étaient autour de son fauteuil, et une conversation s'établit dans une
partie du salon qui précédait la salle où l'on jouait et où madame
Tallien et Barras avaient autour de leur table une foule pressée, et
devant eux, des monceaux d'or. On n'aurait pas dit, en les voyant, que
la France souffrit des maux aussi cruels... et surtout la famine!...
Dans cet instant, une femme d'une taille moyenne, mise avec une extrême
élégance, passa devant eux avec Gohier, dont elle tenait le bras, et
madame Gohier: c'était madame Bonaparte... Joséphine, celle qui plus
tard devait être _reine de France_!.... Elle salua cérémonieusement
madame de Staël en passant devant elle... À peine fut-elle entrée dans
le salon où se tenait Barras, qu'il se leva, alla au-devant d'elle, et,
lui prenant la main, la conduisit à un fauteuil, et madame Tallien,
quittant son jeu aussitôt que sa mise fut perdue, vint aussi se placer
auprès d'elle, ainsi que madame de Château-Regnault; elles étaient fort
intimement liées alors toutes trois, et rien ne faisait présumer que
quelques mois à peine seraient écoulés qu'elle-même serait en souveraine
dans ces mêmes salons où régnait maintenant madame Tallien.
--Avez-vous des nouvelles? demanda Joséphine à Barras.
--Non, répondit-il, et rien ne fait présumer que l'Angleterre nous en
veuille donner, ajouta-t-il plus bas en se penchant vers elle; mais ne
parlons pas de cela ici... Venez, prenez mon bras, nous allons chercher
Bourdon et concerter avec lui ce que nous pourrons faire.
MADAME TALLIEN.
Comment, ma belle, vous aurez le courage de lui donner votre bras avec
cet horrible costume! Comment n'exigez-vous pas qu'il aille auparavant
le quitter?... Si j'étais de vous, je ne me lèverais pas de mon fauteuil
qu'il ne fût comme tout le monde... Je suis sûre que c'est d'avoir eu
cet habit[50] devant mes yeux pendant toute la soirée qui m'a fait
perdre mon argent.
[Note 50: Rien n'était en effet plus disgracieux que ce costume; l'habit
était d'une forme moitié moyen âge et moitié celui-ci, mais sans col, et
la chemise en avait un fait comme un col de femme et garni de dentelle;
le manteau était rouge, brodé en arabesque autour; le chapeau, relevé à
la Henri IV, avait une foule de plumes, et coiffait extrêmement mal tous
ceux qui le portaient. Barras était encore le moins ridicule.]
BARRAS, la regardant avec une expression marquée.
Comment ne me l'avez-vous pas dit? Vos commandements sont, ce me semble,
des lois auxquelles jamais je ne refuse obéissance, et depuis longtemps
je serais comme vous le voulez si vous eussiez dit un mot.
MADAME TALLIEN.
N'avais-je pas dit que c'était affreux!...
Barras s'éloigna rapidement, et, en peu de minutes, il revint habillé
comme toujours...--Voilà, dit madame Bonaparte, une obéissance des plus
gracieuses... Maintenant, chère Thérèse, permettez-moi de prendre son
bras et d'aller à la recherche de Bourdon... ou plutôt venez avec
nous... Mes secrets ne sont-ils pas les vôtres?
Et passant son bras sous celui de madame Tallien, elles suivirent Barras
au travers d'une foule tellement serrée que, sans son aide, elles
n'auraient pas pu traverser; mais lui, faisant les fonctions d'un
chambellan, les précédait en disant:
--Place, place à ces dames, _Messieurs_...[51] Ah! citoyen Savary[52],
je suis charmé de vous voir... Faites-moi le plaisir de venir déjeûner
avec moi demain matin, j'ai à vous parler... Prenez garde, Mesdames...
Comment cela va-t-il, mon cher Rewbell[53]? dit-il en secouant
amicalement la main d'un homme dont la physionomie ouverte, mais un peu
sévère, n'était pas française dans son expression... Pourquoi donc ne
vous vois-je plus? poursuivit Barras; depuis que le sort nous a séparés,
vous ne connaissez plus le chemin du Luxembourg.--Citoyen Cambacérès, je
vous ai attendu ce matin pendant une heure pour causer avec vous de
l'affaire de ce malheureux Schérer[54]!... Le déchaînement est au comble
contre lui... On veut un exemple!... Comment faire?...
[Note 51: Ces deux épithètes, appliquées indifféremment, causaient une
confusion assez plaisante.]
[Note 52: Député de Maine-et-Loire au Conseil des Cinq-Cents, et
adjudant-général. Il était fort emporté dans son opinion, qui était
républicaine... il parlait beaucoup et faisait des motions... En l'an
VII, il fut président des Cinq-Cents, et passa ensuite aux Anciens.
Barras et les directeurs le redoutaient fort.]
[Note 53: L'ancien directeur.]
[Note 54: Schérer fut chargé de plus d'accusations de concussion
qu'aucun homme en ce monde; il ne dépensait rien, et mourut pauvre...
Voilà les jugements du monde...]
CAMBACÉRÈS.
Citoyen directeur, j'ai eu l'honneur de vous faire observer que
l'affaire du général Schérer n'était pas de mon département; il y a bien
assez à faire de juger tous les voleurs publics et tout ce qui m'arrive
chaque jour, sans y joindre les affaires du ministère de la Guerre.
BARRAS.
Mais vos lumières en jurisprudence, mon cher ministre, comment puis-je
m'en passer? Vous êtes mon flambeau dans cette nuit si obscure des
affaires qui m'accablent.
CAMBACÉRÈS.
Eh bien! puisque vous le voulez, citoyen directeur, je serai à vos
ordres demain dans la matinée...--À sept heures... par exemple.
BARRAS.
À sept heures! Y pensez-vous!
MADAME TALLIEN.
À sept heures!... Mais, citoyen ministre, vous voulez donc tuer Barras?
MADAME BONAPARTE.
Et d'une triste mort encore!
CAMBACÉRÈS, réprimant un mouvement d'humeur.
Eh bien! donc, j'attendrai que vous me fassiez appeler, citoyen
directeur, et si vous le permettez, je vais me retirer, car les _sept
heures_ de rigueur me sont commandées à moi; et pour que mon devoir soit
accompli, il faut que je sois au travail à ce moment si incommode.
Et, saluant le directeur et les deux femmes, il passa dans l'autre salon
pour se disposer au départ, laissant Barras stupéfait.
MADAME TALLIEN, riant.
Je crois, Barras, que vous venez d'avoir une leçon...
BARRAS.
Je le crois comme vous! en vérité, je le crois!
MADAME BONAPARTE.
C'est qu'il vous a parlé sévèrement par le regard encore plus que par la
parole...
BARRAS.
Si je le croyais!...
MADAME TALLIEN.
Eh bien! que feriez-vous? Allons! ne soyez ni méchant ni humoriste. Nous
sommes joyeux ce soir, et il faut l'être jusqu'au jour.--Cherchez et
trouvez votre Bourdon, et finissons tout discours ennuyeux.--Il est
minuit et demi; eh bien! lorsqu'une heure aura sonné à cette pendule, il
est convenu et arrêté qu'il ne sera plus dit une parole qui ait rapport
à une affaire. Je fais cette motion en la soumettant au président.
--Est-ce à celui du Directoire que vous avez à faire? dit une voix
grave, mais cependant douce, derrière elle; elle se retourna, et elle
vit Gohier.
--Mais pourquoi non? répondit-elle; je vous en fais juge. Je veux que
lorsque l'aiguille de cette pendule marquera une heure toute affaire
soit suspendue.
GOHIER.
Vous avez non-seulement raison, mais vous auriez dû dire minuit: c'est
l'heure du plaisir et du repos.--Il ne faut jamais mêler ensemble la
joie et les affaires, le trouble et le calme.--Les affaires se traitent
mal, et le plaisir n'est jamais entier. Vous voyez bien que si je ne
suis plus jeune, je ne suis pas austère.
MADAME TALLIEN.
Vous êtes un des hommes les plus aimables que je connaisse. Je le disais
encore ce soir à Barras, qui était de mon avis.
GOHIER, souriant avec malice.
Vraiment[55]!...
[Note 55: Lui et Barras n'étaient pas bien; et, à l'époque du 18
brumaire, cette désunion fit beaucoup de mal pour les ordres à donner,
et nuisit au Directoire.]
MADAME TALLIEN.
Et pourquoi non?
GOHIER, souriant toujours.
Vous avez ce soir comme toujours, citoyenne, une beauté triomphante qui
vraiment est une agréable chose à contempler...
MADAME TALLIEN, en riant.
Ma beauté vous est plus utile qu'à moi dans ce moment, car je n'en fais
rien, tandis qu'elle vous sert de moyen pour éviter de me répondre...
Citoyen directeur, je vous forcerai de me croire ou de me donner une
raison de votre incrédulité.
GOHIER, s'inclinant en souriant encore.
Je suis naturellement rempli de foi et ne demande qu'à croire.
BARRAS, revenant avec madame Bonaparte.
Qu'est-ce donc que ce tête à tête avec notre président, notre belle
Athénienne? voudriez-vous le séduire? ou bien gouverner l'empire comme
une autre Aspasie[56]?
[Note 56: Ce nom d'Aspasie, sans qu'il y attachât une idée injurieuse,
était fort souvent dit par Barras à madame Tallien. Il se mettait par-là
dans les sandales de Périclès, et le partage n'était pas mauvais.]
MADAME TALLIEN.
Oh! ni l'un ni l'autre! J'avais seulement avec le directeur une
explication sur une amitié à laquelle il ne veut pas croire et que je
voulais lui démontrer... Mais, à propos, avez-vous trouvé Bourdon?
MADAME BONAPARTE.
Mon Dieu, oui! et il ne sait rien! rien du tout... C'est un vrai malheur
de plus que de telles inquiétudes!... Lucien et Joseph sont ici; mais
comment m'adresser à eux?... ils me repousseraient.
MADAME TALLIEN.
Écoutez, ma chère Joséphine: demain, vers deux heures, donnez-moi une
tasse de chocolat dans votre délicieuse petite chambre de la rue
Chantereine, et là nous causerons affaires tant que vous le voudrez.
Mais croyez bien que je serai sévère pour ce soir: plus d'affaire, plus
de pensées sérieuses. Allons! Barras, le souper sera-t-il bientôt servi?
BARRAS.
Mais voulez-vous souper avec la foule? n'est-il pas convenu que nous
soupons dans mon petit salon? J'ai donné les ordres, et l'on a mis
seulement douze couverts.
MADAME TALLIEN.
Je veux fort de cet arrangement!... Mais qui aurez-vous?
BARRAS.
N'êtes-vous pas ici la souveraine? C'est vous qui désignerez les élus.
MADAME TALLIEN.
Qui aurons-nous, Joséphine? Mais réfléchissez bien avant de parler.
MADAME BONAPARTE.
Eh bien!... madame de Staël.
BARRAS.
Ah! mon Dieu!
MADAME TALLIEN.
Mais elle a raison; je suis assez pour elle... Cependant, écoutez;
faites attention... ne la blesserez-vous pas en lui proposant d'entrer
dans les petits appartements?
BARRAS, riant.
Non, non! et si vous le voulez, je vais le lui proposer. Nous aurons
Mirande, madame de Château-Regnault,... et puis en hommes je le vais
dire à Talleyrand, à Fouché, à Petiet... Ah diable! j'oubliais!... cet
imbécile de Mouquet[57] n'a-t-il pas été accuser madame de Staël de
complot royaliste, que sais-je moi, avec Talleyrand?... _cela ne me
compromettra-t-il pas alors d'avoir madame de Staël à souper?_...
[Note 57: Mouquet était membre de la société de la rue du Bac; il y
dénonça madame de Staël et M. de Talleyrand comme conspirateurs
royalistes, et proposa de faire _une adresse au Corps législatif sur ce
fait_!...]
MADAME TALLIEN.
Bah! il y a longtemps que les Conseils prétendent que vous conspirez
pour les Bourbons, et que même vous êtes au moment de proclamer le roi
dans Paris. On m'a raconté cette belle nouvelle hier au soir, et si je
ne vous en ai pas fait fête en arrivant, c'est parce que je gardais
cette histoire pour le souper.
BARRAS.
Mais elle n'est pas gaie?
MADAME TALLIEN.
Ah! mon Dieu! comme vous prenez la chose tragiquement! mais c'est
absurde! Allons, soyez gai, et riez à l'instant comme le doit faire un
vrai roi du festin. (_La pendule sonne une heure._) Une heure!..
Maintenant, il vous est défendu d'avoir une triste pensée. Obéirez-vous?
continua-t-elle en lui présentant sa main.
--Ah! vous êtes une enchanteresse, lui dit Barras, en se dirigeant avec
elle et les personnes désignées pour le souper vers le salon intérieur
dans lequel on devait veiller jusqu'au jour.
C'était en effet un bruit assez répandu dans Paris que Barras conspirait
pour la royauté; quel motif avait donné lieu à ce bruit étrange, on
l'ignore. Ce que Barras avait dit le 21 janvier 1797 devait cependant
rassurer les républicains. Chargé, comme président du Directoire, de
prononcer le discours pour la fête de l'anniversaire de la mort de Louis
XVI, il le fit avec une telle _recherche révolutionnaire_ qu'il
scandalisa tout le parti modéré, qui commençait à être le plus nombreux.
Ce discours, prononcé dans l'église Notre-Dame, transformée en temple de
la Raison, fut d'une nature incendiaire.
«...... Ce n'est pas seulement de la chute du trône et de la juste
punition d'un tyran parjure qu'il faut que le retour annuel de cette
fête entretienne la postérité: elle lui retracera encore les causes si
légitimes, les motifs si purs, la volonté si prononcée et le besoin si
unanimement senti de notre glorieuse révolution. En ce jour auguste, la
postérité impartiale récapitulera tous les maux que les rois ont faits
au monde, et pénétrée des horreurs du despotisme, des douceurs de la
liberté, elle bénira les mortels courageux qui ont osé exécuter une
entreprise aussi périlleuse, mais salutaire au peuple français.»
Ce discours, digne des jours du terrorisme, appela sur Barras toutes les
plaisanteries, les sarcasmes les plus amers du club _de Clichy_.--Un
journaliste, l'abbé Poncelin, homme assez obscur, osa écrire quelque
chose, n'importe où, contre Barras... Ce fut sa perte. Barras était roi
à cette époque, tout en anathématisant la royauté. Que faire à un homme,
cependant, pour venger une injure personnelle, dans un pays où
l'égalité, la liberté de la presse et de la pensée, sont proclamées!...
Des agens de police attirèrent l'abbé Poncelin au Luxembourg...; on le
fit entrer dans une pièce reculée, et là, au lieu de ce qu'il
s'attendait à trouver, il fut reçu par les aides-de-camp du
directeur[58] et contraint de se mettre à genoux, de demander pardon; le
malheureux fut ensuite fustigé de la plus cruelle manière, et jeté à la
porte presque mourant. Fiévée, fort jeune alors, était rédacteur de la
_Gazette de France_, dont Poncelin était propriétaire; il eut le noble
courage de se porter accusateur de cet attentat vraiment indigne. Une
plainte contre le DIRECTOIRE fut portée chez le juge de paix de la
section du Luxembourg, qui, à son tour, eut le courage de la recevoir;
mais Poncelin, qui montra par-là qu'il méritait son châtiment, intimidé
ou gagné, retira sa plainte et arrêta la poursuite de cette affaire.
Toutefois, elle avait éveillé la haine d'abord, et détruit le peu de
respect qu'on portait à ce gouvernement. Barras surtout, dont les vices
et la conduite déréglée donnaient plus de prise à la critique, et même
au blâme, fut attaqué par Villot, député de l'Escaut au Conseil des
Cinq-Cents, qui prétendit qu'en 1791 Barras avait déclaré au Châtelet
n'avoir que trente-trois ans:--il n'avait donc pas l'âge pour être
directeur. Dès le lendemain, Barras prouva le contraire par un acte de
naissance... Mais toutes ces discussions étaient mortelles pour le grand
corps de l'État, qui, attaqué au-dehors, dévoré au-dedans par des
guerres civiles et des discordes, devait nécessairement tomber, et tel
eût été son sort si, en effet, Napoléon ne fût pas revenu de l'Égypte.
Et cependant on célébrait chaque jour des fêtes nationales: outre cette
fête épouvantable du 21 janvier, on en avait une autre plus indigne
encore... le Directoire la fit abolir... c'était la fête de la Raison...
[Note 58: Comme général _en chef_, il avait droit à en avoir un nombre
même illimité.]
Ceux qui n'ont pas vécu dans ce temps vraiment étonnant, où le peuple
français faisait chaque jour une nouvelle sottise qui prouvait son état
de folie, seront peut-être bien aises de connaître les détails de cette
fête qui eut lieu À PARIS, EN FRANCE, en l'an, non pas de grâce, mais de
malheur, 1793, le 21 novembre (1er frimaire an II), dont je viens de
parler tout à l'heure. C'est la fête DE LA RAISON. C'est une étude, en
vérité, qu'il est curieux de faire...
Une femme, nommée Sophie Momoro, dont le mari était imprimeur[59] et
l'un des membres les plus absurdes du club des Cordeliers en 1793, fut
choisie pour être la principale actrice de cette scène, qui eût été
burlesque si le malheur de notre ruine n'y eût été écrit en sinistres
caractères... Momoro était grand partisan de la loi agraire, parce qu'il
n'avait rien, comme, au reste, tous les honnêtes personnages d'alors.
Cet homme accueillit donc avec ardeur la proposition des clubs réunis
des Jacobins et des Cordeliers, qui composaient la commune de Paris,
lorsqu'ils firent proclamer le culte de la Raison. La femme de Momoro
était jeune, fraîche, grande et forte; c'était une Raison toute faite,
marchant de bonne grâce au ridicule et à l'impiété, puisqu'elle était
_une soeur et amie_. En conséquence, elle fut proclamée à l'unanimité
pour remplir et créer le rôle de la Raison, quitte à trouver une
doublure pour un cas très-prévu, comme un enfant ou toute autre chose
fort terrestre. Au reste, la doublure était facile à trouver six mois
plus tard; mais alors, au mois de novembre, à part l'honneur de faire la
Raison, il n'y avait pas beaucoup d'émulation pour se promener en
tunique de crêpe par un froid de sept à huit degrés.
[Note 59: Ce Momoro est une preuve de ce que produisent des temps comme
ceux tant admirés de 93 et 94!... Membre de la commission remplaçant le
département de Paris, commissaire dans la Vendée, président de la
section de Marseille, membre le plus ardent du club des Cordeliers,
vice-président des Jacobins, complétant cette vie révolutionnaire en
livrant sa femme pour faire la déesse de la Raison... Eh bien! cet
homme, l'ami d'Hébert (le Père Duchesne), mourut sur l'échafaud comme
son complice. C'est dans de tels faits qu'il faut étudier la Révolution,
et non pas dans les ouvrages qui ne parlent que des _grandes joies
populaires_ de l'époque!...
Ou ces hommes étaient fidèles, alors qu'étaient donc leurs juges, et que
devenait la justice républicaine?... S'ils étaient traîtres, s'ils
conspiraient en effet... si le Père Duchesne MENTAIT, où donc alors
chercher la vérité de la Révolution?...]
Le 21 novembre 1793, le peuple de Paris put aller admirer ce que ses
bons rois de la Convention faisaient pour ses plaisirs et sa morale; le
tout mêlé ensemble et représenté sur un théâtre élevé exprès pour cette
belle chose DANS L'ÉGLISE DE NOTRE-DAME! On avait construit deux
estrades des deux côtés de la nef, et à la porte du choeur, une grande
charpente sur laquelle on dressa un autre théâtre. Les décorations
étaient apportées des Menus et de l'Opéra. Ce théâtre représentait un
grand temple environné d'arbres, orné de guirlandes de fleurs... Ce
temple était sur le sommet d'une montagne (symbole de la faction
montagnarde); vers le milieu était un rocher sur lequel brillait un
énorme flambeau allumé: cela voulait dire _la Vérité_... Sur le
frontispice du temple, on avait écrit _à la Philosophie_...; sur le
devant, à l'entrée, on avait placé une foule de bustes des philosophes
les plus athées... Voltaire, Volney, Diderot, Fontenelle...
Des deux côtés du théâtre étaient deux troupes, l'une formée par les
chanteurs de l'Opéra, en tête desquels étaient Laïs, Chéron et tous les
premiers rôles d'alors en femmes; l'autre troupe avait pour chefs
Vestris, Gardel, madame Gardel, et tout ce qui faisait admirer ses
pirouettes sur la scène de l'Opéra. Lorsque la députation de la
Convention et la Commune tout entière furent placées, _le spectacle_
commença. Les chanteurs entonnèrent un hymne dont les paroles sont de
Chénier[60] (Marie-Joseph), et les danseurs et les danseuses, prenant
leurs guirlandes, dansèrent, à leur grand contentement, ce qui les
rendit les plus heureux de la fête, car ils sautaient, et par le froid
qu'il faisait, c'était le plus utile de la cérémonie... Au bout de
quelques instants, on entendit un grand bruit d'acclamations: c'était la
Raison, portée dans un palanquin, _presque nue_, parce qu'on sait que la
raison et la vérité n'aiment pas à être cachées. La déesse fut déposée
sur le maître-autel!... et là, debout, dans cet état que je vous ai dit,
madame _Momoro-Raison_ ou _Raison-Momoro_ reçut les hommages de la
multitude, qui, toujours avide ou au moins curieuse d'un spectacle
inaccoutumé, court au premier appel qui lui est fait... L'encens montait
en colonnes bleuâtres autour du corps presque nu de cette femme, tandis
que deux cents jolies filles, vêtues de blanc et seulement d'une petite
tunique de crêpe, les épaules, la poitrine et les bras découverts, la
tête couronnée de chêne, descendaient la montagne un flambeau à la
main... Alors la Raison, qui était entrée dans le temple de la
Philosophie, en sortit, et vint s'asseoir sur un siége de _gazon_ pour
recevoir les hommages des républicains et des républicaines... Cette
troupe chantait et dansait encore pour reconnaître un tel honneur, et
cela devait être... Pourquoi les gens de l'Opéra seraient-ils venus là
si ce n'eût été pour chanter et danser?... Lorsque les hommages furent
finis, la déesse de la Raison descendit de son siége et rentra dans son
temple.
[Note 60: Voici une strophe de cet hymne:
À tant de siècles d'imposture
Succède un jour de vérité;
De l'erreur la cohorte impure
Rampe aux pieds de la liberté.
Sur les ruines du despotisme
Nos mains ont placé ses autels;
Sur les débris du fanatisme,
Français, _dressons-en de pareils_.
Offrons à la Raison notre encens et nos voeux:
Un peuple qui l'implore est digne d'être heureux.
On voit que l'auteur de l'ode _à la Calomnie_ ne se retrouve guère ici.]
Alors l'enthousiasme devint délire, folie. On dansait avec les
coryphées, avec les premiers rôles... la hiérarchie de talent était bien
quelque chose vraiment au moment où madame Momoro faisait la déesse tant
qu'elle pouvait! On dansa avec les prêtresses de la Raison, qui ne la
prêchaient guère...; on dit même qu'on s'embrassa en mémoire du baiser
de paix... Enfin, ce fut une vraie parade... Mais, après avoir dit que
c'était _ridicule_, on se trouve arrêté, car c'est un autre mot qu'il
faut pour exprimer ce qu'on sent dans l'âme à la vue de telles
turpitudes.
Les membres de la Commune conduisirent les prêtresses et la déesse à la
Convention;... cette troupe de jeunes femmes, presque toutes jolies, fit
perdre _la raison_ au sénat de la France: tout en proclamant le culte de
cette même Raison, il décréta, séance tenante, que le _culte catholique_
était enfin aboli et remplacé par celui de la Raison, et la même loi
disait que l'église métropolitaine de Notre-Dame prendrait désormais le
nom de temple de la Raison. Quelques misérables, qui ne méritaient pas
de porter le nom de prêtres, avaient été apostés exprès parmi la foule;
ils s'avancèrent et prêtèrent un serment qui servit à prouver la
grandeur infinie de Dieu, car ils ne furent pas foudroyés en prononçant
les paroles infâmes de leur abjuration.
La Convention décréta qu'une nouvelle députation de cent membres se
rendrait à quatre heures au _temple_ de la Raison, pour être témoin
d'une seconde représentation de cette cérémonie _sublime_!...
C'est ici le cas de rendre justice à l'abbé Grégoire: il eut horreur de
ces indignités, et refusa toujours d'y participer.
La seconde représentation ne fut terminée qu'à huit heures du soir... et
ce fut une bacchanale et une orgie plutôt qu'une fête...
Le Directoire la conserva la première année seulement de son pouvoir.
Laréveillère-Lépaux, qui avait aussi son idée, la fit abolir. Mais au
moment du 18 brumaire, voici quelles étaient les fêtes ordonnées:
D'abord les Décadis; ensuite:
1er _Vendémiaire_.--Fondation de la République.
1er _Pluviôse_.--Anniversaire du 21 janvier.
10 _Germinal_.--Fête de la Jeunesse.
10 _Floréal_.--Fête des Époux.
10 _Prairial_.--Fête de la Reconnaissance.
10 _Messidor_.--Fête de l'Agriculture.
25 _Messidor_.--Anniversaire du 14 juillet.
9 et 10 _Thermidor_.--Fêtes de la Liberté.
22 _Thermidor_.--Anniversaire du 10 août.
10 _Fructidor_.--Fête de la Vieillesse.
18 _Fructidor_.--Anniversaire du 18 fructidor.
Jours complémentaires.