grandes de la Pologne, n'eut une alliance que parce que la soeur des
princes Auguste et Michel Czartorinski épousa, _contre leur gré_, le
comte Poniatowski, d'une noblesse nouvelle, mais protégé par Charles
XII, et ensuite par le roi de Pologne (Auguste II), quoiqu'il eût été
son ennemi. Stanislas Poniatowsky, qui fut roi de Pologne par la volonté
de la Czarine, était fils de ce comte Poniatowsky; mais le comte était
un homme de talent et d'esprit: il força, par une constante étude, ses
beaux-frères à se rapprocher de lui; et leur réunion, qui ne fut jamais
rompue, eut de grands résultats pour la prospérité de tous deux. Quant
au trône de Pologne, il est constant que, sans Catherine, c'eût été le
prince Adam Czartorinski, cousin de Stanislas Poniatowsky, qui eût été
élu.]
--Vous êtes bien joyeux sans nous, leur dit-elle en arrivant près d'eux.
Dites-nous le sujet de votre gaieté, et je vous promets de la partager;
car pour vous faire rire, ajouta-t-elle en désignant Savary le député,
il faut un sujet vraiment joyeux.
SAVARY.
C'est le général qui nous racontait une anecdote arrivée à Varsovie; je
l'engage à la recommencer pour tout le monde, car je ne veux pas être
égoïste.
KOSCIUSKO.
En vérité, je ne sais pas si cela en vaut la peine.
MADAME DE STAËL.
Oh! général, contez, contez donc. J'aime les histoires dites par les
hommes comme vous, avec passion;... elles ont le charme du conte et la
vérité de l'histoire; c'est charmant! Dites, dites.--Allons, messieurs,
faites silence!... Et vous, mon cher Benjamin, ramassez, je vous prie,
vos éternelles jambes; car vous voyez bien que vous embarrassez le
passage. Maintenant, général....
KOSCIUSKO.
Mon Dieu! voilà bien de la solennité pour une chose très-peu
importante... Enfin...
Vous saurez donc, madame, que le roi Stanislas Poniatowsky était un jour
dans une maison de campagne à une très-petite distance de Varsovie. M.
de Thugut, celui-là même qui, aujourd'hui, prend à moi un tel intérêt
qu'il me fait chercher partout, était arrivé à Varsovie pour parler au
roi de Pologne, je ne me souviens plus de quel objet précisément, mais
enfin il était important. Le Roi, tout à fait sous la tutelle de la
Russie, et n'osant pas recevoir M. de Thugut avec apparat à Varsovie,
imagina le moyen terme de l'inviter à dîner à cette maison de plaisance
où il était encore, quoiqu'il fit déjà froid. M. de Thugut était invité
à venir de bonne heure, lui disait le Roi, dans le plus aimable billet,
et comme, au reste, il en savait écrire, pour faire une partie de
billard ou de whist avant et après dîner, pour passer enfin une journée
de château. Sa Majesté avait voulu dépouiller toutes les formes
ennuyeuses de la représentation.
M. de Thugut arriva vers une heure. Le valet de chambre, averti par
l'huissier de la chambre, lui dit de faire entrer M. le baron dans les
appartements intérieurs, et qu'il y trouverait bientôt le Roi, qui
allait s'y rendre.
L'huissier de la chambre ouvre une porte, invite le baron à la passer,
et, lui montrant une longue file de pièces dont toutes les portes
étaient ouvertes, il referme la première sur lui et le laisse seul. Le
baron, n'entendant aucun bruit, ne sait s'il doit avancer; partout des
tapis, un profond silence, et pas un mouvement qui annonçât qu'il y eût
quelqu'un dans l'une des pièces voisines.
Cependant, tout en regardant un tableau, un vase antique, un objet
d'art, et ils étaient nombreux dans cette demeure élégante, le baron de
Thugut avançait lentement, mais il avançait: arrivé près d'un cabinet où
il voyait une magnifique bibliothèque, il entendit quelqu'un tousser
comme pour avertir _qu'on était là_. M. de Thugut fait encore un pas,
entre dans la pièce, et voit devant la cheminée un homme jeune, beau,
ayant une tournure et un air de roi. Cet homme était debout, les mains
derrière le dos et se chauffant. M. de Thugut, ne pouvant douter que ce
ne fût le Roi, fit sa première révérence d'autant plus profonde qu'il
tremblait d'avoir hésité une seule seconde. Le monsieur lui rendit son
salut profond, non-seulement avec une hauteur plus que royale, mais avec
une expression d'ironie moqueuse qui ne l'était pas du tout.
--Voilà un roi, se dit M. le baron de Thugut, qui n'a pas été longtemps
à prendre ce qu'il croit _la dignité du rang_!
Et tout en faisant intérieurement cette réflexion, il faisait aussi une
seconde révérence tout aussi profonde que la première; à quoi le
monsieur chamarré de croix, de cordons de toutes couleurs, répondit
encore par un petit coup de tête ironiquement donné encore.
Cette richesse de cordons et de croix avait aussi confondu le baron. Le
Roi lui avait écrit:
«_Venez sans cérémonie, mon cher baron; le plaisir que j'aurai à vous
connaître enfin fera tous les frais de la présentation._»
Le baron recommençait sa troisième révérence, lorsqu'une porte à côté de
la cheminée s'ouvrit, et un jeune homme mis simplement, et n'ayant que
l'ordre de Saint-Wladimir de Pologne, entra dans la chambre, et vint à
lui avec cette aisance élégante qui faisait le charme de la tournure de
Poniatowsky.
--Baron de Thugut, je suis ravi de vous voir,... et j'espère que notre
connaissance deviendra un jour celle de deux amis... Comte de
Stac......g, comment vous portez-vous aujourd'hui?
Le comte s'inclina alors plus bas encore que de coutume, pour montrer au
baron de Thugut qu'il pouvait faire plier son épine dorsale autant qu'il
le voulait.
--Le baron de Thugut! le comte de Stac......g! dit le Roi, en nommant
les deux ministres l'un à l'autre... Je dois faire l'emploi de maître
des cérémonies, ajouta-t-il en souriant; car, ainsi que je vous l'ai
écrit, nous sommes ici parfaitement à la campagne...
Le baron salua avec une politesse achevée; mais M. de Stac......g reprit
alors son attitude hautaine, comme désirant humilier son antagoniste et
montrer que sa souveraine était une femme _qui ne devait faire aucune
concession_ à une autre femme... Mais M. de Stac.....g n'était pas de
force à lutter avec le baron de Thugut; il le connut bientôt.
La matinée s'écoula agréablement. Quand le baron voulait, il était un
des hommes les plus spirituels qu'on pût rencontrer, et ce jour-là il le
voulut avec une volonté déterminée. Poniatowsky était pour ce jeu-là
l'homme qu'il lui fallait, parce que, très-spirituel lui-même, il
comprenait tout, relevait la balle, la renvoyait, et la conversation ne
tarissait jamais. Quant à M. de Stac.....g, il était là comme assistant
à un spectacle donné pour lui... et même il y ajoutait, parce qu'il
avait de l'humeur, et que rien n'est plus amusant que de voir un visage
récalcitrant à la joie au milieu de gens qui ne comprennent pas l'humeur
ou le chagrin d'un seul parce que les autres s'amusent. Le matin on joua
au billard, on parla littérature, on dîna; et après le dîner le Roi fit
une partie de whist, composée de lui, le baron de Thugut, le comte de
Stac......g et l'un de ses aides de camp. La partie fut d'abord
très-bien, mais la chance tourna, et le Roi, qui avait M. de Thugut pour
partenaire, commença à gronder, parce qu'il perdait. M. de Thugut, lui,
de son côté, qui avait toujours joué ses cartes avec un extrême soin,
commença à se tromper, et conséquemment à faire tromper Poniatowsky.
--Le roi de trèfle, dit le baron en jetant le valet de pique sur la
table.
--Mais c'est le valet de pique, baron; qu'est-ce donc que vous faites?
--Je demande humblement pardon à Votre Majesté...
La carte est relevée, le jeu continue... Quelques minutes après, le
baron jette une carte de nouveau et dit:
--Le roi de carreau.
--Ah ça! décidément, dit Poniatowsky, vous avez des distractions, mon
cher baron, qui me feraient croire que vous êtes amoureux, si nous
avions ici de jolies femmes.
C'était encore un valet!
--Je me prosterne aux pieds de Votre Majesté, en lui demandant
humblement mon pardon, car je suis plus coupable qu'elle ne le croit;
c'est la troisième fois de la journée que j'ai la maladresse de _prendre
un valet pour un roi_.
Et en disant ces derniers mots, il lança sur M. de Stac......g un regard
qui remboursait tous les mouvements de tête insolents.
--Mon Dieu, la jolie histoire! et qu'elle est bien contée! n'est-il pas
vrai, Lemercier? dit madame de Staël en s'adressant à un jeune homme
petit, pâle et blond, dont la physionomie intéressante annonçait de
l'esprit et une extrême finesse.
Il s'inclina devant madame de Staël en réponse à ce qu'elle venait de
lui dire... Dans ce moment, on servait du thé, et le mouvement général
fixa le jeune homme près de madame de Staël...
--Eh bien! lui dit-elle, que deviennent toutes les productions de cette
jeune et bonne tête?... Tenez, général, regardez ce jeune homme qui
paraît à peine avoir vingt-cinq ans; eh bien! il a déjà publié, depuis
92, de bien beaux vers et une quantité de pièces de théâtre, _le Lévite
d'Éphraïm_..., _Lovelace_...., _le Tartufe révolutionnaire_....,
_Ophis_...., et puis, aidez-moi donc, Lemercier.
DUPONT DE NEMOURS.
Et _Agamemnon_, madame!... son ouvrage peut-être le plus achevé. C'est
une pièce digne d'Euripide, mon cher Lemercier, et votre talent nous
rendra fiers si vous continuez à produire ainsi...
LEMERCIER.
Le public de Paris n'est pas toujours de l'avis des gens de goût; voyez
ce qui s'est passé dernièrement à _Pinto_!...
MADAME DE STAËL.
Ah! ne parlons pas de cela!... Ce malheureux _Pinto_!... Je me le
rappelle bien... Mais le moyen de lui parler de cette soirée?
JARD-PANVILLIERS.
S'il voulait, madame, il pourrait vous raconter une histoire aussi, lui,
et qui vous ferait voir que les sifflets ne lui font pas la peine qu'on
pourrait bien croire.
BENJAMIN CONSTANT.
Allons donc! ce n'est pas possible! Comment voulez-vous qu'il ait été
insensible au bruit discordant des sifflets et des cris que l'on faisait
mercredi dernier à _Pinto_?
MADAME DE STAËL.
Mais aussi quelle idée avez-vous eue de faire jouer le rôle de
l'archevêque de Bragance par Dugazon? Dugazon me fait toujours l'effet
de se mettre en garde avec sa longue rapière dans je ne sais plus quelle
pièce de Molière.
DUPONT DE NEMOURS.
Mais comme mademoiselle Contat était belle dans le rôle de la duchesse
de Bragance!... elle m'a rappelé ses beaux jours...; et je crois
qu'elle-même a éprouvé cette magique influence, car elle a joué comme
un ange.
LEMERCIER.
Ce que dit M. Dupont de Nemours me confirme dans cette pensée, que
presque toujours le public prononce sur ce qu'il ne sait pas, et juge
les effets sans chercher à connaître les causes.
DUPONT DE NEMOURS.
Comment cela?...
LEMERCIER.
C'est que mademoiselle Contat, bien loin d'avoir été inspirée, a failli
faire tomber la pièce dès le premier acte par son découragement, et, si
je ne l'eusse pas ranimée, tout était dit.
MADAME DE STAËL.
Ce que vous dites là paraît bien curieux, Monsieur Lemercier;
racontez-nous comment vous avez ranimé mademoiselle Contat.
LEMERCIER.
Je ne sais, madame, si vous connaissez ma méthode invariable lorsque je
fais jouer une pièce. Je ne donne pas de billets, pour que le parterre
soit entièrement le maître de faire connaître son opinion; à la
première représentation d'un de mes ouvrages, les voix et les mains sont
libres, les opinions aussi; il suit de là qu'une pièce n'est soutenue
que par elle-même, et que lorsqu'elle réussit elle est vraiment bonne,
puisqu'elle a résisté à la rage envieuse de la médiocrité qui ne veut
pas qu'on réussisse.
MADAME DE STAËL.
Vous ne donnez pas de billets!... C'est prodigieux!... Cela m'explique
les sifflets.
LEMERCIER.
J'avais eu cinq billets pour _Pinto_; j'en avais gardé trois pour mes
amis, et j'en avais donné deux à Talma... J'avais une loge dans laquelle
j'étais avec deux ou trois personnes de mes amis intimes.--Le rideau
baissé, après le premier acte, on vient m'avertir que mademoiselle
Contat ne veut pas continuer la pièce, qu'elle pleure et se désole... Je
cours aussitôt dans sa loge, et je la trouve délacée, presque
déshabillée et pleurant à verse.
--Ma belle amie, m'écriai-je, qu'est-ce donc, au nom du Ciel, que tout
ceci? Eh quoi! vous abandonnez ma pièce! vous laissez votre rôle!...
mais que vais-je devenir?... Allons, revenez à vous, soyez bonne, mais
surtout soyez grande!... Est-ce que mademoiselle Clairon aurait fait une
chose semblable?
Mademoiselle Contat me répondit qu'elle m'aimait comme un frère,
qu'elle voulait tout faire pour moi, mais qu'ici sa volonté était
impuissante,... qu'elle s'était retirée du théâtre en chancelant et
ayant un vertige causé par le tumulte qui envahissait jusqu'au comble de
la salle...--Non, non, répétait-elle en pleurant, je ne pourrai
jamais,... je mourrais!
Ma situation devenait plus terrible de moment en moment. On entendait,
de la loge où j'étais avec mademoiselle Contat, la rumeur de la salle...
tant étaient violentes les secousses données par le reflux et le flux de
cette multitude agitée et presque furieuse surtout du retard qu'on
mettait à lever le rideau...--Les entendez-vous! me disait mademoiselle
Contat en se serrant contre moi... Ils me _tueront_!
--Allons, allons, lui disais-je en me mettant à ses pieds et lui baisant
les mains, allons, un peu de courage, et vous faites réussir une oeuvre
dont vous serez la mère... Allons, je vous en supplie!...
Et tout en lui parlant ainsi, je la relaçais,... je replaçais ses
pierreries, ses dentelles, et enfin, par un miracle que Dieu voulut bien
faire pour moi, mademoiselle Contat fut enfin en état de remonter sur la
scène, où elle rejoignit ses camarades. Ils n'étaient pas comme cela
eux, et Dugazon aurait donné de son courage à ses camarades. Je vis
mademoiselle Contat entrer en scène, je lui entendis dire les premières
paroles, et alors plus tranquille, au moins pour cet acte, je retournai
dans ma loge.
Vous savez, madame, que la salle était non-seulement remplie, mais que
les avenues étaient occupées.--En traversant un corridor, je vois un
gros et grand homme adossé contre un des poêles, et de là sifflant de
toutes les forces de ses énormes poumons dans _un cor_ et non pas un
sifflet, grand comme un cor de chasse, je crois. Et cet homme
sifflait!... mais il sifflait... à déchirer son propre tympan... Je fus
à lui:
--Monsieur, lui dis-je, vous êtes bien mal placé dans ce corridor, car
vous sifflez sans être entendu, et, de votre côté, vous n'entendez pas
ce que vous sifflez.
L'homme me regarda d'un air étonné et suspendit un moment sa diabolique
musique.
--Monsieur, me dit-il après m'avoir regardé avec attention pour juger si
je ne me moquais pas de lui... monsieur, seriez-vous un ami de l'auteur?
--Bien mieux que cela, monsieur, je suis l'auteur lui-même.
--Vous, monsieur?
--Sans doute; et si vous voulez me faire l'honneur d'accepter une place
dans ma loge, il m'en reste heureusement une que je puis vous offrir.
Venez, vous serez en face, assis et bien plus commodément placé pour
siffler, en bonne conscience, que dans ce corridor... Qui jamais ouït
parler d'un sifflet partant d'un corridor?... Venez, monsieur, et je
vous promets de vous laisser la liberté de siffler tant que vous voudrez
et les endroits que vous voudrez, même mes passages de prédilection...
MADAME DE STAËL.
Oh! la bonne folie! et vous lui proposiez cela de bonne foi!...
LEMERCIER.
Sans aucun doute.
MADAME DE STAËL.
Et accepta-t-il?...
LEMERCIER.
Non, il s'en fut je ne sais où; mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il
n'a plus sifflé. Au surplus, sa retraite ne fit rien à l'affaire; les
sifflets étaient, je crois, au nombre de mille au moins!... Quel
vacarme! quel bruit!... Jamais on n'entendit pareille rumeur à la
Comédie-Française, m'ont dit les _servants_ les plus vieux. Madame
Lachassaigne ne se rappelait un pareil tumulte qu'au _Mariage de
Figaro_, et encore j'avais la supériorité de quelques centaines de
sifflets[115]...
[Note 115: _Pinto_ est une belle pièce: c'est la première comédie
_shakspearienne_ que nous ayons eue. Mon opinion n'est pas le résultat
de mon amitié pour M. Lemercier.--C'est justice.]
MADAME DE STAËL.
Votre histoire est charmante, Lemercier, et vous avez raison; elle
prouve que vous avez dirigé mademoiselle Contat, et le public dit,
_lui_, que c'est elle qui a fait réussir votre pièce... Oh! le monde!...
le monde!...
Comme on allait se retirer, car il était une heure du matin, on entendit
une voiture s'arrêter à la porte, et bientôt après on annonça: M. de
Talleyrand... On se retira en partie, et il ne demeura avec madame de
Staël et celui qui lui devait son retour dans sa patrie que Benjamin
Constant et un ou deux autres habitués, tels que Jard-Panvilliers,
Petiet et Roederer, etc.
Au moment du 18 fructidor, madame de Staël fut presque proscrite on ne
sait trop pourquoi, et ne dut la possibilité de revenir à Paris à
l'époque que je viens de citer qu'aux soins de Barras. Elle en eut
toujours une grande reconnaissance, et ne l'oublia jamais. Après le 18
fructidor, elle revint à Paris, et fut comme toujours, et comme nous
venons de le dire, la femme autour de laquelle venait se grouper tout ce
qui était notable en quoi que ce fût... On l'écoutait comme un oracle.
Madame de Staël est non-seulement une femme d'esprit et de talent, mais
c'est un homme comme nous en avons eu peu dans notre révolution; c'est
un publiciste qu'on consultera dans soixante ans d'ici comme Burke et
Montesquieu. L'Empereur était injuste envers elle: il ne fut même pas de
cette simple équité qui fait juger sur les faits et non sur des
préventions... Il y a quelques ombres dans le jour lumineux qui éclaire
la vie de Napoléon: la persécution de madame de Staël en est une grande.
Quelque temps avant le 18 brumaire, elle fut en Suisse voir son père
qu'elle adorait; mais elle revint bientôt à Paris, et y rentra
précisément le jour même du 18 brumaire. Elle devait nécessairement
attirer l'attention du gouvernement du moment; car, sous le Directoire,
elle avait une grande influence sur les meneurs du cercle
constitutionnel. Elle ne voulait ni la révolution de 93, ni celle qui
s'opéra en 1814; elle voulait une constitution libérale, telle enfin que
M. Necker en rêva une pendant soixante ans de sa vie. On a même prétendu
que M. Necker, à la sollicitation de sa fille, avait contribué à la
rédaction de la Constitution de l'an III. J'en ai parlé à quelques
personnes de Genève, qui ne sont pas non plus éloignées de le croire.
Madame de Staël apprit la révolution du 18 brumaire à Charenton, en
changeant de chevaux; elle crut rêver, lorsqu'on lui dit qu'une heure
avant, Barras avait passé par ce même lieu, accompagné par des
gendarmes, Barras, qu'elle avait laissé au pouvoir et le plus puissant
de tous ses collègues.
--C'était la première fois depuis la Révolution, dit madame de Staël,
qu'on entendait un seul nom prononcé parmi le peuple... Jusqu'alors on
disait l'Assemblée, la Convention, le Directoire..., le peuple.
Maintenant, on ne parlait plus que de cet homme qui devait se mettre à
la place de tous, et rendre l'espèce humaine anonyme en accaparant la
célébrité pour lui seul, et en empêchant tout être existant d'en
acquérir en son nom.
Le soir même de son arrivée, madame de Staël eut son salon formé comme
si elle n'avait pas quitté Paris... Elle était essentiellement faite
pour réunir dans de pareils moments et centraliser près d'elle tout ce
qui pensait et agissait. Et ce fut sa perte.
Elle fut dans un état violent pendant plus de vingt-quatre heures, en
entendant toutes les nouvelles qu'on lui apportait. Elle était si vraie
dans son amour pour la liberté! elle était si naturellement
Française!... Elle frémissait devant cette violation de la
représentation nationale dans les Conseils[116]... Comment le peuple
français avait-il souffert cet outrage! Elle n'était pas encore prévenue
contre Napoléon comme elle le fut depuis: ce ne fut que la constante
froideur du premier Consul, et puis surtout le malheur du duc d'Enghien,
qui amena la rupture complète.
[Note 116: La représentation nationale, disait madame de Staël, est une
chose solennelle. C'est un sacrement!... C'est l'onction sainte donnée
par le peuple à ses représentants.]
On a vu, dans le salon de Barras, qu'elle parlait d'un certain _Mouquet_
qui avait parlé d'elle, et l'avait dénoncée au Manége, ainsi que M. de
Talleyrand, comme faisant eux-mêmes partie du club de Clichy; ce qui
n'était pas vrai: madame de Staël avait encore alors des idées
libérales, et même républicaines. La chose est facile à voir dans ses
_Considérations sur la Révolution française_; et lorsque plus tard, en
1803, le premier Consul l'exila comme étant liée avec Benjamin Constant,
ce fut d'un libéralisme outré que Napoléon l'accusa.
Un matin, madame de Staël était chez elle, et d'assez mauvaise humeur;
elle voyait, comme toute la France, que la paix était encore loin d'être
signée avec l'Angleterre, et son âme, vraiment attachée à notre patrie,
en souffrait. Elle tenait un journal dans lequel on avait inséré les
nouvelles qu'on n'avait pu celer, et elle venait de lire un discours de
lord Grenville, qui donnait peu d'espoir pour la paix... Comme elle
lisait, on lui annonça M. de Narbonne: quelques instants après entrèrent
Benjamin Constant, Joubert de l'Hérault (député au 18 brumaire),
Boulay-Paty, également dans le même cas, et plusieurs proscrits du
Corps-Législatif, habitués du salon de madame de Staël, dans une opinion
qui tenait à l'opposition.
--Eh bien! quelles nouvelles? leur demanda-t-elle.
--Mais, répondit Joubert de l'Hérault, vous connaissez le discours de
lord Grenville?
--C'est-à-dire que je viens de lire dans un journal un discours qu'on
prétend traduit de l'anglais; mais je ne le crois pas fidèle.
--En voici un dont je puis vous répondre, dit Joubert de l'Hérault en
tirant de sa poche un journal anglais qui n'était pas traduit; quelque
difficulté qu'il y ait à recevoir un journal anglais, il est pourtant
possible de tromper la surveillance, et je le prouve, ajouta-t-il en
riant.
--Eh bien! que dit votre journal, demanda madame de Staël avec
impatience?
Joubert de l'Hérault prit le journal, et traduisit le discours de lord
Grenville. Ce discours était fort opposé à la paix: lord Grenville
disait, entre autres choses, que l'Angleterre ne pouvait faire la paix
avec la France, parce que le Gouvernement ne tenant qu'à un seul homme,
qui était le premier Consul, on ne pouvait rien espérer de durable. Et,
développant son idée, il lui donna une grande extension, ajoutant
d'ailleurs beaucoup d'autres arguments à celui-là. Ce discours semblait
un refus positif, et cependant on faisait courir le bruit de la paix.
Mais, dit en souriant Boulay-Paty, avez-vous reçu _le Moniteur_
d'aujourd'hui, madame?... il a paru beaucoup plus tard que de coutume...
Madame de Staël sonna, et demanda au valet de chambre si _le Moniteur_
était arrivé: il ne l'était pas, et cependant deux heures venaient de
sonner... Boulay-Paty continua de sourire avec malice; madame de Staël
s'en aperçut, et lui en demanda le sujet... Il regarda Joubert de
l'Hérault, qui sourit à son tour...
--Vous m'impatientez tous les deux, leur dit madame de Staël; qu'est-ce
donc que ce beau mystère? Rien de fâcheux, je crois; car vous paraissez
bien joyeux!...
Dans ce moment, le valet de chambre apporta _le Moniteur_.
--Ah! voici ma réponse, dit Boulay-Paty!... Permettez-moi de vous lire
la réponse faite au discours de lord Grenville...
Et regardant autour de lui comme pour s'assurer de ses auditeurs:
--C'est que je ne suis pas assez dans les bonnes grâces consulaires,
dit-il en souriant, pour laisser la patte du lion s'étendre une seconde
fois sur moi; j'aurais peur qu'elle ne me ménageât pas maintenant...
Et alors il lut une réponse à lord Grenville, faite par M. *******, et
insérée le jour même dans le journal sacramentel, dans _le Moniteur_.
Cette réponse était, pour dire la vérité, un peu hors des limites du bon
sens... on parlait pour dire des mots, mais on ne réfutait rien...
Madame de Staël riait, trouvait cela ridicule, et elle avait raison...
mais tout le monde se mit à rire comme elle, en entendant cette
singulière phrase:
_Quant à la vie et à la mort du général Bonaparte, mylord, ces choses-là
sont au-dessus de votre portée._