changements ne s'opèrent dans les habitudes du peuple de ce même pays.
Cet effet avait été produit plus à Paris, je crois, que partout
ailleurs; longtemps comprimés, longtemps retenus par une main de fer qui
nous empêchait même de crier, nous sortîmes de cette captivité avec une
soif de distractions et de plaisirs qui devint même une sorte de délire
par la manière dont les plus raisonnables s'y livrèrent: ce fut comme
après la mort de Louis XIV. Dazincourt dit à ce propos un mot fort
heureux: il appela cette sorte de saturnale prolongée à laquelle nous
nous abandonnions, _la Régence de la Terreur_[140]. En effet, qui aurait
vu le bal des victimes aurait pu croire à quelque événement plus fâcheux
pour la raison du peuple français.
[Note 140: On a prêté ce mot à plusieurs personnes, mais il est de
Dazincourt; je le lui ai entendu répéter moi-même devant plusieurs
personnes qui le lui avaient déjà entendu dire en 1795, en voyant madame
de Mo... aller à un bal des victimes.]
Ainsi donc, tout en voulant ramener les bonnes et anciennes manières, on
se laissait aller à des accès de folie qui n'avaient aucun nom. Les
_merveilleuses_, qui souvent n'étaient pas des merveilles, des
incroyables qui méritaient bien leur nom, non-seulement avaient inventé
un costume, l'antipode du bon goût français; mais comme si le langage
n'avait pas souffert assez de changements comme cela, ils entreprirent
de tout réformer à leur tour pour tout recréer ensuite; mais pour
détruire ce qui reste d'une base, il faut en avoir une en place avant de
donner le premier coup de marteau, et certes les novateurs n'en étaient
pas là.
Le bon goût de Lucien l'avait mis en garde contre ces erreurs complètes
de toutes choses, et il exigea de sa femme qu'elle ne suivît pas la
volonté de madame Germon pour s'habiller. En effet, une femme se mettant
comme une _merveilleuse_ était alors bien ridicule, il en faut convenir:
des cheveux frisés en serpenteaux et lui couvrant les yeux; une robe
étroite dont la jupe, taillée en pointe, collait sur les hanches et
dessinait une taille souvent mal faite; cette jupe, presque toujours
courte du lé de devant, de manière à laisser voir en entier les pieds et
même le commencement de la jambe, tandis que le lé de derrière formait
une demi-queue toute mesquine; ajoutez à cela des manches assez étroites
pour rendre quelquefois le bras rouge, une taille tellement courte que
souvent la moitié du sein se trouvait comprimée; et, pour comble de
mauvais goût, cette robe ainsi faite était presque toujours de
mousseline ou de percale. Ce que je ne comprends pas beaucoup, avec
notre patriotisme outré qui nous faisait faire tant de dons
_patriotiques_, nous ne portions que de la contrebande, enfin, car
alors les filatures allaient fort mal. Il est vrai de dire que les
révoltes dans le Midi avaient produit le bel effet de faire couper et
brûler les mûriers, et que les vers à soie étaient morts; que le siége
de Lyon avait détruit les métiers, et tué ou mis à l'aumône presque tous
les ouvriers, et que nous n'avions guère de velours ni de soieries, et
encore moins d'argent pour les payer... Oh! le bon temps que celui de la
Terreur et celui qui le suivit!...
Mais les hommes avaient été plus extravagants que nous dans leurs
différentes révolutions _de modes_; depuis 91 jusqu'en 1830, par
exemple, les variations seraient curieuses à suivre: je me bornerai aux
premières années.
À l'habit habillé, fait d'une étoffe qui souvent coûtait deux et trois
louis l'aune, et sur laquelle on avait mis une broderie du prix de deux
mille écus; à la coiffure frisée, poudrée; au linge garni de dentelles,
aux bas de soie, aux escarpins vernis ayant la boucle de diamants,
avaient succédé assez rapidement les cheveux abattus, quoique toujours
poudrés, la cravate à grands noeuds, le gilet à grands revers, la
redingote à petit camail, la culotte courte, le bas de soie, mais avec
des bottes à revers, et, pour terminer, un petit chapeau avec une
immense cocarde de rubans tricolores.
C'était ce qu'on appelait être en chenille... Les modifications[141] du
temps qui s'écoula entre 92 et 95 ne valent pas la peine d'être
rapportées... Je passe ensuite sous silence toute l'époque de la
carmagnole et du bonnet rouge!...
[Note 141: Robespierre fut _le seul_ qui osa porter des manchettes et un
jabot de dentelles pendant 93, et fut aussi recherché dans sa toilette.]
Sous le Directoire, ce fut comme une autre folie... les jeunes gens le
disputèrent aux femmes; on en vit qui se coiffaient comme elles, les
cheveux partagés et lissés des deux côtés de la tête, et relevés
par-derrière en tresse avec un peigne d'écaille; avec cela, un habit qui
n'en était pas un, une redingote qui n'en était pas une, mais un
vêtement quelconque, en drap presque toujours gris, lequel descendait un
peu plus bas que les hanches, pour se terminer par deux poches qui
formaient à elles seules les basques de l'étonnant vêtement, dont la
couleur fade était relevée par un large collet de velours noir, ainsi
qu'au bout des manches arrondies comme on en voit aujourd'hui; des
culottes courtes, ou plutôt demi-courtes, et rattachées de côté par des
flots de rubans. Cette élégante toilette était terminée par des bottes à
retroussis, dont le cuir jaune était très-grand et fort échancré
derrière; une cravate dans laquelle entraient certainement trois aunes
de mousseline, et un chapeau à larges bords dont la forme, resserrée du
bas, s'élargissait vers le haut. Cette façon de s'habiller a causé bien
des malheurs; c'était une partie de Paris qui se mettait ainsi;
c'étaient les hommes _comme il faut_, ainsi que nous disons en France.
Il faut ajouter au costume une énorme canne.
Quant aux autres hommes, qui étaient bien aussi des gens _comme il
faut_, mais non pas de la manière qu'il eût fallu l'être, ils portaient
les cheveux en _oreilles de chien_, mais la queue, le chapeau à trois
cornes quelquefois, l'habit à taille courte, le pantalon collant attaché
au bas de la jambe avec beaucoup de rubans, les bas de soie et le
soulier ne tenant que par l'orteil; la taille de l'habit excessivement
courte, comme pour narguer les redingotes grises à taille longue.
Un an plus tard[142], les tailles longues étaient générales, la forme de
l'habit n'était d'aucun temps: c'était un vêtement de drap faisant le
tour du corps en le serrant beaucoup, avec de grands revers, de larges
boutons de métal, et l'habit venant joindre d'en bas comme d'en haut
par-devant, la culotte courte, les bas de soie rayés ou chinés, les
bottes molles noires et vernies, mais ne venant qu'à mi-jambe, et fort
évasées de l'entrée. Les habits, les culottes et les pantalons, les
gilets, tout cela était fait de drap d'une couleur claire, et même
tendre.
[Note 142: An V, an IV, an VII, an VIII.]
L'année suivante fut la plus féconde en ridicules inventions. Les hommes
surtout étaient réellement semblables à de vrais pantins dans leurs
changements presque à vue comme s'ils eussent joué la comédie.
La coiffure demeura toujours avec de la poudre pour les élégants.
Derrière la tête, les cheveux étaient en queue fort courte, accompagnée
de deux nattes rattachées avec elle. De chaque côté tombaient les
oreilles de chien, balayant les épaules et le collet de l'habit, ce qui
faisait qu'en un quart d'heure on était comme un garçon perruquier,
d'autant mieux que les collets d'habits étaient alors excessivement
élevés de derrière et de côté, puis s'abaissaient rapidement et venaient
joindre les revers de l'habit, qui en formaient, pour ainsi dire, toute
la taille. J'ai vu _des incroyables_, de ces jeunes gens outrant la
mode, dont le devant de taille n'avait que deux boutonnières, et le
gilet à peine la hauteur de deux travers de main. Le pantalon était en
percale de couleur rayée, ou bien à fleurs, ou encore de basin à petites
côtes: on prenait ordinairement plus d'étoffe pour faire un de ces
pantalons que pour la robe d'une femme de grande taille; et toute cette
étoffe venait trouver place dans deux petites bottines molles, évasées
et échancrées. Le bout de la manche de l'habit arrondi sur la main, sur
la tête un tout petit chapeau, à la main une canne en forme de massue,
mais très-courte; au cou un immense lorgnon; et voilà la toilette du
matin et quelquefois du soir d'un élégant de l'an VII.
À peine six mois étaient-ils écoulés que le pantalon était redevenu
collant; et les bottes à la _Souwarow_, les cheveux coupés et sans
poudre, l'habit aux basques étroites, avaient remplacé les bottines, le
pantalon à la sultane, _et le reste_[143].
[Note 143: En 1820, les hommes eurent un moment des pantalons d'une
telle largeur, et des chapeaux si petits, que je crus retrouver de mes
caricatures de 98 et 99; tant il est vrai que les modes font le tour du
cercle!]
En 1800, le costume des hommes fut au moins tolérable, et puis on ne
voyait pour ainsi dire plus que des uniformes... Mais lorsque les hommes
mettaient un habit ordinaire, du moins était-il selon le bon sens.
Ce n'est pas sans raison que j'ai raconté toute cette suite de modes
pour les hommes... Comment croire qu'en France, dans un pays où la terre
fumait encore du sang fraîchement versé des martyrs de la Révolution,
les hommes de cette même France ne pouvaient passer les jours que la
Providence leur avait conservés, qu'à décider du plus ou moins de mérite
de la coupe d'un tailleur!... Et l'on dira encore que les femmes sont
légères!...
Lucien avait pour amis fort intimes alors Félix Desportes, M. Sappey,
Roederer, le comte de Châtillon, peintre aimable et spirituel, qui avait
raillé et nargué la Révolution en employant son talent pour remplacer la
fortune qu'elle lui enlevait; le lieutenant-général Frécheville, alors
général de brigade; mon frère Albert de Permon, dont les talents
apportaient tant de charmes dans l'intérieur d'une société amie; mon
beau-frère, M. de Geouffre... puis M. de Fontanes, et tout ce qui alors
faisait partie de la littérature bien pensante. On faisait des lectures,
on récitait des vers: c'était là surtout le grand plaisir de Lucien. Sa
diction était bonne, toujours juste même... mais sa voix était trop
élevée, le diapason en était aigre et criard, et souvent désagréable
lorsqu'il la forçait; mais dans la chambre, il faisait toujours plaisir
lorsqu'il causait, lisait ou bien récitait quelque beau morceau de
poésie...
Lorsqu'après le 18 brumaire Lucien fut nommé ministre de l'Intérieur, il
annonça son intention formelle de recevoir encore plus régulièrement
que dans la rue Verte. Des jours de réception intime furent désignés,
ainsi que des réceptions générales; les artistes les plus distingués y
furent admis. Tandis que Lucien disposait son hôtel du Ministère de
l'Intérieur pour recevoir pendant l'hiver qui approchait, il achetait
une terre dans le voisinage de Senlis, pour être en même temps auprès de
Morfontaine et de Montgobert, propriété appartenant à sa soeur, madame
Leclerc. Cette terre du Plessis-Chamand que Lucien avait achetée était
triste et dans un lieu désert et tout stérile. C'était, répétait
toujours un bon et excellent homme qui vivait dans la maison de Lucien,
un pays de chasse. Merveilleuse raison pour déterminer un homme à
acheter une terre quand de sa vie cet homme n'a mis une alouette en
joue! et s'il l'eût fait, l'alouette ne s'en serait que mieux portée, ou
du moins pas plus mal... D'après cela, on voit que les lièvres et les
perdrix, vassaux de Lucien, étaient rassurés sur l'état de leur santé
pour ce qui était de la mort violente... Quoi qu'il en soit, nous nous y
amusâmes beaucoup pendant l'automne de 1799 à 1800. Madame Lucien était
excellente personne et toujours heureuse de voir rire... Lucien n'était
pas toujours avec nous pour nous autoriser dans la persécution que nous
fîmes éprouver à ce pauvre Doffreville... qui devait plus tard avoir
encore plus de reproches à me faire[144].
[Note 144: Voir dans mes Mémoires ce qui est arrivé au poëte Doffreville
(tome IV des _Mémoires sur l'Empire_), comment il fut mystifié et toute
la salle des Variétés avec lui.]
Nous revînmes à Paris très-contentes de notre voyage: ma mère était
ravie; elle trouvait que Lucien faisait tout ce qu'il devait faire: il
était maître de maison avec politesse et sans étonnement de la nouvelle
fortune qui lui arrivait. Dans un temps où les enrichis et les parvenus
étaient à l'envi plus insolents les uns que les autres, on savait gré à
un homme que le sort favorisait ainsi de ne vouloir être aimé et
remarqué que pour lui... Ah! c'est que Lucien était à deux bonnes
écoles, et que, pour guider un homme, les conseils de deux femmes,
lorsqu'elles sont ses amies, lui sont plus utiles que vingt années
d'expérience.
La société de Lucien se formait d'une telle sorte et sur des bases si
bien arrêtées, que ma mère, qui à cet égard avait le coup d'oeil juste,
me dit qu'il aurait, avant peu d'années, la maison du duc de
Nivernais... Il en a l'aimable esprit et la politesse instinctive,
disait-elle, et je suis sûre que ma prédiction se vérifiera.
Elle aurait eu raison si Napoléon n'eût pas tout brisé en envoyant
Lucien en Espagne, et puis ensuite l'exilant en Italie.
J'étais un jour au Ministère de l'Intérieur avec ma mère: ce n'était pas
un grand jour; nous préférions cela pour jouir de la conversation de
Lucien et des hommes d'esprit qu'il réunissait chez lui ces jours-là. Ce
même soir j'eus un plaisir que je n'osais pas espérer et que je désirais
depuis longtemps: mademoiselle Contat était chez Lucien.
Je vais déclarer ici une singulière chose; c'est que cette circonstance
est une de celles de ma vie, parmi celles ordinaires du monde, qui m'ont
le plus vivement frappée comme impression et souvenir. J'avais vu
mademoiselle Contat au théâtre, mais jamais hors de la scène. Je me la
figurais toujours jolie, sans doute, mais cependant bien différente de
ce qu'elle était au bout de ma lunette. Quelle fut ma surprise de voir
une femme jeune encore, ravissante et fraîche comme une rose[145], des
dents perlées, des yeux d'un noir de velours, et vifs, spirituels comme
l'esprit même!
[Note 145: Cette impression fut produite par la grande ressemblance qui
existait entre mademoiselle Contat et ma mère, que j'idolâtrais, et dont
la beauté était pour moi une continuelle source de triomphe et de joie.
J'étais si heureuse d'entendre dire qu'elle était belle, moi qui savais
comme elle était bonne! et j'aimai tout de suite mademoiselle Contat (ou
plutôt madame de Parny, car elle était déjà mariée), à cause de cette
ressemblance.]
Ce soir-là on parlait spectacle; Lucien, qui aimait avec passion à jouer
la comédie, invitait fort souvent les premiers artistes à venir le voir
les jours ordinaires où il était plus à lui, pour causer avec eux... Ils
en profitaient avec empressement, notamment Fleury, Lafon, mademoiselle
Contat, mademoiselle Devienne et Dugazon: les autres y allaient aussi;
mais je cite ceux qui y allaient plus assidûment. Ce même soir on
annonça Fleury et Dugazon.
C'était une bonne fortune pour moi qu'on menait fort rarement au
spectacle, et si rarement qu'en trois ans je n'y avais été que quatre
fois: encore avais-je dû la représentation de _Pinto_ de Lemercier à un
hasard que je dirai plus tard. J'avais vu Fleury dans _le Legs_ et
Dugazon dans _les Ménechmes_. Je fus enchantée de le voir dans la
chambre; mais Fleury me charma; je fus ravie de sa politesse du grand
monde, de cet usage qui semblait inné en lui et que tout l'art du
comédien ne donne jamais. Il contait et citait avec un charme tout
particulier: ma mère l'avait connu autrefois à l'hôtel de Périgord, chez
le vieux comte, oncle de M. de Talleyrand, qui l'aimait beaucoup et lui
témoignait une grande estime. Il avait conquis le vieux camarade du
maréchal de Saxe par la vérité avec laquelle il jouait le personnage de
Frédéric... Il était le héros de M. le comte de Périgord, et chaque fois
que l'on donnait _les Deux Pages_, le comte, qui n'allait presque plus
au spectacle, allait à la Comédie-Française pour voir Fleury.
Aussitôt que Fleury vit ma mère, il vint à elle, et la salua:
--Eh quoi! lui dit-elle en riant, vous me reconnaissez?
--Vraiment, je ne suis pas assez cruel à moi-même pour faire une telle
faute, répliqua Fleury en saluant profondément avec toute la grâce qu'il
mettait dans un salut tout ordinaire.
--Mais songez donc qu'il y a maintenant dix ans!
--Je le sais. Mais vous, madame, qu'en savez-vous?
Je fus heureuse d'entendre cette parole. Je jouissais tant de la beauté
et des succès de ma mère! elle était si belle, si bonne, si aimable, si
dénuée de toute prétention, qu'en vérité ses enfants en avaient pour
elle.
En entendant Fleury lui dire qu'elle était toujours aussi belle, elle
fut charmée, et le lui dit avec ce naturel qui la rendait adorable.
--Quoi! vraiment, lui dit-elle, vous me trouvez peu changée?
--Pas du tout... et cependant vous aurez souffert, madame; car quel est
l'être qui a survécu à ces temps malheureux... et peut dire: Je n'ai pas
souffert?
Ma mère alors lui parla de sa détention; il nous en raconta des détails
bien curieux[146]. Fleury était un homme non-seulement de bonne
compagnie, mais estimé dans cette même bonne compagnie. Souvent en
mesure de se montrer plus ou moins à son avantage, il sortit toujours de
ces aventures avec une gloire réelle, et souvent même supérieure à celle
qu'aurait pu obtenir un homme du grand monde.
[Note 146: J'ai lu les Mémoires qu'on attribue à Fleury, et j'avoue que
j'ai été bien étonnée de n'y pas trouver une foule d'anecdotes que je
lui ai entendu raconter à lui-même, et _même_ souvent.]
--Comment pouvez-vous vous arranger avec un homme comme celui-là? lui
dit ma mère en montrant Dugazon[147].
[Note 147: Dugazon avait été fort loin dans la route révolutionnaire, et
on prétend qu'il pouvait faire davantage pour sauver ses camarades.]
Fleury mit un doigt sur ses lèvres:
--Silence! je vous le demande en grâce... Si vous saviez comme il est
malheureux de sa vie passée... et de quel prix il la rachèterait...!
J'avais vu Dugazon remplir le rôle de l'archevêque de Bragance dans
_Pinto_, et il m'avait frappée, parce que Dugazon était un vrai Figaro.
En le sortant de cet emploi de _polichinelle-roi_, on n'en obtenait pas
un grand résultat. Il entendait, savait admirablement son art,
l'expliquait à merveille; mais ce qu'il disait, il ne le faisait pas; et
hors les comiques, comme dans _les Originaux_, tous les Pasquins, les
valets effrontés de Molière, les Sganarelles, il ne le fallait pas
chercher. Son domaine, au reste, était bien assez grand; mais l'ayant vu
au théâtre dans un emploi qui n'était pas ordinairement le sien, ma
curiosité redoubla lorsque je le vis aussi près de moi. Sa physionomie
fine, et _madrée_ même, avait à la ville comme au théâtre un air
d'impudence qui indisposait contre lui. Sa vue me rappela comment
mademoiselle Contat avait rempli le rôle de la duchesse de Bragance, et
j'avais parlé d'elle à ma mère avec enthousiasme.
--Est-elle donc aussi belle? demanda ma mère à Fleury.
--Charmante; et quoiqu'elle ait quarante ans dans ce rôle, elle y fait
encore une complète illusion[148].
[Note 148: Elle se retira en 1808 ou 1809, et avait quarante-huit ans à
l'époque où je suis maintenant (en 1800). Si elle eût été moins grasse,
elle aurait fait à la scène l'effet d'une femme de vingt ans.]
--Mon Dieu! que je voudrais la voir de près, l'entendre causer!
m'écriai-je plus vivement, je crois, que ma mère ne l'aurait voulu; et
la voilà qui s'en va!... En effet, mademoiselle Contat sortait du salon.
--Que désirez-vous donc avec tant de chaleur? me demanda madame Lucien
qui venait s'asseoir auprès de moi.
--Voir mademoiselle Contat, dit Fleury en souriant.
--Mais la chose n'est pas difficile; elle dîne après-demain ici avec son
mari.
--Comment! son mari? s'écria ma mère.
--Oui, sans doute; ne le saviez-vous pas? elle a épousé M. de Parny...
le neveu d'_Éléonore_... Ce mariage s'est fait il y a deux ans.
Lucien, qui survint au même instant, dit à ma mère qu'elle devrait
venir dîner le surlendemain au ministère avec moi, puisque j'avais un si
grand désir de voir et d'entendre causer mademoiselle Contat.
--Je suis engagée, répondit ma mère d'un air fort embarrassé, et je ne
crois pas pouvoir accepter... mais le soir, si madame Lucien reste chez
elle... alors...
Ma pauvre mère était au supplice; elle ne voulait pas dire devant Fleury
qu'elle refusait de dîner avec une _comédienne_, et pourtant c'était la
seule raison de son refus. Aujourd'hui, le préjugé est mort, surtout
relativement aux grands talents, et c'est un pas vers d'autres
améliorations qu'un préjugé aboli. Lucien, dont la position le mettait
hors de ligne pour cette question, et qui, d'ailleurs, avait un esprit
novateur et hardi, comprit ma mère sans l'approuver; et voyant mon
extrême désir de connaître mademoiselle Contat, il engagea ma mère à
venir prendre le thé avec madame Lucien le surlendemain. Albert nous
fera un peu de musique, dit-il, madame de Parny nous dira une scène du
_Misanthrope_ avec Fleury, et nous aurons une petite soirée qui amusera
mademoiselle Laurette; de plus, ajouta-t-il en se baissant vers ma mère
et lui parlant italien, je ferai fermer ma porte, et nous n'aurons que
le petit cercle habituel.
Ma mère accepta, et nous fûmes passer la soirée du surlendemain au
Ministère de l'Intérieur, qui, alors, était à l'hôtel de Brissac, rue de
Grenelle[149]. Nous y trouvâmes M. et madame de Parny, Dugazon,
Dazincourt, Fleury, le général et madame de Frécheville, jeune et
charmante femme, et de nos amis, M. de Fontanes et plusieurs hommes de
lettres.
[Note 149: Cet hôtel était un des plus beaux de Paris; il y avait
surtout une galerie immense que M. de Brissac avait fait bâtir pour
donner des fêtes.--Rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, nº 92
(alors).]
Cette soirée fit époque dans ma vie; je fus frappée de l'impression
renouvelée que produisit sur moi mademoiselle Contat. C'était une
personne dont la figure était sans doute charmante, mais pourtant ce
n'était pas seulement par sa beauté qu'elle plaisait; et si jamais le
vers de La Fontaine a été juste pour une femme, c'est pour mademoiselle
Contat:
Et la grâce plus belle encor que la beauté.
C'était surtout gracieuse, en effet, qu'elle était; elle était cela plus
que toute autre chose, car elle n'avait aucune noblesse dans la tournure
ni dans la diction. C'était toujours Suzanne du _Mariage de Figaro_ et
Rosine du _Barbier de Séville_; et lorsque, plus tard, elle joua si
admirablement la _Mère coupable_, c'est qu'il y a des réminiscences de
Rosine dans la comtesse Almaviva, car elle n'avait pas non plus de
sensibilité _vraie_. Elle en avait des éclairs, mais voilà tout; jamais
d'abandon tout entier, jamais d'oubli d'elle-même. Je lui ai vu jouer
l'année d'après une pièce de Demoustier avec Fleury, _les Femmes_; il
fallait de la sensibilité, mais en même temps de la malice... aussi
joua-t-elle de manière à enlever le public; elle soutint la pièce, qui
ne valait rien, et que le public n'accepta qu'après l'avoir vu jouer par
elle et par Fleury... Pour dire vrai sur mademoiselle Contat, les rôles
pathétiques ne lui allaient pas; son organisation morale et physique s'y
opposait. Elle avait du trait, du mordant, de la raillerie dans le plus
charmant sourire et de la malice dans le regard; à l'appui de mon
jugement, qu'on se rappelle les rôles qu'elle jouait le mieux: c'étaient
la soeur du _Philosophe marié_, la tante de la _Mère jalouse, Madame de
Clainville_, etc. Elle avait débuté dans la tragédie[150], mais elle y
était mauvaise; elle quitta alors le cothurne et prit les jeunes
amoureuses: cela ne lui allait pas encore; enfin elle rencontra juste
dans les grandes coquettes et les mères nobles, ainsi que les
demi-caractères, comme dans _le Mariage de Figaro_.
[Note 150: Dans le rôle d'Atalide, sur le théâtre des Tuileries.]