moins fécond que judicieux; l'humeur ardente et prompte,
fort porté à la colère, quoiqu'il eût l'air grave et concentré...»
Tel était, à cette époque, le favori de Marie de Médicis, Gombauld «la
froide mine», comme dira Saint-Évremont dans la _Comédie des
Académistes_.
L'_Endymion_ parut en 1624.
Dans ce petit roman allégorique en prose, qui marque assez bien la
transition dans le genre héroïque, entre le roman de bergeries d'Honoré
d'Urfé, et les grands romans d'aventures ou de moeurs de Gomberville, de
La Calprenède et de Mlle de Scudéry, Gombauld chante, sous le couvert
des amours mythologiques d'Endymion et de la Lune, son propre amour pour
la Reine-Mère, sa protectrice.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Privilége, daté du 26 octobre
1624, mentionne ouvertement l'approbation d'Anne d'Autriche, la femme de
Louis XIII, et, cependant, les allusions du poëme étaient si peu voilées
que, dans les dix-sept vignettes qui ornaient l'ouvrage, les graveurs et
les dessinateurs, Léonard Gautier, Crispin de Pas et J. Picard,
n'avaient pas hésité à représenter les personnages sous des traits
connus de tout le monde!
«Ce livre fit un furieux bruit, dit Tallemant des Réaux. On disoit que
la Lune, c'estoit la Reyne-Mère; et effectivement, dans les
tailles-douces, c'est la Reyne-Mère, avec un croissant sur la teste. On
disoit que cette Iris qui apparoist à Endymion au bout d'un bois,
c'estoit Mademoiselle Catherine. La Reyne témoigna de le vouloir
entendre lire, car il avoit beaucoup de réputation, et effectivement
c'est un beau songe. Pour luy, il y entend cent mystères que les autres
ne comprennent pas; car il dit que c'est une image de la vie de la Cour,
et que qui le lira avec cet esprit y trouvera beaucoup plus de
satisfaction. Il en avoit tant fait de lectures avant que de le faire
imprimer, que M. de Candale, quand ce livre fut mis en lumière, dit que
la deuxième édition ne valoist pas la première; car il lit bien et fait
bien valoir ce qu'il lit...»
A propos du désir que la Reine avait témoigné d'entendre Gombauld
lui-même lire son petit ouvrage, Tallemant raconte une anecdote, qui
montre quel soin méticuleux de plaire, quel amour-propre de poëte mêlé
de naïve défiance dans ses propres forces, le gentilhomme auteur
désirait apporter dans l'exposition de son oeuvre:
«Dès que Gombauld, dit-il, crut que la Reyne luy vouloit faire cet
honneur, il alla trouver Mme de Rambouillet, qui a toujours esté de ses
amies, et la pria de luy vouloir dire son avis sur la manière dont il
s'y devoit prendre.
»--Madame, luy dit-il, prenez que vous soyez la Reyne, et j'entreray
avec mon livre.
»En disant cela, il va dans l'antichambre; Mme de Rambouillet se mordoit
les lèvres de peur de rire. Il rentre un peu après avec des grimaces les
plus plaisantes du monde, et à tout bout de champ il luy demandoit:
»--Cela sera-t-il bien ainsi?
»--Ouy, Monsieur, fort bien.
»Il s'approche et commence à lire.
»--Madame, trouvez-vous ce ton-là comme il faut? N'est-il point trop
haut? Est-il assez respectueux?
»Et luy demandoit comme cela sur toutes choses.
»Elle dit qu'elle n'a jamais mieux passé son temps en sa vie; mais que,
pour avoir un plaisir parfait, il eust fallu que quelqu'un les eust
veûs, et qu'elle l'eust sceû.
»Cependant, je ne sçay pas par quelle aventure tout ce soing fut
inutile, car il dit qu'il n'a jamais lu _Endymion_ à la Reyne-Mère...»
Le petit roman de Gombauld, qui eut une seconde édition en 1626, est
devenu fort rare, et les bibliophiles s'en arrachent avec passion les
quelques exemplaires, ordinairement reliés avec le plus grand luxe, qui
passent dans les ventes publiques à de longs intervalles; mais les
vignettes de Picard et de Crispin de Pas les attirent beaucoup plus que
la prose du favori de Médicis: et franchement, c'est là le seul attrait
du livre; car, si les lecteurs contemporains n'avaient point su d'avance
que Phébé représentait la reine et Endymion le poëte, cette fade
rapsodie mythologique, quoique les dieux fussent alors très à la mode,
n'eût pas obtenu le moindre succès[13].
[13] Le roman de Gombauld a été l'objet d'un article de Baillet, qui,
en trois lignes de ses _Jugements des savants_, commet à son sujet
deux graves erreurs: «Son _Endymion_, dit-il en parlant de Gombauld,
est le _fruit du premier âge_, et l'approbation qu'il en reçut du
public lui augmenta le courage que le succès de ses _autres poésies_
entretint presque jusqu'à la fin de ses jours.--Un fruit du premier
âge, éclos à cinquante ans passés, nous semble fort aventuré; puis,
le roman de Gombauld est écrit en prose et non pas en vers! Beaucoup
de biographes ayant pillé, puis copié Baillet, nous avons cru devoir
relever spécialement ces deux erreurs.
«Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un
furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de
Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais
d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le
tourneraient peut-être en dérision...»--M. de Musset n'a-t-il pas
une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans
doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers.
La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:
«Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit
endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de
Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit
plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois
interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de
longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres,
j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément
subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout
asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui
l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses,
nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la
sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née
pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et
pour la félicité du monde... Puisqu'il est ainsy, Madame, que les
qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la
comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons
accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma
foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que
j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler
trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus
rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le
monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour
moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme
j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la
Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au
Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et
d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre
Majesté daigne gratifier,--Madame,--son très-humble, très-obéyssant et
très-fidelle suject et serviteur,--Gombauld.»
[14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait
remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du
moins à l'illustrer magnifiquement! «... Nostre bien aymé Nicolas
Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége,
nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé
l'_Endymion_, composé par le sieur de Gombauld, pour
l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne,
nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs
belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu
faire de grandes dépenses, etc...»--Le magnifique frontispice gravé
porte pour titre: «L'_Endymion de Gombauld_.» Et au bas on lit: «A
Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à
l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.»
Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations,
une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à
changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au
Lecteur».
«... Il y a quelques années qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se
plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne
sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit
luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite
adventure, estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de
la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin
d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agréable, je me
résolus d'en desguiser quelque peu la vérité soubs la fable d'Endymion
et de la Lune. Mais il y a beaucoup de différence d'un livre qu'on
veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui
n'est faict à d'autre fin que pour estre leü seulement une fois d'une
personne qu'on respecte, et _pour luy représenter de meilleure grâce
ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sçauroit
comprendre_.--Si bien que je fus tout estonné de voir que l'amitié des
uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement de le mettre au
jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut
si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on n'en peut avoir
dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me
donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de
l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et sans
luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:
Je ne suis fait que pour Diane;
Et, mystérieux ou profane,
On me voit malgré mon autheur,
Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,
Ny d'en obliger un seul homme,
Ny de s'excuser au lecteur.