de Staël; cependant quelques amis de coeur lui demeurèrent fidèles,
comme madame Récamier et quelques autres; mais pour M. de Talleyrand,
par exemple, il n'y mettait pas le pied!... En vérité, si ce n'était pas
_de l'histoire_, on aurait honte pour soi-même à l'écrire.
Mais en revanche, le corps diplomatique, tout ce qu'il y avait à Paris
d'étrangers de marque, allait chez madame de Staël. Le corps
diplomatique avait alors plusieurs personnes agréables: le marquis de
Luchesini, ministre de Prusse, et sa femme madame de Luchesini; le
marquis de Gallo, ministre de Naples, et sa femme la marquise de Gallo;
l'ambassadeur de Russie, M. de Marcoff, qui succéda à un autre dont
j'ai oublié le nom, et qui était bien insignifiant; M. de Cobentzell
(Louis), qui vint pour négocier avec Joseph et signer le traité de
Lunéville. C'était un homme parfaitement ridicule; je l'ai peint ainsi
dans mes Mémoires, parce que jamais je ne le vis autrement: il était
d'une nature _carnavalesque_, si l'on peut faire ce mot, que je n'ai vue
qu'à lui.
L'hiver qui suivit cet été fut très-doux pour madame de Staël,
quoiqu'elle se privât de voir beaucoup d'amis qu'elle chérissait; elle
aimait passionnément à faire le bien, et fit rentrer en France une foule
d'émigrés dont Fouché lui accorda la radiation. Celle de M. de
Narbonne[124] devint _définitive_ par ses soins; il aimait à le dire.
Madame de Staël, aimant le monde et vivant au milieu d'étrangers,
s'étourdissait sur la privation d'une société plus intimement française;
mais ce n'étaient pas M. Demidoff, M. Diwoff, même le prince Gagarin
(Grégoire), tout aimable qu'il était, qui pouvaient remplacer tout ce
qu'elle perdait par cette sorte de retraite dans laquelle elle vivait.
[Note 124: Il était rentré auparavant; mais sa radiation définitive ne
fut donnée que plusieurs mois après.]
Mais bientôt ses inquiétudes se renouvelèrent; le Tribunat était plus
remuant que jamais. Nisas, qui venait d'être sifflé pour
_Pierre-le-Grand_ avec une énergie digne d'une meilleure cause, Nisas se
vengeait du public dramatique sur le public politique; il parlait avec
une _vraie rancune_, disait madame de Staël... et cela contre des
innocents!... Cette opposition était ridicule en elle-même, puisque le
pouvoir était nommé par le peuple: en Angleterre, cela va tout seul;
mais à l'époque du Tribunat, Napoléon n'était pas Empereur _par la grâce
de Dieu et les constitutions de l'Empire_; il était Consul pour dix ans,
et nommé par le peuple ou ses représentants; c'était un fait... Et
cependant, il y avait de nobles coeurs dans ce Tribunat et dans le
Corps-Législatif!... mais ils croyaient que toutes les actions du
premier Consul tendaient à faire revenir ce qu'on avait détruit.
Au milieu de ces murmures, une nouvelle répandit tout à coup l'espoir
d'un heureux avenir, et le premier Consul fut béni... c'était la
signature des préliminaires de paix avec l'Angleterre. Madame de Staël
était à Coppet; elle ne revint à Paris qu'après les fêtes et accablée
d'une tristesse qui ne pouvait qu'être remarquée au milieu de la joie
publique.
--Pourquoi donc n'être pas revenue pour les réjouissances de la paix?
lui dit la comtesse Diwoff.
--Que voulez-vous qu'on fasse dans une fête avec un coeur affligé?
répondit madame de Staël.
Maintenant, il me faut parler de madame de Staël avec justice. Je suis
très-vivement attirée vers elle, parce que je la connais, et que ses
excellentes qualités, son génie, son âme, tout la fait aimer; mais elle
avait une imagination tellement vive, que souvent elle fut entraînée
plus loin que la raison, ses intérêts et ceux de ses enfants ne le lui
commandaient. Madame de Staël, aussitôt que la mésintelligence fut bien
reconnue entre elle et Bonaparte, prit à tâche de ne laisser entrer dans
son salon que les ennemis les plus reconnus du premier Consul; elle
blâmait hautement tous les actes de son gouvernement, elle s'en moquait.
Bernadotte, celui de tous les généraux de l'armée que l'Empereur
détestait le plus, et dont il était le moins aimé, Moreau, sa femme,
enfin tout ce que Paris renfermait de mal pensant contre Napoléon était
accueilli chez madame de Staël.
Cependant, _Delphine_ venait de paraître; ce roman, qui contient tant de
belles pages et des scènes entières d'une beauté achevée, fit encore
parler de madame de Staël quand il aurait fallu qu'elle se fît oublier.
Le premier Consul mit une aigreur à l'attaquer lui-même que je ne lui ai
vue pour personne... il était évidemment irrité.
Ce fut alors que la paix fut rompue avec l'Angleterre. Je ne puis être
ici non plus du même avis que madame de Staël. Elle prétend que
Bonaparte n'a fait la paix d'Amiens que pour faire la guerre ensuite.
C'est un dire comme un autre; mais aujourd'hui la politique de
l'Angleterre est connue. Nous savons combien nous la pouvons apprécier!
Non, Bonaparte fit la paix de bonne foi; ce fut l'Angleterre qui fut
traîtreusement parjure après la paix d'Amiens. Mais avec la même vérité,
je déclare que j'ai toujours été révoltée de l'arrestation arbitraire
des Anglais. Le général Junot pensait tellement de même qu'il se refusa
à mettre ces malheureux en prison[125], et il eut le bonheur de diminuer
le blâme déversé sur l'Empereur. Mais quelle que fût la conduite de
Napoléon, madame de Staël devait garder le silence. Loin de là, le salon
de Coppet fut le rendez-vous de tous les Anglais mécontents qui
voyageaient en Suisse. Elle les consolait, en répétant leurs plaintes,
en les exagérant, en se moquant avec toute la force et l'amertume de son
esprit de cette expédition d'Angleterre, répétant tous les bons mots
qu'on faisait sur les _péniches_, les bateaux plats; ne manquant enfin
aucune des occasions d'irriter Napoléon; épousant les haines qu'on lui
portait, repoussant les affections... enfin ne pouvant faire plus que ce
dont j'ai été témoin. Et c'est au milieu de cette manière d'être, en
faisant pour ainsi dire la guerre à Napoléon, que madame de Staël
s'imagina de rentrer en France. Elle se crut oubliée de lui, et quitta
la Suisse pour revenir dans un pays qui n'était pas sûr pour elle. Mais
où croit-on qu'elle s'établit? à Paris? pas du tout. Dans une petite
campagne à dix lieues de Paris même... Dans la position délicate de
madame de Staël, il ne fallait s'exposer à rien... Un ami vint l'avertir
qu'un gendarme viendrait la chercher pour lui signifier l'ordre de
quitter Paris.
[Note 125: La conduite de mon mari fut bien belle dans cette
circonstance; j'en suis fière, les Anglais l'apprécient beaucoup.]
Cette nouvelle terrassa la malheureuse femme. Exilée... quitter
Paris!... C'était une cruauté à laquelle jamais Napoléon ne se
laisserait aller... Hélas! elle oubliait tous les mots piquants, et même
méchants, qu'elle avait vraiment dits sur lui, lorsqu'il n'avait encore
eu d'autres torts que de ne pas faire assez d'attention à elle! Ne
savait-elle plus que l'amour-propre, lorsqu'il est blessé, ne se
cicatrise jamais?... Mais elle avait agi inconsidérément, et elle
oubliait, parce que le mal qu'elle avait dit n'était qu'en paroles et ne
partait pas de son coeur.
Regnault de Saint-Jean-d'Angély fut admirable pour madame de Staël; il
l'adressa à madame de la Tour, sa mère adoptive, et celle de sa famille.
Et là, le plus beau talent qui ait illustré notre sexe passait les nuits
et les jours dans une petite campagne à dix lieues de Paris, pleurant,
ne prenant aucune nourriture, et se disant avec désespoir: Si je suis
exilée, c'est pour toujours!...
Et à cette pensée son coeur se brisait, elle fondait en larmes et
croyait mourir.
La nuit, elle demeurait à la fenêtre, à peine vêtue, écoutant dans le
calme de la campagne s'il était troublé par le pas d'un cheval de
gendarme; pendant ce temps Joseph et Lucien faisaient tous leurs efforts
pour la sauver de cet exil qu'elle regardait comme un arrêt de mort.
«Que je meure en France, mais près de Paris, écrivait-elle à Joseph... à
dix lieues!... et je le remercierai, je le prierai comme Dieu même...»
Lorsque quelques jours furent écoulés sans une nouvelle alerte, madame
de Staël, rassurée, fut à Saint-Brice chez madame Récamier, qui lui fit
proposer d'aller chez elle, car elle fut toujours un ange de bon
secours. Madame de Staël trouva ce séjour ce qu'il était, un paradis...
tout y était d'accord avec celle qui l'habitait. C'était un beau pays,
bien frais, bien ombreux, bien paisible; en se promenant sous les
ombrages de Saint-Brice, on se sentait reposé des fatigues de la journée
comme de celles d'une vie agitée.--C'était l'influence de madame
Récamier qu'on rencontrait encore.
Enfin, rien ne se montrant hostile, madame de Staël retourna chez
elle... Elle y était depuis deux jours sans que rien de nouveau fut venu
l'alarmer, lorsqu'un jour, étant à table à quatre heures avec quelques
amis, dans une salle d'où l'on voyait le grand chemin et la porte
d'entrée, madame de Staël vit un homme à cheval en habit gris s'arrêter
et sonner... Elle tenait en ce moment une grappe de raisin à la main....
Elle la laissa échapper et devint d'une pâleur mortelle:
--Qu'avez-vous? s'écrièrent ses amis.
--On vient m'arrêter, murmura-t-elle d'une voix faible.
C'était vrai!
Cet homme était le commandant de la gendarmerie de Versailles; il lui
apportait l'ordre terrible et redouté d'aller à quarante lieues de
Paris.
--J'ai mis par ordre un habit gris pour ne pas vous effrayer, madame...
mais je dois vous faire observer qu'il faut que nous soyons partis dans
vingt-quatre heures.
--On fait partir de cette manière des conscrits et des matelots,
monsieur, lui dit madame de Staël avec hauteur. J'ai affaire à Paris,
mes enfants n'ont rien ici. Je ne puis partir avant trois jours[126].
[Note 126: Ce passage est sublime. Dans _Dix ans d'exil_, madame de
Staël, après avoir raconté la venue du gendarme, dit qu'il _était
littéraire_, et qu'il lui parla de ses ouvrages qu'il avait lus.
--Vous voyez, monsieur, où cela mène d'être une femme d'esprit;
déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous
en avez l'occasion.
«J'essayais de me monter par la fierté, mais je sentais la griffe au
coeur...» Cette dernière ligne est superbe.]
Le gendarme avait été choisi parmi ses confrères, et il était poli; il
monta dans la voiture de madame de Staël. En passant devant Saint-Brice,
madame de Staël s'arrêta chez madame Récamier; mon mari s'y trouvait;
son âme généreuse fut indignée de ce que le premier Consul venait de
faire... il promit à madame de Staël de parler dès le lendemain pour
elle avec la plus grande chaleur. En revenant le soir, il me parla de
cette rencontre; il avait le coeur brisé... Il parla comme pour sa
propre soeur... Tout fut inutile.
--Quel intérêt prends-tu donc à cette femme? s'écria enfin Napoléon en
frappant du pied avec violence.
--L'intérêt que je porterai toujours à un être faible souffrant par le
coeur... Et puis cette femme serait enthousiaste de vous, mon général,
si vous le vouliez... Je le prierai tous les jours comme on prie Dieu,
me disait-elle encore ce matin[127]...
[Note 127: «Que je vienne quelquefois à Paris pour aller au spectacle et
au Musée, disait-elle en pleurant, et je suis satisfaite!... Oh!
général, si vous saviez ce que c'est de craindre de ne revoir ni ces
lieux ni les siens, vous auriez quelque pitié de moi,» disait-elle à
Junot.]
--Oui, oui, dit Napoléon, je la connais; mais _passato il pericolo,
gabbato è il santo!_--Non, non, entre elle et moi plus de trève ni de
paix; elle l'a voulu. Qu'elle en porte la peine.
Tout fut inutile. Junot, Joseph, Regnault, Lucien..., Fontanes..., tout
ce qui approchait Napoléon parla et fut repoussé; Junot alla lui porter
cette affreuse nouvelle qui la rendit presque insensée... Alors il
fallut partir... Chaque matin, elle demandait un sursis d'un jour, et,
quand elle l'avait obtenu, il lui paraissait qu'elle avait gagné une
année!... Oh! que Napoléon avait habilement choisi la place où il
fallait frapper!... La vue du désespoir de madame de Staël a longtemps
poursuivi Junot jusque dans son sommeil.
Enfin il fallut partir! la veille, ce bon Joseph, sa femme, cette pieuse
princesse que les grâces du Ciel devraient combler, emmenèrent
l'_exilée_ à Morfontaine... Ce titre ne fut qu'un motif de plus pour
qu'on lui prodiguât les égards les plus empressés et les plus
touchants..., et pourtant elle souffrait, la pauvre femme!... elle
souffrait, elle souffrait bien!... _elle avait la griffe au coeur_,
comme elle le disait.
Elle partit de Morfontaine, et fut attendre dans une mauvaise auberge, à
deux lieues de Paris, le résultat d'une dernière tentative pour savoir
si elle pouvait aller en Prusse. Hélas! tout pour elle devenait une
difficulté! Elle attendit; il semblait que le mot réussir ne pouvait
plus être employé pour elle; tout devenait impossible...; elle ne savait
plus que craindre et pleurer... Et qui de nous n'aurait aussi pleuré en
voyant cette femme dont le nom était deux fois prononcé avec orgueil par
nous? car nous la regardons comme à nous; et son père[128] avait assez
donné de preuves qu'il avait un coeur français pour que la France le
reconnût pour un de ses fils... Qui donc n'aurait pleuré en voyant cette
femme avec des enfants et des domestiques, attendant dans une mauvaise
salle basse d'une auberge de village qu'il lui parvînt une dernière
réponse d'un ami... de Joseph...? Cette réponse n'arrivait pas! N'osant
pas rentrer dans Paris, n'osant pas attirer l'attention par un séjour
prolongé, elle partit et fut attendre dans une autre auberge à la même
distance.
[Note 128: Mon père, qui a beaucoup connu M. Necker et nous a élevés
dans un grand respect pour lui, m'a souvent répété qu'il était un des
hommes les plus estimables qu'il eût connus, et qu'il aimait beaucoup la
France. Son admirable conduite dans son second ministère le prouve
bien.]
Cette vie errante, comme celle d'une criminelle, lui était odieuse, et
cette solitude... cet isolement... cette douleur silencieuse qui
redoublait en se refoulant au coeur...! Comme elle souffrait!...
Si che tornò la flebile parola
Più amara in dentro
A rimbombar sul cuore.
Plusieurs années après, madame de Staël frissonnait encore en se
rappelant cette auberge, cette chambre obscure et fétide; elle revoyait
dans son souvenir la fenêtre, la maison, le chemin par lequel le
messager arriva enfin!... Hélas! elle avait fondé un dernier espoir sur
le retour de cet homme... Il ne rapportait que des lettres de
recommandation pour Berlin, et une lettre de Joseph Bonaparte pour elle,
contenant un adieu d'une tendresse noble et douce; mais une consolation
lui était arrivée avec cette lettre, un ami voulait l'accompagner
pendant quelques lieues... Benjamin Constant; mais il aimait beaucoup
Paris aussi lui! Devait-elle lui imposer par la tyrannie du coeur ce
qu'elle reprochait si amèrement à la tyrannie despotique! Non, lui
dit-elle, non, vous ne partirez pas!... mais il le voulut et il
l'accompagna.
Hélas! l'infortunée avait besoin d'avoir auprès d'elle un ami qui la
comprît et soulageât son âme de ce poids affreux qui l'étouffait... À
chaque tour de roue il lui semblait éprouver une douleur profonde..., et
lorsque les postillons se réjouissaient de l'avoir conduite rapidement,
elle se sentait prête à pleurer... C'est ainsi qu'elle fit quarante
lieues sans savoir presque où elle était, et ne comprenant qu'une chose,
c'est qu'elle était exilée!...
Hélas! une autre peine devait bientôt faire pâlir celle-là!... Une peine
devant laquelle toutes les autres devaient fléchir..., celle de la mort
de son père!...
Ce fut à Weymar que le courrier chargé de cette nouvelle la rencontra;
mais on la lui cacha et on ne lui remit qu'une lettre annonçant son
danger. Elle partit aussitôt en demandant à Dieu un moment, une heure,
pour qu'elle pût arriver à temps pour recevoir la bénédiction
paternelle!... Et quand elle priait pour lui, le vieillard priait déjà
pour elle dans un monde meilleur!
SALON DE SEGUIN.
AN VII ET AN VIII (98 ET 99).
Après les choses sérieuses que nous venons de raconter, c'est un
agréable délassement que de reporter sa pensée sur Seguin et sa maison.
Pour qui n'a pas connu cet homme, la chose sera toujours amusante:
seulement elle sera moins croyable.
Seguin était un chimiste assez habile, qui fit une bonne application de
son savoir aux choses utiles. Ayant une fortune déjà faite, quoique
modeste, il travailla avec activité aux découvertes importantes que
Lavoisier avait commencées et que Fourcroy continuait. En l'an III,
Fourcroy fit un rapport favorable sur sa tannerie qui le mit à même
d'obtenir des fournitures de cuirs pour les armées. Bientôt sa fortune
fut centuplée; il devint riche à compter par millions... Alors il voulut
une femme bien née et bien apprise, parce qu'il n'était ni l'un ni
l'autre, et une victime fut livrée à cet homme, pour apprendre à
l'infortunée que le bonheur n'existe pas sous des courtines de velours
et des lambris dorés.
Seguin n'était pas fou, mais il en avait toute l'apparence; et, s'il y
eût tenu autant que M. Émile Deschamps, il pouvait se faire passer pour
un habitant de Charenton. Eh bien! tel est l'empire de la mode, que les
bals de Seguin, donnés par lui dans sa jolie maison de la rue d'Anjou,
devinrent en peu de temps si courus, qu'il refusait à peu près cinquante
personnes tous les mardis, jours de ces mêmes bals.
Il y avait alors dans Paris une manie singulière: c'était celle de la
danse; on portait cet art au-delà de tout autre; et, pour qu'une jeune
fille fût bien élevée, il fallait qu'elle dansât comme mademoiselle
Chevigny ou mademoiselle Chameroy. Les hommes avaient aussi le même
entêtement: lorsqu'une maîtresse de maison donnait un bal, elle avait
grande attention de mettre d'abord sur la liste les demoiselles qui
dansaient le mieux; pourvu qu'une femme eût une fille belle danseuse,
elle était sûre d'être invitée. Quant aux hommes, plusieurs ne devaient
leur admission dans le monde qu'à leur talent pour la danse. M. de
Trénis, par exemple, n'était connu que pour cela, bien qu'il valût
beaucoup mieux; M. de Châtillon et beaucoup d'autres. M. Laffitte
seulement et M. Dupaty avaient d'autres droits pour être admis dans la
bonne compagnie...
Seguin avait deux passions fort opposées pour la manière de les
satisfaire: la chasse et la danse; il les aimait toutes deux avec excès,
et pourtant chassait en dépit du bon sens, ne dansait jamais, et ne
savait pas faire _une assemblée_. Seguin était un type bien curieux à
observer.
Lorsque sa maison de la rue d'Anjou fut arrangée avec toute l'élégance
et le luxe que l'avarice porte à l'excès, comme on sait, lorsqu'elle
veut paraître, Seguin ouvrit sa maison; sa femme en faisait alors les
honneurs, et du moins on y trouvait un accueil convenable. Mais qu'on
juge de l'étonnement de chacun, lorsqu'en arrivant dans un salon meublé
avec une recherche tout élégante, après avoir traversé un vestibule
rempli de fleurs et chauffé à une température d'été, ainsi qu'un
escalier garni de tapis et de nattes indiennes, après avoir parcouru
plusieurs pièces remplies d'objets d'arts et de magnifiques tableaux, on
trouvait un maître de maison en redingote et EN PANTOUFLES... Si Seguin
avait voulu faire une insolence à ceux qui venaient chez lui, il aurait
alors bien fait de continuer, parce qu'on aurait mérité d'être traité
ainsi, puisqu'on le souffrait; mais la chose était toute naturelle chez
lui: c'était un sauvage éloigné même de toute volonté de civilisation.
En recevant ainsi, il croyait vous mettre à votre aise vous-même, et
n'en allait pas moins dans tous ses magnifiques salons, se promenant
comme s'il eût été frisé comme Cambacérès et l'épée au côté; il veillait
à ce que l'orchestre fût excellent, et que les contredanses fussent
jouées par Julien, homme à la mode comme Strauss l'est aujourd'hui pour
faire danser. Sa manie de bal était portée si loin, qu'il fit faire par
Julien des contredanses pour son bal expressément, et qu'on ne pouvait
jouer ailleurs, à moins que ce ne fût par réminiscence; mais, quant à
Julien, la chose lui était défendue... Il avait aussi composé des
quadrilles: car le malheureux jouait du violon; mais jamais nous ne
pûmes danser ses contredanses, et il en fut pour sa dépense de temps, et
nous ne les dansâmes pas.
Les femmes priées chez Seguin étaient, la plupart, choisies dans la
haute banque élégante de Paris: c'était madame de Rougemont, alors jeune
et charmante; madame Malet, madame Hamelin, madame Doumerc,
mademoiselle Doumerc (depuis madame Delannoy), madame Roger, et une
foule d'autres; mais, en tête de toutes, il faut mettre madame
Hainguerlot... Ensuite, il y avait plusieurs femmes de la société de la
famille de madame Seguin; puis venaient les belles danseuses, telles que
mademoiselle Charlot[129], mademoiselle Pérotin, mademoiselle Lescot
(aujourd'hui madame Haudebourt), madame Hamelin, etc., et si je puis
ajouter mon nom à cette liste, je l'y mettrai... Seguin, aussitôt que le
bal était commencé, faisait sa tournée; il allait auprès de toutes nos
mères pour demander, à l'une une gavotte, à l'autre le menuet de la
cour, à une autre encore, la gavotte de la dansomanie... Et puis,
lorsqu'il apprenait que l'une de nous dansait un pas quelconque autre
que la gavotte, il ne laissait aucune cesse, aucun repos, que le pas ne
fût dansé. Madame Hamelin et moi nous dansions un pas avec des
variations dans les règles; à chaque reprise et à chaque variation de
l'air, les pieds les répétaient aussi. C'était sur l'air des _Folies
d'Espagne_, et avec accompagnement de harpe; cet air avait été arrangé
pour madame Hamelin et moi, pour le danser à un bal qu'elle donna chez
elle. Ma mère, qui l'aimait comme son enfant, voulut bien que je
dansasse ce pas chez elle, mais non pas dans une maison étrangère.
Seguin eut beau supplier ma mère, elle ne voulut jamais me le permettre.
Nous dansions ce pas avec M. de Trénis, et Nadermann nous accompagnait
sur la harpe; il avait été arrangé par Despréaux, mari de la fameuse
demoiselle Guimard, et homme rempli d'esprit.
[Note 129: Parmi les danseuses célèbres de cette époque, mademoiselle
Charlot avait une tête admirable de beauté; mais elle était trop grosse
du reste du corps, et n'avait pas de grâce. Mademoiselle Pérotin, depuis
madame Boucher, mère de madame de Thorigny, était charmante de toutes
manières.]
Monsieur de Trénis était non-seulement invité chez ma mère lorsqu'elle
donnait des bals, ce qui avait lieu quatre fois au moins par hiver; mais
il venait chez elle dans le courant de la semaine. Ma mère avait appris
à l'apprécier; elle avait trouvé en lui d'autres qualités que de savoir
danser la gavotte; il était donc mon danseur très-fidèle dans les bals
où nous allions: ce qui était une grande affaire dans ce temps-là.
Aujourd'hui, quand on donne une fête, il faut qu'on y étouffe; il faut
qu'on y laisse une manche de sa robe, une moitié de sa guirlande, et
alors on s'est bien amusé...; on danse, c'est-à-dire qu'on figure
jusqu'à soixante dans ce qu'on appelle un quadrille; on y est coudoyé au
point de pouvoir à peine s'y hasarder sans courir le risque de faire
battre son danseur, tandis qu'autour de la contredanse la foule est
aussi tellement pressée, qu'on ne peut ni voir, ni entendre, ni remuer.
Ce n'est pas que je blâme cette coutume: c'est peut-être amusant, et
puis ensuite, j'ai pour habitude de trouver la mode en permanence
toujours bien, parce qu'elle plaît; et, en effet, elle doit plaire
puisqu'elle existe.
Mais, du temps de ces bals où on dansait en conscience, et trop en
conscience même, c'était fort différent: on n'invitait que le nombre de
personnes que pouvait contenir votre maison. Ainsi donc, dans cette
maison de Seguin, il y avait peut-être deux cents personnes d'invitées;
aujourd'hui, il y en aurait six cents. Voilà la proportion et la
différence.