genre?--Quoi qu'il en soit, toutes ces pasquinades de philanthropes
firent rire tout le nouveau Paris, qui commençait à se reformer assez
pour se moquer de pareilles choses. Mais si l'on commença par rire, on
finit par huer ces folies et les saltimbanques qui les faisaient.
Laréveillère-Lépaux pendant ce temps-là _parlait, parlait, parlait_; il
faisait dans la même semaine un discours au Champ-de-Mars pour le
premier vendémiaire, un autre à l'ambassadeur cisalpin, un autre pour
l'anniversaire de la fondation de la République... pour la cérémonie
funèbre de _Hoche_... pour la paix de Campo-Formio par le général
Bonaparte, un encore à l'Institut; un pour le 21 janvier, afin de
célébrer l'anniversaire de la fête du tyran[79]; et enfin un autre pour
la présentation des drapeaux napolitains que Championnet, je crois,
envoyait en hommage au Directoire. Il était possible d'avoir un
directeur plus beau que Laréveillère, mais plus bavard, je ne le crois
pas... Enfin il en vint à un point de _parlage_ tellement fort, qu'on
l'attaqua à la tribune des Conseils comme ayant perdu la confiance
publique pour avoir trop parlé. Bertrand (du Calvados) le lui reprocha à
la tribune; Boulay (de la Meurthe), l'un des beaux talents de la
Convention, le lui répéta et, de plus, blâma son fanatisme. Il vit alors
clairement qu'on ne voulait pas de lui. Il écrivit une belle lettre au
Directoire pour annoncer qu'il donnait sa démission: on l'accepta, et
Laréveillère s'en alla jouer au pape et à la chapelle tant que cela lui
convint, mais loin du lieu où siégeait[80] en effet le gouvernement de
l'État.
[Note 78: Vers de Berchoux... Satire contre les Grecs et les Romains
modernes et anciens.]
[Note 79: Une femme du peuple, entendant ce mot de TYRAN, demanda à
quelqu'un ce qu'il signifiait... On lui dit qu'un tyran, c'était un
roi...--Ah!... voyez-vous ça!... et on lui fait sa fête à ce roi...
Dame! c'est ben juste... On lui dit qu'au contraire on célébrait le jour
où il était mort, pour s'en réjouir...--Ah! oui, oui, j'entends... un
tyran, c'est comme qui dirait notre pauvre bon roi Louis XVI!...
Cette femme rappelle l'homme d'Athènes, qui ne savait pas pourquoi il
condamnait Aristide, si ce n'est qu'il s'ennuyait de l'entendre appeler
le Juste.]
[Note 80: Les philanthropes durèrent encore jusqu'au consulat. Alors
Napoléon étant à la tête des affaires, cette comédie tomba d'elle-même,
d'autant mieux qu'il ne les persécuta pas...--Ils seraient bien contents
d'avoir un seul martyr, disait-il... mais je m'en garderai bien...]
Barras s'est trouvé le dernier au bout de ma plume. C'était un homme
singulièrement placé au milieu de cette horde révolutionnaire, hurlant
et agissant comme elle; Barras était d'une haute et antique noblesse; il
avait donné de grandes preuves de bravoure; il avait de l'esprit, une
belle figure, une tournure faite pour dignement représenter là où le
sort l'avait transporté. Parmi ceux qui étaient ses collègues en
apparence, mais en réalité des instruments à sa volonté, Barras pouvait
paraître un homme supérieur, quoiqu'il ne le fût pas.
Entre eux tous, il était le seul qui pût recevoir, avoir un salon digne
du retour de la bonne compagnie, quoiqu'il ne l'eût pas toujours
fréquentée; mais il la connaissait et l'aimait. Laréveillère recevait
bien un jour de la décade, Rewbell aussi, ainsi que Letourneur; mais ces
réceptions étaient contraintes, on n'y _causait_ pas. On entrait dans
une de ces vastes salles du Luxembourg, on allait faire sa révérence,
quand on savait ce que c'était qu'une révérence, à la _citoyenne
directrice_; on s'approchait du _citoyen directeur_, qui vous demandait
comment se conduisait la section dans laquelle on demeurait. Et la
conversation continuait dans ce goût-là, à moins que le directeur n'eût
des choses graves à dire à quelqu'un. Les femmes étaient toutes plus
communes les unes que les autres dans cette foule; personne ne pouvait
_donc tenir un salon_, excepté pourtant trois des hommes qui ont tour à
tour siégé dans le fauteuil directorial, Barras, François de Neufchâteau
et Gohier.
Le vicomte de Barras était d'une noble et antique famille de
Provence[81]. Jeté dans la Révolution par son mécontentement contre les
hommes qui, à son niveau, voulaient le repousser loin d'eux comme ils
avaient fait de Mirabeau, il suivit le torrent tout en déplorant chaque
jour son malheur de s'y abandonner. Jeune et beau, noble et brave, il
quitta de bonne heure l'Europe pour se rendre à l'île de France auprès
de son oncle, qui en était gouverneur. Officier dans le régiment de
Pondichéry, il revint en France, où il trouva une grande fortune dont il
jouit avec excès. En 89, lorsque les États-Généraux furent convoqués, il
se présenta _d'abord_ à l'assemblée du tiers; son frère était à celle de
la noblesse. À dater de ce jour, la route qu'il suivit fut celle de la
plus violente démagogie. Nommé député du Var à la Convention, il vota la
mort du Roi, se mit contre la Gironde avec la Montagne, puis s'en alla à
l'armée de Toulon avec Fréron, Gasparin et Salicetti. C'est là qu'il
connut le général Bonaparte, et non pas, plus tard, par le moyen de
madame de Beauharnais; la preuve en est, d'ailleurs, dans le choix que
Barras fit de Bonaparte pour le suppléer, lorsqu'il fut nommé par la
Convention, le 13 vendémiaire, pour la défendre contre les sections;
Bonaparte ignorait ce jour-là encore l'existence de madame de
Beauharnais.
[Note 81: Paul-François-Jean-Nicolas, vicomte de Barras, né à Fohemboux,
en Provence, le 20 juin 1755. «_Noble comme les Barras, qui sont aussi
anciens que les rochers de Provence_,» disent les paysans de la
province. M. de Barras était en outre fort riche et fort beau. On ignore
s'il a laissé des enfants.]
Mais une fois parvenu au plus haut point du pouvoir, ayant enfin saisi
le sceptre, car son autorité était évidemment la dominante dans le
Luxembourg, Barras parut ne pouvoir en porter le fardeau. Ce pouvoir,
qu'il avait appelé, désiré, lui parut ce qu'il était, un poids
impossible à soulever pour sa main débile et devenue efféminée par les
plaisirs et cette vie inactive qu'il avait continuellement menée depuis
tant d'années. C'est alors qu'on prétend qu'il conspira pour les
Bourbons: cette version a eu beaucoup de crédit.
Un grand nombre de personnages marquants parurent tour à tour sur ce
trône éphémère, où chacun d'eux faisait une mystification dans laquelle
il remplissait un rôle. Plusieurs d'entre eux, je le répète, étaient
sociables dans la vie privée; mais une fois dans un grand salon doré, au
milieu de cinq cents personnes, ébloui du feu de mille bougies, le
directeur habile devant un grand procès, comme Merlin de Douay, devenait
un étudiant timide devant le grand monde. Moulins, brave homme,
consciencieux, ayant une bonne réputation militaire[82], était bien
placé au Directoire, parce qu'il fallait un homme qui pût se mêler, avec
connaissance de cause, des affaires militaires; mais, encore une fois,
tout cela ne suffisait pas pour avoir et tenir une maison.
[Note 82: Il avait commandé l'armée des Alpes, et avec succès, en l'an
IV.]
Pendant les cinq années d'existence qu'eut le Directoire, il y eut
plusieurs mutations, des exils, des proscriptions. Barthélemy et Carnot
furent _fructidorisés_. Laréveillère et Merlin de Douay donnèrent leur
démission, et d'autres furent chassés par le sort; et dans toute cette
nombreuse liste de noms, je n'en ai trouvé que quatre qui fussent
capables de présider un salon.
Lorsque le digne neveu de l'auteur du _Voyage d'Anacharsis_ fut proscrit
le 18 fructidor[83], François de Neufchâteau fut proposé pour remplacer
Barthélemy ou Carnot.... et fut en effet nommé à la place du dernier.
[Note 83: Le directeur Barthélemy (comte François Barthélemy) était
neveu de l'abbé Barthélemy, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis_.]
François de Neufchâteau était un homme qui, nécessairement, devait
produire des impressions différentes. Je suis convaincue qu'il est telle
personne qui, en lisant l'opinion que j'ai de lui, me trouvera
blâmable, tandis que d'autres, plus sévères que moi, peut-être
trouveront mon portrait flatté.
M. François (car, enfin, il faut nommer chacun par son nom, et cet homme
s'appelait François) était donc un homme ordinaire, selon les uns, et de
beaucoup d'esprit, selon les autres. Par _ces autres_, j'entends les
habitants d'une petite ville où l'_Almanach des Muses_ était le livre le
plus parfait, et le but de l'ambition des jeunes poëtes de la province;
aussi M. François, qui fut assez heureux ou malheureux pour être
accueilli à l'_Almanach des Muses_[84], y fit insérer des poésies
légères. Voltaire, qui répondait à tout le monde, lorsqu'on lui écrivait
des louanges bien enflées et bien exagérées, répondit à M. François
qu'il serait un jour le Tibulle, l'Anacréon de Neufchâteau; et cette
alliance, que présageait le grand poëte par ces paroles, détermina M.
François à joindre à son nom propre le nom de la ville où il avait été
élevé[85]...
[Note 84: Je sais bien qu'on peut objecter que l'_Almanach des Muses_
contient des poésies légères de Colardeau, de Dorat, de Marmontel, de La
Harpe... que Voltaire même y donnait des vers. Qu'est-ce que cela
prouve? ne voyons-nous pas chaque jour les noms de Lamartine, Hugo,
Dumas, M. de Vigny, M. de Rességuier, paraître dans des journaux, et de
mauvais journaux!]
[Note 85: Il était né à Sassay, petite ville de Lorraine; mais il fut
adopté par la ville de Neufchâteau. Il était né le 17 avril 1750.]
Il avait eu aussi le malheur d'être un enfant célèbre; à neuf ans, le
petit François fit des vers qu'on envoya aux grandes autorités, qui
répondirent que l'enfant serait un jour un grand homme... Il continua
donc. Devint-il un grand homme? je n'en sais rien: ce qui est certain,
c'est qu'il avait beaucoup d'ambition littéraire et politique, et qu'il
eut surtout une existence mystérieuse, une vie privée dont les
événements, s'ils étaient connus, feraient peut-être étrangement changer
l'opinion sur son compte. Je connais une victime de François de
Neufchâteau, dont le pardon généreux pour le mal et le tort qui lui
furent faits ne diminue pas la grandeur de l'offense... En voyant
François de Neufchâteau, on n'aurait pas jugé cet homme capable d'une
longue suite dans une volonté perfide; il souriait toujours, avait une
réponse gracieuse en vers presque pour chaque parole qui lui était dite
en prose, chose fort ennuyeuse et très-plate, récitait des scènes de
Racine, des vers de Boileau, de J.-B. Rousseau, avec un soin de diction
qu'il prenait pour du talent, et dont il était fort prodigue, parce
qu'il était convaincu de son talent de déclamation. Cette habitude de
déclamer souvent et de parler en public lui avait donné une telle
attitude théâtrale dans le port de la tête et de la main, dans
l'accentuation de sa voix, qu'il en était souvent ridicule. On prétend
quelquefois que cela allait bien dans les vastes salons du Luxembourg ou
dans ceux de l'hôtel du ministère de l'Intérieur, qu'il occupa comme
ministre deux fois dans sa carrière politique. C'est, au reste, surtout
comme ministre de l'Intérieur qu'il faut lui assigner une place, bien
plus que parmi nos poëtes et nos auteurs dramatiques.
Le salon de François de Neufchâteau, au Luxembourg, était fort
remarquable à cette époque de notre révolution, parce qu'il offrit tout
à coup un lieu de réunion pour les arts et les muses... Le maître
pouvait n'avoir pas de droits à le présider comme le premier dans notre
littérature légère, mais il avait au moins le droit d'être remercié et
loué pour le soin qu'il prenait d'y réunir les littérateurs distingués
du temps... C'était le moment où cette pauvre France, si longtemps
opprimée, relevait sa tête abattue et recommençait ses chants;
Lemercier, Chénier, Legouvé, Ducis, Duval, Andrieux, l'abbé Delille et
plusieurs autres, donnaient à leur patrie le produit de leur
intelligence. Les femmes, qui avaient tant souffert par le coeur et par
elles-mêmes, recommençaient une nouvelle vie; elles se demandaient si
elles aussi elles ne sauraient pas trouver la lumière de cette
intellectuelle existence, qui seule peut rendre heureuse celle d'une
femme. Beaucoup se mirent à écrire, et le salon de François de
Neufchâteau vit souvent une réunion curieuse en ce genre: madame
Victorine de Châtenay traduisait _les Mystères d'Udolphe_ avec un rare
talent, en leur laissant la couleur sombre et terrible qu'Anne Radcliffe
a donnée à cette oeuvre, que lord Byron lui-même regardait comme celle
d'une femme de génie...; mademoiselle de Meulan, exemple à la fois de ce
qu'une femme peut avoir dans le coeur de vertus, et de charme et de
poésie dans son talent; madame Roland, dont les romans, tous
d'invention, tels que _le Courrier russe_, et plusieurs autres,
trouveront toujours des lecteurs; madame de Salm; madame de Beauharnais
(Fanny), qui pouvait bien être ridicule, mais qui certes avait bien de
l'esprit. Voilà les femmes qui étaient alors remarquables; François de
Neufchâteau connaissait à merveille les talents et le mérite de chacune.
Tour à tour appelées à prouver leur mission poétique ou littéraire, les
femmes auteurs étaient accueillies, et même recherchées, dans ses
salons. On y faisait des lectures, on y essayait des pièces; lui-même,
qui, au fait, disait fort bien les vers, en récitait souvent, même dans
les soirées intimes où il n'avait chez lui que vingt-cinq ou trente
personnes. C'est ainsi qu'on connut _Paméla_, drame rempli, dit-on,
d'intérêt, et dans lequel le talent poétique de François de Neufchâteau
se montre plus que dans tout autre ouvrage. Mais longtemps les soirées
intimes furent aussi destinées à une autre lecture tout à fait réservée
aux élus: c'était une traduction de _l'Arioste_ dont s'occupait François
de Neufchâteau; cette traduction était fort exacte et belle, à ce que
m'ont assuré plusieurs personnes qui l'ont entendue.
François de Neufchâteau fut marié deux fois. Sa première femme, avec
laquelle il divorça ou dont il se sépara, vivait dans la province et
tout à fait inconnue. La seconde était madame Bonnelier, mère de M.
Hippolyte Bonnelier, connu par beaucoup de jolis ouvrages, et même des
oeuvres dramatiques. Beau-fils de M. François de Neufchâteau, il n'en
parle jamais qu'avec une extrême mesure, et même avec convenance; mais
j'ai su par d'autres que par lui que l'orphelin ne trouva pas un père
dans le second mari de sa mère...; et son silence alors est vraiment une
vertu.
Sa mère était une charmante personne, faisant les honneurs de la maison
de François de Neufchâteau avec une grâce qui faisait oublier la
prétention de son mari. Elle avait un sourire pour chacun, une parole
gracieuse qui charmait davantage peut-être que ses mielleuses
prévenances.
François de Neufchâteau n'était ni beau, ni distingué dans sa tournure.
Son visage était celui d'un homme qui, après avoir beaucoup vécu, aurait
des habitudes de table qui devenaient visibles par un nez très-gros, et
dont la couleur était accusatrice. Sa coiffure, à l'époque du
Directoire, était celle du moment, les cheveux poudrés et tombant des
deux côtés du visage. Quant à sa tournure avec le costume des
directeurs, elle était moins comique que celle de Laréveillère-Lépaux,
mais elle était encore assez ridicule comme cela.
Ce costume était, comme toutes les pasquinades d'alors, parfaitement
absurde. Aussi, excepté Barras, qui supportait cette pénitence avec
moins de burlesque que les autres, c'était une véritable mascarade.
Un habit bleu, richement brodé, serré par une écharpe tricolore et fait
de telle manière qu'il n'avait pas de collet...; la cravate remplacée
par un col de mousseline garni de dentelle, exactement fait comme
l'étaient les nôtres il y a deux ou trois ans...; des souliers à
bouffettes, quelquefois des bottines à la _Lowinsky_, comme on les
appelait; enfin, pour compléter le tout, un grand manteau écarlate brodé
en arabesques sur le bord, et drapé à _l'antique_, et un vaste chapeau
qu'on appelait, dès lors même, _à la Henri IV_, malgré l'horreur pour la
royauté, et conséquemment garni de dix à douze plumes: voilà le costume
des directeurs; ce costume donnait parfaitement l'air de chiens habillés
aux pauvres _rois-directeurs_, lorsque, dans une cérémonie, ils
représentaient le peuple souverain, qui venait ainsi bien servilement
s'adorer lui-même sans savoir ni comprendre de quoi il était question.
Les occasions de représentation étaient, au reste, fréquentes: le 21
janvier, le 1er vendémiaire, la fête de la Vieillesse, celle de la
Jeunesse, celle de la Raison, qui fut continuée; toutes les victoires de
nos armées, qui, grâce au général Bonaparte, étaient assez nombreuses
pour donner de l'occupation au Directoire; toutes les occasions de
représenter étaient saisies par eux pour montrer leur royauté d'emprunt.
Alors, au retour du Champ-de-Mars, où se faisaient habituellement toutes
les cérémonies, les salons des cinq directeurs étaient remplis de monde.
Chez Barras, on causait, on jouait, on riait: c'était le seul salon qui
méritât ce nom. Chez les autres, on mangeait, on parlait et on
s'ennuyait, et on s'en allait le plus vite qu'on pouvait. Chez François
de Neufchâteau, l'exception pouvait encore se rencontrer, parce que
toutes les notabilités littéraires s'y trouvaient; on y faisait des
lectures, on y causait aussi, mais on y _dissertait_ plus souvent
encore. Du reste, on y voyait de jolies femmes, parce qu'il les aimait,
et on y entendait de la bonne musique et quelquefois de bonnes pièces.
Un jour, le salon de François de Neufchâteau fut plus sombre qu'il ne
l'était habituellement; on parlait sourdement d'une visite qui, le même
matin, lui avait été faite par une femme qui, venue de sa province,
réclamait des droits que, dans son opinion, le divorce n'avait pu
rompre. C'était la première femme de François de Neufchâteau.--Cette
femme était pauvre, disait-elle; elle voulait connaître au moins le
bonheur de l'aisance, puisque celui dont elle avait porté le nom était
l'un des rois de France!... Cette femme pleurait...; elle parlait
haut... on l'entendit: car, dans les palais du pouvoir, on entend tout
bien plus que chez les autres hommes, car des oreilles curieuses y sont
incessamment ouvertes pour tout recueillir. La scène fut donc connue
pour chacun, et une heure n'était pas écoulée depuis l'arrivée de
l'étrangère, que tous les collègues de François de Neufchâteau savaient
ce qui se passait chez lui... Enfin les pleurs s'arrêtèrent; la douleur
de cette femme fut apaisée, soit par une promesse, soit, ce qui est plus
probable, par un effet positif et immédiat de la part de François de
Neufchâteau: la suite le ferait croire. L'étrangère repartit le même
jour... De retour chez elle, où elle n'avait pour famille et pour
alentours que deux domestiques, qui devaient savoir ce qu'elle avait
rapporté avec elle, la malheureuse fut trouvée assassinée dans son lit
le lendemain même de son arrivée dans le lieu solitaire qu'elle
habitait... Les gens qui répondaient d'elle, pour ainsi dire, furent
arrêtés: ils devaient être convaincus, ou du moins fortement
appréhendés; mais il n'en fut rien: la justice allait alors comme TOUT
en France, c'est-à-dire fort mal. Les assassins s'échappèrent, et cette
sanglante histoire demeura toujours couverte d'un voile mystérieux qui
glace, lorsqu'on pense à l'impunité des meurtriers et au pouvoir de
celui qui, par devoir plus encore que par un souvenir du coeur, devait
venger celle qui avait porté son nom aux jours de sa jeunesse.
La seconde femme de François de Neufchâteau ne mourut pas assassinée par
des bandits, mais elle mourut aussi malheureuse qu'une femme peut
l'être: son agonie fut longue et douloureuse; car elle eut la durée de
plusieurs années... Languissant sous le poids d'une douleur secrète,
elle se voyait lentement mourir sans éprouver autour d'elle ces soins du
coeur qui adoucissent tant les douleurs de l'âme et du corps... Enfin le
moment terrible arriva... la malheureuse le vit venir sans terreur, car
sa vie avait été irréprochable, ce qui rend la mort douce; confiante en
Dieu, elle voulait dire son espérance et sa crainte à un homme qui
reçût l'une et l'autre avec un caractère sacré.--Elle voulait un
prêtre.--Elle le demanda avec cette voix qui est toujours entendue, même
des coeurs les plus endurcis, celle d'une mourante... C'était au milieu
de la nuit qu'elle se voyait expirer sans le réconfort que veut toujours
une âme chrétienne!... Mais François de Neufchâteau avait à cet égard
des idées plus que philosophiques[86]; il les avait manifestées même
assez publiquement. Mais renouveler ces démonstrations au chevet d'une
agonisante, ce n'est plus de la philosophie sévère, c'est de la dureté
inflexible.--C'est criminel!
[Note 86: Étant député des Vosges à l'Assemblée Législative, il fit en
1791 une motion tendant à demander la poursuite des prêtres, _pour
arrêter les troubles du royaume_. Il demanda aussi la suppression de la
messe de minuit. Il n'aimait ni la religion ni les prêtres.]
Madame François de Neufchâteau mourut. Je ne dirai rien de la conduite
de son mari: le silence d'une bouche plus intéressée à parler que la
mienne m'impose de le garder aussi; je me tairai donc, et laisserai au
temps à faire connaître des mystères douloureux qui, une fois dévoilés,
pourront faire changer l'opinion sur un homme qui pouvait être aimé du
monde où il vivait comme homme de lettres et de littérature. Peut-être
même, comme administrateur, a-t-il été favorable à l'intérêt public et
général; mais je crois qu'avant de prononcer le discours qui demande
l'apothéose d'un homme, il faut qu'il soit prouvé qu'il ne s'élève
contre lui aucune voix accusatrice.
François de Neufchâteau, entré au Directoire pour remplacer le plus pur
républicain de la Révolution, en sortit désigné par le sort au
renouvellement de la fin de l'an VI. Pendant le temps qu'il passa au
Directoire, le général Bonaparte, revenant d'Italie, présenta à cette
caricature de gouvernement le traité de Campo-Formio, qui rendait à la
République l'état qu'il lui convenait d'avoir en Europe. Ce fut dans
cette journée que Napoléon fit voir qu'il serait toujours le maître de
ces pygmées qui osaient lutter avec lui. François de Neufchâteau, comme
directeur, était de ce dîner sans fin qui fut donné au général Bonaparte
le jour de sa présentation au Directoire, au retour de Campo-Formio (le
20 frimaire an VI). Ce dîner avait un but: on voulait connaître les
véritables intentions de Bonaparte; on voulait le deviner. François de
Neufchâteau, plus habile que ses collègues en pareille matière, se
chargea de la besogne; mais il avait affaire avec une partie trop
exercée et trop bien sur ses gardes pour tomber dans un tel piége. Le
directeur ne sut rien, et, plus tard, Napoléon lui rappelait, en
souriant, combien il avait perdu de louanges dans cette journée. Chéron
chanta le soir une cantate dont les paroles étaient de François de
Neufchâteau lui-même...; et le directeur crut que sa dignité ne serait
pas compromise en récitant un chant de sa traduction de l'Arioste; et,
prenant le plus en rapport avec la circonstance, il choisit celui des
plus belles victoires de Roland avant sa folie. Le général Bonaparte,
qui aimait la poésie italienne et ne trouvait aucune traduction bonne,
complimenta François de Neufchâteau, et lui prouva sa mémoire d'une
manière flatteuse en disant une partie des vers italiens dont il venait
d'entendre la traduction...
Quant aux vers faits pour le vainqueur d'Italie, j'ai entendu Napoléon
lui-même dire en riant, bien des années après, un jour où il avait été
harangué par François de Neufchâteau comme président du Sénat:
--Il était un peu comme les poëtes qui ont des vers pour tous les
baptêmes; il faisait des vers pour moi, et, quelques années avant, il
avait chanté, comme poëte, Marat, Robespierre et Châlier... Châlier!
obscur égorgeur qui n'avait même pas pour lui le prestige d'une horrible
et générale renommée.