Madame Tallien était d'une extrême élégance. Elle donnait, elle imposait

les modes, et c'était malheureux, parce que souvent une parure qui

allait à son ravissant visage n'était plus qu'une chose disgracieuse

pour une autre!... Elle avait adopté un costume demi-grec qui lui allait

admirablement, et qu'elle portait avec une grâce achevée; ce costume

était simple, et même sévère. Il donnait le démenti à cette idée

généralement reçue, qu'une jolie femme l'est encore plus étant parée.

Madame de Château-Regnault, belle et spirituelle personne, allait aussi

souvent chez Barras. Plusieurs femmes, belles et agréables, faisaient

partie de cette société intime, dans laquelle M. de Talleyrand, Regnault

de Saint-Jean-d'Angély, M. Maret, des hommes de cette force et de cet

esprit agréable et conteur, et Barras lui-même, formaient déjà, comme on

le voit, un noyau fort capable de commencer et même de finir à eux seuls

une soirée tout entière. Quelquefois aussi François de Neufchâteau

quittait son appartement et venait apporter son tribut à la ruche.

Quelques hommes marquants, comme Chénier, et quelques autres dont les

opinions pouvaient aller avec l'ordre des choses, étaient admis chez

Barras, et contribuaient à rendre sa maison la plus agréable alors sans

aucune comparaison qu'il y eût dans Paris.

Barras aimait la causerie; il préférait le jeu sans doute et ce qu'on

appelle une vie joyeuse; mais cependant il avait, comme je l'ai dit plus

haut, le besoin d'être entouré de personnes aimables et spirituelles.

Madame de Staël, qui alors était revenue à Paris, où son mari était

ministre de Suède, était, avec son génie et son charmant esprit, tout à

la fois nécessaire à l'homme d'état et à l'homme du monde. Obligée de

fuir, comme je l'ai dit, le 2 septembre, elle demeura en Suisse, et

maintenant qu'un jour plus doux luisait sur la France, elle y était

revenue comme ambassadrice de Suède, et contribuait grandement à rendre

la maison de Barras l'une des plus agréables de Paris par l'agrément de

sa conversation toute lumineuse et brillante de traits d'esprit et même

amusants pour des esprits moins élevés que le sien... Cependant Barras

la craignait, tout en reconnaissant la puissance de son esprit, et

quelquefois il la fuyait.

Un jour, il y avait beaucoup de monde chez Barras: c'était pour une fête

comme il y en avait une foule dans l'année républicaine. Barras avait

conservé son grand costume, les huissiers de la _chambre directoriale_

annonçaient les ministres, les ambassadeurs et quelques privilégiés.

Barras était sombre et voulait paraître gai; son trouble était visible.

Les nouvelles étaient fâcheuses, de toutes parts nous étions menacés, et

les Chambres, qui alors avaient le nom de _Conseils_, témoignaient

hautement leur inquiétude. Les députés de l'opposition étaient

non-seulement hardis, mais ils avaient une succursale aux Jacobins et au

Manége. Barras voyait du malheur dans cette levée de boucliers. C'était

encore une scission entre les partis; et qu'avaient-elles produit depuis

le commencement de la Révolution?... Il était agité par ces pensées

lorsqu'il vit arriver la baronne de Staël avec M. de Brachmann, ministre

plénipotentiaire, en l'absence momentanée de M. de Staël, ambassadeur de

Suède près de la République française[40], mais qui avait demandé un

congé. Barras aimait la causerie de madame de Staël; néanmoins il

redoutait quelquefois le tour politique qu'elle prenait, et alors il

s'arrangeait de manière, sinon à la fuir, du moins à se placer de façon

qu'elle ne pouvait le questionner autrement qu'à haute voix, ce qu'elle

n'eût jamais fait. Dans ce moment il fit un mouvement de surprise

joyeuse en voyant entrer deux femmes suivies de plusieurs hommes. Il les

voyait venir à travers la longue enfilade de pièces, ne s'arrêtant pas à

chaque personne comme madame de Staël, ce qui fit qu'elles arrivèrent

avant elle au salon où se tenait le directeur. L'une de ces femmes

n'avait pour coiffure que ses beaux cheveux noirs bouclés autour de sa

tête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière

antique comme les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure allait

admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme:

elle encadrait, comme d'une bordure d'ébène, son col rond et poli comme

de l'ivoire, son beau visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes,

un vrai teint de Cadix. Elle n'avait pour parure qu'une robe de

mousseline très-ample tombant à longs et larges plis autour d'elle, et

faite sur le modèle d'une tunique de statue grecque. Seulement, la robe

faite en France en 1798 était d'une belle mousseline des Indes, et faite

plus élégamment sans doute que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée.

Elle drapait sur la poitrine, et les manches étaient rattachées sur le

bras par des boutons en camées antiques; sur les épaules, à la ceinture,

étaient de même des camées. Cette femme n'avait pas de gants. À l'un de

ses bras, qui auraient pu servir de modèle pour la plus belle des

statues de Canova, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la

tête était faite d'une superbe émeraude taillée comme la tête du

reptile; elle portait un magnifique châle de cachemire, luxe encore

très-rare en France à cette époque, et faisait tourner ce châle autour

d'elle avec une grâce inimitable, à laquelle elle mettait une grande

coquetterie, car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait ressortir

l'éclatante blancheur de ses épaules et de ses bras... Quand elle

souriait, ce qu'elle faisait gracieusement pour répondre aux révérences

multipliées qu'elle recevait, elle montrait deux rangs de perles

brillantes qui devaient faire bien des jalouses... L'autre femme était

belle aussi; elle était grande... mais moins gracieuse qu'il aurait

fallu l'être, peut-être, pour plaire avec cette taille et ce maintien de

_Minerve_, compliment que les flatteurs faisaient à la seconde grande

femme, et qui, en vérité, ne lui allait guère, de toutes manières. Ces

deux femmes étaient madame Tallien et madame de Château-Regnault.

[Note 40: Il revint en France avec ce titre en 1793, et fut reçu par la

Convention, qui, toute fière d'avoir un allié, l'accueillit avec

enthousiasme dans son ambassadeur, et le président lui donna

l'_accolade_ fraternelle.]

--Eh quoi! c'est vous, d'aussi bonne heure! s'écria tout charmé le

directeur en allant au-devant des deux femmes et prenant la main de

madame Tallien pour la conduire à un canapé où il se mit entre elle et

madame de Château-Regnault.

--Que c'est aimable à vous d'être venu maintenant, et que vous êtes

belle! dit Barras en regardant madame Tallien avec cette surprise

joyeuse de l'homme qui aime une femme, et qui est heureux de la voir

chaque fois plus charmante et plus attrayante; comme ce costume vous va

bien!

--On ne peut vous en dire autant, répondit madame Tallien en riant.

Comment avez-vous pu consentir à prendre un habillement si ridicule?

--Que voulez-vous? C'est Laréveillère qui décida la chose. Vous me

demanderez peut-être pourquoi je l'ai laissé faire... Ma foi, je n'en

sais rien.

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

Je le sais bien, moi.

MADAME TALLIEN.

Vraiment! et pourquoi?

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

C'est qu'il est bossu...

BARRAS.

Eh bien! après?

MADAME DE CHÂTEAU-REGNAULT.

Vous avez eu pitié de lui, et vous avez dit qu'il serait alors trop

heureux de cacher sa pauvre taille sous ce grand manteau rouge qui ne

ressemble pas mal à un manteau de pandour.

MADAME TALLIEN.

David me disait hier qu'il avait dessiné pour vous le plus beau costume

romain que jamais consul, empereur ou dictateur ait porté dans Rome. Il

vous a fait aussi, de concert avec ce jeune élève qu'il aime tant et

dont le talent égalera, s'il ne le surpasse, un jour le sien...

Gérard... Eh bien!... il vous a composé un costume grec, aussi élégant

que pour Alcibiade. Savez-vous que ce serait très-conséquent avec le

costume que nous portons nous-même, et avec tous nos meubles, qui sont

de formes grecques ou romaines?

BARRAS.

Je suis complètement de votre avis: le costume français n'a ni grâce, ni

dignité; il est embarrassant sans être chaud pour l'hiver et frais pour

l'été... Mais comment faire prendre cette mode?... Je ne le puis, moi...

MADAME TALLIEN.

Pourquoi non? N'êtes-vous pas, au contraire, chef du Gouvernement? Qui

mieux que vous peut donner un exemple et demander impérativement qu'il

soit suivi?...

BARRAS, lui baisant la main.

Ma belle Athénienne, il n'y a que vous qui puissiez _ordonner_ de telles

choses!... On ne fait pas mettre un habit par des gendarmes, et pour un

tel travail il me faudrait un ministre comme vous...

(On annonce le ministre de la Justice... le citoyen Cambacérès[41].)

[Note 41: La loi qui ordonnait de ne donner que le titre de citoyen

était encore dans toute sa force; elle ne fut abolie que sous le

consulat, au commencement de la première année de l'empire.]

MADAME TALLIEN, souriant et en se détournant.

À moins pourtant qu'il ne soit aussi persuasif dans son éloquence que

celui-là!... En vérité, je crois que vous calomniez votre ministère, mon

cher directeur.

(Madame de Staël se montrant alors à la porte du salon, où elle reste

encore à causer avec le marquis de Musquitz, ambassadeur d'Espagne, qui

vient d'arriver.)

MADAME TALLIEN, la désignant à Barras.

Mais si vous avez besoin d'une parole persuasive, que n'employez-vous

cette personne-là?

BARRAS, la regardant avec une expression de reproche.

Vous savez bien que je ne le ferai pas! pourquoi me dire une chose qui

est complètement inutile?...

MADAME TALLIEN sourit, et dit après un moment de silence.

J'ai eu tort; pardon! mais la nouvelle que j'ai entendu raconter

aujourd'hui est-elle vraie? On dit que M. Necker revient en France.

BARRAS.

Il en serait le maître. Il n'est pas Français, et nulle loi ne le

frappe; mais il en est une plus forte que toutes en ce monde, c'est

celle de l'opinion, et la nôtre est entièrement contre M. Necker dans ce

qui est au pouvoir aujourd'hui.

MADAME DE STAËL, s'approchant de Barras et lui tendant la main.

Voulez-vous faire la paix, mon cher directeur? J'ai pensé depuis hier à

ce que je vous ai dit, et, toutes réflexions faites, j'ai tort.

BARRAS, se levant et lui baisant la main.

Oh certes! et de grand coeur; je veux bien faire la paix avec vous! Vous

êtes une antagoniste trop forte pour ma faiblesse!... Que voulez-vous

que fasse un pauvre gouvernant bien simple comme moi contre une personne

aussi supérieure que vous?

MADAME DE STAËL.

Vous raillez;... mais je suis une bonne personne, si je ne suis pas

supérieure...

Elle le salua gracieusement du sourire et de la tête, et s'éloigna en

tenant le bras du ministre de la république Helvétique, M. de Zeltner...

--Quelle querelle aviez-vous donc ensemble? lui demanda-t-il.

MADAME DE STAËL.

Oh mon Dieu! presque rien! Hier une discussion s'est élevée entre nous,

chez moi où il dînait, sur le général Bonaparte... Cet homme est

vraiment grand, savez-vous! et je le vois ainsi... Barras le voit sans

doute comme moi, mais il n'en veut pas convenir... Ces victoires

remportées sur cette rive africaine... cette terre étrangère, ce sol

brûlant devenue une patrie forcée le jour où sa flotte est détruite; et,

malgré ces revers, tous les obstacles opposés par la ruse égyptienne et

l'inclémence d'un ciel de feu, malgré les hommes et la nature unis

contre lui, cet homme est triomphant. Il est vainqueur devant les

Pyramides comme sur les champs de bataille où vainquit Annibal!... Oui,

cet homme est grand! Quel sera son sort?... qui peut le prévoir? qui

peut dire où il s'arrêtera[42]?

[Note 42: À l'époque dont je fais ici la relation, madame de Staël

pensait ainsi. Ce n'est que pendant le consulat et après le 18 brumaire

qu'elle changea d'avis.]

M. DE ZELTNER.

Mais que peut-il espérer de plus? Sa carrière est tracée... c'est celle

des Turenne, des Condé, des Annibal même...

Madame de Staël sourit, mais avec l'expression grave qu'elle avait

souvent et qui laissait voir une grande pensée. Elle plongeait dans

l'avenir et voyait confusément peut-être, mais elle voyait un autre

avenir que ce que disait M. de Zeltner.

Dans ce moment, un grand jeune homme portant des lunettes entra dans le

salon avec une jeune femme qui, sans être jolie, était agréable et

gracieuse: c'était Lucien Bonaparte et sa femme. En apercevant madame

de Staël, il alla à elle dès qu'il eut salué Barras.

--Bonsoir, mon jeune tribun, lui dit-elle en lui adressant un de ses

plus gracieux regards, car elle aimait son talent oratoire rempli d'âme

et de feu... Eh bien! comment vont les affaires? Il faut bien que je

m'adresse à vous, car Barras, qui redoute mes questions, s'est fait un

rempart de madame Tallien et de madame de Château-Regnault.

LUCIEN BONAPARTE.

En vérité, ce serait plutôt un moyen d'attirer que de repousser, car

madame Tallien me paraît bien belle ce soir!

MADAME DE STAËL, la regardant avec une admiration vraie.

Parfaitement belle en effet... C'est une personne heureusement douée:

belle, bonne et spirituelle.

LUCIEN BONAPARTE.

Mais est-elle en effet bien spirituelle?

MADAME DE STAËL.

Vous n'avez jamais entendu dire qu'elle fût sotte!... Et certes, avec sa

beauté, c'est la meilleure preuve qu'elle est effectivement

spirituelle.

On annonça dans ce moment l'ambassadeur de la république Batave, M. de

Schimmelpenninck, et sa femme.

MADAME DE STAËL.

Tenez, voilà une personne qui est bien belle aussi, mais quelle

différence!... l'une est une belle statue, l'autre est une admirable

oeuvre du Créateur. Oui, on est heureuse d'être aussi belle que madame

Tallien... plus heureuse encore d'être belle et jolie comme madame

Récamier.

LUCIEN BONAPARTE, vivement.

Ah! vous la trouvez belle aussi, n'est-il pas vrai?

MADAME DE STAËL.

C'est le plus délicieux, le plus charmant visage que j'aie jamais vu...

il y a toute une âme, un coeur, un esprit dans ses yeux et son

sourire... c'est une révélation de tout ce que l'intellectuel a de plus

fin, faite par une ravissante créature. Si l'on est heureuse d'être

madame Tallien, je crois qu'on doit l'être encore plus d'être l'amie de

madame Récamier.

LUCIEN BONAPARTE.

Mais il paraît que tout Paris est de votre avis, madame, car jamais

elle ne se montre en public sans être suivie d'une foule immense. Hier,

elle se promenait aux Champs-Élysées; plus de trois cents personnes

l'entourèrent; et il fallut la délivrer d'une admiration qui devenait

importune[43].

[Note 43: À cette époque, madame Récamier allait dans le monde; mais

comme elle était fort jeune, sa maison n'était pas ouverte lorsqu'elle

logeait rue du Mail[43-A]. Elle ne le fut qu'en 1800, lorsque M.

Récamier acheta l'hôtel qui est occupé aujourd'hui par madame Lehon.]

[Note 43-A: Rue du Mail, nº 530.]

Plusieurs hommes qui passèrent devant madame de Staël la saluèrent avec

une sorte de réserve hautaine qui allait mal avec le républicanisme dont

ils faisaient profession: c'étaient Salicetti[44], Stévenotte[45],

Savary, Berlier, Aréna... Madame de Staël sourit au contraire d'une

manière toute gracieuse en leur rendant leur salut.

[Note 44: Député républicain, député d'abord aux États-Généraux par la

Corse, et puis en l'an VI et l'an VII, député aux Cinq-Cents, par la

Corse également; dans l'an VII, il fut remarqué par le serment qu'il

prêta de haine à la royauté.]

[Note 45: Député de Sambre-et-Meuse, extrêmement exagéré dans son

opinion républicaine; le Directoire ne l'aimait pas.]

--Voilà, dit-elle à Lucien, des hommes qui croient faire un acte de

patriotisme en ne me saluant qu'avec réserve, et en vérité,

ajouta-t-elle en riant, je dois vous remercier de m'avoir fait la faveur

de me parler.

LUCIEN BONAPARTE.

Eh! pourquoi donc?

MADAME DE STAËL.

Comment! vous ne savez pas que Mouquet[46] a parlé contre moi et le

pauvre boiteux à la société de la rue du Bac? qu'il nous a dénoncés

comme ayant des intrigues avec les royalistes et le club de Clichy... et

qu'il ne propose rien moins que de déclarer la patrie en danger?... Ce

sont de pareilles extravagances, ajouta-t-elle plus sérieusement et avec

cet accent pénétrant qui avait tant d'action sur ceux qui l'écoutaient,

ce sont de pareilles folies qui perdent la France.

[Note 46: Député aux Cinq-Cents, et, comme Stévenotte, républicain

sévère; il était un homme ordinaire, et faisait parler de lui à l'aide

de tout le bruit que faisaient ses discours contre le royalisme. Ce fut

lui qui proposa de déclarer Babeuf un martyr de la liberté; il fit cette

motion au Manége après la mort de Babeuf.]

Plusieurs personnes qui survinrent séparèrent en ce moment Lucien de

madame de Staël, et il ne put lui répondre. Ces hommes qui arrivaient

alors étaient du corps diplomatique: c'étaient M. de Musquitz,

ambassadeur d'Espagne, M. le baron de Sandoz, ministre de Prusse,

Bonardi, de la république Ligurienne, le duc Serbelloni, pour la

Cisalpine, M. Abel, pour l'électeur de Wurtemberg, MM. de Mont et

Sprecher, pour les ligues Grises... Tous vinrent auprès de madame de

Staël, dont la conversation avait un charme d'attraction qui amenait

toujours un cercle d'auditeurs autour d'elle et faisait, de la place où

elle était, le centre où venait tout ce qui était bien et spirituel dans

un salon; les femmes ne l'aimaient pas... Je le crois bien!

--Voyez-vous, dit-elle à M. de Zeltner, qui ne la quittait pas en sa

qualité de compatriote, voyez-vous cet homme? il est sous le poids d'une

enquête que les Conseils demandent à grands cris contre lui, mais le

Directoire le défend, et il fait bien de défendre ses oeuvres. Cet homme

fut envoyé par lui en Suisse pour faire tête à l'orage, et il fut

heureux d'abord, mais ensuite la fortune changea; on lui en fait un

crime, et on a tort.

M. DE ZELTNER.

Qui donc est-il?

MADAME DE STAËL

Le général Schawembourg[47].

[Note 47: Le général Schawembourg, d'abord général en chef de l'armée de

la Moselle, fut envoyé en Suisse pour soumettre les cantons de Schwitz,

de Soleure, de Berne, etc., et se conduisit bien, mais peut-être trop

sévèrement; il fut accusé, mandé à Paris pour y subir une enquête

demandée par les Conseils, mais il fut protégé par le Directoire. C'est

à cette époque que Masséna prit le commandement des troupes françaises

en Suisse.]

M. DE ZELTNER.

Eh quoi! celui qui eut chez nous une conduite si sévèrement probe!...

Mais il refusa, je crois, l'offre d'une somme assez forte faite par les

cantons à l'armée française?

MADAME DE STAËL.

Sans doute; et pour mon compte, je l'aurais accueilli au lieu de le

rappeler... Mais le Directoire ne fait pas toujours ce qu'il veut, bien

qu'il soit un roi en cinq parties. Les Conseils contiennent des têtes

ardentes qui viennent souvent entraver les mesures très-sages du

Gouvernement. Mais ici le Directoire a montré de la fermeté jusqu'à un

certain point, en accueillant le général Schawembourg.

M. DE ZELTNER.

Oui, sans doute; cependant, en le mandant à Paris pour rendre compte de

sa conduite, il l'a placé dans une position singulière.

MADAME DE STAËL.

Je connais plusieurs traits de lui qui lui font honneur... Mais j'aurai

toujours à lui reprocher une action qui pour moi fut presque un crime:

c'est la destruction du couvent de Notre-Dame des Ermites, dans le

canton de Schwitz... C'est un vandalisme dont le bon goût devait

préserver ce vieux monument que les voyageurs chercheront maintenant

avec peine, en n'y trouvant plus que des ruines, qui encore ne sont pas

l'ouvrage du temps.

Une jeune femme passa devant madame de Staël et la salua avec un sourire

qui embellit encore sa physionomie jeune et de bonne humeur.

--Quelle est cette belle personne? demanda M. de Zeltner.

MADAME DE STAËL.

Une aimable et charmante femme, à laquelle je vous présenterai si vous

le voulez. Elle est ici dans sa famille, car c'est la fille de la

nation.

M. DE ZELTNER.

Mademoiselle de Saint-Fargeau!

MADAME DE STAËL.

Elle-même! N'est-ce pas qu'elle est bien belle? Eh bien! cette charmante

jeune fille, étant riche autant que jolie, a choisi un étranger pour

mari: elle est madame de Witt, elle a épousé le fils des

grands-pensionnaires ou plutôt leur descendant; elle a une immense

fortune, dont elle jouit et avec laquelle elle est disposée à s'amuser

et à faire de la vie tout autre chose qu'une longue pénitence, je vous

jure: elle danse, rit, court tout le jour, passe la nuit dans les fêtes

et trouve à peine le temps du sommeil.

M. DE ZELTNER.

Elle est si fraîche que cela se croit à peine; elle est plus vermeille

que ses roses.

La jeune femme[48] qui occupait madame de Staël et M. de Zeltner était

en effet bien jolie. Fraîche comme les roses qui formaient sa couronne

et la garniture de sa robe, elle avait de plus un parfum de jeunesse,

une vie si apparente, que l'oeil le plus attristé devenait moins sombre

en s'arrêtant sur elle... Elle était grande, mais sa taille ne nuisait

ni à sa légèreté en dansant, ni à sa démarche et à sa tenue habituelle;

elle dansait en ce même instant, et le bonheur animait tous ses traits.

[Note 48: C'est elle qui depuis épousa M. de Morfontaine, qui mourut

d'une manière si étrangement mystérieuse dans son parc de Saint-Fargeau.

Il sortit seul à cheval, un après-dîner, pour aller inspecter des

travaux. Il ne rentrait pas; on le chercha aux flambeaux, et on le

trouva mort, frappé au front par une branche... _ou autre chose_.]

--Voilà un modèle digne de vous pour une Hébé, dit madame de Staël à un

homme qui arrivait auprès d'elle et la saluait. C'était David.

--Je crois, répondit-il, qu'elle a déjà été peinte ainsi par Guérin.

C'est même un de ses premiers tableaux. Girodet a fait également son

portrait en muse, mais il a mal réussi; et Girodet, lui-même, a défait

son ouvrage. C'est bien, cela! C'est d'un véritable artiste. Détruire

son oeuvre lorsque la voix de l'art nous avertit que c'est mal, c'est

prouver du talent. La médiocrité seule se croit parfaite.

Et saluant madame de Staël, il passa.

--Cet homme, dit-elle, me fait mal à voir... Sa laideur amère peut à

peine être tolérée à côté de son beau talent... Et puis...

Et elle passa sa main sur son front, qui se plissa comme devant un

souvenir pénible.

--Madame la baronne paraît bien absorbée ce soir, dit un homme qui

arrivait auprès d'elle.

À ce titre, qui était peu prononcé dans ce lieu, madame de Staël leva

les yeux en tressaillant et sourit ensuite au nouveau venu: c'était le

baron de Reitzenstein, ministre plénipotentiaire de Bade près de notre

république.

--Vraiment non, répondit madame de Staël à sa remarque, mais je suis

quelquefois dominée par un souvenir: s'il est doux, je lui souris...

s'il est amer, il me rend triste.

LE BARON.

Le Directeur a ce soir une belle et charmante réunion. En vérité,

continua-t-il plus bas, on croirait se retrouver dans la France de Louis

XIV!

Madame de Staël ne dit rien; elle se contenta de sourire, et fit un

signe de tête dont il est impossible de rendre l'expression... Elle

voulut répondre, mais une foule d'hommes arrivaient près d'elle en ce

moment: c'étaient Milet-Mureau[49], ministre de la Guerre; Robert

Lindet, ministre des Finances; M. de Reinhard, ministre des Affaires

étrangères; Fouché, qui déjà avait saisi le ministère de la Police...;

Maret, dont l'aimable esprit était apprécié à sa valeur par une femme

qui savait discerner mieux que personne la supériorité là où elle

était... Berruyer, notre bon et brave Berruyer, qui, déjà à cette

époque, avait le commandement de l'Hôtel des Invalides; c'était Dubois

de Crancé, qui, quelques semaines plus tard, devait prendre la place de

Milet-Mureau; puis encore un homme parfaitement aimable et dont madame

de Staël goûtait fort la conversation: c'était M. Petiet...

[Note 49: Bernadotte, après son retour de sa malencontreuse ambassade à

Vienne, où il fut insulté, et peut-être avec raison, ayant fait mettre

un immense drapeau tricolore sur la porte de sa maison, fut nommé

ministre de la Guerre dans les premiers jours de l'an VII. Mais il

s'ennuya de son inactivité et demanda d'aller à l'armée. C'était, comme

on sait, un déterminé _Bonnet rouge_... On lui donna le commandement des

armées réunies par-delà les Alpes, ce qui prouve qu'on ne les aimait

plus autant... Milet-Mureau fut mis à la Guerre par intérim, et fut

enfin remplacé par Dubois de Crancé: ce fut celui-ci qui se trouva en

place le 18 brumaire.]

--Nous venons tous autour de vous, madame, lui dit-il, pour avoir un peu

notre part de cette bonne causerie qu'on ne trouve pas au milieu de

cette foule _joyeuse_ qui s'amuse en se menaçant et en faisant du

bruit...

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 7 / 21 段