La mort elle-même, la mort naturelle même n'était ni suivie, ni précédée

d'aucune de ces cérémonies que les sauvages eux-mêmes accordent aux

leurs... Les cloches étaient proscrites... les prêtres persécutés et en

fuite..., et le corps de celui ou de celle que vous aimiez était porté

en terre par deux malheureux qui n'étaient accompagnés d'aucuns parents

ni d'aucun signe de douleur..., et pourquoi! pourquoi les larmes d'une

fille ou d'une mère, celles d'un fils, offusquaient-elles ces hommes de

sang?

Plus d'écoles, plus de colléges, plus de pensions!... Tout se réduisait

à des écoles presque primaires, où la mère de famille redoutait souvent

d'envoyer son enfant.

Plus de joie, plus de ces rires heureux qui faisaient souvent

reconnaître un Français à son hilarité bruyante. M. Galley, homme fort

spirituel des environs de Douay, où il avait une fort jolie terre, dans

laquelle il faisait un grand bien, fut envoyé à la mort pour avoir dit

en plaisantant que Rousseau et Voltaire y auraient passé, l'un pour

avoir dit que c'était payer trop cher une révolution que de l'acheter

une goutte de sang..., l'autre, que le pire des mauvais gouvernements

était celui de la canaille....

La mort était devenue notre souveraine...; elle était donnée à tout ce

que l'homme peut faire..., pour les vices comme pour les vertus, pour un

malheur comme pour un succès. Ainsi, mort pour le général qui battait

l'ennemi, mort pour celui qui était battu....; mort à celui qui

pleurait...., mort à celui qui riait!...

Ceux qui veulent justifier cette époque fatale disent que jamais il n'y

eut moins de crimes privés à punir, ni moins de libertinage dans

Paris... Je le crois sans peine... Mais il y a à cette vertu forcée une

raison naturelle et que la force des choses elle-même a du produire...

Lorsque le sang coule à flots sur les places publiques, lorsque les

bandits du bagne sont salariés pour venir égorger en un jour, dans des

prisons, plus de victimes qu'ils n'en auraient frappé dans une année au

coin d'un bois, il n'est pas nécessaire qu'ils fassent dans l'ombre leur

métier d'assassin..., puisqu'ils le peuvent au grand jour avec

impunité... Les choses avaient changé de noms, voilà tout.... Et puis le

vol était moins fréquent, par une raison tout aussi simple...: le

peuple était continuellement payé avec cette profusion d'assignats qu'on

lui jetait à poignées pour lui faire faire ou pour arrêter une

insurrection... Un jour Danton dit à Pache, alors maire de Paris:

--J'ai besoin pour demain d'une insurrection.

--Je n'ai pas d'argent.

--Tiens, voilà trois cent mille francs...

Et l'insurrection fut très-bien faite. Cette fois, ce furent les femmes

qui en furent chargées, et elles s'en acquittèrent si bien, que depuis

ce fut toujours à elles qu'on s'adressa!...

Les moeurs étaient plus pures, dira-t-on. C'est vrai; mais comment en

eût-il été autrement? comment un coeur glacé par l'effroi pouvait-il

battre pour l'amour? comment une tête qui pouvait tomber sous la hache

le lendemain pouvait-elle sourire à un bonheur, quel qu'il fût? Il n'y

avait plus d'avenir!... il n'y avait qu'un affreux présent[74]...

.....Nul mets n'excitait leur envie,

Ni loups, ni renards n'épiaient

La douce et l'innocente proie.

Les tourterelles se fuyaient:

Plus d'amour... partant, plus de joie.

[Note 74: Et souvent encore des relations intimes se formaient dans ces

lieux où gémissaient des milliers de victimes!... Des mariages, des

liens, se décidèrent dans ces habitacles pareils à ceux du Dante... sauf

la mort!... disaient les malheureux.]

Tout à coup ce rideau, ce crêpe noir et sanglant qui enveloppait notre

vie, se lève!... Tout est changé!... et pourtant un seul jour s'est

écoulé... C'est que ce jour est le 9 thermidor!...

Aussitôt que la tête de Robespierre eut roulé sur le même échafaud que

lui et les siens avaient fait élever, la France respira comme délivrée

du plus horrible martyre... Les monstres eux-mêmes qui avaient partagé

ses fureurs demeurèrent quelques jours aussi bons que les autres hommes.

La joie revint.--On entendit chanter les ouvriers: on revit enfin cette

gaîté française, que rien n'imite et dont rien ne console.

Mais ce changement fut aussi un texte pour l'observation, et un texte

curieux. Il semblait que toutes les digues étaient rompues: on courut

aux plaisirs de tous genres dont Paris est toujours rempli avec une

avidité folle. Les femmes, qui avaient été si héroïques dans les années

de terreur qui venaient de s'écouler, furent les premières à oublier le

péril passé pour se jeter dans l'excès de la dissipation. On voulut

jouir en proportion de ce qu'on avait perdu; et, pendant plusieurs mois,

ce fut une licence complète dans cette société informe qui voulait

renaître, mais qui repoussait ses anciennes entraves pour ne reprendre

que ses plaisirs.

L'argent n'avait pas été détruit: seulement il avait été enfoui par

crainte. Bientôt il reparut pour satisfaire au luxe, à la toilette des

femmes, à leurs ameublements. Ce fut alors que les modes grecques

devinrent une fureur; les vêtements, les meubles, tout fut grec; tout,

jusqu'au langage. Nous fûmes transportés dans l'Attique, et souvent chez

Phryné ou Aspasie. Ce fut à cette époque que Berchoux fit cette

charmante pièce de vers sur les Grecs et les Romains, où il se moque

avec tant de grâce de cette rage vraiment comique de ne parler que la

langue d'Euripide et celle de Cicéron, dit-il plaisamment en racontant

comment on le fouettait pour apprendre son rudiment:

La langue des Césars faisait tout mon supplice;

Hélas! je préférais celle de ma nourrice!

Cette satire elle-même raconte notre caractère: nous rions de tout, nous

faisons des vers sur tout, des chansons sur tout. Le vaudeville

renaissait; nous chantions, nous dansions, et la famine montrait sa face

blême... On n'avait pas de pain, mais on riait... On commençait à se

réunir... C'était l'âme française qui revenait... Tout renaissait.

Un jour, on chanta un couplet dont l'auteur fut longtemps inconnu, et

qui était assez drôle pour déplaire à la Convention, ou plutôt au

Corps-Législatif: car, depuis le 13 vendémiaire et l'institution du

Directoire, la Convention, divisée en deux Conseils (les Anciens et les

Cinq-Cents), forma le Corps-Législatif.--Ce fut donc à lui que le

vaudeville, toujours moqueur, s'adressa.

LE CORPS-LÉGISLATIF AU PEUPLE.

AIR: _Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas._

Sans cesse le sénat s'applique

À te rendre content, joyeux.

Il t'a donné la république;

Que diable veux-tu donc de mieux?

Chaque année en réjouissance

Au Champ-de-Mars tu danseras;

Mais pour la paix et l'abondance,

Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas.

Voici un autre dans un esprit différent.

AIR: _Des Visitandines._

Dans le jardin des Tuileries

Est un chantier très-apparent,

Où cinq cents bûches bien choisies

Sont à vendre dans ce moment (bis).

Le marchand dit à qui l'aborde:

Cinq cents bûches pour un louis;

Mais bien entendu, mes amis,

Qu'on ne les livre qu'à la corde.

Mais, en revenant à la vie, la France prit une autre physionomie et

presque un autre caractère. L'argent, qui déjà, au moment de la

Révolution, commençait à montrer son orgueil sous la forme insolente des

gens de la haute finance, reprit son ascendant sous celle un peu moins

agréable des fournisseurs et des agioteurs. Le Perron du Palais-Royal,

rendez-vous des joueurs sur les mandats et sur tous les papiers-monnaies

qu'on aurait osé émettre, le Perron fut le lieu d'où sortirent une

quantité de fortunes que nous admirons et respectons presque autant

aujourd'hui que si elles venaient des Montmorency ou des La

Trémouille[75]. C'est là que le maître de piano de la Reine et de tout

ce qui était grand dans le monde élégant fit une fortune qui étonna

moins qu'un poëme vraiment de lui, dit-on, qu'il a fait en quarante-huit

ou soixante chants, sur je ne sais plus quel sujet, ni lui non plus, je

crois. La rapidité avec laquelle on s'enrichissait était fabuleuse. Vous

aviez un valet de chambre: il vous demandait son compte; et trois mois

après vous voyiez arriver chez vous le même valet de chambre, mais qui

venait dans un beau cabriolet, ayant de beaux chevaux, entretenant une

demoiselle de l'Opéra, et venant, malgré ou plutôt à cause de tout cela,

vous demander votre fille en mariage, si elle était riche et jolie. Ces

moeurs ne sont pas exagérées: elles sont la peinture de celles de la

société à cette époque.

[Note 75: Je ne me trompe guère, puisque le prince de Tarente a épousé

mademoiselle Saint-Didier.]

Mais où il fallait suivre le tragique changement burlesquement opéré de

notre société française, c'était dans les hôtels déserts, abandonnés par

leurs maîtres proscrits, et rachetés par ces mêmes fournisseurs, ces

riches d'un jour, qui croyaient prendre les manières du beau monde en se

mirant dans la même glace... Quelles scènes! quels détails précieux pour

un autre Molière, s'il y en avait eu un!... C'était un assemblage unique

de l'ancienne splendeur tout aristocratique de ces mêmes hôtels avec les

modes nouvelles toutes grecques et romaines. Il y avait un désaccord

complet qui frappait d'abord la malice de l'esprit, et puis ensuite

éveillait la sensibilité du coeur... On tressaillait souvent en écoutant

les paroles grossières, le ton inconvenant des nouveaux maîtres de ces

féodales demeures. Leur jargon _patoisé_, leurs _réminiscences

populacières_, tout chez eux inspirait d'abord la moquerie, et puis

ensuite la pitié et la colère, en songeant à l'exil des vrais maîtres de

ces maisons bien souvent profanées.

Les jeunes gens de cette époque étaient les plus désagréables du monde.

Présomptueux plus que la jeunesse ne l'est ordinairement; ignorants,

parce que depuis six ou sept ans l'éducation était interrompue; faisant

succéder la débauche et la licence à la galanterie; querelleurs, et même

plus qu'on ne le permettrait à des hommes vivant continuellement au

bivouac; ayant inventé un jargon aussi ridicule que leur immense

cravate, qui semblait une demi-pièce de mousseline tournée autour d'eux;

fats, impertinents, voilà le portrait des jeunes gens de l'époque du

Directoire. En guerre contre un autre parti qu'on appelait le club de

Clichy, et qui soutenait le parti royaliste, ils prirent un costume qui

devait différer de tous points avec celui des jeunes gens aristocrates:

un très-petit gilet, un habit avec deux grands pans en queue de morue,

un pantalon dont j'aurais pu faire une robe, de petites bottes à la

Souwarow, une cravate dans laquelle ils étaient enterrés; ajoutez à

cette toilette une petite canne en forme de massue, longue comme la

moitié du bras, un lorgnon grand comme une soucoupe, des cheveux frisés

en serpenteaux, qui leur cachaient les yeux et la moitié du visage, et

vous aurez une idée d'un incroyable de cette époque.

Les femmes, les _merveilleuses_, étaient tout aussi ridicules, si même

elles ne l'étaient plus encore. Coiffées à la _grecque_, habillées à la

_grecque_, mais à leur manière, elles suivaient les modes (à leur façon)

de l'an 400 avant Jésus-Christ, tout en minaudant à la manière de 1798,

la plus mauvaise de toutes. Madame Tallien, et quelques autres femmes

seulement, suivaient la mode selon la belle antiquité grecque, tout en

observant le bon goût français, et adaptant ce costume gracieux à des

formes pures et antiques. La coiffure elle-même subit un changement: les

cheveux furent coupés; les femmes se coiffèrent ainsi d'après madame

Tallien, dont la tête, parfaitement moulée et bien attachée sur les

épaules, convenait merveilleusement à cette coiffure; mais, en revanche,

il y en avait qui, en vérité, n'offraient, comme encore aujourd'hui, que

des modèles de caricatures.

Les premières réunions qui eurent lieu furent presque toutes des sujets

de moquerie.--Les personnes _qui pouvaient_ recevoir ne l'osaient pas

encore. Ce furent donc les nouveaux enrichis qui commencèrent à rouvrir

cette délicieuse société française, modèle du bon goût en Europe... On

ne pouvait plus souper..., on dînait trop tard. On donna des _thés_; ces

thés, qui, par le luxe avec lequel ils étaient servis, pouvaient passer

pour des soupers, étaient plus ou moins ridicules, selon le degré de ce

même ridicule que pouvaient avoir ceux qui les donnaient. Madame

Hainguerlot fut une des premières _merveilleuses_ qui fût vraiment

élégante: sa maison était belle, bien arrangée; sa personne, pas trop

mal; son esprit, supérieur pour une personne comme elle, qui faisait son

entrée dans le monde à coups de sacs d'argent. Malgré cela, elle n'en

faisait pas moins de minauderies que si elle eût été la première

pairesse du royaume; ce qui, pour le dire en passant, était passablement

ridicule avec une immense taille et aucun charme dans la personne et

aucun droit pour minauder d'ailleurs.

On jouait des proverbes chez elle; on y faisait des lectures; on y

dansait; on y causait même!... Voilà qui est étonnant... Il est vrai que

M. de Boufflers l'avait prise sous sa protection; et un jour il

l'appela, lui, M. de Boufflers..., il l'appela une dixième muse!... Il

dut bien rire en rentrant chez lui; et, pour se consoler, il aura

rejeté, en se parlant à lui-même, le compliment sur la politesse innée

de sa nature.

M. de Trénis, le beau danseur, M. Laffitte, M. Dupaty, tous ceux qui

alors étaient des _notabilités_, allaient chez madame Hainguerlot...;

ils allaient aussi chez madame Hamelin, qui avait une charmante maison

rue Chauchat, meublée à la grecque, comme toutes les autres, mais avec

un très-bon goût. Là, du moins, on causait et on était bien; mais elle

vint plus tard que l'époque où nous sommes: alors elle était en Italie.

Ce fut en l'an III, comme chacun sait, que le Directoire fut institué,

et que, sous le nom de _directeurs_, nous eûmes cinq rois. Ce moment,

qui fut, selon beaucoup de gens d'un grand mérite, le temps de la vraie

république, fut, selon d'autres aussi, et je suis de ceux-là, le temps

peut-être le plus déplorable, comme devant inspirer de la pitié pour la

pauvre France tombée dans un état abject, après le paroxysme violent qui

l'avait mise à deux pas de sa perte. Cette époque directoriale fut celle

où tous les intérêts éveillés eurent la soif de se satisfaire, n'importe

à quel prix... Chacun voulait avoir, et nul ne possédait. Ruiné, privé

de revenus, soit en terres, soit en maisons, tout ce qui avait survécu à

l'époque terrible se trouvait manquant de tout, et voulant TOUT avoir.

Et pour se procurer les jouissances qui leur manquaient, ces affamés

employaient aussi tous les moyens. On voyait des gens fort connus, dont

les noms sont anciens et honorables, rentrer chez eux, les uns avec un

paquet d'échantillons de draps pour des marchés sous le bras, un autre,

avec un soulier de soldat dans une main, comme échantillon, pour une

_soumission_[76] de deux ou trois cents paires de souliers pour l'armée

d'Italie; un chapeau de mauvais feutre, ou de l'indigo dans sa poche; et

tout cela circulant dans ce Paris, redevenu populeux et vivant, au

milieu des palais abattus, des églises fermées... Des compagnies noires

démolissaient les châteaux; des maisons de jeu s'établissaient dans

presque toutes les maisons; des centaines de restaurateurs enseignaient

et vendaient la gourmandise à toute une ville... Et cependant, tandis

que tout se _recréait_ ainsi, les arts devenaient populaires, les

sciences marchaient à un état de perfection; mais la littérature et la

poésie sommeillaient, car je ne regarde pas Chénier et quelques autres

comme devant former à eux seuls un corps littéraire, quoiqu'ils aient

produit de belles choses.

[Note 76: On appelait ainsi un marché par lequel le Gouvernement vous

payait dans un an trois cent, ou six cent, ou huit cent mille paires de

souliers, à raison, par exemple, de six francs ou cent sous. On les

achetait _soi_ au prix de trois francs, et même cinquante sous, parce que

la semelle ne valait rien. Le soldat allait nu-pieds; mais les protégés

et les parents s'enrichissaient, et on criait: _Vive la République!_...

Robespierre avait dans sa maison de la rue Saint-Honoré un cordonnier

pour portier, et dont la femme _faisait le ménage_ du dictateur. Un jour

il dit à cette femme:

--Fais monter ton mari.

Le mari monte en tremblant.

--Que me veux-tu, citoyen?

Robespierre écrivait:

--Prends ce papier, lui dit-il, va au ministère de la Guerre, et fais ta

_soumission_ pour six cent mille paires de souliers.

Le cordonnier-_tire-cordon_ se mit à rire.

--Six cent mille paires de souliers!... Ah! ben, quand je vivrais comme

Mathusalem, je ne pourrais pas; y m'faut trois jours pour...

--Imbécille, dit Robespierre, tu les feras faire! crois-tu que je

veuille te les faire confectionner à toi-même!

L'homme alla où on l'envoyait. Il ne savait pas écrire; sa femme signa

pour lui. Il fit une grande fortune..., laissa là le _tiret_ et sa

forme, se lava les mains et se lança dans un certain monde. Il se fit

entrepreneur de bâtiments; mais soit que Robespierre eut déteint sur lui

par ses bienfaits, soit que sa nature fût mauvaise, cet homme était

cruel et se fit détester de ses ouvriers... Un jour (il y a de cela deux

ou trois ans), il faisait bâtir une maison sur le boulevard

Bonne-Nouvelle; les ouvriers lui ménagèrent une _bascule_[76-A]... Et il

mourut ainsi laissant plus de deux millions que lui avait fait gagner le

caprice d'un tigre.]

[Note 76-A: On appelle ainsi un échafaudage mal arrangé et très-élevé.

La planche, n'ayant pas d'appui, tomba, et l'entraîna avec elle. Les

maçons, lorsqu'ils n'aiment pas un maître, se vengent ainsi

quelquefois.]

Quant à la sûreté personnelle, elle était plus que douteuse: on volait à

main armée, _au nom du roi de France_, jusque dans les rues, et les

_chauffeurs_, qui torturaient dans les châteaux autour de Paris,

prétendaient sortir de la Vendée. On arrêtait, mais pas encore assez,

des faussaires passés maîtres dans l'art de la contrefaçon de votre nom.

Quant aux nouveaux enrichis, ils ne tuaient pas, à la vérité; mais

lorsque quelqu'un les gênait, ils savaient où trouver des assassins

inoccupés, et ils les employaient... VITRY en sait quelque chose!... Une

facilité de moeurs enfin digne de la Régence. Voilà quel était Paris

sous le Directoire.

Cinq hommes choisis par la colère à la suite de cette fameuse journée du

13 vendémiaire composèrent d'abord le Directoire: Carnot, Rewbell,

Letourneur[77], Barras et Laréveillère-Lépaux.

[Note 77: Ils étaient deux députés du même nom à la Convention: l'un,

celui dont je parle, pour la Manche; l'autre, dont le nom s'écrit

absolument de même, pour la Sarthe. Il y en avait un troisième du nom de

_Letourneux_, qui fut connu à la Convention par une pétition déposée à

la barre. Il fut ministre de l'Intérieur, et l'un des plus incapables

qui aient jamais occupé un ministère. C'est une chose curieuse que la

liste de ses bêtises et de ses méprises. C'est lui qui, allant au Jardin

des Plantes, voulut tout voir, et vit tout aussi, mais Dieu sait

comment... De retour au ministère, il raconta à sa manière pendant le

dîner, sa visite ministérielle: Avez-vous vu Lacépède? lui demanda

quelqu'un.--Non, répondit Letourneux, mais j'ai vu la girafe... Le

Letourneur qui fut directeur était, comme je l'ai dit, de la Manche (E.

L. F. Hen), député à la seconde assemblée, en 1792.]

Il faut leur rendre toute justice: les quinze premiers mois qui

suivirent leur élection firent voir une grande amélioration dans la

marche administrative de l'État; mais l'argent manquait toujours dans

les coffres. Des particuliers savaient bien en trouver pour satisfaire

leurs désirs de luxe ou d'ambition; mais le Gouvernement ne pouvait

obtenir de confiance, et par là pas d'argent. Il eut sans doute à

vaincre beaucoup de difficultés; mais je crois que ses partisans, parmi

lesquels on voit des personnes d'un haut mérite, comme madame de Staël,

les exagèrent peut-être un peu.

Carnot rassura les amis de la Révolution sur ce qu'on pouvait craindre:

il avait été du comité de Salut public; sa sévère probité républicaine

était un garant pour sa conduite de directeur.

Rewbell, député d'Alsace aux États-Généraux, fut constamment dans la

représentation nationale; il était ardent pour la Révolution, sans être

sanguinaire, et quoique conventionnel, il n'était pas un des forcenés de

la Montagne; il était avocat, et connaissait à fond toutes les questions

contentieuses; c'était un homme probe en conduite politique. S'il avait

été loin dans la route révolutionnaire, c'est qu'il croyait que c'était

le bien de la France. Il fut accusé souvent dans sa carrière

administrative de partager la terrible renommée de Schérer et de

Rapinat, son beau-frère; mais il s'en défendit toujours, et

victorieusement.

Letourneur, ancien député de la Manche à l'Assemblée législative, était

aussi un des élus à la formation du Directoire; c'était un homme ardent

aussi pour la cause _révolutionnaire_, mais non pas de ce mot traduit

par Robespierre et les siens par le mot _massacre_; il avait, au

contraire, toujours attaqué le terrorisme. Aussi Robespierre l'avait-il

fait nommer pour aller remplir une mission dans les Indes orientales. Il

refusa, et fit bien, parce que le 9 thermidor arriva. Il alla alors dans

le Midi pour y combattre le terrorisme, qui fut si ardent dans cette

partie de la France. Revenu à Paris, il fut du comité de Salut public,

mais après la mort de Robespierre, ce qui n'était plus aussi réprouvé.

Sa conduite fut toujours honorable et celle d'un vrai patriote; élu

membre du Directoire, il en fut aussi le président, et fut le premier

que le sort en éloigna: il en sortit l'année suivante (an V).

Laréveillère-Lépaux était originairement député d'Angers aux

États-Généraux (1790). Dès son entrée dans la carrière politique, il

fut un des plus violents meneurs; ses motions ont une couleur

insurrectionnelle vraiment étonnante pour un homme qui, plus tard,

voulut instituer une secte religieuse: elles portent toutes un cachet

tellement particulier de virulence et d'emportement, qu'on croit voir un

homme exerçant une vengeance contre un autre homme. Je voudrais

connaître la _vie entière_ de Laréveillère-Lépaux; je suis sûre qu'on y

trouverait une histoire telle qu'il l'a fallu pour exciter sa haine

contre tout ce qui était au-dessus de lui.

--Plus de princes! s'écriait-il à l'Assemblée Nationale;--pourquoi ce

nom?

Et le lendemain il faisait faire le rapport d'un décret proposé par

Ruhl, pour annoncer à l'Europe que la France viendrait au secours et

marcherait au secours de tout peuple qui voudrait recouvrer sa liberté;

jamais il ne fut un député plus parleur et, pour dire le mot, plus

bavard. Tous les jours il faisait une motion. Élu membre du Directoire

(an IV), et même président, il dut avoir une joie sans pareille; là il

pouvait, à son aise, faire des discours. Aussi ne chômait-on pas de

cette production essentiellement indigène de la terre des révolutions.

Laréveillère-Lépaux, l'un de nos cinq rois, avait très-peu de dignité:

c'était un homme petit, bossu, mal bossu même, et ne voulant pas

l'être, ce qui doublait sa bosse... Toute sa vie, il avait eu des idées

assez bizarres sur la religion catholique. Un ami, qui avait été élevé

avec lui, lui a entendu mille fois répéter dans son enfance que l'_état

de pape_ était le plus à envier, et il appuyait son opinion de mille

traits qu'il prenait dans l'histoire des Papes, lorsque plus tard il put

faire cette lecture. Mais lorsque enfin revêtu d'un titre, investi d'une

grande puissance, il comprit qu'il pouvait aussi, lui, exercer une

puissance spirituelle et temporelle à la fois, il n'hésita plus, et les

_théophilanthropes_ se promenèrent dans Paris... Folie stupide!...

La morale en est bien admirable, s'écrièrent quelques gens toujours à

genoux devant une chose, parce qu'elle est neuve, comme il est d'autres

gens tout aussi sots de ne trouver beau que tout ce qui est ancien.

Mais, en fait de belle morale, celle de l'Évangile

Nous suffirait encor si vous le trouviez bon[78].

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 11 / 21 段