Saint-Germain, et blanchissait madame Molé et madame Préville. Louise
Perrin[151], alors jeune fille, jolie comme un ange, portait le linge de
ces deux dames à la place de sa mère; le timbre de sa voix, le mordant
de son accent, sa ravissante figure, frappèrent un jour à un tel point
madame Préville, qu'elle lui proposa de lui donner des leçons; elle le
demanda à sa mère, qui y consentit. La jeune fille débuta dans le rôle
d'Atalide de _Bajazet_, mais elle n'eut aucun succès. Cependant,
protégée par madame Molé et madame Préville, elle parvint à entrer à la
Comédie-Française, mais pour les rôles secondaires. Sa beauté, au reste,
lui avait depuis son entrée dans le monde mérité une réputation des plus
brillantes; et, pendant quelques années, elle se contenta de
l'_approbation_ de M. le président Maupeou, et surtout de celle du comte
d'Artois, qui la goûtait fort, ainsi qu'on le sait.
[Note 151: Louise Perrin, née à Paris en 1760. Elle débuta le 3 février
1776, mais on ne sait pas bien certainement à quelle époque elle fut
vraiment dans les bonnes grâces du public. Lorsque je la vis jouer, elle
excitait un enthousiasme bien grand, mais au reste mérité: elle était à
la fin de sa carrière dramatique.]
Les rôles dans lesquels mademoiselle Contat n'eut d'émule que
mademoiselle Mars étaient ceux des pièces de Marivaux; mais outre
ceux-là, il y avait _le Mariage secret_, de Desfaucheret, _les Femmes_,
de Demoustier, _la Mère coupable_; le rôle de madame Évrard, dans _le
Vieux Célibataire_, où elle était admirable; enfin Elmire, Célimène, et
la belle Fermière, rôle froid et ennuyeux qu'elle animait à merveille.
Je ne suis pas de ceux qui prétendent qu'il n'y a rien de bon que ce
qu'a produit leur temps; je conviendrais donc du fait, s'il existait.
Mais, en disant qu'une fois mademoiselle Mars retirée du théâtre nous
n'avons plus de comédie, je dis une triste vérité, et d'autant plus
triste qu'elle est réelle; mademoiselle Mars fut, au reste, selon moi,
bien supérieure à mademoiselle Contat dans quelques rôles. Je l'ai vue
jouer pendant dix ans, et certes je l'ai pu juger, et j'ai reconnu que
mademoiselle Mars avait une supériorité _positive_. Dans Célimène du
_Misanthrope_, par exemple, rien n'a égalé mademoiselle Mars. Peut-être
mademoiselle Contat était-elle plus universelle et jouait-elle plus de
genres différents; encore la chose n'est-elle pas démontrée.
Mais ce qu'elle jouait bien aussi, il faut en convenir, comme elle le
jouait!... Fleury avait raison d'en être enthousiasmé. Elle le secondait
à ravir dans _le Cercle_, dans _la Gageure_... Comme elle jouait madame
de Clainville! comme Fleury jouait le rôle de M. d'Étieulette! C'était
avec une vérité _incisive_ qui produisait l'illusion la plus parfaite.
Mon frère et ma mère m'avaient conté tout cela avant la soirée que nous
allions passer au ministère de l'Intérieur: car je ne connaissais pas
mademoiselle Contat, n'allant presque jamais au spectacle, ainsi que je
l'ai dit; je ne l'avais vue que dans _Pinto_.
Personne n'était plus aimable que mademoiselle Contat dans un salon où
elle était à son aise. L'impératrice Joséphine, qui l'aimait beaucoup,
l'invitait souvent à déjeuner. Eh bien! je l'ai retrouvée aux Tuileries:
ce n'était plus la même femme.
--Ici, me disait-elle aux Tuileries, il y a quelque chose qui me serre
le coeur, et je ne puis parler.
Un fait que Fleury raconta le même soir à ma mère l'attira vers
mademoiselle Contat. La reine Marie-Antoinette[152], désirant voir
jouer la _Gouvernante_, un drame dans lequel le principal rôle a sept
cents vers, fit demander la pièce, et en même temps exprima le désir que
ce fût mademoiselle Contat qui jouât le rôle de la gouvernante, et
seulement l'avant-veille de la représentation. Mademoiselle Contat ne
connaissait pas le rôle; elle l'apprit, et le joua comme alors elle
jouait tout, admirablement. La Reine lui en ayant fait témoigner son
contentement:
«J'ignorais jusqu'à présent, écrivit mademoiselle Contat en répondant
pour remercier la personne qui lui avait transmis les ordres de la
Reine, j'ignorais où était le siége de la mémoire, je sais maintenant
qu'il est dans le coeur.»
[Note 152: En 1789.]
La Reine fit courir cette lettre: elle fut connue; et lorsqu'en 1793,
les monstres qui ne voulaient de célébrité en quelque genre que ce fût
eurent besoin d'un prétexte pour marquer d'un D[153] en encre rouge la
première feuille de la condamnation de mademoiselle Contat, ils
parlèrent de cette lettre, et elle fut un motif pour condamner à mort
les deux soeurs, Louise et Émilie (Mimi) Contat.
[Note 153: Le comité de Salut public avait fait ce signe convenu avec
Fouquier-Tinville. On mettait sur le dossier une lettre tracée à l'encre
rouge, pour lui dire ce qu'il avait à faire: cette lettre était un D
pour la déportation, un G pour la mort, et un R pour l'acquittement.
Ainsi les victimes étaient _jugées_ avant le _jugement!_...]
Toute la Comédie-Française était extrêmement royaliste, c'est-à-dire
l'ancienne; car la nouvelle, au contraire, était toute révolutionnaire.
Mademoiselle Contat avait un ton parfait: elle n'était ni interdite ni
familière lorsqu'elle se trouvait dans un cercle qui n'était pas le
sien. Ce même soir où je la vis chez Lucien, tout à fait librement, elle
me parut charmante. Sa ressemblance avec ma mère était surtout dans la
même finesse de regard et de sourire. C'était frappant.
Tous les acteurs de la Comédie-Française adoraient Lucien. Depuis un an,
il avait fait plus de bien que ses prédécesseurs en dix ans: il avait
rétabli les pensions, avait trouvé le moyen de payer l'arriéré, et
l'avait fait... et puis il promettait encore du bien pour l'avenir...;
ensuite il raisonnait si bien de leur art!
--On dirait qu'il a été toute sa vie à l'étude de ce qui nous occupe,
disait le même soir mademoiselle Contat.
J'ai dit, je crois, que Dazincourt était aussi chez Lucien. On a dit de
lui et de Dugazon qu'ils étaient tous deux d'excellents valets, dont
l'un mangeait toujours à l'office et l'autre quelquefois au salon. En
effet, Dazincourt avait un ton parfait et une tenue qui se retrouvait
même sous le grand chapeau de Figaro sans lui faire rien perdre de sa
verve comique. Jamais trivial, il ne plaisait pas à de certains esprits
autant que Dugazon avec ses lazzis et ses mots comiques, à la vérité,
mais hors du rôle et faits par lui. Ce furent eux qui mirent à la mode
ce mot assez drôle contre Dazincourt: «Il est bon comique, PLAISANTERIE
À PART.» Dans le monde c'était tout à fait un homme comme il faut; ce
n'était plus le comédien _bien élevé_, c'était entièrement l'homme du
monde. Sa biographie est singulière.
Dazincourt était fils d'un négociant riche de Marseille, nommé
_Albouis_[154]. Le fils sentit que le commerce n'était pas son fait, et
le dit à son père, qui eut le bon sens de le comprendre; il l'envoya à
Paris pour y être placé auprès du maréchal de Richelieu, qui prenait
intérêt à leur famille. Le maréchal lui confia l'emploi de mettre en
ordre les papiers nécessaires à ses Mémoires; cette besogne ennuya le
jeune homme comme les comptes en partie double. Un jour il sortit et ne
revint pas: il avait été s'engager à Bruxelles dans la première troupe
dramatique, dont le directeur s'appelait d'Hauvelaire et était homme
d'esprit et de talent, qu'il trouva. En 76 il débuta à la
Comédie-Française dans Crispin des _Folies amoureuses_: ce fut alors
que, selon un usage général, il changea de nom et prit celui de
Dazincourt[155]; aimé du public, chérissant son art, le cultivant non
pour gagner de l'argent, mais pour mériter une couronne, Dazincourt
devint l'idole du public lorsqu'il eut joué Figaro. Marie-Antoinette le
choisit pour son maître, et le directeur de son spectacle de Trianon;
mais les leçons de Dazincourt devaient demeurer sans fruit avec elle.
Attaché de coeur et de reconnaissance à la famille royale, Dazincourt ne
cachait pas ses sentiments: aussi fut-il décrété d'arrestation et son
dossier marqué de la lettre fatale D par Fouquier-Tinville. Il pouvait
s'échapper, étant prévenu à temps; mais il refusa, et alla rejoindre ses
camarades, qui marchaient vers l'échafaud peut-être, et dont il voulut
partager le sort: il était, lorsque nous le rencontrâmes chez Lucien,
dans le plus beau moment de sa vie théâtrale et fort aimé du public. Ce
fut à peu de temps de là qu'il gagna à la loterie un quaterne, de cent
cinquante à deux cent mille francs.
[Note 154: Joseph-Jean-Baptiste Albouis, né à Marseille, le 11 décembre
1747.]
[Note 155: Comme Fleury, qui s'appelait Bénard.]
Dugazon était un bon homme, malgré son air méchant et son humeur de
_matamore_. La bonté était native en lui, et le bien qu'il faisait en
était une preuve[156]: il n'avait rien à lui. Il fut entraîné dans la
tourmente révolutionnaire, fut fait aide-de-camp _de la commune de
Paris_, et ce fut tout. Seulement, peut-être, fut-il craintif pour faire
le bien.
[Note 156: Un homme malheureux qu'il connaissait va un jour chez lui, et
lui demande quelques effets pour remonter sa garde-robe qui en avait
grand besoin: il lui donna à l'heure même plusieurs de ses chemises
d'une très-belle toile de Hollande, et presque neuves. Après le départ
de l'autre, sa femme le gronda d'avoir donné d'aussi beau linge.
--On aurait pu lui en faire faire d'autres, lui dit-elle.
--Oui, répondit Dugazon, mais il ne les aurait pas eues de suite.
Ce mot est un mot du coeur.]
À sa rentrée au théâtre, il eut une scène plaisante avec le parterre.
Lucien lui dit de nous la raconter.
--Après la terreur, la France fut plus heureuse, mais surtout plus
tranquille, je n'en puis disconvenir, quoique je sois fidèle à mes
vieilles amitiés, disait Dugazon avec cet air burlesque que lui
connaissent ceux qui ont pu le voir... Il rentra donc à la
Comédie-Française, qui, alors, jouait à Favart concurremment avec les
comédiens de la Comédie italienne, et il rentra dans le rôle de Crispin
des _Folies amoureuses_. Il était _bretteur_, et _bretteur_ connu; mais,
malgré sa réputation, vingt jeunes gens à collet noir, comptant
peut-être sur leur force et leur nombre, voulurent contraindre Dugazon à
chanter _le Réveil du Peuple_.
--Je ne sais pas chanter, répondit-il avec une sorte de grondement qui
annonçait un orage.
Les cris cessèrent... mais un moment; bientôt ils reprirent plus furieux
que jamais. Dugazon s'avança sur le bord du théâtre, et répéta d'une
voix forte:
--Messieurs, je ne chante que rarement, quand cela me plaît, mais jamais
quand je ne le veux pas.
--Il faut qu'il chante! s'écrièrent quelques furieux.
--Oui! oui!...
--Et moi je dis NON! cria d'une voix tonnante le comique furieux, se
démenant dans ses habits de Crispin.
Alors une troupe en furie voulut escalader l'orchestre; d'autres voix
crièrent alors:
--Eh bien! qu'il le récite seulement... mais il tiendra une chandelle à
la main pour faire amende honorable.
--Ni chant, ni paroles, messieurs, dit Dugazon, dont la colère était au
comble. Je ne suis pas ici pour vous servir de jouet; que tout ceci
finisse, sinon...
Et alors tirant sa longue rapière de Crispin, que par précaution, dans
ces temps de troubles, il remplaçait toujours par une excellente lame,
il s'adossa à une coulisse solide, et là attendit les assaillants de
pied ferme, prêt à tuer le premier qui se serait approché de lui.
Lorsqu'ils virent sa contenance déterminée, les jeunes gens hésitèrent;
cela donna le temps à l'autorité d'arriver, et Dugazon fut délivré.
--Je vous remercie, dit-il au commissaire de police, mais j'aurais fini
cela sans vous.
De tous les mystificateurs de Paris, et alors il y en avait beaucoup,
Dugazon était un des meilleurs; mais il n'en faisait pas métier, et on
ne l'avait que lorsqu'il le voulait bien... C'était un homme bien
spirituel.
Plus tard, il fut mon répétiteur et mon maître de déclamation, ainsi que
ce bon Michot; j'étais fort attachée à tous les deux.
Desessarts, ce monstrueux camarade de Dugazon, et si souvent mystifié
par lui, eut son oraison funèbre en vers burlesques faite par Dugazon.
C'est un morceau très-plaisant; il rappelait l'histoire de l'éléphant
dont Desessarts avait été si furieux[157]. Il le regretta pourtant
beaucoup; mais son caractère avait un mélange de finesse, de
plaisanterie et de bonté. Il lui fallait de la gaîté, du rire, ou bien
il serait mort; il était en bonne intelligence (apparente, au moins)
avec Dazincourt: ils étaient compatriotes[158] et du même âge.
[Note 157: L'éléphant du Jardin des Plantes mourut. Dugazon met des
pleureuses, et dans le plus grand deuil s'en va à Versailles, et se
plante sur le passage du Roi, qui d'abord lui demande avec intérêt de
qui il est en deuil.--De l'éléphant, Sire, répond Dugazon, en affectant
de pleurer; cette pauvre bête est morte... Ce que c'est que de nous!...
Mais, Sire, je viens solliciter V. M. pour avoir la survivance de
l'éléphant dans sa belle place au Jardin du Roi, pour mon camarade
Desessarts. Le Roi rit beaucoup de cette supplique, mais Desessarts fut
furieux et voulut se battre.]
[Note 158: Jean-Baptiste-Henri Gourgaud, né à Marseille en l'année 1746,
un an avant Dazincourt.]
Talma était l'élève et l'ami de Dugazon.
Au bout d'un quart d'heure, la conversation fut animée comme si l'on
s'était trouvé cent fois dans le salon de Lucien. C'est que lui-même y
mit une bonne grâce charmante et une volonté de tout _réunir_. Il savait
_tenir_ son salon comme une femme d'esprit qui s'y entend; une causerie
s'établit, et cette causerie fut charmante. Mademoiselle Contat et
Fleury racontèrent une foule d'anecdotes de la Révolution. Fleury nous
parla de madame de Sainte-Amaranthe, de sa fille, charmante et douce
créature; de mademoiselle Lange, l'actrice à la mode pour les jeunes
emplois; de mademoiselle Mars, déjà connue et appréciée; et, sur tous
ces objets, toujours des données justes et claires.
Au moment où la conversation avait le plus de mouvement, on annonça
madame et mademoiselle de Coigny; elles étaient de la société intime du
ministère, et certes, en cela, Lucien avait montré son goût.
--J'avais envie de prier madame de Staël, dit Lucien, et je ne sais
pourquoi je ne l'ai pas fait...
--C'est un bon mouvement intérieur qui vous a retenu! s'écria madame de
Coigny...
--Pourquoi? dit Lucien.
--Parce que vous auriez fait une école, lui dit-elle plus bas en
regardant mademoiselle Contat qui souriait finement à un coup d'oeil de
Fleury... tenez, voyez! elle m'a devinée.
Mademoiselle Contat se mit à rire... Lucien regardait toujours pour
deviner; enfin madame de Coigny lui dit très-bas:
--C'est que la baronne déteste mademoiselle Contat.
Madame de Coigny faisait allusion au mot qui fut dit, et qui mit madame
de Staël en fureur lorsqu'elle l'apprit. Elle était liée avec M. de
Narbonne, qui l'était avant avec mademoiselle Contat. Celle-ci, piquée
de l'abandon du comte, dit un jour devant quelques personnes en se
regardant au miroir:
--Au fait, je ne puis me plaindre de ce qu'il a quitté la _rose_ pour le
_bouton_[159].
[Note 159: Madame de Staël à cette époque était fort bourgeonnée.]
--J'ai bien fait, dit alors Lucien en riant.
Dans ce moment on annonça David et Gérard; ils étaient aussi fort
intimes dans la maison, et Lucien alla à eux avec empressement. Un
instant après, arriva Cerrachi, ce jeune sculpteur qui plus tard devait
porter sa tête sur l'échafaud; je le connaissais, l'ayant déjà vu chez
une de nos amies qui demeurait à Auteuil... Ce surcroît de _causeurs_
nuisit à notre bonne soirée; on devint silencieux. Fleury vint de notre
côté, et dit à mon frère: Si le ministre veut, nous allons rompre cette
glace qui commence à s'étendre sur nous; c'est la venue de David qui a
fait cela... Ma pauvre camarade en est toute pâle... mais il faut
conjurer cet épouvantail. Je vais dire quelques vers du _Misanthrope_
avec mademoiselle Contat.
On pense que la proposition fut reçue avec joie. Les acteurs furent
admirables. Ils dirent ensuite des scènes du _Tartufe_ et la jolie
scène de la _Gageure imprévue_. Dugazon se mit aussi de la partie; il
dit à lui seul une scène des plus comiques: c'est un acteur de province
qui vient pour s'engager dans un théâtre de Paris; il a une
prononciation presque bégayante et un bras qu'il tient caché... Le
directeur lui demande ce qu'il sait; l'autre lui dit qu'il _sait tout_.
Le directeur demande quelques vers; le solliciteur lui offre de lui dire
la première scène d'_Alzire_; il fera Alvarez... Il ôte son manteau et
commence... Au bout d'un moment son bras arrive et se place devant lui
après beaucoup de balancement; l'homme lui donne une forte tape de la
main droite, et le bras retourne d'où il venait; mais, au bout d'un
moment, il revient toujours, par son propre poids et par un mouvement
que ne peut s'expliquer le directeur; de plus, l'acteur ne peut dire ni
les R ni les T...
--Mais, monsieur, qu'a donc votre bras, demande enfin le directeur.
L'ACTEUR.
Monsieur, ce n'est pas mon bras!
LE DIRECTEUR.
Comment! ce n'est pas votre bras! en voilà bien d'une autre à présent!
L'ACTEUR.
Non, monsieur, ce n'est pas mon bras, je vous dis que ce n'est pas mon
bras.
LE DIRECTEUR.
Monsieur!... je trouve très-singulier que vous vous moquiez de moi.
L'ACTEUR.
Mais, monsieur, c'est un bras d'osier!... Que diable vous venez me
soutenir que c'est mon bras! vous venez renouveler mes douleurs... Mais
laissons cela... Qu'est-ce qu'un bras de plus ou de moins dans le bel
art des Lekain et des Préville?
LE DIRECTEUR.
Mais, monsieur, il me semble que c'est une chose assez importante, quoi
que vous disiez! Quant à en avoir un de plus, cela ne se voit guère;
mais un de moins cela manque beaucoup.
L'ACTEUR, le regardant tout étonné.
Ah! vous trouvez!...
LE DIRECTEUR.
Mais oui!... c'est comme le défaut de langue que vous avez, vous ne
pouvez pas prononcer les lettres R et T.
L'ACTEUR.
Comment! vous avez remarqué cela aussi?... Que diable! vous remarquez
tout! vous avez le caractère difficile!... C'est vrai, je dis un peu
difficilement les R et les T... mais qu'est-ce que cela fait? je dis
bien toutes les autres lettres!...
LE DIRECTEUR.
Cela ne me suffit pas, monsieur; et puis... je n'ai pas de place
vacante.
L'ACTEUR.
Ah! par exemple, c'est un peu fort! Comment! vous n'avez pas de
place?... il ne fallait donc pas me faire déclamer mon Alvarez!... _Je
n'ai pas de place!_... Ils sont tous comme cela dès qu'ils m'ont
entendu, ces directeurs; ils n'ont plus qu'une parole: _Je n'ai pas de
place_... Je crois, en vérité, qu'ils ont peur de moi...
Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est le comique de Dugazon
lorsqu'il jouait cette scène, soit avec un de ses camarades, soit seul,
et en changeant sa voix; il était toujours excellent.
Cette soirée fut un enchantement pour moi. On prit du thé, des glaces,
et nous nous séparâmes à une heure du matin.
Lucien avait souvent de ces soirées particulières où l'on récitait des
vers; on faisait de la musique, on faisait une lecture, on écoutait la
relation d'un voyage; après, si les jeunes personnes et les jeunes
femmes étaient en nombre, on dansait quelques contredanses.
Dans la semaine, ou, pour parler la langue du temps, dans la décade, il
donnait un grand dîner où se trouvait toute la littérature: Lemercier,
Legouvé, madame de Staël, Fontanes, Châteaubriand qui arrivait et venait
de faire paraître son _Génie du Christianisme_, _Atala_ et _René_,
admirables créations qui devaient tant avoir de détracteurs, pour que la
justice qui leur serait rendue plus tard fût plus grande et plus
lumineuse encore... J'aimais ces dîners du ministère par cette réunion
si belle de toutes ces intelligences de notre époque, et puis la
conversation était toujours soutenue par Lucien avec une grande adresse;
il était, je le répète encore, aussi adroit qu'une femme d'esprit.
Le local de l'hôtel de Brissac était fait pour les fêtes. Le premier
Consul dit à son frère de donner des bals et d'inviter tout ce que Paris
contenait de bonne compagnie. Les listes que j'ai vues chez madame
Lucien contenaient bien des noms qui ne furent pas annoncés à la porte
de l'appartement. Le pouvoir de Napoléon n'était pas reconnu comme il le
fut ensuite, et le faubourg Saint-Germain n'y alla que par fraction.
Les jours de bal, non-seulement tous les salons étaient ouverts, mais
aussi la belle galerie. C'était là que se tenait la maîtresse de la
maison, ainsi que madame Bonaparte lorsqu'elle y venait; elle y était
presque toujours avec Hortense de Beauharnais, sa fille, qui ne se maria
que deux ans après.
Les femmes qui étaient les plus remarquables par leur beauté à ces bals
étaient: madame Marmont; madame Desbayssins, qui venait de se marier et
qui était charmante; mademoiselle Logier, petite-fille de Préville le
Pelet, ancien ministre de la Marine; mademoiselle Charlot, madame
Visconti, mademoiselle de Beauharnais, madame de Lavalette, mademoiselle
Fanny de Coigny, madame Charles de Noailles, madame de Custine, madame
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, madame de Chauvelin, et une personne
des plus belles, mais qui alors relevait de maladie... c'était madame
Méchin...; elle revenait d'Italie[160]...
[Note 160: Madame Méchin était certainement la plus belle.]
Les bals de Lucien étaient charmants; on dansait, on s'amusait; on
servait un fort beau souper, et puis on dansait jusqu'au matin. Lucien
_exigeait_ que le bal continuât quoiqu'il n'y fût plus... Et on se
séparait en prenant des engagements pour le bal de la semaine suivante.
Les toilettes commençaient à être plus élégantes qu'elles ne l'avaient
été sous le Directoire: c'était surtout pour le bal que cette différence
était sensible. Jusque-là les fleurs avaient peu repris; mais à la
seconde époque on les vit revenir par touffes et en guirlandes, sous
toutes les formes; l'une des plus agréables était celle-ci:
Un corset bleu en velours ou en satin, la jupe en crêpe blanc sur une
marceline blanche et bordée de deux rouleaux de ruban du même bleu que
le velours ou le satin du corset, un tablier ayant deux poches, dont
l'une était ouverte à demi, et laissait tomber en apparence des touffes
de bluets qui étaient dans cette poche et qui étaient retenus comme une
traînée de fleurs sur le tablier; sur la tête, des bluets en guirlande
ou en touffes.
Ce même costume était ravissant avec des roses. Je ne sais pourquoi on
ne le renouvèlerait pas aujourd'hui...; c'est à un de ces bals chez
Lucien que je vis un jour une robe fort belle et fort étrange à madame
Bonaparte.
Cette robe était de crêpe blanc, et entièrement parsemée de petites
plumes de _toucan_; ces plumes étaient cousues au crêpe, et à leur queue
était une petite perle. Madame Bonaparte avait avec cette robe des rubis
en collier et aux oreilles. La coiffure, chef-d'oeuvre de Duplan, était
faite avec les mêmes plumes montées en guirlande.
Une autre fois elle avait une robe de crêpe blanc, également et
entièrement parsemée de feuilles de roses du rose le plus suavement
frais. Je n'ai rien vu de plus _odorant_, pour ainsi dire, que cette
robe, qui, au reste, ne pouvait être mise qu'une fois. Quant à sa fille,
elle ne portait qu'une robe courte, et par-dessus ce qu'on appelait un
_peplum_, une petite tunique grecque, cette tunique toujours de couleur,
et la robe toujours blanche.
Cet hiver de 1800 fut non-seulement gai, mais heureux. On voyait la
société renaître; chacun revenait, on formait des projets, on croyait à
un avenir. Le gouvernement consulaire donnait de la confiance. Lucien,
cependant, n'était plus aussi bien avec son frère. Il continua cependant
toujours à recevoir et à donner des fêtes. Tout à coup elles cessèrent.
Lucien venait de recevoir l'ordre de partir pour l'Espagne. Ce fut
Chaptal qui le remplaça.