On dansait toujours dans plusieurs pièces; mais une seule, comme

aujourd'hui, et comme toujours, je crois, était la belle salle et celle

où dansaient les _belles danseuses_. Mais il fallait une grande place;

et il était rare qu'il y eût deux contredanses: il fallait pour cela que

le salon fût très-vaste, et presque jamais ensuite la contredanse

n'était à douze ni à seize. Je ne me rappelle pas avoir vu M. de

Trénis, par exemple, M. Laffitte, M. de Châtillon ou M. Dupaty danser

dans une contredanse de douze ou de seize; et M. de Trénis faisait les

mêmes façons en figurant dans un quadrille, pour exiger que la foule se

retirât, que Garat pour obtenir du silence lorsqu'il chantait.

M. de Trénis avait pour Seguin le plus burlesque des mépris, qu'il ne

prenait pas la peine de lui cacher. Cet amour pour faire danser,

lorsqu'il ne connaissait ni _le fondu du balancé_, ni _l'esprit de

l'entrechat_, ni _la grâce et la noblesse tout ensemble de la

révérence_, lui paraissait un crime, à lui qui faisait de tout cela

l'affaire apparente de sa vie. Un mardi, jour habituel des bals de

Seguin, nous trouvâmes M. de Trénis dans une colère sérieuse, qui était

la plus amusante chose du monde. Le sujet de cette colère était une

chasse au renard et une chasse au lièvre, que Seguin avait faites le

matin même.

--Mais, lui dit madame Hainguerlot, il chasse tous les jours, quelle

nouveauté y a-t-il à cela?... Mon cher Trénis, je crois qu'il y a ce

soir cinquante personnes de plus, et que vous êtes de mauvaise humeur de

ce que Seguin ne vous a pas fait une belle place.

M. DE TRÉNIS.

Non, madame; j'ai dansé deux contredanses, et parfaitement à mon aise:

l'une avec mademoiselle Charlot, l'autre avec mademoiselle Pérotin, et

je n'ai eu qu'à me louer, ajouta-t-il d'un air modeste et pourtant

triomphant, de la bonté du public...; plus tard, je vous demanderai la

faveur d'une contredanse: maintenant il est encore de trop bonne heure.

MADAME HAINGUERLOT.

Mais vous ne nous dites pas pourquoi Seguin a été si ridicule de chasser

ce matin après tout, et je veux le savoir? Ah! M. Charles, vous êtes

raisonnable, vous!... Dites-moi ce que c'est que cette histoire de

chasse?...

M. DUPATY (CHARLES), qui arrivait dans le même instant.

Est-ce que Trénis ne vous a pas dit la chose, madame? Eh bien! vous

saurez donc que c'est ICI, dans cette maison, que la chasse a eu lieu.

MADAME HAINGUERLOT.

Allons donc! quel conte me faites-vous là?

M. DUPATY.

C'est la vérité: il a pris à M. Seguin une belle fureur de chasse; il a

fait venir de l'une de ses terres de Jouy, ou de quelque autre, car il

est un peu comme le marquis de Carabas, notre hôte, il a fait venir un

renard et un lièvre; il a mis le renard derrière le lièvre, les chiens

derrière le renard, et puis ensuite il s'est mis derrière tout cela, en

leur criant: Tayaut!!!--lors le lièvre, poursuivi par le renard; le

renard, poursuivi par les chiens, et ceux-ci ayant après eux Seguin avec

son cor, qui sonnait de toute la force de ses poumons; toute cette belle

troupe a fait peut-être trois ou quatre fois le tour du jardin dans un

ordre parfait, et si rapproché, que le tout aurait été couvert d'une

nappe. Tout à coup la porte du vestibule s'est ouverte au moment où le

lièvre, qui est un peu fou de sa nature, et qui n'a déjà pas assez de

place lorsqu'il se trouve dans la forêt de Saint-Germain, passait devant

cette porte; aussitôt qu'il vit une issue, il s'y précipita: le renard

et les chiens, au nombre de huit, l'ont suivi dans l'instant, et tout

aussitôt la chasse s'est trouvée du jardin au premier étage... Le renard

a été forcé dans la chambre à coucher de madame Seguin, et le lièvre a

eu le cou tordu dans cette même chambre où j'ai l'honneur de vous

raconter son infortune. Quant aux chiens, il a été fait mention

honorable de leur dévoûment, au point de quitter la terre battue pour

poursuivre leur proie sur le parquet ciré d'un salon. Cette course

unique dans la noble science de la chasse manque au beau livre

d'enseignement de Jacques du Fouilloux[130]... Mais, au reste, il a bien

fait de ne la pas écrire, s'il en a vu une semblable.

[Note 130: Jacques du Fouilloux écrivit et publia sous Charles IX un

savant traité sur toutes les chasses, qui est encore consulté

aujourd'hui.]

MADAME HAINGUERLOT.

Pourquoi donc?

M. DUPATY.

C'est qu'on ne la croirait pas!...

MADAME HAINGUERLOT, apercevant madame Seguin, et l'appelant.

Ma belle, dites-moi donc, je vous conjure, si ce que me dit Charles

Dupaty est vrai?... il me raconte qu'on a crié _hallali_ dans votre

chambre?

MADAME SEGUIN, souriant.

Oui, sans doute!... M. Seguin avait reçu hier des chiens de Normandie;

et, comme il les voulait essayer, il a mis dans le jardin un renard et

un lièvre, qui se sont eux-mêmes poursuivis, et le plus grand tumulte

s'en est suivi[131]...

[Note 131: Cette chasse fut connue de tout Paris, et beaucoup de

personnes se la peuvent encore rappeler.]

Madame Seguin n'était pas une femme qu'on remarquait par sa beauté; mais

elle avait un charme tout à fait doux et bon qui attirait vers elle; ses

yeux étaient grands et mélancoliques; elle était pâle, et on voyait que

cette femme avait au coeur une douleur vive et profonde; son sourire

était rare; et, même en souriant, sa bouche avait de la tristesse. Elle

s'éloigna après avoir répondu à madame Hainguerlot: car elle sentait

elle-même que le sujet de la conversation rendait son mari ridicule.

--Pauvre victime, dit Charles Dupaty en la voyant marcher lentement et

regarder à la pendule, comme pour lui demander d'avancer l'heure de la

retraite.

--Mais, comment avez-vous su tous les détails de cette curieuse

histoire? demanda madame Charlot à M. Dupaty.

M. DUPATY.

Tout naturellement; et nous sommes cent personnes dans le même cas...

J'étais venu déjeuner chez un de mes amis, dont la maison donne en

partie sur le jardin de Seguin... Nous étions à table, lorsque nous

entendîmes le chamaillis désespéré que faisaient le lièvre et le

renard, les chiens et le chasseur avec son cor et ses piqueurs; nous

remîmes notre déjeuner à une autre heure: c'était une bonne fortune trop

rare qu'un pareil spectacle; toutes les maisons voisines en ont

pleinement joui.

M. DE LONNOY[132].

[Note 132: M. de Lonnoy, riche fournisseur, qui était à la tête de la

fameuse compagnie Rochefort. C'était un homme aimable et bon.]

Mais ne l'avez-vous jamais vu lorsqu'il va au bois de Boulogne dans l'un

de ces cabriolets sans couverture, attelé d'un cheval qui vaut

quelquefois quatre mille francs, tandis que le cabriolet, ou plutôt le

_diable_[133], n'en vaut pas deux cents, et M. Seguin est dans ce

cabriolet, quelquefois en redingote, quelquefois en robe de chambre, et

sans un groom derrière lui, sans un homme à cheval qui soit auprès de

lui; mais, en revanche, il emmène sa fille, âgée de trois ans, qu'il

place à côté de lui, en lui _commandant d'être sage et de n'avoir pas

peur_.

[Note 133: Voiture avec laquelle les marchands de chevaux essaient les

chevaux.]

MADAME CHARLOT.

Mon Dieu! cet homme est fou!

M. DE LONNOY.

Il est fort sage... Que lui importe qu'on rie de ses extravagances si,

lorsqu'il appelle, on vient à lui... Je vous en fais juge, madame...

Dans ce moment, on annonça le souper, et tout le monde quitta

l'appartement du bal.

--Je voudrais bien savoir, dit madame de Château-Regnault en allant dans

la salle à manger, si Seguin raconterait lui-même sa belle expédition?

LE COLONEL FOURNIER.

Je réponds qu'il la tient à honneur; c'est un original qui a surtout la

manie de le paraître. Je crois que Seguin est pour ses ridicules ce que

le duc d'Orléans était à ses vices, lorsque Louis XIV disait: Mon neveu

est un fanfaron de crime.--Et tenez, voilà Seguin précisément;

voulez-vous que je le lui demande?

Il l'aurait fait, si on ne l'en eût empêché. On soupa très-bien et

très-gaiement. De retour dans le salon, les mères et les maris, voyant

l'aiguille d'une magnifique pendule marquer trois heures, prirent les

palatines et les châles, et se disposèrent à partir; mais Seguin, se

plaçant au milieu du salon, s'écria: «Mesdames, la porte du vestibule

est fermée, et je jure que personne n'aura sa voiture, qu'on ne m'ait

donné ma belle contredanse; voyons si nous sommes au complet.»

Et faisant le tour du salon, il nous compta pour voir si en effet nous

pouvions lui donner _sa belle contredanse_.

Voici ce que c'était que cette belle contredanse.

Ordinairement elle était composée de seize femmes, dont la plus vieille

n'avait pas vingt ans; il n'y avait point d'hommes: elle n'était même

jolie que comme cela; on choisissait les meilleures danseuses, et les

plus habiles faisaient les cavaliers. Julien avait ordre de ne jouer que

la Trénis, la Pâris, la Psyché, et d'autres encore dont les figures, par

leur difficulté, faisaient briller le talent des _belles

danseuses_[134].

[Note 134: La trénis avait pris son nom de M. de Trénis, le fameux

danseur de contredanse dont j'ai parlé; depuis, cette figure a conservé

son nom. Les autres tiraient leur nom des ballets de _Pâris_ et de

_Psyché_.]

Les premières en ligne étaient madame Hamelin, mademoiselle Pérotin,

mademoiselle Charlot, mademoiselle Lescot, une jeune personne charmante

encore, appelée mademoiselle Anaïs Dubourg; mais celle-ci n'était que

passagèrement à Paris, quelquefois en hiver. Il y avait encore quelques

autres jeunes filles, parmi lesquelles je me suis placée comme je l'ai

dit plus haut. Nous étions presque toujours au complet pour _la grande

contredanse_, que nous dansions avec une bonne humeur qui amusait

beaucoup M. Seguin: cependant ce jour-là elle paraissait ne s'arranger

qu'avec peine.

--Mesdemoiselles, s'écria-t-il en se plaçant tragiquement au milieu du

salon, songez-y bien; déterminez-vous promptement, sans quoi plus de bal

le mardi jusqu'à l'année prochaine.

Cette menace fit son effet: elle fut plus active sur nous que les

exhortations de nos mères; les petits amours-propres se turent à

l'instant, les couples s'arrangèrent; mais ce soir-là il fut impossible

de faire une contredanse autrement qu'à huit... Nous convînmes de

redoubler d'efforts, pour que M. Seguin fût content de nous, et dans le

fait cela alla à merveille pendant les quatre premières figures; mais

lorsque nous fûmes à la cinquième, Julien, qui voulait rivaliser avec

nous et jouer ses plus beaux airs, nous joua une nouvelle finale qu'il

venait de composer sur l'ouverture du jeune Henri. Les premières mesures

nous trouvèrent assez raisonnables; ensuite, lorsque, échauffées par la

danse elle-même, et vraiment excitées par la pensée folle de cette

chasse qui avait eu lieu le matin sur ce même parquet, toutes ces

pensées nous revinrent tellement en foule, qu'à la première tournée,

c'est-à-dire la première promenade, un rire général et prolongé se fit

entendre, nous fûmes obligées de nous arrêter pour rire avec cet

abandon de la jeunesse et cette joie franche qu'on n'a d'ailleurs qu'à

quinze ans.

Seguin, qui nous regardait avec cette attention qu'on peut lui supposer,

en connaissant son goût pour _sa belle contredanse_, nous demanda ce que

nous avions à rire comme de jeunes folles, tandis que nos mères nous

regardaient avec une expression qui nous promettait une réprimande au

retour: cela nous rendit notre sérieux. La plus hardie des huit demanda

pardon, et Julien, que notre interruption avait réveillé, reprit le

balancé, ou plutôt la promenade, et nous recommençâmes.

Nous aurions terminé sans malencontre, si Seguin lui-même ne s'en était

mêlé. Mais comme tous ceux qu'une idée domine, il fut bientôt livré à

celle qui pour lui était bien plus que la danse: c'était la chasse;

ainsi donc, aussitôt que Julien en fut à cet endroit de la contredanse

où la fanfare est parfaitement imitée, Seguin, se croyant encore avec

son lièvre, son renard et ses chiens, entonna lui-même la fanfare et se

mit à la chanter à tue-tête... Il aurait fallu être de bronze ou de

marbre pour résister à une pareille attaque de sa part. Nous nous

arrêtâmes spontanément toutes les huit, et nous nous abandonnâmes au

rire le plus joyeux, sans craindre cette fois les réprimandes, car nos

mères riaient comme nous...

Enfin la contredanse se termina, et on quitta la maison de Seguin, riant

encore et de la chasse du matin et du maître qui, non content du

ridicule de la chose, nous en donnait presque une représentation, comme

si l'on devait en être convaincu par lui-même.

SALON

DE

LUCIEN BONAPARTE,

COMME DÉPUTÉ ET MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.

1798.

Lucien Bonaparte, frère cadet de Napoléon, est de tous ses frères celui

qui était le plus fait pour ramener en France le goût du monde et de la

société[135]. Il était jeune, agréable, d'une tournure distinguée, et

son esprit avait ce tour fin et gracieux qui plaît aux femmes: aussi

avait-il des succès nombreux dans le monde, où il allait beaucoup... Il

joignait à ces avantages un talent politique assez remarquable pour

mériter une place distinguée, qu'il aurait obtenue si son frère n'avait

été pour lui aussi hostile... Marié de bonne heure à une femme

intéressante qu'il perdit trop tôt, il était père de famille, à peine

âgé de vingt-six ans; il était alors commissaire des guerres, et,

bientôt après, il entra dans la carrière de la députation. Fixé à Paris

par des projets vastes et d'une profondeur que Barras était trop frivole

pour deviner et Sieyès trop astucieux pour soupçonner (Qui oserait me

jouer? disait le cauteleux vieillard), Lucien faisait un peu comme

Alcibiade, qui coupait la queue de son chien pour occuper le peuple

d'Athènes. Ce furent les soins de Lucien qui préparèrent le 18 brumaire.

Il fut alors bien utile à son frère, qui plus tard, peut-être, n'aurait

pas dû l'oublier.

[Note 135: Joseph aurait été non-seulement comme Lucien, mais encore

mieux parce que ses traits étaient plus réguliers. Mais Joseph n'aime

pas le monde; il n'aime qu'un petit comité et une société intime.

Lorsque son frère l'exila sur un trône, je suis certaine qu'il regretta

son ravissant Mortefontaine.]

Lucien logeait alors dans la rue Verte[136]. Il occupait une assez

belle maison dans laquelle il recevait beaucoup, et ses réunions avaient

toujours l'aspect d'une grande gaieté, et même de la frivolité. Madame

Christine, comme nous appelions madame Lucien, était une bonne et

charmante femme, désirant plaire surtout à son mari, et par-là lui

prouver son dévouement et son affection en recevant bien également tous

ceux qui allaient chez elle. Il y avait à cette époque une grande

scission dans la société, bien qu'elle fût très-mélangée et confondue;

il fallait un grand tact pour savoir démêler l'or pur de tout cet

alliage. Lucien guidait sa femme dans son inhabile expérience, et

souvent c'était ma mère qui le guidait à son tour.

[Note 136: Grande rue Verte, nº 1225 (alors faubourg Saint-Honoré).]

En l'an VII, Lucien fut nommé député du Liamone, avec un autre Corse

nommé Citadella, au Conseil des Cinq-Cents. Ce fut alors qu'il mit à

exécution un plan pour faire revenir son frère et changer le

gouvernement. Il reçut du monde. Sa soeur, madame Bacciochi, femme d'un

esprit remarquable, mais acerbe dans ses manières, causait sans grâce,

bien qu'elle eût été élevée à Saint-Cyr, et que cette éducation eût pour

cachet particulier une douceur même affectée, une réserve outrée dans le

maintien et la parole. Il paraît qu'Élisa Bonaparte avait failli à la

règle; jamais femme ne renia comme elle la grâce de son sexe: c'était à

croire qu'elle portait un déguisement. La chose était encore plus

choquante à côté de sa soeur, ravissante créature alors de beauté et de

toutes les perfections féminines dont la nature peut s'amuser à douer

une femme dans un jour de bonne humeur. Quant à madame Bacciochi, elle

parlait vite, très-haut et d'un accent bref et saccadé. Cette manière

fut de tout temps la sienne, et je lui dois la justice de dire que ce ne

fut pas un ridicule de _princesse_; elle l'avait avant que la pensée de

la royauté ne vînt dans les projets de son frère. Elle avait aussi dès

lors cette malheureuse manie d'établir pour conversation des thèses à

soutenir; c'était odieux! Lucien aimait beaucoup madame Bacciochi:

c'était celle de ses soeurs qu'il préférait.

Malgré ces défauts, madame Bacciochi avait de l'esprit, et beaucoup, et

une instruction qui allait à son genre d'esprit, c'est-à-dire rudement

administrée à cet esprit qui, à son tour, effarouché, n'en avait pris

que ce qui lui avait convenu; quant au reste, néant. Cela faisait un

singulier effet, lorsqu'une discussion était commencée. Madame

Bacciochi, convaincue d'avoir lu tous les ouvrages savants sur une

matière savante, entreprenait une longue thèse à soutenir contre le plus

docte dans la matière qu'elle allait traiter, et fût-ce Berthollet pour

la physique, Fourcroy ou Chaptal pour la chimie, Fox ou M. de Talleyrand

pour la politique, madame Bacciochi ne reculait pas d'une ligne. J'ai vu

des scènes bien comiques quelquefois, lorsque toute cette lecture mal

faite, et conséquemment mal retenue, n'arrivait pas à l'appel que lui

faisait la pauvre femme. C'était une des parties étonnamment

dissemblables, au reste, qu'on avait à observer dans le salon de Lucien,

lorsqu'il commença à l'ouvrir. Madame Christine était si douce et si

patiente!... et puis elle ne savait rien!... Madame Murat n'était qu'une

enfant, et était encore d'ailleurs en pension chez madame Campan, à

Saint-Germain. Madame Leclerc, jolie, gracieuse comme les anges, ne

songeait qu'à s'amuser; et Dieu sait qu'elle y songeait bien. Madame

Joseph Bonaparte était retirée dans sa maison de la rue du Rocher[137],

où son mari travaillait aussi, mais moins bruyamment que Lucien, pour le

retour du frère absent. Madame Lætitia était à cette époque hors d'état

de tenir une maison, surtout à Paris, et puis elle demeurait chez

Joseph. Madame Bacciochi était donc la seule de sa famille que Lucien

pût réclamer pour faire les honneurs de son salon _parlant_, car pour

l'autre il s'en expliqua nettement avec sa soeur, et lui dit que sa

douce et bonne Christine ne devait jamais entendre une parole amère...

Il avait un noble coeur, Lucien! et une de ces âmes bien rares à

trouver... ces âmes fortes et tendres en même temps... étincelantes de

feu et trempées comme de l'acier... Napoléon l'a bien méconnu!

[Note 137: La rue du Rocher était alors dans un quartier à peu près

perdu; maintenant cette maison se trouve presque centrale. Joseph

n'était pas député, ce qui le mettait plus à l'aise pour tenir sa maison

et y recevoir qui bon lui semblait; madame Lætitia demeurait avec son

fils aîné, ainsi que Caroline lorsqu'elle sortait de chez madame

Campan.]

Il aimait dès lors ce que par la suite il a toujours protégé et cultivé,

les arts et la littérature. Il fit à cette époque un roman que je ne lus

que quelques années plus tard, et dans lequel il y a de bien belles

pages. Je suis sûr que si Lucien voulait réimprimer _Stellina_, cet

ouvrage aurait un grand succès.

Il recevait donc presque toute la littérature du temps; M. de Fontanes

surtout était assidu chez lui, plus peut-être qu'aucun autre. La chose

était naturelle; Lucien seul fut longtemps à s'en douter: il a la vue

très-basse; madame Bacciochi parlait pourtant bien haut.

M. Félix Desportes, homme d'un charmant esprit, d'une altitude de bonne

compagnie dans le monde qu'alors on recherchait beaucoup, était aussi

un des intimes de la rue Verte. Parmi les députés, il y en avait des

plus influents dans l'opposition contre le Directoire, mais dans

l'opposition modérée; cependant on en voyait chez Lucien, qu'on croyait

avec raison un républicain consciencieux, et il l'était en effet...:

jamais il n'aurait aidé à l'écroulement de la république, j'en suis

sûre.

On voyait donc chez lui Boulay-Paty, véritable apôtre de la liberté,

reste de la Gironde, et vraiment patriote dans l'acception littérale du

mot; Duplantier, Bergasse, Souilhé, Daubermesnil, Poulain-Grandpré. Mais

ces hommes ne savaient rien de ce qui se préparait, et lorsque le 18

brumaire eut lieu et que Lucien voulut les faire marcher avec lui, il

trouva en eux une résistance qui les fit au reste retrancher de la

représentation nationale par _une loi_ du 19 brumaire, rendue par le

corps des représentants lui-même!... Ce fut un second 31 mai, à la mort

près. C'était la seconde fois que la Convention, ce corps qui avait fait

de si grandes choses au travers de ses horreurs, c'était la seconde fois

que ce corps se mutilait lui-même dans son délire insensé.

Art. 1er de la loi rendue le 19 brumaire:

«Il n'y a plus de Directoire, et ne sont PLUS MEMBRES de la

représentation nationale les individus ci-après dénommés.» Et ces noms

étaient au nombre de soixante-deux!

Que devenait donc la représentation nationale? quelle était donc la

forme de l'élection? quelle était enfin la constitution aux formes au

moins républicaines, même sans le fond, qui permettait une pareille

mesure?... Il est vrai qu'il n'y eut pas de constitution du tout ce

jour-là.

Dans les soixante-deux éliminés[138], il n'y avait que cinq membres du

Conseil des Anciens! Napoléon redoutait déjà la jeunesse... Cette

particularité est remarquable. Lucien fut très-malheureux de cette

mesure, car enfin c'était son parti.

[Note 138: Citadella, collègue de Lucien dans la députation, Bordas,

André (du Bas-Rhin), Prudhomme, Poulain-Grandpré, Daubermesnil,

Marquezy, Stevenolle, Aréna, Duplantier, Joubert (de l'Hérault), et

enfin tant d'autres. Mais cette particularité de cinq membres des

Anciens seulement est fort singulière à remarquer.]

À l'époque où nous sommes maintenant, en 1799, et puis ensuite en 1800,

1801 et 1802, c'est-à-dire lorsque Lucien était rue Verte, et puis au

ministère de l'Intérieur, il était extrêmement gai de caractère et

d'esprit: il aimait le plaisir, les arts, les fêtes, le spectacle, le

mouvement enfin, mais le mouvement animé par une pensée intellectuelle,

et non pas le mouvement du canard de Vaucanson[139]. Il aimait les

_parties_ en grand nombre; je me rappelle encore une course à

Versailles, faite de cette manière... Lucien vint nous enlever, ma mère

et moi, sans que nous fussions prévenues... Nous étions plus de vingt

personnes, toutes de bonne humeur et toutes assez peu bêtes pour ne pas

s'ennuyer mutuellement, et cela sans faire de l'esprit. Nous passâmes

deux jours à Versailles.

[Note 139: Vaucanson avait fait un canard artificiel qui digérait.]

Mais ce qui depuis m'est souvent revenu à la pensée, c'est le sentiment

exprimé par Lucien sur Versailles à cette époque de 1799... Il voulait

réparer, relever, rendre habitable enfin cette merveille des hommes; et

pourtant il n'avait certes aucune prévision pour l'avenir... la

République, au contraire, était sa pensée unique; et lorsque plus tard

l'Empire vint à lui, on a vu comment il l'a reçu.--Mais il est de

l'honneur de la France de ne pas laisser tomber en ruines cette

merveille, disait-il, en parcourant comme nous ce palais avec une

profonde tristesse, et voyant la désolation et l'abandon de ce beau

lieu.

Lucien ne dansait pas, non plus que sa femme, et pourtant ils aimaient

tous deux à voir danser et donnaient souvent des bals. Ceux de la vue

Verte étaient plus amusants pour les jeunes filles comme moi que ceux du

ministère; mais ceux-ci furent très-beaux, et vraiment le foyer d'où

partit ce commencement du goût de la bonne compagnie et de société qui

commençait alors à reprendre. Lucien l'aimait d'instinct par la finesse

de son goût et de son esprit; mais deux personnes lui en donnaient en

même temps presque l'ordre, sans pourtant le lui commander: l'une était

ma mère, l'autre madame Récamier; madame de Staël lui répétait bien

toutes les fois qu'elle le voyait.

--Mais, mon cher tribun, ouvrez donc votre salon! vous êtes si éloquent

à la tribune, comme vous seriez admirable dans une belle discussion

littéraire ou politique!

Lucien appréciait madame de Staël ce qu'elle valait, mais il la

redoutait; tandis que madame Récamier, sans dire un seul mot, sans

exprimer une volonté, sans donner un ordre, ne s'exprimant que par un

sourire doux comme elle, ne prêchant que d'exemple, avait plus de crédit

sur Lucien que madame de Staël avec son éloquence. De son côté, ma mère,

dont le pouvoir était tout entier dans son amitié pour lui, lui montrait

par l'exemple ce que c'était qu'une maison agréable, et la sienne se

forma.

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 18 / 21 段