Et comme l'archichancelier paraissait en douter:--Rien n'est plus

certain, dit Napoléon. Il fut publiquement accusé de l'avoir fait par ce

brave Marbot, qui était républicain, mais non pas égorgeur.

C'était vrai, Napoléon avait dit juste.

Ce dîner, donné par le Directoire, fut remarquable non-seulement par son

objet, mais par les personnes qu'il rassemblait. Voici la liste des

convives qui se trouvèrent réunis pour fêter non-seulement le général

Bonaparte, mais la gloire de la France:

Les généraux Berthier, Murat, Championnet, Joubert, Hédouville, Desaix,

Lacrosse, le chef de brigade Andréossy, et le général Lemoine,

commandant la dix-septième division militaire, qui était alors celle de

Paris, le vice-amiral Rosili, le général Berruyer, commandant des

Invalides, les généraux commandant l'artillerie et le génie,

l'infanterie et la cavalerie de la garnison de Paris, le chef de légion

en tour de la garde nationale, les deux commandants de la garde du

Directoire et des Conseils.

Puis venaient les présidents de toutes les cours, appelées alors

tribunaux; enfin toutes les têtes d'autorités quelles qu'elles fussent,

et puis tout le corps diplomatique, qui devenait nombreux: M. Meyer

pour la Hollande ou plutôt la république Batave; M. Micheli pour celle

de Genève; M. Visconti pour la république Cisalpine[87]; M. Bonardi pour

la république Ligurienne; le prince Colsini, ambassadeur du grand-duc de

Toscane; le marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne; M. Desandoz,

ministre de Prusse; Ruffo, ministre de Naples; M. Abel, ministre du duc

de Wurtemberg; le baron de Reitzenstein, ministre de Bade; Balbi,

ambassadeur de Sardaigne; Steuben, ministre de l'électeur de

Hesse-Cassel; Dreyer, ministre de Danemark; Esseid-Ali Effendi,

ambassadeur de la Porte Ottomane.

Ce dîner eut lieu dans la grande salle d'audience du Directoire; il

semblait avoir été prévu par Bonaparte, car la décoration de cette salle

était toute de lui, et certes pas un coeur français ne pouvait sans une

émotion vive jeter les yeux sur ce qui flottait sur les parois et à la

voûte de ce lieu presque sanctifié... C'étaient tous les drapeaux que

Bonaparte avait conquis sur l'ennemi, pendant sa campagne d'Italie...

Les murs en étaient couverts!... _Ah!_ disait Junot, alors premier aide

de camp de Bonaparte: _comme on est heureux de penser que notre sang à

tous a taché ces drapeaux-là!_[88]

[Note 87: Mari de madame Visconti de Berthier.]

[Note 88: Il pouvait bien le dire, lui qui à Lonato reçut deux

blessures, dont il portait les nobles cicatrices, en prenant l'un de ces

drapeaux étant à la tête du régiment de hussards appelé _Berchini_,

dont il était alors colonel.]

Mais, parmi ces drapeaux, un surtout était bien remarquable. Ce drapeau

avait été donné à l'armée d'Italie par le Corps-Législatif... Bonaparte,

en quittant l'armée d'Italie, reprit son drapeau, et en fit hommage au

Directoire, mais chargé de nobles inscriptions... Ah! ce souvenir seul

fait battre mon coeur à me faire mal! Quel temps pour nous! quel délire

de gloire! quel enthousiasme!... Oh! qui nous le rendra donc ce temps?

qui donc le ramènera?... car notre jeunesse est la même, tout aussi

ardente de gloire, tout aussi désireuse de voir la France belle et

grande... Elle est composée des fils de ces mêmes hommes qui s'en

allaient vaincre en chantant, et regardaient une bataille comme une

fête... Mon Dieu! je le voudrais pour notre France si belle!... Mais

elle l'est toujours, et jamais son soleil ne succombera pour ne se plus

lever; peut-être même l'émulation le fera-t-elle renaître plus radieux

encore. J'en ai l'espoir; il le faut pour exister quand on a vécu dans

l'autre temps.

Le Conservatoire jouait un rôle fort actif dans les fêtes

directoriales. Barras aimait la musique, et comme il avait le pouvoir,

le Conservatoire était souvent requis. Le 20 frimaire, malgré la rigueur

du froid, les artistes et les jeunes filles élèves du Conservatoire

étaient à leur poste dans la grande cour du Luxembourg, et plus tard ils

vinrent dans la salle du banquet[89]; on va voir que ce n'était pas

inutilement.

[Note 89: Jamais aucun gouvernement, même celui de Napoléon, qui était

assez despotique, n'a fait marcher ainsi les premiers talents d'un art

aussi relevé que celui de la musique... Le Directoire était despote avec

dureté et sans compensation.]

Les toasts furent portés par Barras, comme président du Directoire:

_Au peuple français, et à la liberté!_

Aussitôt le Conservatoire chante en choeur:

_Amour sacré de la patrie_, etc.

Barras, continuant les toasts, se relève et dit:

_À la République! à la victoire! à la paix!_

Le Conservatoire aussitôt chante _le Chant du Retour_[90]. C'était un

dialogue entre le président et lui.

[Note 90: Par Chénier; mais il était bien au-dessous de celui du

_Départ_, et cela était simple: l'un était l'élan du coeur, l'autre

était commandé.]

Barras, prenant la parole une troisième fois, salue et dit:

_À la Constitution de l'an III. Puissent tous les Français demeurer

unis autour d'elle! périssent toutes les factions qui voudraient

l'anéantir!_

Le Conservatoire chante aussitôt:

_Veillons au salut de la France_[91], etc.

[Note 91: On avait substitué le mot _France_ au mot _empire_.]

On voit que le Conservatoire avait le talent de la _réplique_.

Barras une quatrième fois se levant:

_Au Corps-Législatif._

Au même instant, le président du conseil des Cinq-Cents, qui n'était

autre que _le citoyen Sieyès_, se lève aussi, et avec un air tout à fait

joyeux s'incline vers les cinq directeurs, et dit à haute voix:

_Et au Directoire!... Que ces deux premières autorités soient réunies

dans nos voeux comme elles le sont mutuellement dans leur commun et

constant amour pour la République!_

Ce qui fut curieux, c'est que le Conservatoire ne trouva rien à dire

pour réponse à ces deux belles protestations d'affection aussi fausses

l'une que l'autre, qu'une longue et majestueuse symphonie!

Il avait deviné les Judas.

Mais Barras n'en avait pas fini avec ses toasts. Il se leva encore et

dit:

--À tous les magistrats républicains!

Cette fois le Conservatoire fut encore dans le secret de la chose; il

joua une marche d'un caractère grave.

Après ce toast, Barras, qui probablement avait formé le projet de mettre

tous les convives en belle humeur, porta un nouveau toast:

--Aux armées triomphantes! aux généraux qui les ont conduites à la

victoire!

Oh! pour le coup, ce fut comme un éclair électrique, en même temps qu'un

murmure d'applaudissements répondit au toast. Le Conservatoire _joua le

pas de charge_. À un septième toast porté par le président du

Directoire, le Conservatoire répondit encore admirablement; Barras ayant

dit:

--Au serment du Jeu de Paume! au 14 juillet! au 10 août! au 9 thermidor!

au 13 vendémiaire! AU 18 FRUCTIDOR!

Le Conservatoire, soit hasard, soit malice, joua à la mesure du pas

redoublé l'air: _Ça ira, ça ira_.

Le fait est que le hasard seul a conduit la chose; elle est au moins

extraordinaire.

Barras, qui aimait à représenter, et que Bonaparte éclipsait ce jour-là,

s'était sauvé dans les toasts et sur la table du dîner. À chaque santé

portée, trois coups de canon étaient tirés, et comme ils étaient placés

DANS LE JARDIN MÊME du Luxembourg, le bruit n'en était pas perdu... Au

dernier toast, une décharge d'artillerie compléta ce grand bruit pour

peu de chose.

Ginguené fit des vers pour ce jour-là, Chénier en fit, Lebrun en fit

aussi que voici:

Héros cher à la paix, aux arts, à la victoire,

Il conquit en deux ans mille siècles de gloire[92].

[Note 92: Ces vers sont dans mes _Mémoires sur l'empire_.]

Ces deux ans dont parle Lebrun me rappellent ce que je voulais rapporter

relativement au drapeau que le général Bonaparte avait offert au

Directoire. Ce drapeau, couvert des noms de tous les combats livrés par

l'armée, avait donc été donné à l'armée d'Italie par le

Corps-Législatif, et il portait sur l'une des faces:

«À l'armée d'Italie la patrie reconnaissante[93]!»

[Note 93: Si tout ce que je rapporte n'était exact, cela n'aurait aucun

mérite... Ces choses-là, si elles sont altérées, ne sont plus que ternes

et sans intérêt...]

Et Bonaparte, et cette armée d'Italie, reconnaissants à leur tour de

cette preuve d'affection de la patrie, y répondirent par la victoire et

des chants de gloire à rendre pour toujours la France fière d'elle... On

avait écrit:

«Cent cinquante mille prisonniers, cent soixante-dix drapeaux, cinq

cent cinquante pièces de siége, six cents pièces de campagne, cinq

équipages de ponts, neuf vaisseaux de ligne de soixante-quatre

canons[94], douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit

galères.»

[Note 94: Cette marine venait de Venise, Trieste, etc...]

Et puis après les conquêtes on lisait:

«Armistice avec le roi de Sardaigne, armistice avec le duc de Parme,

convention avec Gênes, armistice avec le duc de Modène, armistice avec

le roi de Naples, armistice avec le Pape, préliminaires de Leoben,

convention de Montebello avec Gênes, traité de paix avec l'Empereur à

Campo-Formio.»

Quelle belle et glorieuse liste! Que d'honorables marques d'un coeur

touché et reconnaissant de la confiance de la patrie!...

Maintenant, par un peu de ce même orgueil français, qui me fait pleurer

en lisant ces mêmes paroles qui me rappellent un temps si lumineux, je

veux terminer ce paragraphe par une petite lettre écrite à la République

Française une et indivisible par sa majesté Frédéric-Guillaume III, roi

de Prusse, margrave de Brandebourg, prince électeur du saint Empire

Romain, etc.

«Berlin, 17 novembre 1797.

«Frédéric-Guillaume III, _par la grâce de Dieu_, roi de

Prusse, margrave de Brandebourg, etc.

«À la République Française, et en son nom aux citoyens

composant son Directoire exécutif.

«Grands et chers amis,

«La Providence ayant disposé des jours du roi, mon père,

décédé le 16 de ce mois, et m'ayant appelé au trône de mes

ancêtres, je m'empresse de vous annoncer ce double

événement, persuadé que vous prendrez part à la perte que je

viens de faire, et que vous vous intéresserez à mon

avénement à la régence des États Prussiens. Je mettrai tous

mes soins à cultiver la bonne harmonie que je trouve si

heureusement établie entre les deux nations. Et sur ce, je

prie Dieu qu'il vous ait, chers amis, dans sa sainte et

digne garde.

«Votre bon ami,

«FRÉDÉRIC-GUILLAUME.»

Lorsqu'on pense que le père de cet homme s'est retiré devant nos

paysans, qui, avec une valeur héroïque, firent des armes de leurs bêches

et de leurs charrues lorsque les Prussiens entrèrent en Champagne, en

laissant ainsi égorger la Reine, et qu'on voit son fils venir demander

l'amitié, tendre la main enfin à un gouvernement qu'il devait ne pas

aimer, on ne s'étonne plus de la conduite de Napoléon à Tilsitt: pour

que le malheur soit estimé, il faut qu'il ait été estimable dans le

bonheur et la prospérité.

Le lendemain de cette grande fête, François de Neufchâteau donna un

grand dîner au général Bonaparte, mais chez lui, et tout à fait dans le

genre opposé à la fête de la veille. C'était une réunion littéraire et

d'hommes de science; il y avait des gens de lettres, des savants, des

artistes, et Bonaparte fut charmé de sa journée; il fut aimable pour

tout le monde, parla mathématiques avec M. de Laplace et Lagrange,

métaphysique avec Sieyès, poésie avec Chénier, droit public et

législation avec le représentant conventionnel Daunou[95], politique avec

Gallois, musique avec Laïs et Chéron, et de tout avec grâce et cette

clarté remarquable, cette concision qu'il mettait dans tous ses

discours. Déjà même, à cette époque, il raconta plusieurs anecdotes sur

sa campagne d'Italie, qui, dites par lui, firent un extrême plaisir...

François de Neufchâteau lui parlait de sa gloire si belle, si

entière!...

[Note 95: Daunou vit toujours... c'est un des hommes les plus vertueux

qui existent.]

--Ah! s'écria Bonaparte, ne dites pas ce mot! Le citoyen Talleyrand, me

parlant dans ce sens l'autre jour, a bien voulu me croire et me lire ma

pensée dans son discours.

M. DE TALLEYRAND.

C'est vrai.

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.

Cependant, général...

BONAPARTE.

Non, non, croyez-moi; sans doute le général qui commande en chef a

beaucoup à faire, mais il est seulement la tête qui conçoit; ses

officiers, ses soldats sont les bras qui exécutent. Ah! ma brave armée

d'Italie!... mes braves frères d'armes!...

CHÉNIER, ému.

Général, vous venez d'être poëte comme je ne le serai jamais dans toute

ma vie...

BONAPARTE, souriant.

Vraiment! je m'en doutais d'autant moins que je n'ai certes pas le

talent des vers. Je n'ai jamais pu en faire vingt de suite; les seuls

que j'aie composés l'ont été par moi dans ma première jeunesse pour

madame Saint-Huberti, qui passait par Marseille où j'étais alors.

FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.

Général, voilà un aveu qui va vous coûter quatre vers à dire.

BONAPARTE, d'un ton fort sérieux.

Je ne déclame jamais, citoyen directeur.

SIEYÈS, changeant de propos.

Général, avez-vous rencontré en votre vie un homme dont le renom vous

fît envie... dont vous ayez enfin ambitionné le nom et la position?

BONAPARTE, souriant.

Vous me faites là une singulière question, citoyen Sieyès... j'y

répondrai cependant, mais je ne sais si ma réponse vous suffira... J'ai

toujours souhaité être Annibal; c'est un caractère que j'honore, c'est

l'homme de l'antiquité qui me plaît le plus. Ceci vous répond pour

l'époque présente, dans laquelle je ne crois pas qu'il y ait beaucoup

d'hommes qui ressemblent à Annibal...

CHÉNIER.

Vous avez dignement marché dans sa route, général... vous avez même

parcouru les mêmes lieux.

BONAPARTE.

Oui; nous livrâmes même un jour un petit combat sur un terrain sur

lequel il avait campé, selon les présomptions du général Joubert et du

chef de brigade Andréossy... Vous parlez de mes officiers de l'armée

d'Italie, voilà un homme d'une haute distinction!...

LAPLACE.

Lequel, général?

BONAPARTE.

Joubert! et si jeune!... si peu avancé dans la vie!... Il fera de

grandes choses si la mort ne l'arrête pas.

SIEYÈS.

Pourquoi ce présage?

BONAPARTE, avec tristesse.

Est-ce qu'une vie à son matin arrête jamais la mort lorsqu'elle vient à

vous sa faux levée?... Non, non, une jeune et belle tête l'attire à

elle, au contraire... Voyez Hoche[96]!...

[Note 96: Il venait de mourir le 22 vendémiaire à Wetzlar, avec de

grands soupçons de poison.]

M. DE TALLEYRAND.

C'était donc aussi un homme d'une haute supériorité?

BONAPARTE.

De la plus élevée; et puis un noble coeur, une de ces âmes qui veulent

le bien parce qu'elles le pratiquent en l'aimant... C'est non-seulement

une grande perte pour l'armée, car il avait de grands talents, mais pour

l'humanité tout entière.

CHÉNIER, voyant son front devenir sombre.

Mon général, vous nous aviez promis quelques anecdotes sur vos _amis_ de

l'armée d'Italie; nous ne vous en tenons pas quitte.

BONAPARTE, souriant.

Vous êtes un vrai barde, citoyen Chénier... vous voulez faire récolte de

grandes actions ainsi que faisaient les bardes d'Irlande et d'Écosse...

Eh bien! tenez, écoutez ce fait, il pourra vous servir!

Le jour de la bataille de Lodi, lors de l'attaque du pont, me trouvant

à l'entrée, au moment où les boulets pleuvaient comme de la grêle ainsi

que les balles, j'entendis un tambour battre la charge tout près de moi

avec une régularité très-rare, il faut le dire, au milieu d'un tel

vacarme, et surtout de cette pluie assez désagréable qui tombait alors.

La fumée m'empêchait de voir où était placé ce tambour et quel il était;

tout à coup, un coup de vent enlève cette fumée qui couvrait un monceau

de pierres brisées par la mitraille, et je vois sur ces mêmes pierres un

enfant de douze ans qui battait la charge avec autant de sang-froid qu'à

l'école du tambour-maître. N'est-ce pas un beau pendant au fifre de

Frédéric II?

Citoyens, ajouta Bonaparte, c'est avec des hommes qui ont été enfants

comme mon tambour que j'ai fait la campagne d'Italie. Voyez Junot et la

bombe de Toulon? Mais il est là, poursuivit Bonaparte en souriant, je ne

veux pas parler de lui.

La soirée fut charmante; Bonaparte, lorsqu'il se plaisait quelque part,

était l'homme le plus aimable possible; il racontait, écoutait et savait

en même temps parler et faire parler. Ce fut dans cette même soirée

qu'il raconta aussi son intention de faire un bataillon de cent hommes

les plus braves de l'armée, ayant reçu chacun un sabre d'honneur. Il

voulait, disait-il, écrire leur histoire...

Laïs et Chéron chantèrent dans la soirée des cantates, dont les paroles

étaient de François de Neufchâteau, de Chénier; c'était en l'honneur des

braves de l'armée d'Italie, pour les victoires d'Arcole, de Lodi, de

Tagliamento.

Bonaparte se retira enchanté de sa soirée et de son dîner.

--Voilà comment il fallait me donner des fêtes, disait-il en rentrant

chez lui; tout le reste me déplaît et m'ennuie.

Sieyès dit le même jour à quelqu'un que je connais:--Voyez-vous ce petit

homme-là? il y a dans sa tête du génie pour en faire CENT.

François de Neufchâteau a laissé beaucoup d'ouvrages assez inconnus pour

notre génération surtout; il s'occupait spécialement d'agriculture. Ses

principaux ouvrages sont: un discours sur la manière de lire les

vers[97]; chose qu'il était en état d'apprécier, car il avait pour les

dire un très-remarquable talent; un recueil de fables avec _la Lupiade_

et _la Vulpéide_; _les Vosges_, poëme[98]; _les Tropes_, en quatre

chants[99]; _les Trois Nuits d'un Goutteux_[100]; _Épître sur l'avenir

de l'agriculture en France_[101]; et puis d'autres ouvrages tels que

des éditions refaites du _Gil Blas_, avec des notes de François de

Neufchâteau. On a aussi de lui une histoire de l'occupation de la

Bavière par les Autrichiens en 1778 et 1779. On attendait ses Mémoires,

et je ne sais pourquoi; il n'a été ni assez avant dans les affaires de

la République, quoique député, directeur et ministre, ni assez dégagé

des entraves de ces mêmes affaires, pour en parler avec impartialité. Il

y a, dans le coup d'oeil jeté sur les hommes en révolution, une sorte de

nécessité lucide qui ne peut exister, pour peu qu'on ait participé en

quoique ce soit à la marche des événements.

[Note 97: 1775.]

[Note 98: 1796.]

[Note 99: 1817.]

[Note 100: 1819.]

[Note 101: 1821. On peut ajouter, à ce que je viens d'énumérer, _Paméla_

et une foule de discours qui doivent former un recueil de plus de quatre

volumes in-8º.

Des amis de François de Neufchâteau lui prêtent un mot qu'il disait

lorsque, après avoir fait des discours louangeurs à Napoléon, il gardait

le silence... _Le héros a changé, je me tais!_... S'il l'a dit, il ne

l'a dit que devant très-peu de témoins... François de Neufchâteau fut

_prié_, et cela est certain, par Cambacérès, de la part de l'Empereur,

de mettre moins de pompe dans les discours qu'il lui faisait.]

La première comédie d'Andrieux, qui en faisait de charmantes, comme on

le sait, fut faite d'après un morceau de poésie de François de

Neufchâteau, intitulé: _Anaximandre, ou le Sacrifice aux Grâces_... Il

en est un peu de ce titre et du morceau comme de la comparaison d'une

jolie femme à une rose. Ce fut charmant pour qui le dit le premier;

aujourd'hui cela est presque ironique à force d'avoir été répété.

François de Neufchâteau mourut en 1828, à l'âge de soixante-dix-huit

ans; il souffrait les plus cruelles douleurs par la goutte, et ses

dernières années furent bien pénibles... Était-ce justice?... Dieu ne

fait rien sans motif!...

SALON

DE MADAME DE STAËL

SOUS LE DIRECTOIRE.

Madame de Staël est une personne qu'il faut suivre dans toute sa vie,

parce que sa vie tient à des événements politiques d'un côté, quel qu'il

soit. Il lui fallait influer sur ce qui l'entourait, et si ce n'est les

deux années 93 et 94, où elle fut proscrite par la force des choses qui

se passaient en France alors, elle fut toujours activement intéressée

dans les affaires. Elle revint à Paris aussitôt que la tourmente

révolutionnaire se fut apaisée. Elle ne pouvait vivre loin de la France,

et surtout de Paris... tout lui était exil, tout lui était odieux loin

de lui... Elle avait une activité morale qui ne trouvait d'aliment qu'en

France. Il y avait alors une sorte d'action exercée sur tout son être

qui rétablissait l'équilibre dérangé par un long séjour en Suisse ou en

Angleterre... Elle était un jour sur les bords du lac de Genève;

quelqu'un voulut lui faire admirer la beauté du spectacle qu'ils avaient

sous les yeux...

--Ah! laissez toutes ces beautés qui ne me touchent point!

s'écria-t-elle; j'aime mieux la rue du Bac, où je serais logée dans une

triste maison à un quatrième étage, n'ayant pour fortune que mille écus

de rentes, que d'être ici loin de Paris et de mes amis, dans ce beau

château, avec toute ma fortune.

Cette femme avait un coeur et une âme créés pour aimer et être aimée.

Il est des gens qui en veulent toujours aux génies comme celui de madame

de Staël... des médiocrités qui se croient bien hautes pour jeter du

venin sur de grandes gloires;--qui vous disent, par exemple, que

Robespierre était un honnête homme et Louis XVI un misérable,--que

madame de Staël est inférieure à madame Sand[102], et d'autres

billevesées de ce goût-là. C'est tout simplement une manie dénigrante

qui tient à notre esprit de contradiction. Il nous faut une victime, et

nous aimons mieux pour holocauste la plus élevée et la plus digne. J'ai

entendu, par exemple, des gens qui n'avaient jamais vu madame de Staël

dire d'elle qu'_elle n'était pas Française_, qu'elle ne l'était ni de

coeur ni de naissance[103]: et voilà _comment on écrit l'histoire_,

c'est là le cas de le dire. Si elle n'avait pas été Française, et

Française dans le coeur, eût-elle répondu comme elle le fit un jour à M.

Canning en 1816?

[Note 102: Je vais expliquer ma pensée. À Dieu ne plaise que j'attaque

ici le talent de madame Sand, que j'admire et regarde comme le premier

de notre époque comme style, et souvent aussi comme descriptif, et de la

plus haute portée! mais elle et madame de Staël ne sont nullement sur la

même ligne. L'une est une femme supérieure aux autres comme écrivain;

l'autre est un génie qui n'a pas été égalé dans notre sexe. Les sujets

traités ne sont pas les mêmes ensuite, et ce qu'elles ont écrit sur

l'amour prouve même à quel point leur nature est dissemblable.]

[Note 103: Elle était Française, et née à Paris.]

Ils étaient tous deux chez le gentilhomme de la chambre aux

Tuileries.--M. Canning, sans faire attention au lieu où il se trouvait,

dit à madame de Staël:

--Il ne faut plus se le dissimuler, madame, la France nous est soumise,

et nous vous avons vaincus.

--Oui, répondit madame de Staël, parce que vous aviez avec vous l'Europe

et les Cosaques. Mais accordez-nous le tête-à-tête, et nous verrons!

L'occupation de la France par les troupes étrangères lui causait une

telle douleur, qu'elle écrivait à son gendre, le duc de Broglie:

--Combien il faut de bonheur dans les affections privées pour supporter

la situation de la France dans l'état où elle est vis-à-vis des

étrangers!

Mais elle ne voyait pas les choses si tristement lorsqu'elle revint en

France sous le Directoire; elle avait même de l'estime pour ce

gouvernement, ce que je ne puis concevoir avec la noblesse et la

grandeur de son âme. Ainsi, par exemple, elle trouve que la République a

vraiment existé sous le Directoire jusqu'au 18 fructidor. Moi, j'aurais

cru au contraire que la République avait été vraiment établie depuis le

9 thermidor jusqu'au Directoire. Le Directoire abusa de sa puissance,

comme l'avaient fait les comités, et nous fûmes malheureux, au nom de la

liberté, sous les cinq directeurs, comme nous l'avions été sous les

hommes des comités, à l'exception près que le sang coulait moins;

cependant, si l'on veut consulter _le Moniteur_ et les journaux du

temps, on y verra que d'hommes fusillés à la plaine de Grenelle... que

de victimes déportées... que de malheurs aux armées! que de morts!...

que de victimes sacrifiées à l'ineptie des directeurs ou à leur

vénalité!... Ah! ce temps fut misérable!...

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 13 / 21 段