Que pouvons-nous chercher de plus que ce que nous avons en ce

genre?--Quoi qu'il en soit, toutes ces pasquinades de philanthropes

firent rire tout le nouveau Paris, qui commençait à se reformer assez

pour se moquer de pareilles choses. Mais si l'on commença par rire, on

finit par huer ces folies et les saltimbanques qui les faisaient.

Laréveillère-Lépaux pendant ce temps-là _parlait, parlait, parlait_; il

faisait dans la même semaine un discours au Champ-de-Mars pour le

premier vendémiaire, un autre à l'ambassadeur cisalpin, un autre pour

l'anniversaire de la fondation de la République... pour la cérémonie

funèbre de _Hoche_... pour la paix de Campo-Formio par le général

Bonaparte, un encore à l'Institut; un pour le 21 janvier, afin de

célébrer l'anniversaire de la fête du tyran[79]; et enfin un autre pour

la présentation des drapeaux napolitains que Championnet, je crois,

envoyait en hommage au Directoire. Il était possible d'avoir un

directeur plus beau que Laréveillère, mais plus bavard, je ne le crois

pas... Enfin il en vint à un point de _parlage_ tellement fort, qu'on

l'attaqua à la tribune des Conseils comme ayant perdu la confiance

publique pour avoir trop parlé. Bertrand (du Calvados) le lui reprocha à

la tribune; Boulay (de la Meurthe), l'un des beaux talents de la

Convention, le lui répéta et, de plus, blâma son fanatisme. Il vit alors

clairement qu'on ne voulait pas de lui. Il écrivit une belle lettre au

Directoire pour annoncer qu'il donnait sa démission: on l'accepta, et

Laréveillère s'en alla jouer au pape et à la chapelle tant que cela lui

convint, mais loin du lieu où siégeait[80] en effet le gouvernement de

l'État.

[Note 78: Vers de Berchoux... Satire contre les Grecs et les Romains

modernes et anciens.]

[Note 79: Une femme du peuple, entendant ce mot de TYRAN, demanda à

quelqu'un ce qu'il signifiait... On lui dit qu'un tyran, c'était un

roi...--Ah!... voyez-vous ça!... et on lui fait sa fête à ce roi...

Dame! c'est ben juste... On lui dit qu'au contraire on célébrait le jour

où il était mort, pour s'en réjouir...--Ah! oui, oui, j'entends... un

tyran, c'est comme qui dirait notre pauvre bon roi Louis XVI!...

Cette femme rappelle l'homme d'Athènes, qui ne savait pas pourquoi il

condamnait Aristide, si ce n'est qu'il s'ennuyait de l'entendre appeler

le Juste.]

[Note 80: Les philanthropes durèrent encore jusqu'au consulat. Alors

Napoléon étant à la tête des affaires, cette comédie tomba d'elle-même,

d'autant mieux qu'il ne les persécuta pas...--Ils seraient bien contents

d'avoir un seul martyr, disait-il... mais je m'en garderai bien...]

Barras s'est trouvé le dernier au bout de ma plume. C'était un homme

singulièrement placé au milieu de cette horde révolutionnaire, hurlant

et agissant comme elle; Barras était d'une haute et antique noblesse; il

avait donné de grandes preuves de bravoure; il avait de l'esprit, une

belle figure, une tournure faite pour dignement représenter là où le

sort l'avait transporté. Parmi ceux qui étaient ses collègues en

apparence, mais en réalité des instruments à sa volonté, Barras pouvait

paraître un homme supérieur, quoiqu'il ne le fût pas.

Entre eux tous, il était le seul qui pût recevoir, avoir un salon digne

du retour de la bonne compagnie, quoiqu'il ne l'eût pas toujours

fréquentée; mais il la connaissait et l'aimait. Laréveillère recevait

bien un jour de la décade, Rewbell aussi, ainsi que Letourneur; mais ces

réceptions étaient contraintes, on n'y _causait_ pas. On entrait dans

une de ces vastes salles du Luxembourg, on allait faire sa révérence,

quand on savait ce que c'était qu'une révérence, à la _citoyenne

directrice_; on s'approchait du _citoyen directeur_, qui vous demandait

comment se conduisait la section dans laquelle on demeurait. Et la

conversation continuait dans ce goût-là, à moins que le directeur n'eût

des choses graves à dire à quelqu'un. Les femmes étaient toutes plus

communes les unes que les autres dans cette foule; personne ne pouvait

_donc tenir un salon_, excepté pourtant trois des hommes qui ont tour à

tour siégé dans le fauteuil directorial, Barras, François de Neufchâteau

et Gohier.

Le vicomte de Barras était d'une noble et antique famille de

Provence[81]. Jeté dans la Révolution par son mécontentement contre les

hommes qui, à son niveau, voulaient le repousser loin d'eux comme ils

avaient fait de Mirabeau, il suivit le torrent tout en déplorant chaque

jour son malheur de s'y abandonner. Jeune et beau, noble et brave, il

quitta de bonne heure l'Europe pour se rendre à l'île de France auprès

de son oncle, qui en était gouverneur. Officier dans le régiment de

Pondichéry, il revint en France, où il trouva une grande fortune dont il

jouit avec excès. En 89, lorsque les États-Généraux furent convoqués, il

se présenta _d'abord_ à l'assemblée du tiers; son frère était à celle de

la noblesse. À dater de ce jour, la route qu'il suivit fut celle de la

plus violente démagogie. Nommé député du Var à la Convention, il vota la

mort du Roi, se mit contre la Gironde avec la Montagne, puis s'en alla à

l'armée de Toulon avec Fréron, Gasparin et Salicetti. C'est là qu'il

connut le général Bonaparte, et non pas, plus tard, par le moyen de

madame de Beauharnais; la preuve en est, d'ailleurs, dans le choix que

Barras fit de Bonaparte pour le suppléer, lorsqu'il fut nommé par la

Convention, le 13 vendémiaire, pour la défendre contre les sections;

Bonaparte ignorait ce jour-là encore l'existence de madame de

Beauharnais.

[Note 81: Paul-François-Jean-Nicolas, vicomte de Barras, né à Fohemboux,

en Provence, le 20 juin 1755. «_Noble comme les Barras, qui sont aussi

anciens que les rochers de Provence_,» disent les paysans de la

province. M. de Barras était en outre fort riche et fort beau. On ignore

s'il a laissé des enfants.]

Mais une fois parvenu au plus haut point du pouvoir, ayant enfin saisi

le sceptre, car son autorité était évidemment la dominante dans le

Luxembourg, Barras parut ne pouvoir en porter le fardeau. Ce pouvoir,

qu'il avait appelé, désiré, lui parut ce qu'il était, un poids

impossible à soulever pour sa main débile et devenue efféminée par les

plaisirs et cette vie inactive qu'il avait continuellement menée depuis

tant d'années. C'est alors qu'on prétend qu'il conspira pour les

Bourbons: cette version a eu beaucoup de crédit.

Un grand nombre de personnages marquants parurent tour à tour sur ce

trône éphémère, où chacun d'eux faisait une mystification dans laquelle

il remplissait un rôle. Plusieurs d'entre eux, je le répète, étaient

sociables dans la vie privée; mais une fois dans un grand salon doré, au

milieu de cinq cents personnes, ébloui du feu de mille bougies, le

directeur habile devant un grand procès, comme Merlin de Douay, devenait

un étudiant timide devant le grand monde. Moulins, brave homme,

consciencieux, ayant une bonne réputation militaire[82], était bien

placé au Directoire, parce qu'il fallait un homme qui pût se mêler, avec

connaissance de cause, des affaires militaires; mais, encore une fois,

tout cela ne suffisait pas pour avoir et tenir une maison.

[Note 82: Il avait commandé l'armée des Alpes, et avec succès, en l'an

IV.]

Pendant les cinq années d'existence qu'eut le Directoire, il y eut

plusieurs mutations, des exils, des proscriptions. Barthélemy et Carnot

furent _fructidorisés_. Laréveillère et Merlin de Douay donnèrent leur

démission, et d'autres furent chassés par le sort; et dans toute cette

nombreuse liste de noms, je n'en ai trouvé que quatre qui fussent

capables de présider un salon.

Lorsque le digne neveu de l'auteur du _Voyage d'Anacharsis_ fut proscrit

le 18 fructidor[83], François de Neufchâteau fut proposé pour remplacer

Barthélemy ou Carnot.... et fut en effet nommé à la place du dernier.

[Note 83: Le directeur Barthélemy (comte François Barthélemy) était

neveu de l'abbé Barthélemy, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis_.]

François de Neufchâteau était un homme qui, nécessairement, devait

produire des impressions différentes. Je suis convaincue qu'il est telle

personne qui, en lisant l'opinion que j'ai de lui, me trouvera

blâmable, tandis que d'autres, plus sévères que moi, peut-être

trouveront mon portrait flatté.

M. François (car, enfin, il faut nommer chacun par son nom, et cet homme

s'appelait François) était donc un homme ordinaire, selon les uns, et de

beaucoup d'esprit, selon les autres. Par _ces autres_, j'entends les

habitants d'une petite ville où l'_Almanach des Muses_ était le livre le

plus parfait, et le but de l'ambition des jeunes poëtes de la province;

aussi M. François, qui fut assez heureux ou malheureux pour être

accueilli à l'_Almanach des Muses_[84], y fit insérer des poésies

légères. Voltaire, qui répondait à tout le monde, lorsqu'on lui écrivait

des louanges bien enflées et bien exagérées, répondit à M. François

qu'il serait un jour le Tibulle, l'Anacréon de Neufchâteau; et cette

alliance, que présageait le grand poëte par ces paroles, détermina M.

François à joindre à son nom propre le nom de la ville où il avait été

élevé[85]...

[Note 84: Je sais bien qu'on peut objecter que l'_Almanach des Muses_

contient des poésies légères de Colardeau, de Dorat, de Marmontel, de La

Harpe... que Voltaire même y donnait des vers. Qu'est-ce que cela

prouve? ne voyons-nous pas chaque jour les noms de Lamartine, Hugo,

Dumas, M. de Vigny, M. de Rességuier, paraître dans des journaux, et de

mauvais journaux!]

[Note 85: Il était né à Sassay, petite ville de Lorraine; mais il fut

adopté par la ville de Neufchâteau. Il était né le 17 avril 1750.]

Il avait eu aussi le malheur d'être un enfant célèbre; à neuf ans, le

petit François fit des vers qu'on envoya aux grandes autorités, qui

répondirent que l'enfant serait un jour un grand homme... Il continua

donc. Devint-il un grand homme? je n'en sais rien: ce qui est certain,

c'est qu'il avait beaucoup d'ambition littéraire et politique, et qu'il

eut surtout une existence mystérieuse, une vie privée dont les

événements, s'ils étaient connus, feraient peut-être étrangement changer

l'opinion sur son compte. Je connais une victime de François de

Neufchâteau, dont le pardon généreux pour le mal et le tort qui lui

furent faits ne diminue pas la grandeur de l'offense... En voyant

François de Neufchâteau, on n'aurait pas jugé cet homme capable d'une

longue suite dans une volonté perfide; il souriait toujours, avait une

réponse gracieuse en vers presque pour chaque parole qui lui était dite

en prose, chose fort ennuyeuse et très-plate, récitait des scènes de

Racine, des vers de Boileau, de J.-B. Rousseau, avec un soin de diction

qu'il prenait pour du talent, et dont il était fort prodigue, parce

qu'il était convaincu de son talent de déclamation. Cette habitude de

déclamer souvent et de parler en public lui avait donné une telle

attitude théâtrale dans le port de la tête et de la main, dans

l'accentuation de sa voix, qu'il en était souvent ridicule. On prétend

quelquefois que cela allait bien dans les vastes salons du Luxembourg ou

dans ceux de l'hôtel du ministère de l'Intérieur, qu'il occupa comme

ministre deux fois dans sa carrière politique. C'est, au reste, surtout

comme ministre de l'Intérieur qu'il faut lui assigner une place, bien

plus que parmi nos poëtes et nos auteurs dramatiques.

Le salon de François de Neufchâteau, au Luxembourg, était fort

remarquable à cette époque de notre révolution, parce qu'il offrit tout

à coup un lieu de réunion pour les arts et les muses... Le maître

pouvait n'avoir pas de droits à le présider comme le premier dans notre

littérature légère, mais il avait au moins le droit d'être remercié et

loué pour le soin qu'il prenait d'y réunir les littérateurs distingués

du temps... C'était le moment où cette pauvre France, si longtemps

opprimée, relevait sa tête abattue et recommençait ses chants;

Lemercier, Chénier, Legouvé, Ducis, Duval, Andrieux, l'abbé Delille et

plusieurs autres, donnaient à leur patrie le produit de leur

intelligence. Les femmes, qui avaient tant souffert par le coeur et par

elles-mêmes, recommençaient une nouvelle vie; elles se demandaient si

elles aussi elles ne sauraient pas trouver la lumière de cette

intellectuelle existence, qui seule peut rendre heureuse celle d'une

femme. Beaucoup se mirent à écrire, et le salon de François de

Neufchâteau vit souvent une réunion curieuse en ce genre: madame

Victorine de Châtenay traduisait _les Mystères d'Udolphe_ avec un rare

talent, en leur laissant la couleur sombre et terrible qu'Anne Radcliffe

a donnée à cette oeuvre, que lord Byron lui-même regardait comme celle

d'une femme de génie...; mademoiselle de Meulan, exemple à la fois de ce

qu'une femme peut avoir dans le coeur de vertus, et de charme et de

poésie dans son talent; madame Roland, dont les romans, tous

d'invention, tels que _le Courrier russe_, et plusieurs autres,

trouveront toujours des lecteurs; madame de Salm; madame de Beauharnais

(Fanny), qui pouvait bien être ridicule, mais qui certes avait bien de

l'esprit. Voilà les femmes qui étaient alors remarquables; François de

Neufchâteau connaissait à merveille les talents et le mérite de chacune.

Tour à tour appelées à prouver leur mission poétique ou littéraire, les

femmes auteurs étaient accueillies, et même recherchées, dans ses

salons. On y faisait des lectures, on y essayait des pièces; lui-même,

qui, au fait, disait fort bien les vers, en récitait souvent, même dans

les soirées intimes où il n'avait chez lui que vingt-cinq ou trente

personnes. C'est ainsi qu'on connut _Paméla_, drame rempli, dit-on,

d'intérêt, et dans lequel le talent poétique de François de Neufchâteau

se montre plus que dans tout autre ouvrage. Mais longtemps les soirées

intimes furent aussi destinées à une autre lecture tout à fait réservée

aux élus: c'était une traduction de _l'Arioste_ dont s'occupait François

de Neufchâteau; cette traduction était fort exacte et belle, à ce que

m'ont assuré plusieurs personnes qui l'ont entendue.

François de Neufchâteau fut marié deux fois. Sa première femme, avec

laquelle il divorça ou dont il se sépara, vivait dans la province et

tout à fait inconnue. La seconde était madame Bonnelier, mère de M.

Hippolyte Bonnelier, connu par beaucoup de jolis ouvrages, et même des

oeuvres dramatiques. Beau-fils de M. François de Neufchâteau, il n'en

parle jamais qu'avec une extrême mesure, et même avec convenance; mais

j'ai su par d'autres que par lui que l'orphelin ne trouva pas un père

dans le second mari de sa mère...; et son silence alors est vraiment une

vertu.

Sa mère était une charmante personne, faisant les honneurs de la maison

de François de Neufchâteau avec une grâce qui faisait oublier la

prétention de son mari. Elle avait un sourire pour chacun, une parole

gracieuse qui charmait davantage peut-être que ses mielleuses

prévenances.

François de Neufchâteau n'était ni beau, ni distingué dans sa tournure.

Son visage était celui d'un homme qui, après avoir beaucoup vécu, aurait

des habitudes de table qui devenaient visibles par un nez très-gros, et

dont la couleur était accusatrice. Sa coiffure, à l'époque du

Directoire, était celle du moment, les cheveux poudrés et tombant des

deux côtés du visage. Quant à sa tournure avec le costume des

directeurs, elle était moins comique que celle de Laréveillère-Lépaux,

mais elle était encore assez ridicule comme cela.

Ce costume était, comme toutes les pasquinades d'alors, parfaitement

absurde. Aussi, excepté Barras, qui supportait cette pénitence avec

moins de burlesque que les autres, c'était une véritable mascarade.

Un habit bleu, richement brodé, serré par une écharpe tricolore et fait

de telle manière qu'il n'avait pas de collet...; la cravate remplacée

par un col de mousseline garni de dentelle, exactement fait comme

l'étaient les nôtres il y a deux ou trois ans...; des souliers à

bouffettes, quelquefois des bottines à la _Lowinsky_, comme on les

appelait; enfin, pour compléter le tout, un grand manteau écarlate brodé

en arabesques sur le bord, et drapé à _l'antique_, et un vaste chapeau

qu'on appelait, dès lors même, _à la Henri IV_, malgré l'horreur pour la

royauté, et conséquemment garni de dix à douze plumes: voilà le costume

des directeurs; ce costume donnait parfaitement l'air de chiens habillés

aux pauvres _rois-directeurs_, lorsque, dans une cérémonie, ils

représentaient le peuple souverain, qui venait ainsi bien servilement

s'adorer lui-même sans savoir ni comprendre de quoi il était question.

Les occasions de représentation étaient, au reste, fréquentes: le 21

janvier, le 1er vendémiaire, la fête de la Vieillesse, celle de la

Jeunesse, celle de la Raison, qui fut continuée; toutes les victoires de

nos armées, qui, grâce au général Bonaparte, étaient assez nombreuses

pour donner de l'occupation au Directoire; toutes les occasions de

représenter étaient saisies par eux pour montrer leur royauté d'emprunt.

Alors, au retour du Champ-de-Mars, où se faisaient habituellement toutes

les cérémonies, les salons des cinq directeurs étaient remplis de monde.

Chez Barras, on causait, on jouait, on riait: c'était le seul salon qui

méritât ce nom. Chez les autres, on mangeait, on parlait et on

s'ennuyait, et on s'en allait le plus vite qu'on pouvait. Chez François

de Neufchâteau, l'exception pouvait encore se rencontrer, parce que

toutes les notabilités littéraires s'y trouvaient; on y faisait des

lectures, on y causait aussi, mais on y _dissertait_ plus souvent

encore. Du reste, on y voyait de jolies femmes, parce qu'il les aimait,

et on y entendait de la bonne musique et quelquefois de bonnes pièces.

Un jour, le salon de François de Neufchâteau fut plus sombre qu'il ne

l'était habituellement; on parlait sourdement d'une visite qui, le même

matin, lui avait été faite par une femme qui, venue de sa province,

réclamait des droits que, dans son opinion, le divorce n'avait pu

rompre. C'était la première femme de François de Neufchâteau.--Cette

femme était pauvre, disait-elle; elle voulait connaître au moins le

bonheur de l'aisance, puisque celui dont elle avait porté le nom était

l'un des rois de France!... Cette femme pleurait...; elle parlait

haut... on l'entendit: car, dans les palais du pouvoir, on entend tout

bien plus que chez les autres hommes, car des oreilles curieuses y sont

incessamment ouvertes pour tout recueillir. La scène fut donc connue

pour chacun, et une heure n'était pas écoulée depuis l'arrivée de

l'étrangère, que tous les collègues de François de Neufchâteau savaient

ce qui se passait chez lui... Enfin les pleurs s'arrêtèrent; la douleur

de cette femme fut apaisée, soit par une promesse, soit, ce qui est plus

probable, par un effet positif et immédiat de la part de François de

Neufchâteau: la suite le ferait croire. L'étrangère repartit le même

jour... De retour chez elle, où elle n'avait pour famille et pour

alentours que deux domestiques, qui devaient savoir ce qu'elle avait

rapporté avec elle, la malheureuse fut trouvée assassinée dans son lit

le lendemain même de son arrivée dans le lieu solitaire qu'elle

habitait... Les gens qui répondaient d'elle, pour ainsi dire, furent

arrêtés: ils devaient être convaincus, ou du moins fortement

appréhendés; mais il n'en fut rien: la justice allait alors comme TOUT

en France, c'est-à-dire fort mal. Les assassins s'échappèrent, et cette

sanglante histoire demeura toujours couverte d'un voile mystérieux qui

glace, lorsqu'on pense à l'impunité des meurtriers et au pouvoir de

celui qui, par devoir plus encore que par un souvenir du coeur, devait

venger celle qui avait porté son nom aux jours de sa jeunesse.

La seconde femme de François de Neufchâteau ne mourut pas assassinée par

des bandits, mais elle mourut aussi malheureuse qu'une femme peut

l'être: son agonie fut longue et douloureuse; car elle eut la durée de

plusieurs années... Languissant sous le poids d'une douleur secrète,

elle se voyait lentement mourir sans éprouver autour d'elle ces soins du

coeur qui adoucissent tant les douleurs de l'âme et du corps... Enfin le

moment terrible arriva... la malheureuse le vit venir sans terreur, car

sa vie avait été irréprochable, ce qui rend la mort douce; confiante en

Dieu, elle voulait dire son espérance et sa crainte à un homme qui

reçût l'une et l'autre avec un caractère sacré.--Elle voulait un

prêtre.--Elle le demanda avec cette voix qui est toujours entendue, même

des coeurs les plus endurcis, celle d'une mourante... C'était au milieu

de la nuit qu'elle se voyait expirer sans le réconfort que veut toujours

une âme chrétienne!... Mais François de Neufchâteau avait à cet égard

des idées plus que philosophiques[86]; il les avait manifestées même

assez publiquement. Mais renouveler ces démonstrations au chevet d'une

agonisante, ce n'est plus de la philosophie sévère, c'est de la dureté

inflexible.--C'est criminel!

[Note 86: Étant député des Vosges à l'Assemblée Législative, il fit en

1791 une motion tendant à demander la poursuite des prêtres, _pour

arrêter les troubles du royaume_. Il demanda aussi la suppression de la

messe de minuit. Il n'aimait ni la religion ni les prêtres.]

Madame François de Neufchâteau mourut. Je ne dirai rien de la conduite

de son mari: le silence d'une bouche plus intéressée à parler que la

mienne m'impose de le garder aussi; je me tairai donc, et laisserai au

temps à faire connaître des mystères douloureux qui, une fois dévoilés,

pourront faire changer l'opinion sur un homme qui pouvait être aimé du

monde où il vivait comme homme de lettres et de littérature. Peut-être

même, comme administrateur, a-t-il été favorable à l'intérêt public et

général; mais je crois qu'avant de prononcer le discours qui demande

l'apothéose d'un homme, il faut qu'il soit prouvé qu'il ne s'élève

contre lui aucune voix accusatrice.

François de Neufchâteau, entré au Directoire pour remplacer le plus pur

républicain de la Révolution, en sortit désigné par le sort au

renouvellement de la fin de l'an VI. Pendant le temps qu'il passa au

Directoire, le général Bonaparte, revenant d'Italie, présenta à cette

caricature de gouvernement le traité de Campo-Formio, qui rendait à la

République l'état qu'il lui convenait d'avoir en Europe. Ce fut dans

cette journée que Napoléon fit voir qu'il serait toujours le maître de

ces pygmées qui osaient lutter avec lui. François de Neufchâteau, comme

directeur, était de ce dîner sans fin qui fut donné au général Bonaparte

le jour de sa présentation au Directoire, au retour de Campo-Formio (le

20 frimaire an VI). Ce dîner avait un but: on voulait connaître les

véritables intentions de Bonaparte; on voulait le deviner. François de

Neufchâteau, plus habile que ses collègues en pareille matière, se

chargea de la besogne; mais il avait affaire avec une partie trop

exercée et trop bien sur ses gardes pour tomber dans un tel piége. Le

directeur ne sut rien, et, plus tard, Napoléon lui rappelait, en

souriant, combien il avait perdu de louanges dans cette journée. Chéron

chanta le soir une cantate dont les paroles étaient de François de

Neufchâteau lui-même...; et le directeur crut que sa dignité ne serait

pas compromise en récitant un chant de sa traduction de l'Arioste; et,

prenant le plus en rapport avec la circonstance, il choisit celui des

plus belles victoires de Roland avant sa folie. Le général Bonaparte,

qui aimait la poésie italienne et ne trouvait aucune traduction bonne,

complimenta François de Neufchâteau, et lui prouva sa mémoire d'une

manière flatteuse en disant une partie des vers italiens dont il venait

d'entendre la traduction...

Quant aux vers faits pour le vainqueur d'Italie, j'ai entendu Napoléon

lui-même dire en riant, bien des années après, un jour où il avait été

harangué par François de Neufchâteau comme président du Sénat:

--Il était un peu comme les poëtes qui ont des vers pour tous les

baptêmes; il faisait des vers pour moi, et, quelques années avant, il

avait chanté, comme poëte, Marat, Robespierre et Châlier... Châlier!

obscur égorgeur qui n'avait même pas pour lui le prestige d'une horrible

et générale renommée.

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 12 / 21 段