plusieurs pirogues faites avec des troncs d'arbres que le feu avait
creusés. Au moment de monter dans une d'elles, car il voulait aller
lui-même chercher ses compagnons, le chef lui fit observer par des
signes très-intelligents que la distance était peut-être bien longue
pour ces pirogues qui ne pouvaient aussi contenir que deux hommes à la
fois. Barras le rassura, et ils partirent avec une quantité de pirogues
pour aller délivrer les malheureux qui attendaient avec anxiété qu'ils
fussent secourus... Il eut le bonheur de les emmener tous, un seul
excepté, qui, dans un accès de frénésie, était tombé sur les récifs et
s'était tué. De retour dans l'île, il y fut accueilli, lui et ses
hommes, avec cette candeur native qui est si admirable chez l'homme qui
n'est pas anthropophage. Tout ce que ces bons insulaires purent lui
donner comme produit de leur chasse ou de leur pêche, ils le
prodiguaient à leurs hôtes. La population de l'île était encore assez
nombreuse, mais il ne parut pas à Barras qu'ils connussent leurs
voisins. Pendant un mois qu'il passa au milieu d'eux, il ne vit aucune
arrivée, ni aucun départ. Un soir, à la fin du jour, tandis qu'il se
promenait sur le rivage, regardant au loin sur la mer, qui en ce moment
ressemblait à un miroir, il aperçut un vaisseau... Il se hâta d'élever
encore le signal de détresse qu'il avait mis le jour même de son arrivée
au haut d'une perche, dans l'endroit le plus apparent du rivage. Les
matelots et les sauvages eux-mêmes firent des feux qui, une fois la nuit
venue, avertirent enfin le vaisseau, qui cingla vers l'île, et vint
délivrer Barras et son détachement d'un exil qu'ils commençaient à
trouver insupportable. Le vaisseau appartenait à la flotte ou l'escadre
de M. de Suffren, et allait le rejoindre dans les mers où il croisait,
principalement devant Pondichéry. Un seul homme ne voulut pas quitter
l'île lorsqu'on partit; et craignant qu'on ne le contraignît au départ,
il s'enfuit dans les bois, où il devenait impossible de l'aller
chercher. C'était un matelot du vaisseau de Barras; il avait à peine
vingt-cinq ans, et paraissait fort intelligent. Qui sait quel sort il a
eu? Peut-être est-il devenu le roi de cette île inconnue?... Les
insulaires en paraissaient doux et bons, il ne risquait donc aucunement
sa vie; Barras le recommanda au chef, qui les combla de prévenances et
de présents, tels à la vérité qu'il les pouvait faire, mais qui avaient
un grand prix pour des hommes depuis longtemps en mer: c'étaient des
fruits, de l'eau fraîche, des animaux de leur chasse, et tout ce que
leur île produisait... En quittant ce lieu de repos, Barras alla à
Pondichéry, où son régiment l'attendait, et après la reddition de cette
ville, il servit sous M. de Suffren, et alla au cap de Bonne-Espérance,
où il se conduisit de manière à mériter le grade de capitaine à
vingt-deux ans. De retour en France, maître d'une grande fortune, d'une
grande et noble naissance, il se livra à tous les excès que la jeune
noblesse tenait alors à honneur de porter au comble. Au moment de la
révolution, il fut un des plus enragés démagogues. Député du Var à la
Convention, non-seulement il vota la mort de Louis XVI, mais de plus il
s'opposa à l'appel au peuple, qui seul pouvait sauver le Roi[64]. En
1792, juré à la Haute-Cour d'Orléans, il prononça sur le malheureux
Dubry, et dans le midi de la France il commit tant d'horreurs, qu'il ne
fut jamais cité que _comme le meilleur patriote_ par les sociétés
populaires de la Provence[65] et du Comtat.
[Note 64: Coupable entre les coupables, en raison de son nom et de sa
naissance, Barras ne devait pas être amnistié par Louis XVIII; mais
celui-ci, dans son égoïsme, ne songeait plus à son frère, et ne pensait
qu'à lui seul.]
[Note 65: Il écrivait de Toulon à la Convention: «Tout ce qui est
étranger est fait prisonnier; tout ce qui est Français EST FUSILLÉ. La
justice de la nation s'exerce journellement.»]
Voilà ce qu'il ne racontait pas dans les soirées de Grosbois; mais ce
même soir où il parlait des temps passés, et racontait son naufrage,
madame de Château-Regnault lui dit que probablement, sans son courage et
sa fermeté, il était perdu lui et les siens.
--Je le crois aussi, répondit Barras. J'ai toujours eu pour règle de
conduite de poursuivre ce que je veux faire avec une persévérance et une
volonté fermes; c'est ainsi que ma fermeté m'a sauvé de Robespierre.
Chacun se récria: on l'avait toujours cru à l'abri de tout péril pendant
93.
--Lorsque je revins à Paris, après les affaires de Toulon, où j'avais vu
tant d'infamies, que j'avais été obligé d'arrêter moi-même le général
Brunet au milieu de son armée[66], à Nice, et que j'écrivais à la
Convention que je n'avais trouvé d'honnêtes gens dans Toulon que les
galériens; eh bien! cette même fermeté que j'avais montrée à vingt ans
sur des écueils, au milieu de la mer, je l'eus encore à trente ans, au
milieu d'une armée dont je faisais le chef prisonnier. De retour à
Paris, je me trouvai en face de l'homme qui voulait nos têtes pour que
la sienne portât la couronne..... Sainte liberté! Robespierre notre roi!
Robespierre notre maître!... Cette pensée troublait mon sommeil... Je ne
cachai pas l'horreur qu'elle éveillait en moi... Robespierre le sut; le
lâche voulut se venger de moi comme de Danton... Mais s'il avait des
créatures évoquées par la peur, j'avais des amis, moi; je fus averti, et
m'en allant droit à Robespierre, je lui dis en le fixant d'un oeil qui
devait lui confirmer mes paroles:
[Note 66: Il accusait le général Brunet d'avoir livré Toulon aux
Anglais. C'est alors que Bonaparte dirigea le siége pour le reprendre,
et que Barras le connut et le prit en amitié, et non pas par madame de
Beauharnais.]
--Robespierre, on m'a dit que tu voulais me faire arrêter. Je ne veux
pas de la prison; elle n'est que pour les criminels, et je suis bon
patriote. Souviens-toi que si une seule tentative est faite sur moi, je
repousse la force par la force. Tu n'ignores pas, j'espère, que j'ai des
amis. Si tu ne le sais pas, informe-toi de leur nombre, tu verras qu'il
est grand.
Robespierre ne pouvait pas pâlir; mais sa bouche se resserra, et son
regard de chacal se dirigea sur le mien, comme pour me dire d'être
tranquille... Mais que m'importait son silence!... Je ne demandais
d'assurance pour ma tranquillité qu'à moi seul... et en effet,
Robespierre ne s'adressa jamais à moi... et nous fûmes en paix,
quoiqu'il sût que je le haïssais.
En écoutant cet homme qui parlait ainsi d'un accent convaincant, car sa
voix était ferme et résolue et sa volonté se traduisait dans chacun de
ses mouvements... Eh bien! c'était pourtant presque la même époque, et
l'an VII et l'an VIII étaient bien près de l'an III et de l'an II...
Mais le feu de cette âme était éteint; et, lorsque Sieyès entra au
Directoire et qu'il écrasa Barras du poids de son insolent
_dictatoriat_, Barras ne sut que plier, pour ne pas quitter une place
pour lui plus ravissante cent fois que les plus belles espérances;
Sieyès[67] le gagna et entra au Luxembourg. Ce fut alors que Barras,
prévoyant une révolution, la voulut encore à son profit. Il traita,
dit-on, avec Louis XVIII pour la rentrée des Bourbons, aimant mieux l'un
d'eux pour maître que l'abbé Sieyès, et cela, je le conçois... Ce fut le
duc de Fleury[68] qui porta les propositions du Roi à David Monnier...
C'était un coup de parti pour les loyalistes de trouver un directeur
pour eux. S'il échoue, disait le duc de Fleury, nous dirons: Cela n'a
rien d'étonnant; un Paria a voulu toucher à l'Arche sainte, il a été
foudroyé... S'il réussit, c'est parce qu'il était un des nôtres qu'il a
réussi, dirons-nous également... De toutes manières, c'est convenable.
La version qui alors courut, et qui depuis a pris une créance qui est
actuellement une vérité, fut que David Monnier servit d'agent
intermédiaire entre les princes et Barras. Il y eut plus que des
paroles, et des lettres furent écrites. Barras avait peur que le Roi ne
lui pardonnât pas sa conduite, et ses craintes étaient en proportion de
ce que sa conscience avait à se reprocher... Mais des promesses furent
faites, et Barras s'engagea selon cette version qui paraît positive à
rétablir la monarchie en France; on prétend[69] que Barras ignorait que
Monnier sollicitait pour lui: je ne le crois pas... Cette version dit
ensuite que Barras travailla à l'amener les Bourbons en France... Ils
avaient un parti assez fort à cette époque, et le club de Clichy
travaillait avec ardeur... Déjà les partis avaient même une couleur, un
signe de reconnaissance. Les jeunes gens royalistes portaient une
redingote grise, et les cheveux poudrés et relevés par derrière pour
rappeler la terreur et les cheveux coupés... Les jeunes gens de la
république avaient des redingotes bleues et les cheveux _à la Titus_...
Des rencontres meurtrières avaient eu lieu, et un jeune homme à la
redingote grise fut jeté dans le grand bassin des Tuileries et
entièrement noyé... ses misérables meurtriers ne quittèrent le bassin
que lorsqu'il ne respira plus... Malgré le nombre dominant du parti
républicain, Barras espérait encore à la fin de l'an VII: l'expérience
avait prouvé, depuis 92, que le nombre ne fait pas la force. Barras,
ennuyé de lutter contre toute l'Europe, allait enfin lui offrir un motif
de paix et d'union, lorsque tout à coup l'arrivée de Bonaparte est
annoncée. Il est débarqué à Cannes... il va bientôt être à Paris.
Lucien, qui depuis une année lui avait préparé les voies et travaillait
pour lui dans le Conseil des Cinq-Cents, Lucien, que Barras ne
considérait que comme un jeune homme fougueux, le joua complètement. Le
29 vendémiaire an VIII, c'est-à-dire dix-neuf jours avant le 18
brumaire, Barras était encore à croire que son plan réussirait, et
pourtant Bonaparte était ici. Mais obligé de feindre, parce qu'il était
entouré d'hommes envieux et jaloux de sa gloire, comme Bernadotte,
Bonaparte devait travailler en conséquence de son péril... Quant à ce
que la version dit de la confidence que Barras fit au général Bonaparte
de ses projets, c'est complètement faux, comme de la force armée qu'il
aurait mise à sa disposition pour faire une révolution. Pour dire une
pareille absurdité, il faut même n'avoir entendu aucune des personnes
qui vivent encore et ont été témoins du 18 brumaire, n'avoir lu aucun
des livres qui parlent de cette époque; on sait comment Bonaparte a fait
le 18 brumaire. Il l'a fait à lui seul[70], à l'aide de la haine qu'on
avait pour le Directoire, et peut-être bien aussi de cette sottise
paresseuse des Directeurs, dont à la vérité deux étaient déjà gagnés,
Sieyès, le plus important de tous, et Royer-Ducos. Tandis que le 18 et
le 19 brumaire ils étaient prisonniers dans leur propre palais, et même
au secret, une femme, un ange toujours fidèle au malheur, madame
Tallien, pénétra par séduction ou par effort jusqu'au lieu où le faible
Barras délibérait sous les verrous que Moreau avait tirés sur lui avec
son épée...
[Note 67: Révolution du 30 prairial an VII (18 juin 1799). Sieyès, qui
avait un grand parti, entra au Directoire, où resta Barras, tandis que
des hommes vertueux, tels que Laréveillère-Lépaux, Merlin de Douai,
etc., en étaient bannis.]
[Note 68: Premier mari de madame de Montrond, mademoiselle de Coigny,
fille du marquis de Coigny.]
[Note 69: Cette version dit que Barras aurait _sûreté_ et _indemnité_:
_sûreté_, par l'oubli du Roi en reconnaissance de ses démarches;
_indemnité_, en recevant _douze millions_, somme à laquelle il évaluait
son séjour de deux années au Directoire. Cet aveu est, selon moi, le
plus affreux témoignage de la turpitude des directeurs: car, avouer
qu'ils coûtaient six millions par an à la République, c'est dire qu'ils
en coûtaient douze. C'est donc soixante millions par année que nous
coûtait cette troupe de singes jouant la royauté! C'est payer bien cher
un esclavage dur et humiliant.]
[Note 70: Le neuvième régiment de dragons, alors en garnison à Paris, et
commandé par Sébastiani, fut d'un grand secours à Napoléon. Le général
Lefebvre fit le reste avec Moreau, qui servit de geôlier aux directeurs
et à Barras lui-même. Nous sommes trop près du 18 brumaire pour mentir à
cet égard.]
--Eh bien! lui dit-elle, que fais-tu?... Bonaparte est vainqueur, et le
peuple, qui t'adorait quand tu pouvais lui donner des fêtes, crie ce
matin pour avoir ta tête, et Bonaparte te protége encore contre lui...
Que veux-tu faire?... Après avoir perdu ton pouvoir, prends au moins
soin de ta gloire.
Barras haussa les épaules:
--Et que ferais-je? sinon de demeurer en paix et de demander à Bonaparte
de me laisser vivre tranquille à Paris. J'irai à l'Opéra, ne me mêlerai
d'aucune affaire politique; je verrai mes amis et attendrai ainsi mon
dernier jour. J'ai bien réfléchi depuis quelques heures, et ma
détermination est positivement arrêtée.
Madame Tallien eut un moment la pensée de dire à cet homme qu'il n'avait
au coeur aucune élévation, et puis elle se contint.--Il était doublement
malheureux; il succombait sans gloire, et il éprouvait une infortune
pour laquelle on n'a pas de pitié.
Barras écrivit, le jour même, une lettre au Corps législatif; elle est
dans le _Moniteur_, et tous les journaux du temps la répétèrent. Je ne
la transcris donc pas ici; je dirai seulement que cette oeuvre est
celle d'un homme sans aucune grandeur d'âme. Cette profession de foi
pour la liberté, quand il conspirait quelques jours avant pour ramener
en France un ordre de choses qu'à cette époque on appelait _despotisme_,
ces basses flatteries pour Bonaparte, lorsque la veille, en parlant de
lui, il prétendait qu'il les avait _tous mis dedans_, et se servant, en
parlant de lui, d'une épithète ordurière..., toute cette conduite est
misérable. Napoléon lui fit dire de se retirer à Grosbois, et dès le
soir même il y fut conduit, escorté par un détachement de cavalerie.
Après sa retraite, il fut accusé tout à la fois d'avoir favorisé les
révolutionnaires, voulu ramener les Bourbons, et enfin d'avoir voulu
régner lui-même.--Je croirais assez cette dernière version; elle repose
sur la connaissance qu'on a du coeur humain: comment croire qu'un homme
_qui possède_, comme Barras, la puissance presque entière, et qui n'a
qu'un pas à faire pour l'avoir entière, en fera beaucoup, risquera sa
tête pour la donner à un autre. Je crois aux négociations, parce que
Barras a voulu se réserver un moyen de salut, dans ces jours d'orage où
rien n'était certain. Mais voilà tout.
Après que la révolution du 18 brumaire fut consommée, Bonaparte fit
offrir à Barras une ambassade aux États-Unis ou en Allemagne (Vienne
excepté), ou de voyager dans le midi de l'Europe, ou de le suivre à
l'armée d'Italie. Il refusa les propositions qui lui furent faites par
M. de Talleyrand. Cette obstination de demeurer inactif, lorsque le
premier Consul connaissait ses intentions personnelles ou royalistes, le
fit exiler à quarante lieues de Paris. Il alla à Bruxelles, où, pendant
plusieurs années, il tint une maison presque princière[71].--En 1805, il
sollicita la faveur de rentrer en France, et Napoléon, alors si
puissant, n'abaissa pas son regard sur un homme aussi peu redoutable;
mais nul n'est petit quand il se venge: la vipère qui rampe peut tuer le
plus noble animal.--Barras, de retour en France, conspira encore, et les
preuves de cette conspiration furent tellement positives, qu'il fut
exilé à Rome.--Revenu à Paris en 1814, il devint l'ennemi mortel de
celui qu'il devait regarder comme son bienfaiteur, car Bonaparte pouvait
le perdre au 18 brumaire, en publiant ses relations avec les princes.
[Note 71: Il avait acheté un château qui avait appartenu au prince
Charles, et s'y était entouré d'un domestique nombreux et d'une petite
cour.]
Jamais Barras ne fut le _bienfaiteur_ de Napoléon; ce fut au contraire
Bonaparte qui, au 13 vendémiaire, sauva Barras et la Convention; ce fut
Barras qui, plus tard, en reçut d'immenses services, lorsque, directeur
de cette même république, il la couvrait de gloire en Italie et sur les
bords du Nil. Personne, d'ailleurs, ne fait la fortune d'un homme
providentiel comme Napoléon. Son génie sort de lui-même, de son vaste
cerveau, et communique la vie à ces plans qu'il formait et qu'il
exécutait avec la rapidité de la magie.--Napoléon est LUI; nul autre ne
tient, même de loin, à sa grandeur: c'est un homme comme Charlemagne.
Lorsque Barras revint à Paris après la Restauration, il alla loger à
Chaillot. Sa carrière politique était terminée, et il ne voulait même
pas prêter à des soupçons. Son salon, toujours ouvert à des amis qu'au
reste il avait su garder, ne l'était plus à la foule. Sa maison était
bonne, mais il recevait peu de monde, et l'un de ceux admis chez Barras
me disait qu'ils n'étaient jamais plus de douze personnes à table chez
lui. Il mourut le 29 janvier 1829, et la mort de cet homme qui avait
tant marqué dans notre Révolution aurait été inaperçue si les ministres
de Charles X, toujours maladroits dans ce qu'ils tentaient comme coup de
force, n'eussent renouvelé la scandaleuse histoire des papiers de
Cambacérès: les scellés furent brisés et les papiers enlevés. Mais cette
fois la chose fut moins paisible que lors de celle de Cambacérès... Un
procès en fut le résultat, et le Gouvernement a eu la honte de voir
infirmer la décision des premiers juges, qui avaient eu la bassesse, on
peut dire ce mot, d'autoriser le bris des scellés pour recouvrer des
registres de État. On devait s'en rapporter à Napoléon pour avoir fait
rendre à Barras ce qui revenait au Gouvernement... Cette manière de
faire entendre que la Restauration mettait de l'ordre dans les affaires
de l'État jusque-là abandonnées à elles-mêmes, avait vraiment un côté
comique dont il fallait rire.
En 1816, je crois, il a paru deux volumes intitulés: _Amours et
Aventures du vicomte de Barras_.
C'est une compilation de mauvaises et licencieuses anecdotes, mais, du
reste, où l'on ne trouve pas un mot des événements importants auxquels
se rattache le nom de Barras... Il n'est pas un grand homme, mais son
nom se trouvera souvent dans les pages de l'histoire de notre
Révolution; et lorsque le temps, ce maître de toutes choses, aura appris
à le juger, on dira qu'il ne méritait ni les gémonies ni l'apothéose.
SALON
DE
FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.
Une des choses les plus étranges de notre Révolution, c'est qu'après ce
qu'on vient de lire, après les horreurs qui se commirent encore
longtemps après le 9 thermidor, le régime du comité de Salut public et
de la Convention aurait duré peut-être bien longtemps, si la division ne
s'était pas mise entre ces mêmes gens, qui étaient, après tout, des
hommes, bien qu'ils ne parussent que des bêtes, que des bêtes féroces,
et les faiblesses de notre nature furent ce qui nous sauva dans eux.
Aucun de ceux qui formaient les Comités n'était supérieur; ils avaient
compris seulement que la machine de terreur une fois montée, cela seul
suffisait pour faire aller toute la France dans la route tracée par ces
hommes mêmes qui ne voulaient d'ailleurs que détruire, et ne demandaient
que le silence et l'obéissance. Trois moyens furent exploités par les
Comités pour dominer la foule: la disette, et même la famine;
l'abondance du papier-monnaie, ou plutôt la rareté de l'argent; et enfin
l'enthousiasme qu'excitaient les victoires et l'admirable conduite de
l'armée: avec les assignats, on payait le peuple quand il devenait trop
remuant, et il ne regardait pas si ce qu'on lui donnait était ou non du
papier; avec ce mandat, il allait boire et rire: avec la famine, on lui
faisait peur: avec la gloire, on l'excitait, et il partait joyeux,
lorsqu'après un mouvement pour résister à la réquisition, le comité de
Salut public faisait publier une grande victoire; et même, arrivé à
l'armée, en voyant ses camarades sans pain, sans argent, sans souliers,
le nouveau soldat ne murmurait pas et marchait toujours, même après
avoir entendu l'ordre du jour lu par le sergent de Raffet[72].
[Note 72: Charmante lithographie par Raffet, représentant un groupe de
soldats autour d'un vieux sergent. La plupart ont des sabots et des
souliers percés... ils viennent de faire une représentation au vieux
sergent; car Raffet lui fait répondre au bas de la gravure: «Le
représentant a dit comme ça qu'avec du pain et du fer, on pouvait aller
en Chine... il n'a pas parlé de chaussure...» On aperçoit dans le fond
les représentants avec leurs chapeaux à plumes, qui suivaient toujours
l'armée.]
Robespierre lui-même n'avait aucune supériorité sur ses collègues;
seulement il eut le talent de les dominer et de prendre l'initiative...
J'ai connu particulièrement à Arras des personnes qui l'avaient connu
dans son enfance, et me disaient de lui qu'il était surtout irrité de
son infériorité envers les autres; sa figure était ignoble; son teint
pâle, ses veines d'une couleur verdâtre, son regard de _chat-pard_, lui
donnaient un aspect repoussant. On voulait quelquefois trouver de
l'esprit dans son sourire, mais ses lèvres fines et blanches ne
donnaient que l'expression méchamment sardonique d'une sensation ou
envieuse ou moqueuse. Il était ensuite très-superficiel dans ce qu'il
savait, et toute sa science se bornait à quelques idées attrapées dans
ses lectures; du reste, profondément ambitieux et hypocrite...
Le règne de la Terreur fut surtout celui du despotisme absolu; ceux qui
parlent de ce bienheureux temps et le rappellent de leurs voeux, au nom
de la République et de la liberté, ne savent guère ce qu'ils veulent,
les pauvres simples!... non-seulement le système du régime de la
Terreur est fondé sur le despotisme, mais ce même despotisme l'est
lui-même sur l'avilissement des hommes. Quoi de plus abject, en effet,
que l'état de crainte et d'abrutissement où nous étions réduits, devant
ces prisons et ces échafauds de 93? Ce silence et ce calme avec lesquels
on recevait la mort n'étaient, après tout, que de l'engourdissement;
seulement ils habillaient de vieilles figures avec de nouveaux
vêtements, mais les personnages étaient les mêmes, rien n'était changé
dans le fond, la forme seule avait une apparence différente. Voyez
combien les Comités craignaient la liberté de la presse; elle leur était
plus redoutable qu'au système féodal même: aussi était-elle extrêmement
limitée. Pourquoi craignaient-ils, s'ils avaient eu une conscience
calme, et que même leurs fautes fussent le produit de leurs croyances?
Tout fut détruit; on ne voyait plus une _seule voiture_ dans tout Paris;
plus de livrée, même la plus simple; tout ce qui possédait encore
quelque chose s'absentait de Paris. C'est pour le coup qu'on pouvait
trouver une application pour ces vers.
Nous quittons nos cités, nous fuyons aux montagnes,
Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux.
À peine le jour baissait-il, que chacun se renfermait dans sa maison,
tremblant d'en être arraché pendant la nuit, et d'avoir son sommeil
troublé par une troupe de bandits qui vous en arrachait avec violence
pour vous jeter dans un cachot d'où l'on ne sortait presque toujours que
pour aller à la mort, sans savoir même quel était le crime pour lequel
on mourait: car souvent ce crime était d'avoir envoyé un secours à un
père, à une mère mourant de faim dans l'exil!... Et ces misérables
osaient encore parler le langage de la douce familiarité... _Une
fraternité_ était COMMANDÉE par eux!..... fraternité de sang! fraternité
de Caïn, qui n'était scellée que par le meurtre et le pillage... Les
démagogues étaient attaqués d'une sorte de folie cruelle qui devait être
un sujet d'étude bien curieux pour ceux qui observaient nos malheurs
d'un lieu où ils avaient sécurité. La folie la plus étrange,
l'aberration stupide, avaient remplacé les lois, la morale, l'ordre et
la paix dans l'intérieur des familles... La morale!... croira-t-on un
jour à venir qu'une récompense de cinq cents francs était adjugée à la
jeune _fille qui, sans être mariée, donnait des défenseurs à la
patrie_?... Ainsi la bâtardise, la légitimité, avaient, non pas les
mêmes droits, mais se voyaient placées en sens inverse de tout ce qui
est prescrit même dans les peuplades sauvages. Ici l'immoralité, le
vice, obtenaient une récompense... Le mot affreux mis sur les assignats:
«_Le tiers au dénonciateur!_» peut aller de pair avec cette odieuse
récompense...
Dans les rues de Paris, toujours si populeuses, si remplies de cette
foule empressée, affairée, qui va, vient, circule, cause, rit ou pleure,
en allant toujours, on ne voyait plus que des gens mal vêtus, marchant
d'un pas craintif, redoutant tous les regards, même celui d'un ami... On
n'entendait d'autre bruit que celui des crieurs publics hurlant les
décrets de la Convention et la liste des morts de la journée.
À notre élégance native, à ce soin scrupuleux de la personne, qui est
chez tout Français un besoin impérieux, avait succédé, pour les hommes,
le vêtement du bagne; pour les femmes, celui des habitantes de la halle
et des faubourgs... Le nom des rues était également travesti dans toute
cette longue et terrible saturnale; celui qui arrivait d'un pays
lointain, et avait à remettre une lettre rue Richelieu, devait savoir,
avant de se mettre en course pour la chercher, qu'elle s'appelait _rue
de la Loi_: car, la demander sous son ancien nom suffisait pour le faire
arrêter et le mettre _en suspicion_.
Les hommes, les femmes, avaient changé leurs noms contre les plus
absurdes, et cela avec la plus complète ignorance[73]. _Brutus_,
_César_, étaient confondus par eux, et souvent on en a vu qui, pour
avoir un nom ressemblant aux autres, s'appelaient indifféremment
_Tarquin_ ou _Sylla_!...
[Note 73: Ma mère logea en revenant à Paris, après Robespierre, dans une
maison de la _rue de la Loi_, pour parler le langage du temps, dont le
portier avait un enfant dont les noms _patriotiques_ étaient
Marat-Just-Nation... C'était Saint-Just qui était son parrain,
c'est-à-dire le témoin à la mairie...]
Les spectacles étaient devenus des lieux infâmes où bien souvent une
mère ne pouvait y conduire sa fille... Et puis quelle distraction
trouver dans des pièces révolutionnaires où quelquefois l'instrument du
supplice qui décimait la France était sur la scène, au mépris de tout
sentiment humain. Avant le lever du rideau, on chantait _la
Marseillaise_ en choeur, le dernier couplet à genoux..., et l'on a
vu..., oui, cela s'est vu en France, dans ce pays si connu par son
urbanité et sa douceur de relations, on a vu pour intermède, dans
plusieurs spectacles, un acteur venir lire la liste des victimes de la
journée!... Et à la suite de cette infamie, il chantait une chanson dont
le refrain était à chaque couplet:
Ils ont fait une oraison,
Ma guainguerainguon,
À sainte Guillotinette,
Ma guinguerainguette.
Et lorsque les spectacles étaient _gratis_, on voyait sur une grande
affiche et en énormes caractères:
DE PAR ET POUR LE PEUPLE SOUVERAIN!
--Pauvre peuple!...