de Barras; mais, en véritable épicurien, il ne voulait même pas entendre
parler d'affaires; il disait toujours le fameux mot, _à demain les
affaires_! Mais cette insouciance, qui devait lui devenir funeste,
n'était pas feinte chez Barras; il était vraiment paresseux, et la mort
ne l'eût pas effrayé au point de lui faire quitter, pour la fuir, un bon
dîner et un appartement commode où il se trouvait avec des gens qu'il
aimait... Il avait enfin reconnu que son système de république était
absurde, et il en voulut changer;--le voulut-il pour le roi de France?
je n'en sais rien. Ce qui est certain, c'est qu'en l'an VII, Barras
reçut des communications du duc de Fleury, que Louis XVIII avait chargé
de négocier sa rentrée en France auprès de Barras. Pour pouvoir avec
plus de facilité voir les personnes qui venaient lui parler, il allait
fort souvent à Grosbois; ce fut là que se passa une scène assez curieuse
pour être mise dans l'_Histoire du salon de Barras_, en raison des
personnages qui y figuraient en première ligne.
À l'époque dont nous nous occupons maintenant, c'est-à-dire en l'an VII,
il y avait à Paris un homme qui, depuis, fut connu de nous tous pour
avoir un esprit charmant et même supérieur: cet homme était M. de
Lamothe, dont le père était avant la Révolution médecin ordinaire du
Roi. La Révolution trouva le fils prêt à prendre toutes les idées
nouvelles, et il s'y livra avec ardeur... Il avait reçu déjà plusieurs
blessures et était venu à Paris pour s'y remettre de ses fatigues,
lorsqu'il apprit tout à coup que Barras, alors président du Directoire,
avait les plus fortes préventions contre lui, et on lui dit quels
étaient ses crimes. À peine sut-il qu'on l'accusait d'_incivisme_,
d'_intelligence à l'étranger_... qu'il alla trouver Sottin et le pria de
vouloir bien l'accompagner jusqu'à Grosbois. Barras y était alors pour
une Saint-Hubert, avec ses habitués intimes. M. de Lamothe dit à Sottin
qu'il ne voulait pas demander un rendez-vous, et ils partirent un matin
après déjeuner.
Grosbois était affectionné par Barras: il y avait fait des dépenses fort
grandes et l'avait rendu un peu moins désagréable à la vue; mais c'était
un endroit giboyeux, et pour Barras et ses amis il n'en fallait pas
plus.
Pendant le chemin, Sottin demanda à M. de Lamothe s'il ne pouvait pas
obtenir, par une voie quelconque, la protection de madame Tallien.
Lamothe se mit à rire.
--Si sa protection pour moi était apparente, je la cacherais, dit-il à
Sottin; le directeur ne sait que trop que je la connais déjà.
--Comment cela se peut-il? elle est toute-puissante.
--Oui, pour un autre; mais non dans cette affaire. Ignorez-vous donc ce
qui s'est passé entre elle et moi il y a quelques années?
Sottin répondit qu'il n'en avait jamais entendu parler.
--Vous connaissez Édouard de C...., dit Lamothe; eh bien! à cette
époque, lui et moi nous étions amoureux comme des fous, ou plutôt comme
des jeunes gens de vingt-deux ans pouvaient l'être d'une femme aussi
ravissante que l'était madame de Fontenay; car alors elle n'était pas
encore madame Tallien: elle était seulement madame de Fontenay, et
demeurait à Bordeaux, sous la garde de son frère, M. Cabarrus, et un peu
de son oncle, M. Jalabert.
Le frère était un vrai tuteur de comédie. Jaloux comme un Espagnol,
grondeur comme un vieillard de tous les pays, il était si désagréable,
qu'il fallait aimer sa soeur comme nous l'aimions pour supporter ce que
nous supportions de lui. Quant à elle, qui était l'objet principal de
l'entreprise, elle était belle, et encore plus ravissante qu'elle ne
l'est aujourd'hui, où tout Paris l'admire, et, de plus, bonne et douce
et prévenante. C'était un ange comme ceux qu'on prie; un ange auquel il
ne manquait que des ailes!
Sottin se mit à rire.--Vous êtes bien poétique aujourd'hui, lui dit-il.
--Non, répondit froidement Lamothe; je suis vrai, car je ne suis plus
amoureux: ainsi vous voyez que vous devez me croire.
Ce que je vous raconte se passait en 1792, poursuivit Lamothe. Bordeaux
commençait à s'agiter. J'y étais alors, ainsi qu'Édouard de C...., et
notre intention, à tous deux, était d'aller à l'armée, lorsque notre
destinée nous fit rencontrer madame de Fontenay.
On était en été, et même encore au printemps; vous savez ce que c'est
qu'un printemps du Midi: c'est, je crois, un avant-goût du paradis...
Tout en parlant du charme de ce beau temps, de la liberté des champs, du
bonheur qu'on trouverait à ne plus entendre gronder le lion populaire,
on en vint tout naturellement à désirer la campagne. Édouard de C....
dit: Pourquoi n'irions-nous pas à Bagnères? nous sommes près des
Pyrénées: partons.
--Partons, dîmes-nous aussitôt. Le lendemain les préparatifs étaient
faits, et deux jours après nous étions en chemin.
Ma rencontre avec madame de Fontenay avait eu quelque chose d'étrange.
Édouard de C...., avec qui j'étais en relations d'amitié, sans pourtant
être fort intime, m'avait choisi pour son confident et me racontait
combien il était malheureux. Souvent il voulait s'éloigner; mais la
magicienne resserrait ses liens par un regard, et le malheureux jeune
homme restait plus insensé que jamais. Je craignais d'être présenté à
cette femme qui enflammait ainsi pour ne pas aimer, et puis un jour, je
ne sais par quel événement simple cela se fit, je m'y trouvai présenté
par Édouard lui-même.
--Puisque maintenant tu es dans la maison, me dit Édouard, je t'en
conjure, fais les efforts pour découvrir ce qui peut causer sa froideur;
car je l'aime, je l'aime comme un pauvre fou, cette femme, et je vois
que non-seulement elle ne m'aime pas, mais qu'elle ne m'aimera jamais.
Il avait raison; je ne vis pas cet ensemble trois fois, que mon opinion
fut arrêtée, et je l'aimai, sans scrupule de prendre une place occupée
par un ami.
--Comment! vous étiez déjà aimé?
--Je n'ai pas dit cela...; n'allons pas si vite.... Nous partîmes tous,
madame de Fontenay, Édouard de C...., Cabarrus et un oncle Jalabert,
banquier de Bayonne, qui gardait sa nièce comme Cabarrus gardait sa
soeur; c'était à en perdre l'esprit.
Nous allions à petites journées. Arrivés dans une bourgade par-delà
Langon, nous ne trouvâmes que trois chambres pour toute la caravane, et
c'était bien peu pour tant de monde; mais l'oncle et Cabarrus
trouvèrent, au contraire, que la chose était admirable. Cabarrus mit des
matelas par terre pour nous quatre, abandonna la troisième chambre aux
domestiques, donna celle qui donnait sur le jardin à sa soeur; et quant
à nous, nous nous établîmes dans la première de toutes.
Je remarquai une sorte d'alliance entre Édouard de C...., Cabarrus et
Jalabert. Ce soir-là, on me plaça de manière que j'étais entouré des
trois autres; ceci avait une raison.
Depuis que le voyage était commencé, nous avions trouvé le moyen de nous
réunir, madame de Fontenay et moi, c'est-à-dire que j'en avais enfin
obtenu la permission de lui dire que je l'aimais, et elle m'écoutait
sans colère. Ce même soir, nous devions enfin nous entendre
mutuellement; car je voyais, je sentais qu'elle m'aimait, et cependant
je me désespérais, car elle ne faisait encore que m'écouter: aussi,
lorsque je me vis ainsi entouré, il me prit un vertige causé par la
colère, qui me fit perdre toute pensée de retenue, et je résolus de
parler à Thérésa, ou de tuer tout ce qui y mettrait obstacle. J'avais de
fort bons pistolets: ils étaient chargés et toujours auprès de mon lit;
mais le bruit aurait pu l'effrayer. Je pris avec moi, dans mon lit, un
grand couteau à découper que je trouvai sur la table où nous avions
soupé, et que j'emportai avec moi sans que l'on s'en aperçût. Nous nous
couchâmes. Avant de faire une tentative pour me lever et passer au
milieu de tous ces corps qui semblaient s'entendre pour me barrer le
passage, je voulus bien m'assurer que tous étaient endormis.
La volonté ferme est toujours puissante. Je ne crois pas qu'il y ait une
chose, quelque forte qu'elle soit, qui résiste à la volonté _qui
veut_... Au bout d'une heure mes gardiens étaient endormis; alors je me
levai... Mais, lorsque je voulus me chausser, je ne trouvai ni souliers
ni bottes; Cabarrus avait tout fait emporter, sur le conseil d'Édouard
de C....
Je ressentis une telle colère, que si dans ce moment l'un d'eux s'était
éveillé, je lui aurais donné un coup de couteau, ou lui aurais cassé la
tête; mais ils ne bougèrent pas. Cette mesure m'expliqua leur sécurité,
et pourquoi ils s'étaient endormis si paisiblement: je ne voulus pas
leur donner cause gagnée, et toujours attendant que leur sommeil fût
plus profond, je ne me levai que lorsqu'il fut tout à fait certain
qu'ils ne s'éveilleraient pas. Je passai au milieu d'eux avec des
précautions dont le détail vous amuserait, et j'allai trouver celle qui
m'attendait. Nous parlâmes de cet esclavage où elle était retenue, et je
lui fis voir que c'était une souffrance qu'elle s'imposait
volontairement... Elle m'écoutait, et m'aurait cru dans les conseils que
je lui donnais, quand même Édouard de C.... n'aurait pas agi comme il
le fit. À mon retour dans notre chambre, il me parla sur un ton qui me
déplut. Nous nous battîmes à l'heure même, et j'eus le bonheur de
recevoir un coup d'épée.
--Comment! le bonheur?
--Eh! oui, sans doute: sans ce coup d'épée, je n'aurais jamais peut-être
appris combien j'étais aimé! Madame de Fontenay, au désespoir de ma
blessure, qu'elle croyait encore plus dangereuse, se mit à mon chevet,
déclara à son frère et à son oncle qu'elle serait ma seule garde,
qu'elle était sa maîtresse, et prétendait agir à sa guise. Le résultat
de cette aventure fut que le frère partit pour l'armée avec Édouard de
C...., et fut tué dans cette même année; que l'oncle Jalabert s'en
retourna à Bayonne, et que à Thérésa et moi, heureux comme on l'est
quand on s'aime et qu'on est libre, nous passâmes le temps de ma
convalescence dans le plus beau pays, ressentant au coeur une joie qui
n'a plus de pareille dans le reste de la vie.
M. de Lamothe soupira profondément en disant les derniers mots. Sottin
sourit.
--Vous riez, lui dit le colonel, et moi je sens que je suis vrai,
cependant, en vous disant que j'étais plus heureux alors que je ne le
fus et que je ne le serai jamais.
--Et que fîtes-vous ensuite?
--Les événements nous séparèrent. Je fus à l'armée; elle resta à Bordeaux,
vit Tallien, en fut remarquée, puis ensuite fut au moment de mourir, et
maintenant elle est la femme de cet homme aux mains rougies, qui crut
laver le sang dont elles furent couvertes par le sang de ses frères en
cruautés... Quant à elle, vous savez où elle est tombée!...--Comment
pouvez-vous me demander si j'ai cherché sa protection; je tremble même
qu'elle ne soit à Grosbois: le croyez-vous?
--Mais la chose est probable; elle y est presque toujours, et il serait
étonnant que pour une occasion comme celle d'une Saint-Hubert elle ne
fût pas à sa place accoutumée.
--Je l'ai implorée il y a quelques mois, non pas pour moi, mais pour un
homme qui m'intéresse et que j'aime, monsieur de Talleyrand; je crois
avoir été pour beaucoup dans sa radiation.
--M. de Talleyrand! dit Sottin, avec un sourire significatif. Il n'est
pas toujours très-poli; je crois que cela dépend du temps qu'il fait. Un
jour je dînais à Auteuil chez M. de ***, et M. de Talleyrand s'y
trouvait aussi. Je savais qu'il était là, mais lui ne me connaissait
pas; car j'arrivais de Gênes, et il le prouva d'ailleurs en parlant de
moi à propos des royalistes de la Vendée; il déclara que j'avais ajouté
foi follement au rapport de Noël[61] lorsqu'il m'écrivit que Louis XVIII
entretenait des relations en France. Au fait, poursuivit-il avec ce
sourire dédaigneux qu'on lui connaît, qu'attendre d'un pareil nom?
Savez-vous bien que de _Sottin_ à _Sot_ il n'y a qu'une bien petite
distance.
[Note 61: Noël, ministre plénipotentiaire de la République en Suisse; il
fit prévenir Sottin qu'il y avait en France des agents de la cause
royale.]
--Cela est vrai, lui dis-je, car en ce moment d'un sot à Sottin il n'y a
que la largeur d'une table.
Nous étions en face l'un de l'autre.
La voiture entrait dans le parc en ce moment, ce qui empêcha la réponse
de M. de Lamothe. Cela fut heureux, car il aimait M. de Talleyrand, et
aurait fait une réponse désagréable à celui qui le conduisait.
Lorsque Sottin entra dans le salon, on était occupé à jouer et à causer.
Madame Tallien, en habit de cheval, était assise près de la cheminée, et
causait avec Barras. Madame de Château-Regnault était à une bouillotte
avec le général Schawembourg, Mirande et quelques autres, et dans
l'embrasure d'une fenêtre M. de Talleyrand jouait au piquet ou à
l'impériale avec une autre personne.
En apercevant le colonel Lamothe, Barras fit un mouvement de surprise
presque désagréable.
--Citoyen directeur, lui dit M. de Lamothe, j'ai appris que vous aviez
dit un mot qui peut me faire croire que vous me soupçonnez d'une
conduite qui est hors de ma façon de voir; si vous ne vous contentez pas
de ma parole, ordonnez une enquête, je me rends volontairement
prisonnier.
Barras ne répondit pas d'abord; son sourcil se fronça, et son front
devint menaçant. Dans ce même moment, M. de Talleyrand, qui vit l'orage
se former, se leva de la place où il était, s'en vint tout en boitant à
M. de Lamothe, et lui prenant la main, il lui dit avec cette parole
_comme il faut_ et ce ton simple que nous lui connaissons:
--Bonjour, Lamothe; je suis bien aise de vous voir!... Puis il retourna
à sa place, où il reprit son jeu et le continua avec la même
tranquillité que si rien ne se fût passé autour de lui.
Barras, qui peut-être était embarrassé de sa mauvaise humeur, fut
content de la route que M. de Talleyrand lui ouvrait.
--M. de Lamothe, lui dit-il, j'ai peut-être cru un peu légèrement ce
qu'on m'a dit de vous; vos amis, et vous en avez de bien dévoués,
ajouta-t-il en souriant et jetant un coup d'oeil du côté de madame
Tallien, vos amis m'ont démontré que j'étais injuste envers vous.
Oubliez tout ceci; et pour me le prouver, faites-moi l'honneur de dîner
avec moi.
Lamothe s'inclina, et resta.
C'était à Grosbois qu'on jouait ces sommes effrayantes dont on parlait
tant. La vie de la campagne n'était supportable que de cette manière
avec des gens qui ne savaient ou plutôt qui ne voulaient pas causer. On
se réunissait à onze heures pour déjeûner; on se promenait ensuite, et
puis on rentrait; et alors, au lieu de se retirer dans son appartement
pour lire ou écrire les lettres, on jouait au whist, au pharaon, au
vingt et un, à la bouillotte, à tous les jeux de hasard et même au
creps. Ce dernier avait été apporté par madame de Château-Regnault à
Grosbois... Il y avait ensuite d'autres distractions que celles du jeu
et de la chasse. Que d'intrigues se nouaient dans ce château! Que de
mystères ses vieux murs pourraient révéler!... La politique et l'amour,
l'ambition et tout ce qu'elle entraîne avec elle, toutes ces passions
prenaient leur essor dans ce lieu où nul frein ne leur mettait une
entrave... Celui qui aurait tenu un journal exact de ce qui s'est passé
à Grosbois en l'an VII et le commencement de l'an VIII ferait de ces
notes un livre curieux.
Quelquefois, cependant, on était fatigué du jeu, et on s'établissait
autour d'une cheminée où il y avait un bon feu de soirée d'automne à la
campagne, et alors chacun racontait une histoire; mais il fallait
qu'elle fût vraie, intéressante et effrayante... On en raconta plusieurs
de fort curieuses, celle, par exemple, de deux femmes[62] qui aimant le
même homme voulurent mourir avec lui; l'une des deux, n'ayant pu y
parvenir, se regarda comme la plus malheureuse, et ne put supporter la
vie après avoir perdu son amant. Mais la plus intéressante de toutes fut
racontée par Barras lui-même. Une personne qui était présente la raconta
le lendemain elle-même, et elle devint publique. Mais Barras ayant
demandé qu'elle ne fût pas imprimée, elle passa presque inaperçue.
[Note 62: Madame de Sarrut et madame Blanchet.]
Barras, ayant à peine vingt ans, fut appelé à l'île de France, dont son
oncle était gouverneur. Désirant suivre la carrière des armes, il entra
comme sous-lieutenant dans le régiment de Languedoc, et partit pour
l'Inde en 1775. À peine arrivé, il dut en repartir pour aller à la côte
de Coromandel; alors il quitta le régiment de Languedoc, et passa dans
celui de Pondichéry. Le vaisseau sur lequel il était embarqué, avec un
détachement de son régiment, était assez mauvais pour ne pas résister à
un gros temps... Peu soucieux de sa vie à une époque où, en effet, on la
joue contre un hasard, Barras ne s'inquiéta seulement pas de savoir dans
quel état était le bâtiment qu'il montait, et partit à la grâce de Dieu
pour sa destination. Arrivé au tiers de sa course, une tempête furieuse
s'éleva. L'équipage, qui connaissait le mauvais état du bâtiment,
s'abandonna au désespoir. La tête du capitaine se perdit, et le
vaisseau, laissé à lui-même, donna contre un écueil où il se perdit
presque entièrement... Dans cet instant, Barras voyait sa vie encore si
longue, si belle d'avenir, pour lui qui était jeune, noble et riche!...
Eh bien! il était le plus calme de tous ceux qui l'entouraient. Les
rochers sur lesquels ils avaient échoué étaient placés de manière que
les naufragés pouvaient encore s'y maintenir, quoique avec peine, malgré
la furie de la mer. Pendant deux jours et deux nuits la tempête fut
horrible... Les malheureux étaient obligés de se cramponner aux rochers
pour n'être pas entraînés par les vagues... Un pauvre matelot, dont les
mains étaient engourdies, tomba dans la mer devant ses compagnons
épouvantés... C'est ainsi qu'ils passèrent près de soixante heures... Le
troisième jour, le ciel était pur, la nuit était calme, et un vent
tiède apporta sur le front glacé des malheureux naufragés un air parfumé
qui avait des émanations de la terre.
--Mes amis, s'écria Barras à ses compagnons accablés, nous sommes près
de la terre. Allons, levez-vous! du courage, et nous sommes sauvés...
Descendez dans le vaisseau, tâchez d'en tirer quelques planches pour
faire un radeau... Et tout aussitôt, donnant l'exemple en même temps que
l'ordre, il descend lui-même dans le vaisseau, et, se mettant à
l'oeuvre, il fait en peu d'heures un radeau pouvant contenir assez
d'hommes pour le gouverner et imposer aux habitants de la terre à
laquelle on allait aborder, et qu'on distinguait comme une ligne à
l'horizon depuis que le soleil était monté. Les matelots craignaient de
se hasarder sur le radeau, car la terre était encore éloignée; mais
Barras leur donna du courage en leur montrant la mort certaine s'ils
demeuraient en cet endroit... Depuis trois jours ils n'avaient vécu que
d'un peu de biscuit détrempé dans de l'eau, dont ils avaient fort peu,
et d'un peu d'eau-de-vie.
--La mort sera moins affreuse au milieu d'une tentative pour nous
sauver, leur dit-il; partons!
Ils partirent au nombre de vingt-sept, promettant à leurs camarades de
venir ou d'envoyer les chercher aussitôt qu'ils seraient arrivés.
--Si nous périssons, dit un vieux contre-maître, priez pour nous, mes
enfants: ça ne fait jamais de mal[63].
[Note 63: Barras disait que, bien qu'il y eût vingt-quatre ans d'écoulés
depuis ce moment, que jamais il n'oublierait l'expression du visage mâle
et noirci par le soleil du tropique de ce vieux matelot, en disant ces
paroles.]
À peine furent-ils en mer que des courants faillirent les entraîner...
Barras eut encore besoin de toute sa fermeté pour maintenir l'ordre sur
le radeau. Ils voulaient tous retourner aux rochers, et de là faire des
signaux pour être aperçus des habitants de la côte qu'on voyait. À peine
un des matelots eut-il émis cette pensée, que tous s'écrièrent:
--Oui! oui! retournons aux rochers! retournons au vaisseau! Nous sommes
des lâches d'abandonner nos camarades!
--Et moi, s'écria Barras en tirant son épée, je jure de passer cette
épée au travers du corps du premier qui parlera de retourner en arrière.
Si vous voulez mourir comme des fous ou des sots que vous êtes, je ne le
veux pas, moi! En avant donc, et marchons ferme. Deux louis d'or et la
terre pour ceux qui marcheront bien... Un coup d'épée et la mer pour
ceux qui refuseront... Choisissez!
Ils marchèrent.
À mesure qu'ils approchaient de cette côte qu'ils avaient aperçue du
vaisseau, un ravissant coup d'oeil se présentait à eux. Bientôt
l'enchantement fut complet. Ils virent un rivage, ou plutôt une grève de
sable fin et brillant, des falaises surmontées d'arbres magnifiques, et
pour rideau des montagnes vertes et boisées pittoresquement groupées.
Lorsqu'ils abordèrent, le rivage était couvert d'hommes et de femmes
d'une couleur brune, ou plutôt d'un noir cuivré, qui, par leurs gestes,
semblaient les appeler à eux. Encouragés par cette vue, ils redoublèrent
d'efforts, et en peu de minutes le radeau fut à terre.
Barras, à peine sauvé de la mort, voulut y arracher ses compagnons de
malheur. Il chercha des yeux le chef de la peuplade, et le reconnut à sa
haute coiffure de plumes bizarrement ajustée. Il lui fit très-aisément
comprendre par ses signes qu'il y avait encore d'autres naufragés à
sauver. Aussitôt le chef se mit à courir avec la vivacité d'un cerf, en
appelant à lui quelques jeunes noirs; ils disparurent dans l'épaisseur
du bois. Barras attendit seulement un quart d'heure pendant lequel il ne
s'ennuya nullement, car les jeunes insulaires, plus curieuses que leurs
mères, l'avaient entouré, et parmi elles il y en avait beaucoup de
jolies... Les noirs de l'Inde, comme on sait, n'ont ni les lèvres
épatées, ni le nez plat, ni les cheveux crépus; leurs traits sont même
réguliers, et leurs cheveux longs et soyeux.