Sous le Directoire, la société de Paris, qui s'était un peu réunie,

avait une couleur assez particulière; c'était de n'avoir au milieu

d'elle aucuns des gouvernants. Les directeurs n'allaient jamais dans une

maison étrangère, et les députés ne sortaient guère de chez eux que pour

aller au Directoire ou dans leurs familles. Il y avait des exceptions;

mais là comme partout, elles ne faisaient que confirmer la règle.

Cette séparation avait des inconvénients; d'un autre côté la société en

était plus libre. Comme le gouvernement n'était ni aimé ni à la mode, il

y avait bien autant d'intrigues pour obtenir des places, mais moins de

mécomptes de ne pas en obtenir.--Madame de Staël, alors à Paris comme

femme de l'ambassadeur de Suède, écrivit peut-être sous l'influence du

contentement qu'elle éprouva en revoyant ce pays qu'elle regardait comme

sa patrie, et qu'elle admirait au moment du calme après la tempête, avec

une prédilection qui, je crois, venait de cette même joie du retour.

Un jour, madame de Staël était seule chez elle: c'était le soir, il

était neuf heures; elle avait dîné en ville et venait de rentrer,

lorsqu'on annonça le général Milet-Mureau[104]: c'était un homme de

talent comme administrateur, consciencieux, et dans ce même moment,

ministre de la Guerre. Il avait été député de Toulon aux États-Généraux,

mais point à la Convention. Il était officier du génie, homme de bonne

compagnie, et plaisait fort à madame de Staël, qui avait un goût

prononcé pour tout ce qui y tenait et en était.

[Note 104: Milet-Mureau était capitaine du génie au moment de la

Révolution, lorsqu'il fut nommé député aux États-Généraux. C'était un

honnête homme, mais sans être plus supérieur que beaucoup d'autres.]

--Eh bien! mon cher général, quelles nouvelles m'apportez-vous?

J'entends des nouvelles que vous me puissiez dire; elles sont toutes

intéressantes, au reste, en ce moment, et cependant tout à l'heure, chez

Gohier, où j'ai dîné, on était aussi éloigné d'une conversation

_causante_ que si lui et sa maison étaient de l'ordre de la Trappe. Il

faut sans doute de la mesure, mais à ce point c'est une réserve

inquiétante pour qui observe les événements.

--Je crois, répondit le général, que les affaires de l'ouest sont dans

un état assez rassurant. Le général Michaud, qu'on a fait aller de la

Hollande dans le département d'Ille-et-Vilaine, m'a écrit aujourd'hui

qu'il vient de mettre en état de siége _Lapoterie_, Rieux et Allaire...

Eh bien! ces nouvelles étaient bonnes, et puis...

--Eh quoi! en est-il venu d'autres depuis ce matin?

--Non, mais... on m'a donné l'ordre d'envoyer Michaud commander, par

intérim, l'armée d'Angleterre... Sans doute il aura l'oeil sur les

opérations de l'ouest, mais c'est une grande différence, et toutes ces

mutations sont funestes à la marche des choses.

Madame de Staël fit un signe de tête pour approuver ce que disait

Milet-Mureau, qui demeura quelque temps soucieux et la tête appuyée sur

sa main. Il pensait déjà à donner sa démission, et en effet, quelques

semaines après, il fut remplacé au ministère de la Guerre par Dubois de

Crancé. Madame de Staël demeura également pensive, et, pendant quelques

minutes, on aurait pu croire que la chambre était inhabitée; dans ce

moment, la porte s'ouvrit, et on annonça Benjamin Constant:

--Comme vous étiez silencieux, dit-il à madame de Staël... Faisiez-vous

donc un examen de conscience?...

--Non, répondit-elle, mais le général et moi nous réfléchissions, et, en

vérité, il y a sujet de le faire. Et vous, qui avez si bien écrit sur

les _Réactions politiques_[105], vous devez comprendre mieux qu'un autre

que tout ce qui peut faire craindre un retour de 93 est bien suffisant

pour faire réfléchir.

[Note 105: Ouvrage de Benjamin Constant publié en l'an V.]

--Mais, dit en souriant Milet-Mureau, il me semble que nous n'avons rien

dit qui pût ainsi nous faire voyager dans des régions aussi sombres.

Madame de Staël se mit à rire.

--C'est encore un des tours de ma folle imagination; elle fait faire

bien du chemin à mon esprit en peu de temps lorsqu'on lui présente,

comme vous l'avez fait tout à l'heure, un motif suffisant, au reste; car

vous avez beau dire, mon cher général, poursuivit-elle toujours en

riant, vous avez esquissé ce que, moi, j'ai ensuite formulé plus

largement.

--Est-il vrai que vous ayez des nouvelles d'Égypte, général? demanda

Benjamin Constant...

--Oui, nous avons reçu hier la nouvelle de la prise d'Alexandrie; c'est

un rapport du général Alexandre Berthier, chef d'état-major de l'armée

d'Orient, qui nous l'apprend.

--Le général Bonaparte a-t-il écrit?

--Je l'ignore; le rapport du général Berthier est arrivé seul, et nous

sommes encore fort heureux qu'il soit échappé aux Anglais, qui font

bonne garde. Je crois cependant que le citoyen Barras aura eu quelques

nouvelles particulières. Je le crois d'autant plus, qu'il a envoyé,

aussitôt après l'arrivée du courrier de Toulon, un exprès à la Malmaison

à madame Bonaparte.

Madame de Staël sourit en ce moment et parut vouloir parler; mais elle

se contint et dit à Benjamin Constant:

--Connaissez-vous Chasset? Qu'est-ce que cet homme?

--Mais c'est un homme habile; il a été député de Villefranche aux

États-Généraux, et alors il se fit remarquer par une assez forte haine

pour le clergé, qu'il poursuivit dans ce qu'il avait de plus cher, ses

dîmes.

--Ah! je me souviens de cet homme! s'écria madame de Staël. C'est lui

qui reçut une lettre anonyme, écrite par un ecclésiastique, qui le

menaçait de la vengeance des prêtres!

--Précisément; mais que voulez-vous faire de Chasset?

--C'est qu'on doit me le présenter ce soir, et que Millin, qui m'a

demandé cette permission, m'a promis monts et merveilles de son

savoir-faire en fait de conversation.

Benjamin Constant sourit.

--Je ne sais pas ce qu'il sait faire comme _causeur_, dit-il; ce que je

sais de lui, c'est que sa carrière a toujours été consacrée à la

poursuite du clergé... Cependant, une des choses capitales des

États-Généraux fut provoquée par Chasset, il faut le dire.

--Laquelle? demanda madame de Staël, fort étonnée qu'une chose

importante de cette époque ne lui fût pas présente.

--Mais la formation des trois comités pour préparer l'exécution de

l'arrêté du 4 août.

--Oui, vraiment! dit madame de Staël... mais je ne l'avais pas

oublié!... Oui, sans doute, je me rappelle maintenant parfaitement cet

homme!... Ce fut lui qui rappela à l'ordre ce monstre de

Billaud-Varennes, lorsque celui-ci demanda dans la Convention que tous

les tribunaux fussent supprimés en France!... Quel temps! quelles

horreurs! et de pareilles folies, de semblables infamies chez un peuple

bon et facile dans ses relations! un peuple loyal et brave!... Oh! de

pareils souvenirs font bien mal.

On annonça M. de Talleyrand... C'était un des habitués de la maison, et,

depuis qu'il n'était plus ministre, il causait beaucoup mieux et plus.

Plusieurs autres personnes survinrent: c'étaient des députés, des hommes

importants de l'époque où l'on était alors; car madame de Staël ne

pouvait en aucun temps, en aucun lieu, se trouver avec des

médiocrités.--Elle aimait mieux être seule, disait-elle, et elle avait

bien raison! On vit arriver successivement Jouenne-Lonchamps[106],

Jolivet[107], Jard-Panvilliers[108], Dupont de Nemours[109], Joubert de

l'Hérault[110], Jacqueminot, Boulaypaty[111], dont le patriotisme était

vrai, mais souvent l'entraînait trop loin... plusieurs autres députés,

et puis des généraux, et quelques femmes. À dix heures, on annonça

Millin, qui vint seul...

[Note 106: Député du Calvados à l'Assemblée nationale. Ce fut lui qui

fit décréter l'établissement des Sourds-Muets; mais une chose

remarquable fut ce qu'il fit opérer: la réduction par les assemblées

électorales du tiers des membres de la Convention.]

[Note 107: Député de Seine-et-Marne à l'Assemblée législative. C'était

un homme de beaucoup de talent et auteur de plusieurs ouvrages sur les

différents impôts. Au 18 brumaire, il fut fait conseiller d'État.]

[Note 108: Député des Deux-Sèvres à l'Assemblée législative... puis à la

Convention; il fut surtout recommandable, non-seulement par son talent à

la tribune, où il montait toujours plusieurs fois par séance, mais par

sa constante fermeté à défendre la représentation nationale et

l'intégrité des élections, comme il le fit pour Frédéric Hermann,

député[108-A]. Jard-Panvilliers eût été douloureusement indigné à la vue

de l'affaire qui vient de se passer à la Chambre de 1838!... cette

affaire de M. de Sivry, où nous avons vu les droits du citoyen et du

député violés. Combien il eût pleuré sur cette foule d'outrages faits et

soufferts! surtout en voyant quel est l'homme auquel on s'est adressé.

Quoi qu'il en soit jamais de cette affaire, les amis de M. de Sivry ont

pu être affectés de la peine qu'il en a éprouvée; mais sa noble et

loyale conduite a été de nature à les rendre fiers de son amitié pour

eux.]

[Note 108-A: Du Bas-Rhin au Conseil des Cinq-Cents.]

[Note 109: Conseiller d'État, député de Nemours aux États-Généraux. Sa

conduite fut toujours admirable et loyale comme homme de talent et

Français. Il aimait M. Necker et en était aimé. Il avait soutenu

l'opinion du contrôleur-général pour la caisse d'escompte. Il fut aussi

contre les ordres religieux. Au moment où il vint chez madame de Staël,

il allait partir pour l'Amérique, où il se retira après avoir donné sa

démission successivement aux deux Conseils. Il était fort ami de mon

père.]

[Note 110: Joubert de l'Hérault, député de l'Hérault à la Convention,

homme de fermeté et de talent de discussion.]

[Note 111: Député de la Meurthe au conseil des Cinq-Cents.]

--Eh bien! lui dit madame de Staël, et votre député?

--Il est nommé secrétaire d'une commission, répondit Millin, et il ne

peut venir ce soir... Mais c'est une partie remise, et nous aurons cet

honneur dans la semaine.

--Qui donc présentez-vous à madame de Staël, demanda Dupont de Nemours,

et dont vous paraissez tant regretter la perte?

--C'est Chasset, député de Villefranche, répondit Millin.

--Oh! oh! c'est un homme de bien, mais un peu ennuyeux.

--Ah! mon Dieu! s'écria madame de Staël, vous ne m'aviez pas dit cela,

Millin...?

--Mais, répondit Millin, vous ne me l'avez pas demandé.

On se mit à rire... Dans ce moment, on prononça un nom qui produisit un

effet magique dans le salon... le valet de chambre annonça:

--Le général Kosciusko!

C'était dans de pareils moments qu'il fallait voir madame de Staël, et

surtout l'entendre!... Passionnée pour tout ce qui était noble et grand,

bonne par essence, capable d'apprécier de hautes pensées, on doit se

faire une idée juste de ce qu'elle éprouva lorsqu'elle vit Kosciusko, ce

martyr d'une noble cause, venir demander asile et refuge à la France; la

France, ce pays qui, quelques années avant, avait aussi jeté le grand

cri de l'appel à la liberté. Aussi fut-elle pour Kosciusko ce qu'elle

était pour tous ceux qui lui plaisaient, une personne irrésistible; et,

dès qu'elle avait vu Kosciusko, elle l'avait conquis pour jamais.

C'était un homme âgé de quarante ans à peu près, d'une taille imposante,

et dont la physionomie était bien celle d'un homme tel que lui. Sa

tournure, gracieuse comme celle de presque tous les Polonais, avait en

même temps une expression militaire qui montrait que le Polonais fugitif

avait longtemps vécu sous la tente. Dès qu'il fut entré, chacun

l'entoura; il y avait peu de temps qu'il était à Paris, et l'intérêt que

nous éprouvons toujours pour une nouvelle infortune ou une nouvelle

gloire était dans toute sa nouveauté. Dupont de Nemours, qui le

connaissait particulièrement, lui demanda s'il était toujours aussi

fatigué par les invitations qu'il recevait.

--Je ne saurais m'en plaindre, répondit le général Kosciusko en

souriant, car c'est un excès de bienveillance en ma faveur dont je vous

jure que je sens tout le prix, et c'est mon coeur qui éprouve toute la

reconnaissance que m'inspire une aussi noble hospitalité.

--Oui, dit madame de Staël les yeux tout humides de larmes, la France

est une noble nation!...

Kosciusko est un homme supérieur dont la Pologne doit être fière, et que

pourtant quelques Polonais n'aiment pas. Mais on sait que les Polonais

entre eux sont assez désunis pour tirer le sabre dans les rues mêmes de

Varsovie, et même, autrefois, jusque dans la diète. Défenseur de la

liberté de son pays contre la Russie, il reçut dans les premiers

instants des témoignages d'estime publique qui durent l'encourager plus

que les dons matériels qui lui furent offerts, tels que celui d'une

terre que lui donna la _comtesse Kossakowska_. Nommé commandant en chef

des troupes polonaises, il marche contre l'armée commandée par Denizow

et le défait... Au milieu de son triomphe, un chanoine de Cracovie

attente à sa vie et veut l'assassiner. Combattant toujours malgré cette

ingratitude, formulée à la vérité par un seul, mais qui dut lui être

plus pénible que si le poignard eût atteint son coeur, il livre une

bataille aux Russes, presque certain cette fois de les défaire pour

toujours. Mais la désunion s'était mise entre plusieurs Polonais

considérables; la bataille fut moins heureuse, et Kosciusko fut fait

prisonnier. Cette nouvelle fut reçue avec larmes et douleur par un

peuple qui savait cependant aimer la main qui combattait pour lui. Le

peuple polonais implora sa cruelle persécutrice pour qu'elle lui rendit

son défenseur, ou plutôt encore son frère, son ami; car Kosciusko savait

aussi bien gémir avec un de ses frères malheureux qu'il savait les

défendre contre leurs oppresseurs. Catherine savait punir; mais elle

pardonnait peu et n'oubliait jamais. Kosciusko, dans ses mains, était à

la fois un otage et une certitude de tranquillité. Il ne fut pas rendu;

et, aussitôt arrivé à Pétersbourg, il fut envoyé dans la prison humide

et sombre de Schlusselbourg, cette même prison dont les dalles grises

conservaient les taches toutes fraîches encore du sang du pauvre

Ivan!--Kosciusko, jeté dans cette prison, souffrit tous les maux qu'il

fut possible d'inventer pour lui et ses compagnons d'infortune. Enfin

Catherine devint moins cruelle, et la prison de Schlusselbourg fut moins

rude aux prisonniers; ils purent espérer. Une pension que l'Amérique

faisait à Kosciusko lui parvint jusque dans Schlusselbourg. Enfin

Catherine mourut. À l'avénement de Paul Ier, il fit sortir Kosciusko de

son humide cachot, et lui rendit la liberté. Une maison et une pension

de douze mille roubles furent données _généreusement_ à celui à qui on

avait tout pris! Kosciusko partit pour l'Amérique: la patrie de

Washington devait en effet l'attirer. Il alla à Philadelphie, mais y

demeura peu de temps, et vint en France, où il débarqua à Bayonne. La

réception que le Directoire lui fit est remarquable, en ce qu'elle

honore doublement le caractère français: elle prouvait notre respect

pour le malheur et le courage, et le peu de crainte que la Russie nous

inspirait, puisque nous accueillions un proscrit de l'autorité

_czarienne_. Arrivé à Paris, le Directoire le reçut avec une pompe tout

honorable... Un banquet lui fut donné le jour du 18 août, pour fêter

doublement cet anniversaire... Chacun voulut le voir; et, pendant

plusieurs mois, toute autre idée fut remplacée par celle de Kosciusko.

Chaque fois que madame de Staël voyait le général polonais, elle le

questionnait toujours sur la cour de Russie: il n'avait pas le prisme de

l'affection pour éclairer ses tableaux; aussi quelquefois Dupont de

Nemours lui-même le rappelait-il à des paroles plus douces envers ses

ennemis.

--J'ai reçu ce matin même des nouvelles de l'un de vos compatriotes,

général, dit à Kosciusko un grand homme pâle et marqué de petite vérole,

au regard profond, et dont l'expression n'était jamais souriante: cet

homme était Salicetti.

Kosciusco s'inclina; madame de Staël lui nomma le député Salicetti.

--C'est du général Kniawitz[112] que je veux parler, reprit-il; vous

savez qu'il est au service de France, et, en ce moment, il est en Corse

et devant la ville de Calvi.

[Note 112: Le général Kniawitz passa au service de France après la

révolution de Pologne qui mit Catherine en possession de sa part de

partage.]

--Oui, dit Kosciusko avec une expression mélancolique, il vous a dévoué

le reste de sa vie; il est heureux de sentir encore en son âme un peu de

ce feu qui fait vouloir... Pour moi, je ne sais plus rien demander au

sort...; la Pologne était ma maîtresse et ma vie... Je porte le deuil de

ma patrie, et n'en puis chercher une nouvelle...

Salicetti fronça le sourcil, et s'éloigna sans répondre.

--Oui, vous avez beaucoup souffert, dit madame de Staël au proscrit;

mais enfin, pourquoi repousser l'espoir?

--Parce que je n'en puis conserver...

MADAME DE STAËL.

Vous avez connu personnellement Paul Ier, n'est-ce pas, général?

KOSCIUSKO.

Oui, madame.

MADAME DE STAËL.

Est-il vrai qu'il soit aussi laid qu'on le représente dans tous ses

portraits?

KOSCIUSKO.

Peut-être plus: il ressemble beaucoup à son père, et j'avoue que je

trouve que Paul a dans le regard quelque chose d'égaré qui lui donne une

expression plus désagréable que son père Pierre III. Au reste, tous deux

ont des signes malheureux dans les linéaments du visage.

DUPONT DE NEMOURS.

L'aviez-vous vu avant d'entrer à Schlusselbourg?

KOSCIUSKO.

Non; je ne vis que mes gardes et mes geôliers. Catherine, plus sévère

que son fils, empêchait toute communication avec le dehors; pendant

notre captivité, nous n'avons vu personne, et nous n'avions pour

distraction que les souvenirs d'Ivan... Lorsque ma liberté me fut

rendue, on me jeta dans une barque[113], et l'on me conduisit à

Pétersbourg; là, un aide-de-camp de l'Empereur vint me trouver, et me

dit que Sa Majesté voulait me voir... Je le suivis... Que pouvais-je

faire? je n'étais pas leur esclave; mais j'étais leur prisonnier!... Je

trouvai l'Empereur seul, dans son cabinet; il était revêtu d'un uniforme

sans aucune broderie d'or ou d'argent, et la plus grande austérité

régnait autour de lui. En me voyant, il fit un mouvement que j'ai

compris être de pitié: ce fut sans doute de voir un homme si maigre et

si pâle. S'imaginait-il donc qu'on pût vivre dans l'horrible cloaque où

ils m'avaient jeté!... Et mes compagnons!... trois sont morts dans cet

humide tombeau...

[Note 113: Schlusselbourg est bâtie sur un rocher, au milieu de la mer,

à quelque distance de Pétersbourg.]

Il fut obligé de s'arrêter, car son émotion le suffoquait.

MADAME DE STAËL, se levant précipitamment et allant prendre la main de

Kosciusko qu'elle serre fortement dans les siennes.

Mon Dieu! que vous avez souffert!

KOSCIUSKO.

Oui..., j'ai bien souffert en effet...; et la plus cruelle douleur ne

fut pas celle que me firent éprouver la prison, le cachot, les fers! et

cependant... (il montrait ses cicatrices); ce fut, voyez-vous, de me

trouver devant le fils de celle qui avait ravagé ma patrie et fait

passer la charrue sur de nobles et antiques demeures. Cet homme, avec sa

figure ridiculement repoussante, ne me paraissait pas fait pour ramener

la paix et le bonheur dans nos villes, et l'abondance dans nos

campagnes. Cependant je ne voulus rien précipiter; ses vues pouvaient

être bienfaisantes après tout, et je ne voulais pas attirer sur mon pays

une persécution que peut-être il n'aurait pas eue, en brisant moi-même

le lien qui se préparait. Je saluai donc le Czar!... je ployai presque

le genou DEVANT L'EMPEREUR DE RUSSIE!...--Kosciusko, me dit-il, je suis

bien aise de vous voir et de vous connaître: j'espère que maintenant

nous ne serons plus ennemis; j'y ferai du moins tous mes efforts. J'aime

la Pologne, et vous le prouverai... Pour vous indemniser de ce que vous

avez perdu, je vous donne un palais et une pension de douze mille

roubles.

Je remerciai l'Empereur. Cette bonté me fit croire que sa volonté était

de l'étendre sur toute la Pologne... Et... je remerciai!...

--Je veux vous présenter à l'Impératrice, me dit-il, et à ma famille;

venez avec moi.

Et me prenant presque sous le bras, il me fit traverser une grande

quantité de pièces pour arriver à l'appartement de l'Impératrice.

MADAME DE STAËL.

Comment est-elle? M. de Ségur, qui l'a beaucoup vue, m'a dit qu'elle

était belle et très-bonne.

KOSCIUSKO.

Elle est belle; mais sa physionomie est tellement triste que l'on peut

difficilement juger de ce qu'elle est par elle-même... Elle m'accueillit

avec bonté, et me dit sur ma longue captivité de ces mots de femme qui

consolent... Autour d'elle était sa famille, qui est nombreuse. Le

grand-duc Alexandre est beau, et sa belle tête pourrait servir de modèle

à un peintre; mais son frère, le grand-duc Constantin, ressemble à leur

père. Les grandes-duchesses sont charmantes. Il y a encore, m'a-t-on

dit, deux autres jeunes princes; mais je ne les vis pas, ils sont trop

jeunes pour paraître en public.

MADAME DE STAËL.

Demeurâtes-vous longtemps encore à Pétersbourg, général, après être

sorti de Schlusselbourg?

KOSCIUSKO, souriant amèrement.

Non, madame; aussitôt que j'eus compris l'Empereur, je quittai

Pétersbourg... Je ne voulus pas plus longtemps demeurer l'hôte de

l'oppresseur de mon pays... Je m'échappai et allai en Amérique. Arrivé à

Philadelphie, je n'y demeurai que le temps nécessaire pour remercier ces

bons Américains qui m'ont appelé leur ami, et je suis venu en France

pour donner la main à mes frères en liberté et leur demander un asile.

DUPONT DE NEMOURS.

Et vous l'aurez, certes, et de grand coeur!... N'est-ce pas qu'il le

mérite, madame?

Madame de Staël, à mesure que Kosciusko parlait, devenait plus

attentive: d'abord ce fut son esprit, sa curiosité, qui toutes deux

écoutèrent; mais en entendant cet homme parler de ses malheurs avec

cette noble simplicité qui double le mérite de son dévouement à la noble

cause, elle fut subjuguée par un intérêt vif, et ce fut son coeur qui

fut tout entier à ce que racontait l'exilé.--Dupont de Nemours, qui

connaissait la sensibilité et la noblesse d'âme de madame de Staël,

voulut ajouter à son estime pour Kosciusko, car il vit qu'elle ignorait

sa dernière action.--Savez-vous ce que Kosciusko a fait il y a quelques

jours? il a renvoyé à Paul Ier tous les dons qu'il avait été forcé

d'accepter de lui en lui disant:

--Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et l'oppresseur de mon

pays.

Madame de Staël, cette fois, se leva précipitamment pour aller à

Kosciusko; elle fut presque au moment de l'embrasser,... mais elle

s'arrêta et dit avec une grâce charmante en essuyant ses yeux:

--Au fait, pourquoi m'en étonner...? vous deviez agir ainsi.

JARD-PAUVILLIERS.

Et quelle réponse avez-vous eue, général, à cet acte de noble courage?

DUPONT DE NEMOURS.

Une nouvelle proscription certainement!

KOSCIUSKO, en souriant.

Du moins celle-ci est douce!... Je suis heureux ici... Mais il est vrai

cependant, comme le dit M. Dupont de Nemours, que je suis de nouveau

proscrit, et que Thugut et l'empereur de Russie ont donné l'ordre de me

faire arrêter partout où l'on me trouvera. Déjà deux individus qui me

ressemblent ont été arrêtés, l'un à Bruxelles, l'autre à Rotterdam...

Qu'ils me pardonnent, les infortunés!--leur malheur est comme un remords

pour moi.

La conversation devint ensuite générale; Kosciusko fut emmené dans une

autre partie de la chambre par Savary et Boulay-Paty, tous deux vrais

apôtres de la liberté et voulant en parler avec un homme qui, ainsi que

les héros de l'antiquité que Plutarque nous fait admirer, ne considérait

ses biens et sa vie que comme la propriété du pays pour lequel il était

toujours prêt à les sacrifier. Il leur donna des détails bien curieux

sur la famille des Czartorinski et sur leur neveu Poniatowsky, leur

neveu _par hasard_[114], comme depuis il avait été roi de Pologne... Sa

conversation attachante retint les deux députés longtemps auprès de lui,

et ils ne l'auraient même rendu au reste de la société, qui s'était fort

augmentée depuis que leur entretien était commencé, qu'au moment de leur

départ, si madame de Staël ne les avait entendus rire et n'était

accourue pour en connaître le motif.

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 14 / 21 段