Il ne se fait pas de révolution dans un pays sans que de grands

changements ne s'opèrent dans les habitudes du peuple de ce même pays.

Cet effet avait été produit plus à Paris, je crois, que partout

ailleurs; longtemps comprimés, longtemps retenus par une main de fer qui

nous empêchait même de crier, nous sortîmes de cette captivité avec une

soif de distractions et de plaisirs qui devint même une sorte de délire

par la manière dont les plus raisonnables s'y livrèrent: ce fut comme

après la mort de Louis XIV. Dazincourt dit à ce propos un mot fort

heureux: il appela cette sorte de saturnale prolongée à laquelle nous

nous abandonnions, _la Régence de la Terreur_[140]. En effet, qui aurait

vu le bal des victimes aurait pu croire à quelque événement plus fâcheux

pour la raison du peuple français.

[Note 140: On a prêté ce mot à plusieurs personnes, mais il est de

Dazincourt; je le lui ai entendu répéter moi-même devant plusieurs

personnes qui le lui avaient déjà entendu dire en 1795, en voyant madame

de Mo... aller à un bal des victimes.]

Ainsi donc, tout en voulant ramener les bonnes et anciennes manières, on

se laissait aller à des accès de folie qui n'avaient aucun nom. Les

_merveilleuses_, qui souvent n'étaient pas des merveilles, des

incroyables qui méritaient bien leur nom, non-seulement avaient inventé

un costume, l'antipode du bon goût français; mais comme si le langage

n'avait pas souffert assez de changements comme cela, ils entreprirent

de tout réformer à leur tour pour tout recréer ensuite; mais pour

détruire ce qui reste d'une base, il faut en avoir une en place avant de

donner le premier coup de marteau, et certes les novateurs n'en étaient

pas là.

Le bon goût de Lucien l'avait mis en garde contre ces erreurs complètes

de toutes choses, et il exigea de sa femme qu'elle ne suivît pas la

volonté de madame Germon pour s'habiller. En effet, une femme se mettant

comme une _merveilleuse_ était alors bien ridicule, il en faut convenir:

des cheveux frisés en serpenteaux et lui couvrant les yeux; une robe

étroite dont la jupe, taillée en pointe, collait sur les hanches et

dessinait une taille souvent mal faite; cette jupe, presque toujours

courte du lé de devant, de manière à laisser voir en entier les pieds et

même le commencement de la jambe, tandis que le lé de derrière formait

une demi-queue toute mesquine; ajoutez à cela des manches assez étroites

pour rendre quelquefois le bras rouge, une taille tellement courte que

souvent la moitié du sein se trouvait comprimée; et, pour comble de

mauvais goût, cette robe ainsi faite était presque toujours de

mousseline ou de percale. Ce que je ne comprends pas beaucoup, avec

notre patriotisme outré qui nous faisait faire tant de dons

_patriotiques_, nous ne portions que de la contrebande, enfin, car

alors les filatures allaient fort mal. Il est vrai de dire que les

révoltes dans le Midi avaient produit le bel effet de faire couper et

brûler les mûriers, et que les vers à soie étaient morts; que le siége

de Lyon avait détruit les métiers, et tué ou mis à l'aumône presque tous

les ouvriers, et que nous n'avions guère de velours ni de soieries, et

encore moins d'argent pour les payer... Oh! le bon temps que celui de la

Terreur et celui qui le suivit!...

Mais les hommes avaient été plus extravagants que nous dans leurs

différentes révolutions _de modes_; depuis 91 jusqu'en 1830, par

exemple, les variations seraient curieuses à suivre: je me bornerai aux

premières années.

À l'habit habillé, fait d'une étoffe qui souvent coûtait deux et trois

louis l'aune, et sur laquelle on avait mis une broderie du prix de deux

mille écus; à la coiffure frisée, poudrée; au linge garni de dentelles,

aux bas de soie, aux escarpins vernis ayant la boucle de diamants,

avaient succédé assez rapidement les cheveux abattus, quoique toujours

poudrés, la cravate à grands noeuds, le gilet à grands revers, la

redingote à petit camail, la culotte courte, le bas de soie, mais avec

des bottes à revers, et, pour terminer, un petit chapeau avec une

immense cocarde de rubans tricolores.

C'était ce qu'on appelait être en chenille... Les modifications[141] du

temps qui s'écoula entre 92 et 95 ne valent pas la peine d'être

rapportées... Je passe ensuite sous silence toute l'époque de la

carmagnole et du bonnet rouge!...

[Note 141: Robespierre fut _le seul_ qui osa porter des manchettes et un

jabot de dentelles pendant 93, et fut aussi recherché dans sa toilette.]

Sous le Directoire, ce fut comme une autre folie... les jeunes gens le

disputèrent aux femmes; on en vit qui se coiffaient comme elles, les

cheveux partagés et lissés des deux côtés de la tête, et relevés

par-derrière en tresse avec un peigne d'écaille; avec cela, un habit qui

n'en était pas un, une redingote qui n'en était pas une, mais un

vêtement quelconque, en drap presque toujours gris, lequel descendait un

peu plus bas que les hanches, pour se terminer par deux poches qui

formaient à elles seules les basques de l'étonnant vêtement, dont la

couleur fade était relevée par un large collet de velours noir, ainsi

qu'au bout des manches arrondies comme on en voit aujourd'hui; des

culottes courtes, ou plutôt demi-courtes, et rattachées de côté par des

flots de rubans. Cette élégante toilette était terminée par des bottes à

retroussis, dont le cuir jaune était très-grand et fort échancré

derrière; une cravate dans laquelle entraient certainement trois aunes

de mousseline, et un chapeau à larges bords dont la forme, resserrée du

bas, s'élargissait vers le haut. Cette façon de s'habiller a causé bien

des malheurs; c'était une partie de Paris qui se mettait ainsi;

c'étaient les hommes _comme il faut_, ainsi que nous disons en France.

Il faut ajouter au costume une énorme canne.

Quant aux autres hommes, qui étaient bien aussi des gens _comme il

faut_, mais non pas de la manière qu'il eût fallu l'être, ils portaient

les cheveux en _oreilles de chien_, mais la queue, le chapeau à trois

cornes quelquefois, l'habit à taille courte, le pantalon collant attaché

au bas de la jambe avec beaucoup de rubans, les bas de soie et le

soulier ne tenant que par l'orteil; la taille de l'habit excessivement

courte, comme pour narguer les redingotes grises à taille longue.

Un an plus tard[142], les tailles longues étaient générales, la forme de

l'habit n'était d'aucun temps: c'était un vêtement de drap faisant le

tour du corps en le serrant beaucoup, avec de grands revers, de larges

boutons de métal, et l'habit venant joindre d'en bas comme d'en haut

par-devant, la culotte courte, les bas de soie rayés ou chinés, les

bottes molles noires et vernies, mais ne venant qu'à mi-jambe, et fort

évasées de l'entrée. Les habits, les culottes et les pantalons, les

gilets, tout cela était fait de drap d'une couleur claire, et même

tendre.

[Note 142: An V, an IV, an VII, an VIII.]

L'année suivante fut la plus féconde en ridicules inventions. Les hommes

surtout étaient réellement semblables à de vrais pantins dans leurs

changements presque à vue comme s'ils eussent joué la comédie.

La coiffure demeura toujours avec de la poudre pour les élégants.

Derrière la tête, les cheveux étaient en queue fort courte, accompagnée

de deux nattes rattachées avec elle. De chaque côté tombaient les

oreilles de chien, balayant les épaules et le collet de l'habit, ce qui

faisait qu'en un quart d'heure on était comme un garçon perruquier,

d'autant mieux que les collets d'habits étaient alors excessivement

élevés de derrière et de côté, puis s'abaissaient rapidement et venaient

joindre les revers de l'habit, qui en formaient, pour ainsi dire, toute

la taille. J'ai vu _des incroyables_, de ces jeunes gens outrant la

mode, dont le devant de taille n'avait que deux boutonnières, et le

gilet à peine la hauteur de deux travers de main. Le pantalon était en

percale de couleur rayée, ou bien à fleurs, ou encore de basin à petites

côtes: on prenait ordinairement plus d'étoffe pour faire un de ces

pantalons que pour la robe d'une femme de grande taille; et toute cette

étoffe venait trouver place dans deux petites bottines molles, évasées

et échancrées. Le bout de la manche de l'habit arrondi sur la main, sur

la tête un tout petit chapeau, à la main une canne en forme de massue,

mais très-courte; au cou un immense lorgnon; et voilà la toilette du

matin et quelquefois du soir d'un élégant de l'an VII.

À peine six mois étaient-ils écoulés que le pantalon était redevenu

collant; et les bottes à la _Souwarow_, les cheveux coupés et sans

poudre, l'habit aux basques étroites, avaient remplacé les bottines, le

pantalon à la sultane, _et le reste_[143].

[Note 143: En 1820, les hommes eurent un moment des pantalons d'une

telle largeur, et des chapeaux si petits, que je crus retrouver de mes

caricatures de 98 et 99; tant il est vrai que les modes font le tour du

cercle!]

En 1800, le costume des hommes fut au moins tolérable, et puis on ne

voyait pour ainsi dire plus que des uniformes... Mais lorsque les hommes

mettaient un habit ordinaire, du moins était-il selon le bon sens.

Ce n'est pas sans raison que j'ai raconté toute cette suite de modes

pour les hommes... Comment croire qu'en France, dans un pays où la terre

fumait encore du sang fraîchement versé des martyrs de la Révolution,

les hommes de cette même France ne pouvaient passer les jours que la

Providence leur avait conservés, qu'à décider du plus ou moins de mérite

de la coupe d'un tailleur!... Et l'on dira encore que les femmes sont

légères!...

Lucien avait pour amis fort intimes alors Félix Desportes, M. Sappey,

Roederer, le comte de Châtillon, peintre aimable et spirituel, qui avait

raillé et nargué la Révolution en employant son talent pour remplacer la

fortune qu'elle lui enlevait; le lieutenant-général Frécheville, alors

général de brigade; mon frère Albert de Permon, dont les talents

apportaient tant de charmes dans l'intérieur d'une société amie; mon

beau-frère, M. de Geouffre... puis M. de Fontanes, et tout ce qui alors

faisait partie de la littérature bien pensante. On faisait des lectures,

on récitait des vers: c'était là surtout le grand plaisir de Lucien. Sa

diction était bonne, toujours juste même... mais sa voix était trop

élevée, le diapason en était aigre et criard, et souvent désagréable

lorsqu'il la forçait; mais dans la chambre, il faisait toujours plaisir

lorsqu'il causait, lisait ou bien récitait quelque beau morceau de

poésie...

Lorsqu'après le 18 brumaire Lucien fut nommé ministre de l'Intérieur, il

annonça son intention formelle de recevoir encore plus régulièrement

que dans la rue Verte. Des jours de réception intime furent désignés,

ainsi que des réceptions générales; les artistes les plus distingués y

furent admis. Tandis que Lucien disposait son hôtel du Ministère de

l'Intérieur pour recevoir pendant l'hiver qui approchait, il achetait

une terre dans le voisinage de Senlis, pour être en même temps auprès de

Morfontaine et de Montgobert, propriété appartenant à sa soeur, madame

Leclerc. Cette terre du Plessis-Chamand que Lucien avait achetée était

triste et dans un lieu désert et tout stérile. C'était, répétait

toujours un bon et excellent homme qui vivait dans la maison de Lucien,

un pays de chasse. Merveilleuse raison pour déterminer un homme à

acheter une terre quand de sa vie cet homme n'a mis une alouette en

joue! et s'il l'eût fait, l'alouette ne s'en serait que mieux portée, ou

du moins pas plus mal... D'après cela, on voit que les lièvres et les

perdrix, vassaux de Lucien, étaient rassurés sur l'état de leur santé

pour ce qui était de la mort violente... Quoi qu'il en soit, nous nous y

amusâmes beaucoup pendant l'automne de 1799 à 1800. Madame Lucien était

excellente personne et toujours heureuse de voir rire... Lucien n'était

pas toujours avec nous pour nous autoriser dans la persécution que nous

fîmes éprouver à ce pauvre Doffreville... qui devait plus tard avoir

encore plus de reproches à me faire[144].

[Note 144: Voir dans mes Mémoires ce qui est arrivé au poëte Doffreville

(tome IV des _Mémoires sur l'Empire_), comment il fut mystifié et toute

la salle des Variétés avec lui.]

Nous revînmes à Paris très-contentes de notre voyage: ma mère était

ravie; elle trouvait que Lucien faisait tout ce qu'il devait faire: il

était maître de maison avec politesse et sans étonnement de la nouvelle

fortune qui lui arrivait. Dans un temps où les enrichis et les parvenus

étaient à l'envi plus insolents les uns que les autres, on savait gré à

un homme que le sort favorisait ainsi de ne vouloir être aimé et

remarqué que pour lui... Ah! c'est que Lucien était à deux bonnes

écoles, et que, pour guider un homme, les conseils de deux femmes,

lorsqu'elles sont ses amies, lui sont plus utiles que vingt années

d'expérience.

La société de Lucien se formait d'une telle sorte et sur des bases si

bien arrêtées, que ma mère, qui à cet égard avait le coup d'oeil juste,

me dit qu'il aurait, avant peu d'années, la maison du duc de

Nivernais... Il en a l'aimable esprit et la politesse instinctive,

disait-elle, et je suis sûre que ma prédiction se vérifiera.

Elle aurait eu raison si Napoléon n'eût pas tout brisé en envoyant

Lucien en Espagne, et puis ensuite l'exilant en Italie.

J'étais un jour au Ministère de l'Intérieur avec ma mère: ce n'était pas

un grand jour; nous préférions cela pour jouir de la conversation de

Lucien et des hommes d'esprit qu'il réunissait chez lui ces jours-là. Ce

même soir j'eus un plaisir que je n'osais pas espérer et que je désirais

depuis longtemps: mademoiselle Contat était chez Lucien.

Je vais déclarer ici une singulière chose; c'est que cette circonstance

est une de celles de ma vie, parmi celles ordinaires du monde, qui m'ont

le plus vivement frappée comme impression et souvenir. J'avais vu

mademoiselle Contat au théâtre, mais jamais hors de la scène. Je me la

figurais toujours jolie, sans doute, mais cependant bien différente de

ce qu'elle était au bout de ma lunette. Quelle fut ma surprise de voir

une femme jeune encore, ravissante et fraîche comme une rose[145], des

dents perlées, des yeux d'un noir de velours, et vifs, spirituels comme

l'esprit même!

[Note 145: Cette impression fut produite par la grande ressemblance qui

existait entre mademoiselle Contat et ma mère, que j'idolâtrais, et dont

la beauté était pour moi une continuelle source de triomphe et de joie.

J'étais si heureuse d'entendre dire qu'elle était belle, moi qui savais

comme elle était bonne! et j'aimai tout de suite mademoiselle Contat (ou

plutôt madame de Parny, car elle était déjà mariée), à cause de cette

ressemblance.]

Ce soir-là on parlait spectacle; Lucien, qui aimait avec passion à jouer

la comédie, invitait fort souvent les premiers artistes à venir le voir

les jours ordinaires où il était plus à lui, pour causer avec eux... Ils

en profitaient avec empressement, notamment Fleury, Lafon, mademoiselle

Contat, mademoiselle Devienne et Dugazon: les autres y allaient aussi;

mais je cite ceux qui y allaient plus assidûment. Ce même soir on

annonça Fleury et Dugazon.

C'était une bonne fortune pour moi qu'on menait fort rarement au

spectacle, et si rarement qu'en trois ans je n'y avais été que quatre

fois: encore avais-je dû la représentation de _Pinto_ de Lemercier à un

hasard que je dirai plus tard. J'avais vu Fleury dans _le Legs_ et

Dugazon dans _les Ménechmes_. Je fus enchantée de le voir dans la

chambre; mais Fleury me charma; je fus ravie de sa politesse du grand

monde, de cet usage qui semblait inné en lui et que tout l'art du

comédien ne donne jamais. Il contait et citait avec un charme tout

particulier: ma mère l'avait connu autrefois à l'hôtel de Périgord, chez

le vieux comte, oncle de M. de Talleyrand, qui l'aimait beaucoup et lui

témoignait une grande estime. Il avait conquis le vieux camarade du

maréchal de Saxe par la vérité avec laquelle il jouait le personnage de

Frédéric... Il était le héros de M. le comte de Périgord, et chaque fois

que l'on donnait _les Deux Pages_, le comte, qui n'allait presque plus

au spectacle, allait à la Comédie-Française pour voir Fleury.

Aussitôt que Fleury vit ma mère, il vint à elle, et la salua:

--Eh quoi! lui dit-elle en riant, vous me reconnaissez?

--Vraiment, je ne suis pas assez cruel à moi-même pour faire une telle

faute, répliqua Fleury en saluant profondément avec toute la grâce qu'il

mettait dans un salut tout ordinaire.

--Mais songez donc qu'il y a maintenant dix ans!

--Je le sais. Mais vous, madame, qu'en savez-vous?

Je fus heureuse d'entendre cette parole. Je jouissais tant de la beauté

et des succès de ma mère! elle était si belle, si bonne, si aimable, si

dénuée de toute prétention, qu'en vérité ses enfants en avaient pour

elle.

En entendant Fleury lui dire qu'elle était toujours aussi belle, elle

fut charmée, et le lui dit avec ce naturel qui la rendait adorable.

--Quoi! vraiment, lui dit-elle, vous me trouvez peu changée?

--Pas du tout... et cependant vous aurez souffert, madame; car quel est

l'être qui a survécu à ces temps malheureux... et peut dire: Je n'ai pas

souffert?

Ma mère alors lui parla de sa détention; il nous en raconta des détails

bien curieux[146]. Fleury était un homme non-seulement de bonne

compagnie, mais estimé dans cette même bonne compagnie. Souvent en

mesure de se montrer plus ou moins à son avantage, il sortit toujours de

ces aventures avec une gloire réelle, et souvent même supérieure à celle

qu'aurait pu obtenir un homme du grand monde.

[Note 146: J'ai lu les Mémoires qu'on attribue à Fleury, et j'avoue que

j'ai été bien étonnée de n'y pas trouver une foule d'anecdotes que je

lui ai entendu raconter à lui-même, et _même_ souvent.]

--Comment pouvez-vous vous arranger avec un homme comme celui-là? lui

dit ma mère en montrant Dugazon[147].

[Note 147: Dugazon avait été fort loin dans la route révolutionnaire, et

on prétend qu'il pouvait faire davantage pour sauver ses camarades.]

Fleury mit un doigt sur ses lèvres:

--Silence! je vous le demande en grâce... Si vous saviez comme il est

malheureux de sa vie passée... et de quel prix il la rachèterait...!

J'avais vu Dugazon remplir le rôle de l'archevêque de Bragance dans

_Pinto_, et il m'avait frappée, parce que Dugazon était un vrai Figaro.

En le sortant de cet emploi de _polichinelle-roi_, on n'en obtenait pas

un grand résultat. Il entendait, savait admirablement son art,

l'expliquait à merveille; mais ce qu'il disait, il ne le faisait pas; et

hors les comiques, comme dans _les Originaux_, tous les Pasquins, les

valets effrontés de Molière, les Sganarelles, il ne le fallait pas

chercher. Son domaine, au reste, était bien assez grand; mais l'ayant vu

au théâtre dans un emploi qui n'était pas ordinairement le sien, ma

curiosité redoubla lorsque je le vis aussi près de moi. Sa physionomie

fine, et _madrée_ même, avait à la ville comme au théâtre un air

d'impudence qui indisposait contre lui. Sa vue me rappela comment

mademoiselle Contat avait rempli le rôle de la duchesse de Bragance, et

j'avais parlé d'elle à ma mère avec enthousiasme.

--Est-elle donc aussi belle? demanda ma mère à Fleury.

--Charmante; et quoiqu'elle ait quarante ans dans ce rôle, elle y fait

encore une complète illusion[148].

[Note 148: Elle se retira en 1808 ou 1809, et avait quarante-huit ans à

l'époque où je suis maintenant (en 1800). Si elle eût été moins grasse,

elle aurait fait à la scène l'effet d'une femme de vingt ans.]

--Mon Dieu! que je voudrais la voir de près, l'entendre causer!

m'écriai-je plus vivement, je crois, que ma mère ne l'aurait voulu; et

la voilà qui s'en va!... En effet, mademoiselle Contat sortait du salon.

--Que désirez-vous donc avec tant de chaleur? me demanda madame Lucien

qui venait s'asseoir auprès de moi.

--Voir mademoiselle Contat, dit Fleury en souriant.

--Mais la chose n'est pas difficile; elle dîne après-demain ici avec son

mari.

--Comment! son mari? s'écria ma mère.

--Oui, sans doute; ne le saviez-vous pas? elle a épousé M. de Parny...

le neveu d'_Éléonore_... Ce mariage s'est fait il y a deux ans.

Lucien, qui survint au même instant, dit à ma mère qu'elle devrait

venir dîner le surlendemain au ministère avec moi, puisque j'avais un si

grand désir de voir et d'entendre causer mademoiselle Contat.

--Je suis engagée, répondit ma mère d'un air fort embarrassé, et je ne

crois pas pouvoir accepter... mais le soir, si madame Lucien reste chez

elle... alors...

Ma pauvre mère était au supplice; elle ne voulait pas dire devant Fleury

qu'elle refusait de dîner avec une _comédienne_, et pourtant c'était la

seule raison de son refus. Aujourd'hui, le préjugé est mort, surtout

relativement aux grands talents, et c'est un pas vers d'autres

améliorations qu'un préjugé aboli. Lucien, dont la position le mettait

hors de ligne pour cette question, et qui, d'ailleurs, avait un esprit

novateur et hardi, comprit ma mère sans l'approuver; et voyant mon

extrême désir de connaître mademoiselle Contat, il engagea ma mère à

venir prendre le thé avec madame Lucien le surlendemain. Albert nous

fera un peu de musique, dit-il, madame de Parny nous dira une scène du

_Misanthrope_ avec Fleury, et nous aurons une petite soirée qui amusera

mademoiselle Laurette; de plus, ajouta-t-il en se baissant vers ma mère

et lui parlant italien, je ferai fermer ma porte, et nous n'aurons que

le petit cercle habituel.

Ma mère accepta, et nous fûmes passer la soirée du surlendemain au

Ministère de l'Intérieur, qui, alors, était à l'hôtel de Brissac, rue de

Grenelle[149]. Nous y trouvâmes M. et madame de Parny, Dugazon,

Dazincourt, Fleury, le général et madame de Frécheville, jeune et

charmante femme, et de nos amis, M. de Fontanes et plusieurs hommes de

lettres.

[Note 149: Cet hôtel était un des plus beaux de Paris; il y avait

surtout une galerie immense que M. de Brissac avait fait bâtir pour

donner des fêtes.--Rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, nº 92

(alors).]

Cette soirée fit époque dans ma vie; je fus frappée de l'impression

renouvelée que produisit sur moi mademoiselle Contat. C'était une

personne dont la figure était sans doute charmante, mais pourtant ce

n'était pas seulement par sa beauté qu'elle plaisait; et si jamais le

vers de La Fontaine a été juste pour une femme, c'est pour mademoiselle

Contat:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

C'était surtout gracieuse, en effet, qu'elle était; elle était cela plus

que toute autre chose, car elle n'avait aucune noblesse dans la tournure

ni dans la diction. C'était toujours Suzanne du _Mariage de Figaro_ et

Rosine du _Barbier de Séville_; et lorsque, plus tard, elle joua si

admirablement la _Mère coupable_, c'est qu'il y a des réminiscences de

Rosine dans la comtesse Almaviva, car elle n'avait pas non plus de

sensibilité _vraie_. Elle en avait des éclairs, mais voilà tout; jamais

d'abandon tout entier, jamais d'oubli d'elle-même. Je lui ai vu jouer

l'année d'après une pièce de Demoustier avec Fleury, _les Femmes_; il

fallait de la sensibilité, mais en même temps de la malice... aussi

joua-t-elle de manière à enlever le public; elle soutint la pièce, qui

ne valait rien, et que le public n'accepta qu'après l'avoir vu jouer par

elle et par Fleury... Pour dire vrai sur mademoiselle Contat, les rôles

pathétiques ne lui allaient pas; son organisation morale et physique s'y

opposait. Elle avait du trait, du mordant, de la raillerie dans le plus

charmant sourire et de la malice dans le regard; à l'appui de mon

jugement, qu'on se rappelle les rôles qu'elle jouait le mieux: c'étaient

la soeur du _Philosophe marié_, la tante de la _Mère jalouse, Madame de

Clainville_, etc. Elle avait débuté dans la tragédie[150], mais elle y

était mauvaise; elle quitta alors le cothurne et prit les jeunes

amoureuses: cela ne lui allait pas encore; enfin elle rencontra juste

dans les grandes coquettes et les mères nobles, ainsi que les

demi-caractères, comme dans _le Mariage de Figaro_.

[Note 150: Dans le rôle d'Atalide, sur le théâtre des Tuileries.]

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 19 / 21 段