avait une couleur assez particulière; c'était de n'avoir au milieu
d'elle aucuns des gouvernants. Les directeurs n'allaient jamais dans une
maison étrangère, et les députés ne sortaient guère de chez eux que pour
aller au Directoire ou dans leurs familles. Il y avait des exceptions;
mais là comme partout, elles ne faisaient que confirmer la règle.
Cette séparation avait des inconvénients; d'un autre côté la société en
était plus libre. Comme le gouvernement n'était ni aimé ni à la mode, il
y avait bien autant d'intrigues pour obtenir des places, mais moins de
mécomptes de ne pas en obtenir.--Madame de Staël, alors à Paris comme
femme de l'ambassadeur de Suède, écrivit peut-être sous l'influence du
contentement qu'elle éprouva en revoyant ce pays qu'elle regardait comme
sa patrie, et qu'elle admirait au moment du calme après la tempête, avec
une prédilection qui, je crois, venait de cette même joie du retour.
Un jour, madame de Staël était seule chez elle: c'était le soir, il
était neuf heures; elle avait dîné en ville et venait de rentrer,
lorsqu'on annonça le général Milet-Mureau[104]: c'était un homme de
talent comme administrateur, consciencieux, et dans ce même moment,
ministre de la Guerre. Il avait été député de Toulon aux États-Généraux,
mais point à la Convention. Il était officier du génie, homme de bonne
compagnie, et plaisait fort à madame de Staël, qui avait un goût
prononcé pour tout ce qui y tenait et en était.
[Note 104: Milet-Mureau était capitaine du génie au moment de la
Révolution, lorsqu'il fut nommé député aux États-Généraux. C'était un
honnête homme, mais sans être plus supérieur que beaucoup d'autres.]
--Eh bien! mon cher général, quelles nouvelles m'apportez-vous?
J'entends des nouvelles que vous me puissiez dire; elles sont toutes
intéressantes, au reste, en ce moment, et cependant tout à l'heure, chez
Gohier, où j'ai dîné, on était aussi éloigné d'une conversation
_causante_ que si lui et sa maison étaient de l'ordre de la Trappe. Il
faut sans doute de la mesure, mais à ce point c'est une réserve
inquiétante pour qui observe les événements.
--Je crois, répondit le général, que les affaires de l'ouest sont dans
un état assez rassurant. Le général Michaud, qu'on a fait aller de la
Hollande dans le département d'Ille-et-Vilaine, m'a écrit aujourd'hui
qu'il vient de mettre en état de siége _Lapoterie_, Rieux et Allaire...
Eh bien! ces nouvelles étaient bonnes, et puis...
--Eh quoi! en est-il venu d'autres depuis ce matin?
--Non, mais... on m'a donné l'ordre d'envoyer Michaud commander, par
intérim, l'armée d'Angleterre... Sans doute il aura l'oeil sur les
opérations de l'ouest, mais c'est une grande différence, et toutes ces
mutations sont funestes à la marche des choses.
Madame de Staël fit un signe de tête pour approuver ce que disait
Milet-Mureau, qui demeura quelque temps soucieux et la tête appuyée sur
sa main. Il pensait déjà à donner sa démission, et en effet, quelques
semaines après, il fut remplacé au ministère de la Guerre par Dubois de
Crancé. Madame de Staël demeura également pensive, et, pendant quelques
minutes, on aurait pu croire que la chambre était inhabitée; dans ce
moment, la porte s'ouvrit, et on annonça Benjamin Constant:
--Comme vous étiez silencieux, dit-il à madame de Staël... Faisiez-vous
donc un examen de conscience?...
--Non, répondit-elle, mais le général et moi nous réfléchissions, et, en
vérité, il y a sujet de le faire. Et vous, qui avez si bien écrit sur
les _Réactions politiques_[105], vous devez comprendre mieux qu'un autre
que tout ce qui peut faire craindre un retour de 93 est bien suffisant
pour faire réfléchir.
[Note 105: Ouvrage de Benjamin Constant publié en l'an V.]
--Mais, dit en souriant Milet-Mureau, il me semble que nous n'avons rien
dit qui pût ainsi nous faire voyager dans des régions aussi sombres.
Madame de Staël se mit à rire.
--C'est encore un des tours de ma folle imagination; elle fait faire
bien du chemin à mon esprit en peu de temps lorsqu'on lui présente,
comme vous l'avez fait tout à l'heure, un motif suffisant, au reste; car
vous avez beau dire, mon cher général, poursuivit-elle toujours en
riant, vous avez esquissé ce que, moi, j'ai ensuite formulé plus
largement.
--Est-il vrai que vous ayez des nouvelles d'Égypte, général? demanda
Benjamin Constant...
--Oui, nous avons reçu hier la nouvelle de la prise d'Alexandrie; c'est
un rapport du général Alexandre Berthier, chef d'état-major de l'armée
d'Orient, qui nous l'apprend.
--Le général Bonaparte a-t-il écrit?
--Je l'ignore; le rapport du général Berthier est arrivé seul, et nous
sommes encore fort heureux qu'il soit échappé aux Anglais, qui font
bonne garde. Je crois cependant que le citoyen Barras aura eu quelques
nouvelles particulières. Je le crois d'autant plus, qu'il a envoyé,
aussitôt après l'arrivée du courrier de Toulon, un exprès à la Malmaison
à madame Bonaparte.
Madame de Staël sourit en ce moment et parut vouloir parler; mais elle
se contint et dit à Benjamin Constant:
--Connaissez-vous Chasset? Qu'est-ce que cet homme?
--Mais c'est un homme habile; il a été député de Villefranche aux
États-Généraux, et alors il se fit remarquer par une assez forte haine
pour le clergé, qu'il poursuivit dans ce qu'il avait de plus cher, ses
dîmes.
--Ah! je me souviens de cet homme! s'écria madame de Staël. C'est lui
qui reçut une lettre anonyme, écrite par un ecclésiastique, qui le
menaçait de la vengeance des prêtres!
--Précisément; mais que voulez-vous faire de Chasset?
--C'est qu'on doit me le présenter ce soir, et que Millin, qui m'a
demandé cette permission, m'a promis monts et merveilles de son
savoir-faire en fait de conversation.
Benjamin Constant sourit.
--Je ne sais pas ce qu'il sait faire comme _causeur_, dit-il; ce que je
sais de lui, c'est que sa carrière a toujours été consacrée à la
poursuite du clergé... Cependant, une des choses capitales des
États-Généraux fut provoquée par Chasset, il faut le dire.
--Laquelle? demanda madame de Staël, fort étonnée qu'une chose
importante de cette époque ne lui fût pas présente.
--Mais la formation des trois comités pour préparer l'exécution de
l'arrêté du 4 août.
--Oui, vraiment! dit madame de Staël... mais je ne l'avais pas
oublié!... Oui, sans doute, je me rappelle maintenant parfaitement cet
homme!... Ce fut lui qui rappela à l'ordre ce monstre de
Billaud-Varennes, lorsque celui-ci demanda dans la Convention que tous
les tribunaux fussent supprimés en France!... Quel temps! quelles
horreurs! et de pareilles folies, de semblables infamies chez un peuple
bon et facile dans ses relations! un peuple loyal et brave!... Oh! de
pareils souvenirs font bien mal.
On annonça M. de Talleyrand... C'était un des habitués de la maison, et,
depuis qu'il n'était plus ministre, il causait beaucoup mieux et plus.
Plusieurs autres personnes survinrent: c'étaient des députés, des hommes
importants de l'époque où l'on était alors; car madame de Staël ne
pouvait en aucun temps, en aucun lieu, se trouver avec des
médiocrités.--Elle aimait mieux être seule, disait-elle, et elle avait
bien raison! On vit arriver successivement Jouenne-Lonchamps[106],
Jolivet[107], Jard-Panvilliers[108], Dupont de Nemours[109], Joubert de
l'Hérault[110], Jacqueminot, Boulaypaty[111], dont le patriotisme était
vrai, mais souvent l'entraînait trop loin... plusieurs autres députés,
et puis des généraux, et quelques femmes. À dix heures, on annonça
Millin, qui vint seul...
[Note 106: Député du Calvados à l'Assemblée nationale. Ce fut lui qui
fit décréter l'établissement des Sourds-Muets; mais une chose
remarquable fut ce qu'il fit opérer: la réduction par les assemblées
électorales du tiers des membres de la Convention.]
[Note 107: Député de Seine-et-Marne à l'Assemblée législative. C'était
un homme de beaucoup de talent et auteur de plusieurs ouvrages sur les
différents impôts. Au 18 brumaire, il fut fait conseiller d'État.]
[Note 108: Député des Deux-Sèvres à l'Assemblée législative... puis à la
Convention; il fut surtout recommandable, non-seulement par son talent à
la tribune, où il montait toujours plusieurs fois par séance, mais par
sa constante fermeté à défendre la représentation nationale et
l'intégrité des élections, comme il le fit pour Frédéric Hermann,
député[108-A]. Jard-Panvilliers eût été douloureusement indigné à la vue
de l'affaire qui vient de se passer à la Chambre de 1838!... cette
affaire de M. de Sivry, où nous avons vu les droits du citoyen et du
député violés. Combien il eût pleuré sur cette foule d'outrages faits et
soufferts! surtout en voyant quel est l'homme auquel on s'est adressé.
Quoi qu'il en soit jamais de cette affaire, les amis de M. de Sivry ont
pu être affectés de la peine qu'il en a éprouvée; mais sa noble et
loyale conduite a été de nature à les rendre fiers de son amitié pour
eux.]
[Note 108-A: Du Bas-Rhin au Conseil des Cinq-Cents.]
[Note 109: Conseiller d'État, député de Nemours aux États-Généraux. Sa
conduite fut toujours admirable et loyale comme homme de talent et
Français. Il aimait M. Necker et en était aimé. Il avait soutenu
l'opinion du contrôleur-général pour la caisse d'escompte. Il fut aussi
contre les ordres religieux. Au moment où il vint chez madame de Staël,
il allait partir pour l'Amérique, où il se retira après avoir donné sa
démission successivement aux deux Conseils. Il était fort ami de mon
père.]
[Note 110: Joubert de l'Hérault, député de l'Hérault à la Convention,
homme de fermeté et de talent de discussion.]
[Note 111: Député de la Meurthe au conseil des Cinq-Cents.]
--Eh bien! lui dit madame de Staël, et votre député?
--Il est nommé secrétaire d'une commission, répondit Millin, et il ne
peut venir ce soir... Mais c'est une partie remise, et nous aurons cet
honneur dans la semaine.
--Qui donc présentez-vous à madame de Staël, demanda Dupont de Nemours,
et dont vous paraissez tant regretter la perte?
--C'est Chasset, député de Villefranche, répondit Millin.
--Oh! oh! c'est un homme de bien, mais un peu ennuyeux.
--Ah! mon Dieu! s'écria madame de Staël, vous ne m'aviez pas dit cela,
Millin...?
--Mais, répondit Millin, vous ne me l'avez pas demandé.
On se mit à rire... Dans ce moment, on prononça un nom qui produisit un
effet magique dans le salon... le valet de chambre annonça:
--Le général Kosciusko!
C'était dans de pareils moments qu'il fallait voir madame de Staël, et
surtout l'entendre!... Passionnée pour tout ce qui était noble et grand,
bonne par essence, capable d'apprécier de hautes pensées, on doit se
faire une idée juste de ce qu'elle éprouva lorsqu'elle vit Kosciusko, ce
martyr d'une noble cause, venir demander asile et refuge à la France; la
France, ce pays qui, quelques années avant, avait aussi jeté le grand
cri de l'appel à la liberté. Aussi fut-elle pour Kosciusko ce qu'elle
était pour tous ceux qui lui plaisaient, une personne irrésistible; et,
dès qu'elle avait vu Kosciusko, elle l'avait conquis pour jamais.
C'était un homme âgé de quarante ans à peu près, d'une taille imposante,
et dont la physionomie était bien celle d'un homme tel que lui. Sa
tournure, gracieuse comme celle de presque tous les Polonais, avait en
même temps une expression militaire qui montrait que le Polonais fugitif
avait longtemps vécu sous la tente. Dès qu'il fut entré, chacun
l'entoura; il y avait peu de temps qu'il était à Paris, et l'intérêt que
nous éprouvons toujours pour une nouvelle infortune ou une nouvelle
gloire était dans toute sa nouveauté. Dupont de Nemours, qui le
connaissait particulièrement, lui demanda s'il était toujours aussi
fatigué par les invitations qu'il recevait.
--Je ne saurais m'en plaindre, répondit le général Kosciusko en
souriant, car c'est un excès de bienveillance en ma faveur dont je vous
jure que je sens tout le prix, et c'est mon coeur qui éprouve toute la
reconnaissance que m'inspire une aussi noble hospitalité.
--Oui, dit madame de Staël les yeux tout humides de larmes, la France
est une noble nation!...
Kosciusko est un homme supérieur dont la Pologne doit être fière, et que
pourtant quelques Polonais n'aiment pas. Mais on sait que les Polonais
entre eux sont assez désunis pour tirer le sabre dans les rues mêmes de
Varsovie, et même, autrefois, jusque dans la diète. Défenseur de la
liberté de son pays contre la Russie, il reçut dans les premiers
instants des témoignages d'estime publique qui durent l'encourager plus
que les dons matériels qui lui furent offerts, tels que celui d'une
terre que lui donna la _comtesse Kossakowska_. Nommé commandant en chef
des troupes polonaises, il marche contre l'armée commandée par Denizow
et le défait... Au milieu de son triomphe, un chanoine de Cracovie
attente à sa vie et veut l'assassiner. Combattant toujours malgré cette
ingratitude, formulée à la vérité par un seul, mais qui dut lui être
plus pénible que si le poignard eût atteint son coeur, il livre une
bataille aux Russes, presque certain cette fois de les défaire pour
toujours. Mais la désunion s'était mise entre plusieurs Polonais
considérables; la bataille fut moins heureuse, et Kosciusko fut fait
prisonnier. Cette nouvelle fut reçue avec larmes et douleur par un
peuple qui savait cependant aimer la main qui combattait pour lui. Le
peuple polonais implora sa cruelle persécutrice pour qu'elle lui rendit
son défenseur, ou plutôt encore son frère, son ami; car Kosciusko savait
aussi bien gémir avec un de ses frères malheureux qu'il savait les
défendre contre leurs oppresseurs. Catherine savait punir; mais elle
pardonnait peu et n'oubliait jamais. Kosciusko, dans ses mains, était à
la fois un otage et une certitude de tranquillité. Il ne fut pas rendu;
et, aussitôt arrivé à Pétersbourg, il fut envoyé dans la prison humide
et sombre de Schlusselbourg, cette même prison dont les dalles grises
conservaient les taches toutes fraîches encore du sang du pauvre
Ivan!--Kosciusko, jeté dans cette prison, souffrit tous les maux qu'il
fut possible d'inventer pour lui et ses compagnons d'infortune. Enfin
Catherine devint moins cruelle, et la prison de Schlusselbourg fut moins
rude aux prisonniers; ils purent espérer. Une pension que l'Amérique
faisait à Kosciusko lui parvint jusque dans Schlusselbourg. Enfin
Catherine mourut. À l'avénement de Paul Ier, il fit sortir Kosciusko de
son humide cachot, et lui rendit la liberté. Une maison et une pension
de douze mille roubles furent données _généreusement_ à celui à qui on
avait tout pris! Kosciusko partit pour l'Amérique: la patrie de
Washington devait en effet l'attirer. Il alla à Philadelphie, mais y
demeura peu de temps, et vint en France, où il débarqua à Bayonne. La
réception que le Directoire lui fit est remarquable, en ce qu'elle
honore doublement le caractère français: elle prouvait notre respect
pour le malheur et le courage, et le peu de crainte que la Russie nous
inspirait, puisque nous accueillions un proscrit de l'autorité
_czarienne_. Arrivé à Paris, le Directoire le reçut avec une pompe tout
honorable... Un banquet lui fut donné le jour du 18 août, pour fêter
doublement cet anniversaire... Chacun voulut le voir; et, pendant
plusieurs mois, toute autre idée fut remplacée par celle de Kosciusko.
Chaque fois que madame de Staël voyait le général polonais, elle le
questionnait toujours sur la cour de Russie: il n'avait pas le prisme de
l'affection pour éclairer ses tableaux; aussi quelquefois Dupont de
Nemours lui-même le rappelait-il à des paroles plus douces envers ses
ennemis.
--J'ai reçu ce matin même des nouvelles de l'un de vos compatriotes,
général, dit à Kosciusko un grand homme pâle et marqué de petite vérole,
au regard profond, et dont l'expression n'était jamais souriante: cet
homme était Salicetti.
Kosciusco s'inclina; madame de Staël lui nomma le député Salicetti.
--C'est du général Kniawitz[112] que je veux parler, reprit-il; vous
savez qu'il est au service de France, et, en ce moment, il est en Corse
et devant la ville de Calvi.
[Note 112: Le général Kniawitz passa au service de France après la
révolution de Pologne qui mit Catherine en possession de sa part de
partage.]
--Oui, dit Kosciusko avec une expression mélancolique, il vous a dévoué
le reste de sa vie; il est heureux de sentir encore en son âme un peu de
ce feu qui fait vouloir... Pour moi, je ne sais plus rien demander au
sort...; la Pologne était ma maîtresse et ma vie... Je porte le deuil de
ma patrie, et n'en puis chercher une nouvelle...
Salicetti fronça le sourcil, et s'éloigna sans répondre.
--Oui, vous avez beaucoup souffert, dit madame de Staël au proscrit;
mais enfin, pourquoi repousser l'espoir?
--Parce que je n'en puis conserver...
MADAME DE STAËL.
Vous avez connu personnellement Paul Ier, n'est-ce pas, général?
KOSCIUSKO.
Oui, madame.
MADAME DE STAËL.
Est-il vrai qu'il soit aussi laid qu'on le représente dans tous ses
portraits?
KOSCIUSKO.
Peut-être plus: il ressemble beaucoup à son père, et j'avoue que je
trouve que Paul a dans le regard quelque chose d'égaré qui lui donne une
expression plus désagréable que son père Pierre III. Au reste, tous deux
ont des signes malheureux dans les linéaments du visage.
DUPONT DE NEMOURS.
L'aviez-vous vu avant d'entrer à Schlusselbourg?
KOSCIUSKO.
Non; je ne vis que mes gardes et mes geôliers. Catherine, plus sévère
que son fils, empêchait toute communication avec le dehors; pendant
notre captivité, nous n'avons vu personne, et nous n'avions pour
distraction que les souvenirs d'Ivan... Lorsque ma liberté me fut
rendue, on me jeta dans une barque[113], et l'on me conduisit à
Pétersbourg; là, un aide-de-camp de l'Empereur vint me trouver, et me
dit que Sa Majesté voulait me voir... Je le suivis... Que pouvais-je
faire? je n'étais pas leur esclave; mais j'étais leur prisonnier!... Je
trouvai l'Empereur seul, dans son cabinet; il était revêtu d'un uniforme
sans aucune broderie d'or ou d'argent, et la plus grande austérité
régnait autour de lui. En me voyant, il fit un mouvement que j'ai
compris être de pitié: ce fut sans doute de voir un homme si maigre et
si pâle. S'imaginait-il donc qu'on pût vivre dans l'horrible cloaque où
ils m'avaient jeté!... Et mes compagnons!... trois sont morts dans cet
humide tombeau...
[Note 113: Schlusselbourg est bâtie sur un rocher, au milieu de la mer,
à quelque distance de Pétersbourg.]
Il fut obligé de s'arrêter, car son émotion le suffoquait.
MADAME DE STAËL, se levant précipitamment et allant prendre la main de
Kosciusko qu'elle serre fortement dans les siennes.
Mon Dieu! que vous avez souffert!
KOSCIUSKO.
Oui..., j'ai bien souffert en effet...; et la plus cruelle douleur ne
fut pas celle que me firent éprouver la prison, le cachot, les fers! et
cependant... (il montrait ses cicatrices); ce fut, voyez-vous, de me
trouver devant le fils de celle qui avait ravagé ma patrie et fait
passer la charrue sur de nobles et antiques demeures. Cet homme, avec sa
figure ridiculement repoussante, ne me paraissait pas fait pour ramener
la paix et le bonheur dans nos villes, et l'abondance dans nos
campagnes. Cependant je ne voulus rien précipiter; ses vues pouvaient
être bienfaisantes après tout, et je ne voulais pas attirer sur mon pays
une persécution que peut-être il n'aurait pas eue, en brisant moi-même
le lien qui se préparait. Je saluai donc le Czar!... je ployai presque
le genou DEVANT L'EMPEREUR DE RUSSIE!...--Kosciusko, me dit-il, je suis
bien aise de vous voir et de vous connaître: j'espère que maintenant
nous ne serons plus ennemis; j'y ferai du moins tous mes efforts. J'aime
la Pologne, et vous le prouverai... Pour vous indemniser de ce que vous
avez perdu, je vous donne un palais et une pension de douze mille
roubles.
Je remerciai l'Empereur. Cette bonté me fit croire que sa volonté était
de l'étendre sur toute la Pologne... Et... je remerciai!...
--Je veux vous présenter à l'Impératrice, me dit-il, et à ma famille;
venez avec moi.
Et me prenant presque sous le bras, il me fit traverser une grande
quantité de pièces pour arriver à l'appartement de l'Impératrice.
MADAME DE STAËL.
Comment est-elle? M. de Ségur, qui l'a beaucoup vue, m'a dit qu'elle
était belle et très-bonne.
KOSCIUSKO.
Elle est belle; mais sa physionomie est tellement triste que l'on peut
difficilement juger de ce qu'elle est par elle-même... Elle m'accueillit
avec bonté, et me dit sur ma longue captivité de ces mots de femme qui
consolent... Autour d'elle était sa famille, qui est nombreuse. Le
grand-duc Alexandre est beau, et sa belle tête pourrait servir de modèle
à un peintre; mais son frère, le grand-duc Constantin, ressemble à leur
père. Les grandes-duchesses sont charmantes. Il y a encore, m'a-t-on
dit, deux autres jeunes princes; mais je ne les vis pas, ils sont trop
jeunes pour paraître en public.
MADAME DE STAËL.
Demeurâtes-vous longtemps encore à Pétersbourg, général, après être
sorti de Schlusselbourg?
KOSCIUSKO, souriant amèrement.
Non, madame; aussitôt que j'eus compris l'Empereur, je quittai
Pétersbourg... Je ne voulus pas plus longtemps demeurer l'hôte de
l'oppresseur de mon pays... Je m'échappai et allai en Amérique. Arrivé à
Philadelphie, je n'y demeurai que le temps nécessaire pour remercier ces
bons Américains qui m'ont appelé leur ami, et je suis venu en France
pour donner la main à mes frères en liberté et leur demander un asile.
DUPONT DE NEMOURS.
Et vous l'aurez, certes, et de grand coeur!... N'est-ce pas qu'il le
mérite, madame?
Madame de Staël, à mesure que Kosciusko parlait, devenait plus
attentive: d'abord ce fut son esprit, sa curiosité, qui toutes deux
écoutèrent; mais en entendant cet homme parler de ses malheurs avec
cette noble simplicité qui double le mérite de son dévouement à la noble
cause, elle fut subjuguée par un intérêt vif, et ce fut son coeur qui
fut tout entier à ce que racontait l'exilé.--Dupont de Nemours, qui
connaissait la sensibilité et la noblesse d'âme de madame de Staël,
voulut ajouter à son estime pour Kosciusko, car il vit qu'elle ignorait
sa dernière action.--Savez-vous ce que Kosciusko a fait il y a quelques
jours? il a renvoyé à Paul Ier tous les dons qu'il avait été forcé
d'accepter de lui en lui disant:
--Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et l'oppresseur de mon
pays.
Madame de Staël, cette fois, se leva précipitamment pour aller à
Kosciusko; elle fut presque au moment de l'embrasser,... mais elle
s'arrêta et dit avec une grâce charmante en essuyant ses yeux:
--Au fait, pourquoi m'en étonner...? vous deviez agir ainsi.
JARD-PAUVILLIERS.
Et quelle réponse avez-vous eue, général, à cet acte de noble courage?
DUPONT DE NEMOURS.
Une nouvelle proscription certainement!
KOSCIUSKO, en souriant.
Du moins celle-ci est douce!... Je suis heureux ici... Mais il est vrai
cependant, comme le dit M. Dupont de Nemours, que je suis de nouveau
proscrit, et que Thugut et l'empereur de Russie ont donné l'ordre de me
faire arrêter partout où l'on me trouvera. Déjà deux individus qui me
ressemblent ont été arrêtés, l'un à Bruxelles, l'autre à Rotterdam...
Qu'ils me pardonnent, les infortunés!--leur malheur est comme un remords
pour moi.
La conversation devint ensuite générale; Kosciusko fut emmené dans une
autre partie de la chambre par Savary et Boulay-Paty, tous deux vrais
apôtres de la liberté et voulant en parler avec un homme qui, ainsi que
les héros de l'antiquité que Plutarque nous fait admirer, ne considérait
ses biens et sa vie que comme la propriété du pays pour lequel il était
toujours prêt à les sacrifier. Il leur donna des détails bien curieux
sur la famille des Czartorinski et sur leur neveu Poniatowsky, leur
neveu _par hasard_[114], comme depuis il avait été roi de Pologne... Sa
conversation attachante retint les deux députés longtemps auprès de lui,
et ils ne l'auraient même rendu au reste de la société, qui s'était fort
augmentée depuis que leur entretien était commencé, qu'au moment de leur
départ, si madame de Staël ne les avait entendus rire et n'était
accourue pour en connaître le motif.