flatteries de Sieyès qui, dit-on, en invente de nouvelles tous les
jours.
--Oui, dit Bergasse[117], pour les changer en railleries lorsqu'il est
chez lui!
[Note 117: Bergasse-Lasirouse, éliminé au 18 brumaire, ainsi que
Duplantier; mais celui-ci fut préfet du département des Landes trois
ans après.]
--Cela n'est pas étonnant, ajouta Duplantier, n'a-t-il pas le beau
domaine de Crosne?...
--Savez-vous ce que cet homme a fait au 18 brumaire, dit Boulay-Paty,
avec une noble et généreuse indignation; car c'était un homme selon les
temps héroïques, que Boulay-Paty.
--Non, dit madame de Staël... et j'avoue que je ne le crois pas méchant.
--Non, pas méchant, sans doute, mais au moins indigne de siéger sur la
chaise curule du vrai représentant du peuple... Lorsque le Directoire,
livré par lui, fut occupé par Bonaparte, il vint lui révéler, comme un
secret, que dans un lieu caché il y avait une somme d'argent
très-considérable, connue des _directeurs seuls_... dans le trouble et
la précipitation du départ la chose fut oubliée, et il en avertit son
collègue afin de couper le gâteau seulement en deux... Mais il faut
rendre justice à Bonaparte: il fut indigné de la proposition du partage,
et ordonna que la somme entière fût portée au Trésor... Il y avait, je
crois, un million.
--C'est très-bien au premier Consul, dit madame de Staël, et très-mal à
Sieyès... Mais tout cela nous a fait perdre de vue la belle réponse à
lord Grenville... elle est bien amusante...
BERGASSE.
Lord Grenville savait apparemment que de toutes les paroles qui peuvent
irriter le plus violemment Bonaparte, ce sont celles qui expriment un
doute sur la durée de sa vie.
DUPLANTIER.
Cependant, discuter la chance de sa mort ne la fera pas arriver une
heure plus tôt.
BOULAY-PATY.
Non; mais je le crois superstitieux.
MADAME DE STAËL.
Et puis, écoutez donc, il lui est plus difficile, en effet, de penser
qu'il doit mourir qu'à un autre... et quand on ne rencontre plus comme
lui d'obstacles dans les hommes, on s'indigne contre la nature, qui
seule est inflexible dans sa marche et ses arrêts... Alors vient la
colère contre ceux qui rappellent au grand homme qu'un jour il lui
faudra mourir comme nous.
JOUBERT DE L'HÉRAULT.
Qu'espère-t-il donc? vivre toujours?...
MADAME DE STAËL.
Je ne pense pas qu'il croie à l'immortalité; mais il serait possible
qu'il voulût que le peuple français, comme le peuple de Rome, l'appelât
_votre Éternité_... (_On rit._) Bizarre destinée de l'espèce humaine,
condamnée à rester dans le même cercle par les passions, tandis qu'elle
avance toujours dans la carrière des idées!...
Dans ce moment, on annonça M. Billy Vanberchem[118] et M. Hottinguer,
tous deux banquiers alors à Paris, et habitués de la maison de madame de
Staël.
[Note 118: À cette époque, M. Vanberchem était banquier à Paris. Sa
maison portait le nom de Bazin, Vanberchem et compagnie: M. Bazin était
le mari de sa soeur. Toute la famille logeait alors rue de Cléry, nº 95.
M. Hottinguer et compagnie était une des bonnes maisons de banque de
Paris; il logeait rue de Provence, nº 3, et recevait beaucoup. En
général, la finance avait un grand éclat à cette époque: Récamier et
compagnie, Tourton et Ravel, Perregaux et compagnie, Ouvrard, les frères
Michel, Lecouteulx et compagnie, Julien et Basterrêche, Hervas,
Detchegoyen, Delessert, Baguenaut, Pourtalès et compagnie, Vanrobais et
Amelin, Enfantin frères, et dix autres, tels que Barillon et Doyen,
etc., etc.]
--Ah! leur dit-elle, vous allez m'apprendre ce qu'on dit sur la paix
avec l'Angleterre... vous devez savoir ce qui en est, ou personne ne le
sait.
--Ne vous moquez pas de nous, répondit M. Hottinguer, nous ne savons que
ce que disent les journaux.
--Pour lui, je le conçois, dit madame de Staël en montrant M.
Vanberchem; car il pense un peu plus à courir au bois de Boulogne autour
des jolies femmes de sa connaissance, qu'à la Bourse après la parole
d'un courrier; mais vous, M. Hottinguer?
--Mon Dieu, pas plus que lui... mais vous le croyez donc bien léger?
--Léger, non; mais il est jeune et beau, il doit aimer le plaisir; et
lorsque celui-ci est en concurrence avec le sérieux des affaires, tant
pis pour elles.
--Madame Hulot, mademoiselle Hulot et madame Vandenyverd[119], annonça
le valet de chambre; et le moment d'après, il nomma M. Ouvrard...
[Note 119: Cette madame Vandenyverd était la veuve de l'un des
Vandenyverd qui moururent avec madame Dubarry, et par une imprudente
parole qu'elle laissa échapper. Le père et les deux fils moururent
ensemble!... Le gendre, nommé Villeminot, continua la maison avec sa
belle-mère. C'est le père de madame la comtesse Estève.]
--En vérité, dit madame de Staël à madame Vandenyverd lorsqu'elle fut
assise, je crois que nous pouvons établir ici deux commissions, comme
cela se fait dans le Corps-Législatif, une pour les finances et l'autre
pour les affaires politiques.
--Cette dernière chose est bien vague, dit M. Vanberchem; est-ce donc
dans la commission de la politique que vous me voulez mettre, puisque
vous me jugez incapable de parler finances?
Madame de Staël se mit à rire, et expliqua ce que voulait dire la phrase
de M. Vanberchem.
--Je vous assure, dit Ouvrard, que Billy est un garçon qui fait marcher
de front les plaisirs, les affaires, les dangers et son salut.
--Que lui est-il donc arrivé? s'écria madame de Staël; car tout
l'impressionnait vivement, et lui donnait à l'heure même une sorte
d'agitation.
M. VANBERCHEM.
Cela ne vaut pas la peine d'en parler.
MADAME DE STAËL.
Il y a donc quelque chose? alors ce doit être intéressant.
M. OUVRARD.
Je vous réponds que c'est _une aventure_!... et même... terrible!...
MADAME DE STAËL.
Ah! mon Dieu! vous me faites peur!
M. HOTTINGUER.
C'est que c'est en effet fort effrayant.
MADAME DE STAËL à MM. Benjamin Constant, Boulay-Paty, Jouenne, et les
autres qui causent à l'autre extrémité de la chambre.
Messieurs, messieurs, venez écouter une superbe histoire arrivée à M.
Vanberchem.
M. VANBERCHEM.
Je vous jure que vous serez fort surpris de ne trouver qu'une histoire
toute naturelle, et comme il en arrive tous les jours.
MADAME DE STAËL.
Pour peu que vous répondiez cela encore une fois, vous aurez raison, mon
cher Billy... Commencez donc, je vous en prie.
LE VALET DE CHAMBRE annonçant.
M. de Lugo.
M. VANBERCHEM.
Ah! voici un témoin de ce que je vais vous dire, M. de Lugo[120]
demeurait dans ma maison.
[Note 120: Don Juan de Lugo était à cette époque à Paris en qualité de
consul-général d'Espagne. C'était un homme agréable et d'esprit; il
logeait à l'hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré, à côté immédiatement de
M. Vanberchem, qui occupait le petit hôtel de Noailles au moment où
cette aventure lui arriva... C'était quelques semaines avant ce
jour-là.]
DON JUAN DE LUGO secouant avec amitié la main de M. Vanberchem.
Ah! c'est sans doute de la fameuse rencontre qu'il est question?
MADAME DE STAËL.
Précisément!
DON JUAN DE LUGO.
Vous connaissez donc cette aventure, madame?
MADAME DE STAËL.
Eh! mon Dieu, non!... depuis une heure ils me disent tous que c'est la
plus extraordinaire chose...
M. VANBERCHEM s'inclinant.
Je commence...
Vous savez, madame, que je logeais avant mon mariage au petit hôtel de
Noailles, rue Saint-Honoré. J'y étais avec fort peu de monde; j'avais un
valet de chambre, un groom et un homme pour mes chevaux. J'étais garçon,
je n'avais pas de maison, et je n'avais pas besoin de plus de monde...
Du reste, la maison n'avait que moi de locataire, et le portier était
sourd et presque aveugle. Tout ceci est nécessaire à savoir.
J'allais beaucoup dans le monde; les bals reprenaient, et je n'en
manquais pas un. Mais comme les affaires ne doivent pas souffrir des
volontés de la folie, la mienne se soumettait à la nécessité, et tout
allait donc fort bien, _affaires_ et _folies_, ajouta-t-il en
s'inclinant profondément devant madame de Staël.
MADAME DE STAËL, souriant.
Je n'en doute pas... poursuivez.
M. VANBERCHEM.
Un jour, j'étais allé au bal chez madame Hinguerlot, et j'étais rentré
à quatre heures et demie du matin fort sagement, car habituellement je
ne rentrais qu'au jour; mais j'avais une affaire très-importante à
terminer. J'avais des valeurs immenses chez moi tant en traites au
porteur qu'en or et en bijoux, et le lendemain matin à huit heures il me
fallait être de ma personne et avec tout cela au fond du Marais; mon
valet de chambre devait m'éveiller à sept heures.
C'était assez la coutume; car chaque matin je me levais à la lumière,
quelle que fût l'heure à laquelle je m'étais couché. (_Il s'incline
encore._)
MADAME DE STAËL, souriant et joignant les mains.
Je vous demande pardon...
M. VANBERCHEM.
Mon valet de chambre entrait dans ma chambre, allumait mon feu, et puis
allait préparer mon déjeuner, c'est-à-dire une tasse de chocolat, et
donner ordre pour qu'on attelât mon cheval...; pendant ce temps-là je
mettais mes papiers en ordre, et puis je sortais.
Le matin dont je vous parle, mon valet de chambre, après avoir allumé
mon feu, mes bougies, et disposé ma robe de chambre, après m'avoir
répété par trois fois qu'il fallait me lever, s'en alla préparer mon
chocolat, me laissant dans cet état de demi-sommeil qui n'est pas encore
et qui n'est plus le repos... cette sorte de somnolence enfin dans
laquelle on entend sans voir... C'est comme un cauchemar quelquefois,
surtout quand on sait _qu'il faut_ se lever. C'était précisément là mon
affaire.
Je luttais donc contre le sommeil avec une force pour le moins égale à
celle dont il m'accablait... Je soulevais ma tête, et puis elle
retombait; je pensais bien à cette rue Sainte-Marguerite où je devais
aller... et puis mes yeux se refermaient, et je n'entendais plus que des
airs de valse, je ne voyais plus que des têtes blondes et brunes
couronnées de fleurs et tournant devant moi... Au milieu de l'une de ces
douces visions, je fus éveillé par un bruit aigre, quoique faible, qui
partait du pied de mon lit... Ma chambre était vaste et sombre... mais
ce lit était en face de la cheminée, au-dessus de laquelle est une
grande glace qui répétait tout l'appartement.
Ce bruit qui m'avait éveillé avait cessé... mes yeux appesantis se
refermèrent... mais au bout d'un instant il recommença. Cette fois je
m'éveillai tout à fait et mes yeux, se dirigeant vers la partie sombre
de la chambre, plongèrent du côté de la porte... Cette porte était au
pied de mon lit, elle était à deux battants... Je n'avais pas soulevé
ma tête, et mes yeux pouvaient tout voir sans faire présumer mon réveil.
Tout ce que je viens de vous dire n'avait pas duré trois secondes.
Au second mouvement qui m'avait averti, j'ai déjà dit que j'étais
parfaitement éveillé, et mes yeux fixés sur la glace devaient m'avertir
de ce que j'attendais.
Un troisième mouvement imprimé à la porte pour l'ouvrir entièrement et
doucement, sans m'éveiller, me prouva que je ne m'étais pas trompé... La
porte s'ouvrit en effet, et j'aperçus dans la glace une tête d'homme
pâle, au visage long et sur un corps de haute taille... Cette tête jeta
un coup d'oeil rapide et hagard dans la chambre, et fit un pas pour
entrer; mais avant que son pied fût dans l'appartement, je sautai de mon
lit à terre, et sans vêtement, sans armes, je m'élançai sur le brigand
qui tenait à la main un long couteau dont il voulait me frapper, mais
que je fis tomber à l'instant même en lui donnant un coup de poing qui
lui démit presque le bras.
Cet homme était moins grand que moi; mais il était encore un adversaire
redoutable. Surpris d'abord par mon apparition inattendue, tandis qu'il
me croyait endormi, il reprit bientôt ses esprits et se défendit comme
un lion. Mais la pensée du danger auquel je venais d'échapper me rendit
cruel... J'usai de tous mes avantages; l'assassin fut terrassé par moi,
et traîné tout sanglant au corps de garde de l'hôtel de Noailles, qui
était au bas de ma maison.
--Mais vos domestiques? s'écria madame de Staël, qui avait écouté cette
aventure avec un intérêt profond et avec une attention qu'elle
n'accordait qu'à ce qui lui plaisait.
M. VANBERCHEM.
Je n'ai pu vous dire, madame, que tout cela fut si prompt que je n'eus
que le temps d'appeler mon valet de chambre aussitôt que je fus aux
prises avec le brigand... Mais mon valet de chambre, qui m'était fort
attaché, en me voyant, les mains sanglantes, assommer un homme inconnu
qu'il pouvait croire avoir été apporté là par le démon; à la vue de tout
cela, dis-je, cet homme se trouva mal et s'évanouit tout à fait... Mon
groom et mon autre domestique étaient dans l'écurie, au fond de la
cour... J'étais donc _seul_, et ce fut _seul_ aussi que je conduisis le
brigand au corps de garde.
Cet homme était un juif allemand de Francfort; il savait, j'ignore
comment, car il ne le voulut jamais dire, que j'avais souvent chez moi
de grandes valeurs...; il savait de plus comment chaque chose se
faisait dans mon intérieur. C'est d'après cette connaissance qu'il
s'était introduit dans la soirée du jour précédent dans la cour de
l'hôtel. Il avait passé la nuit caché derrière des fagots qui étaient
dans une grande remise inoccupée. Il était monté sans _souliers_
derrière mon valet de chambre, et passait avec lui à mesure que l'autre
ouvrait une porte sans la refermer, ayant les mains embarrassées de la
lumière et du feu. Arrivé dans la pièce qui précédait ma chambre,
l'assassin s'était mis dans l'ombre pour attendre la sortie de mon
domestique.
--Car je savais qu'il ressortait pour aller au bout de la maison, disait
le misérable.
C'était vrai... Quant au brigand, il devait entrer pendant mon
demi-sommeil... m'égorger, emporter toutes mes valeurs... et même tuer
mon pauvre Louis s'il était arrivé, disait-il, avant qu'il eût fini.
Eh bien! quoique j'eusse fait tomber l'arme qui DEVAIT M'ASSASSINER de
la main de cet homme, tout cela ne l'aurait pas fait condamner...
lorsque la Providence éclaira les juges... Quelques mois auparavant, un
horrible assassinat avait été commis à Croissy[121], sur la route de
Saint-Germain. Les meurtriers s'étaient d'abord échappés... deux avaient
été repris... mais c'étaient les moins coupables... Le monstre qui avait
ordonné l'assassinat, et l'avait presque exécuté en entier, s'était
sauvé, et depuis trois mois défiait toutes les recherches de la
police... C'était mon juif!...--Il fut jugé et exécuté...
[Note 121: Cet assassinat de Croissy, commis sur deux vieillards, le
mari et la femme, et une belle jeune fille de dix-huit ans, est un des
crimes les plus horribles de ce moment.]
--Maintenant, madame la baronne, ajouta M. Vanberchem[122], vous pouvez
prononcer et dire si je suis toujours un jeune fou courant devant moi
sans regarder qui se met en travers!...
[Note 122: M. Billy Vanberchem est toujours vivant; il habite Genève, où
il est comme partout aimé de ses amis[122-A].]
[Note 122-A: Il est maintenant à Bologne.]
Madame de Staël avait été tellement saisie par l'intérêt de cette
narration, qu'elle ne répondit pas d'abord à M. Vanberchem; elle le
regardait avec une sorte de stupeur et comme étonnée qu'il fût _là_,
après avoir été aux prises avec un assassin armé lorsqu'il était sans
défense et sans habit; ce qui rend la lutte corps à corps bien autrement
difficile pour celui qui n'est pas vêtu.
--Pauvre garçon! dit-elle enfin, pauvre garçon! et moi qui croyais qu'il
ne se levait qu'à midi! qu'il était un sybarite ne soulevant que des
roses... Pardon, mon héros!...
Et elle lui tendit sa main, qu'il reçut en mettant un genou en terre,
et baisa avec autant de tendresse que si elle eût appartenu à la plus
belle femme de France. Elle ne pouvait, au reste, être mieux qu'elle
n'était, cette main... car madame de Staël avait les plus belles mains
et les plus beaux bras que j'aie vus de ma vie.
Ce fut pour Benjamin Constant qu'elle souffrit son premier exil de
Paris. Napoléon ne l'aimait pas, et même il était injuste pour elle...
Il ne voulait pas qu'une seule voix s'élevât contre lui... Jugez de ce
qu'une voix de femme devait lui donner de colère!
Madame de Staël était en tout noble et grande; son coeur était comme son
esprit.... Tout en elle avait de vastes proportions...: aimant, adorant
la liberté, elle prit parti pour les tribuns qui crièrent hautement
contre le despotisme de Napoléon, qu'ils prévoyaient.... Je crois
cependant qu'en donnant à sa conduite le nom de _tyrannie_, ils se sont
trompés.
Madame de Staël voyait donc souvent Benjamin Constant; il était son ami
le plus intime à cette époque, et toutes ses pensées étaient les
siennes; toutes ses opinions, elle les partageait. Il fit un discours
pour attaquer Napoléon, et, loin de l'en dissuader, madame de Staël l'y
encouragea: plus elle avait été sincèrement dévouée à la cause de la
République, et plus elle croyait qu'elle se devait à elle-même de ne
point faiblir au moment où cette République était en danger.... Un jour
Joseph Bonaparte fut la voir; il l'aimait d'une véritable et tendre
amitié; c'est un homme d'esprit et de coeur, et fait pour comprendre
madame de Staël. Elle vit qu'il était préoccupé, et lui en demanda la
cause.
--C'est de vous, lui dit-il.
MADAME DE STAËL.
De moi!...
JOSEPH BONAPARTE.
De vous-même... Mon frère m'a parlé de vous hier. Il connaît l'amitié
que je vous porte, et il m'a fait des plaintes.
MADAME DE STAËL.
Sur quoi?
JOSEPH BONAPARTE.
Sur votre société d'abord; mais ce n'est pas là le vrai grief... Est-il
vrai que vous vous soyez laissée aller à dire des mots piquants et
amers?
MADAME DE STAËL.
Mais... non...
JOSEPH BONAPARTE, sans paraître remarquer l'hésitation.
Mon frère vous porte de l'intérêt, et j'en ai eu la preuve dans ce qu'il
m'a dit.
MADAME DE STAËL, vivement.
Sur moi!...
JOSEPH BONAPARTE.
Sans doute... Il m'a dit: Mais que veut-elle? demeurer à Paris? je le
lui permettrai... Le paiement du dépôt de son père? je l'ordonnerai.
Enfin que veut-elle? qu'elle dise ce qu'elle veut.
À mesure que Joseph Bonaparte parlait, madame de Staël devenait plus
sérieuse. Cette vivacité qu'elle avait montrée disparaissait et ne se
manifesta plus que par une vive impatience avec laquelle elle s'écria:
--Eh! mon Dieu, il n'est pas question de ce que je veux, mais de ce que
je pense...
--L'orage gronde, dit madame de Staël à Benjamin Constant le même jour;
et elle lui raconta ce que lui avait dit Joseph Bonaparte, et sa
réponse.
--Vous avez eu tort, lui dit Benjamin Constant, ne le bravez pas
ainsi;... il sait par où vous êtes vulnérable. Soyez prudente.
--Ah! vous avez raison, s'écria-t-elle tout en larmes à la seule pensée
d'un exil... Oui, sans doute, il connaît ma faiblesse... Il sait que me
défendre Paris, c'est me tuer... Oh! le fantôme de l'exil me
poursuit.... C'est par la terreur qu'il me cause que je suis capable de
plier devant la tyrannie...
En la voyant tellement impressionnée, Benjamin Constant ne voulait pas
lui lire le discours qu'il devait prononcer au Tribunat quelques jours
après; mais elle l'exigea. Ce discours était d'une force à causer
non-seulement des craintes pour l'avenir à Napoléon, mais bien aussi
pour le présent, quelque amour que la France eût pour lui.
--Dois-je le prononcer? dit Benjamin Constant à madame de Staël.
--Oui, lui répondit-elle avec fermeté.
Il le prépara.
La veille du jour où il devait parler, Lucien Bonaparte vint chez madame
de Staël: Carion de Nisas, Roederer, Sicard, M. de Narbonne, une foule
de personnes dont la conversation, avec des nuances différentes, était
chère à madame de Staël, s'y trouvaient. Entraînée elle-même par
l'attrait qui agissait sur elle, madame de Staël fut parfaitement
aimable; son éloquent esprit faisait jaillir des étincelles à chaque
mot, et provoquait à son tour de nouveaux jets lumineux chez ceux avec
qui elle conversait. Naturellement vive et facile à détourner, elle
avait oublié peut-être la pensée qui envahissait son âme quelques heures
auparavant... On servit le thé; dans le dérangement qu'il causa,
Benjamin Constant s'approcha de madame de Staël et lui dit très-bas:
--Regardez, voilà votre salon rempli de gens qui vous plaisent; si je
parle, demain il sera désert; pensez-y.
Elle tressaillit et demeura un moment silencieuse, mais ce moment fut
court.
--Il faut suivre sa conviction, lui dit-elle avec une noble assurance.
Cette réponse est belle, parce qu'elle est consciencieuse; mais madame
de Staël a dit _elle-même_ que si elle avait pu prévoir tout ce qu'elle
en a souffert, elle n'aurait pas refusé l'offre que Benjamin lui faisait
de garder le silence pour ne pas la compromettre.
C'était une grande journée pour madame de Staël, que celle où son ami
devait signaler et _stigmatiser_ pour ainsi dire la _tyrannie_, ou du
moins ce qu'ils appelaient ainsi. Pour la célébrer dignement, madame de
Staël voulut réunir les personnes qui lui paraissaient se convenir le
mieux. Toutes, à très-peu d'exceptions près, tenaient au nouveau
gouvernement... À quatre heures, madame de Staël reçut un billet
d'excuse; un quart d'heure après, il en vint trois; dans l'espace d'une
heure, elle en avait reçu dix!...
Elle a dit elle-même que les deux ou trois premiers ne lui causèrent que
la contrariété qu'éprouve toujours une maîtresse de maison en recevant
l'annonce d'une place vide; mais ensuite, elle comprit le motif de ces
refus, et son coeur fut alors profondément blessé...
Pendant quelques jours, la tempête gronda sourdement... Enfin, un jour
de réception publique aux Tuileries, Napoléon s'approcha brusquement de
Joseph et lui dit très-haut:
--Qu'allez-vous faire chez madame de Staël? C'est une maison dans
laquelle on ne voit que mes ennemis; personne de ma famille n'y doit
aller.
Dès le même soir, vingt personnes cessèrent d'aller chez madame de
Staël; et comme il fallait une raison au moins apparente pour ne plus
voir une femme qui gardait cent mille livres de rentes (car si elle eût
été ruinée, on eût été encore plus insolent avec elle sans se gêner:
c'est un si grand crime que de perdre sa fortune!), comme personne ne
pouvait arguer un tort de madame de Staël depuis le 18 fructidor, on la
blâma d'avoir donné son secours à M. de Talleyrand, et de l'avoir fait
nommer ministre des Affaires étrangères; et les mêmes personnes
allaient et _dînaient_ chez M. de Talleyrand tous les jours... chez ce
même M. de Talleyrand qui était aussi ministre des Relations extérieures
sous le consulat, parce que le 18 brumaire l'avait trouvé sans place et
remercié.
Enfin, peu à peu, le salon de madame de Staël devint désert, excepté
quelques amis qui ne l'abandonnèrent jamais.
Un matin, Fouché, alors ministre de la police, la fit prier de passer à
son ministère; c'était pour lui dire que le premier Consul, _mal
informé, sans doute_ (par lui-même), la soupçonnait d'avoir travaillé au
discours de Benjamin Constant.
--Il est trop supérieur pour avoir recours à l'esprit d'une pauvre
femme, lui répondit madame de Staël.
Et telle était en effet sa modestie, qu'elle le pensait; elle avait sans
doute une juste idée de son beau talent, mais elle ne se jugeait[123]
pas la première de toutes. Elle défendit ensuite Benjamin Constant avec
la chaleur de l'amitié, et fit pour lui ce qu'elle n'aurait pas fait
pour elle; elle pria!... Fouché, qui, à cette époque de sa vie, voulait,
à ce qu'il paraît, avoir une apparence, peut-être même une réalité de
bonté, lui promit de la servir, et lui conseilla de passer quelques
jours à la campagne.
[Note 123: C'est une vérité qu'elle était modeste, et bien plus que des
gens que j'ai connus, des gens qui écrivent des volumes, de gros
volumes, en vérité, faits seulement avec de vieilles idées rebattues et
les règles de la grammaire; mais pour des pensées, _néant_. Eh bien! ces
bonnes gens-là s'étonnent d'eux-mêmes à un degré vraiment comique...
C'est une telle vénération d'eux-mêmes, qu'après eux il n'y a rien à
dire.]
--L'orage s'éloignera, lui dit-il, pendant ce temps.
Mais au lieu de s'éloigner, il éclata plus furieux encore qu'on ne
l'avait présumé; seulement ce fut quelques mois plus tard.