poursuivie depuis tant d'années, M. de Balincourt fut au désespoir. Il
avait eu quelques nouveaux renseignements qui rendaient la découverte
positive si elle avait lieu. Madame de Balincourt était morte presque
subitement d'une rougeole rentrée; elle avait été enterrée trop
précipitamment pour qu'on lui enlevât ses anneaux d'or, et une petite
croix d'or émaillée qu'elle portait toujours au cou... Cette croix était
demeurée dans le souvenir de son fils; il se rappelait qu'il avait joué
avec elle lorsque sa mère le tenait sur ses genoux... Ce fut une
nouvelle douleur, ce fut aussi un nouvel espoir; qu'on juge de ce qu'il
éprouva en recevant une lettre dans laquelle on lui annonçait que cet
homme refusait l'entrée de son champ; il lui écrivit aussitôt.
«Monsieur, la religion des tombeaux a partout existé avec des
modifications différentes, mais partout elle fut SACRÉE; elle l'est
aujourd'hui doublement dans la demande qu'un fils vous fait des
OSSEMENTS de sa mère!... Le hasard d'une époque d'un sanguinaire délire
vous a mis en possession de ce trésor; qu'en prétendez-vous faire? le
garder? Il est nul pour vous, tandis qu'il est précieux pour moi... Le
mettez-vous à prix? Parlez, monsieur... et les os de ma mère seront
rachetés par son fils... Quelque soit le prix que vous en demandiez,
dites la somme, on vous la comptera... Mais si vous ne voulez répondre à
aucune proposition amiable, je vous préviens que j'arriverai à Sens
d'aujourd'hui en huit, avec de l'or pour satisfaire à votre demande, si
vous en formez une, avec mon épée pour vous y contraindre, si vous vous
y refusez plus longtemps.»
M. de Balincourt partit en effet de Paris avec l'_or_ et le _fer_ qu'il
avait annoncés pour la _rançon_ des restes maternels... Il était
violemment ému en allant chez cet homme, qu'il voulut voir avant de rien
entreprendre contre lui... Cette pensée qu'il allait plaider une cause
aussi sainte que légale, et pourtant disputée, lui causait comme un
vertige...
--Quelle est donc l'époque où nous vivons? se disait le loyal et bon
jeune homme... Les peuplades nomades de l'Amérique, les sauvages,
emportent avec eux les os de leurs parents!... et lorsqu'ils sont fixés
pour un temps, ils célèbrent la fête des funérailles!... Et nous!...
nous, le peuple le plus civilisé, le plus aimable du monde, nous donnons
l'exemple d'un fils traitant avec un homme que le hasard a rendu maître
des ossements de sa mère[36].--Considérant néanmoins qu'il devait, pour
lui-même, avoir des égards et des procédés envers cet homme, il l'aborda
avec la courtoise politesse d'un homme comme il faut, dans lequel
pourtant on devait voir la profonde indignation qui, quoique
silencieuse, était dans son âme au moment où il parlait. Il dit d'abord
à cet officier, qu'il croyait susceptible d'être touché par ce qu'il
éprouvait depuis un mois qu'il avait appris cette nouvelle, tout ce que
son coeur renfermait... Mais je ne puis poursuivre... Qu'il soit dit
seulement qu'_en raison du dérangement que cette fouille allait causer,
le monsieur demandait_ une somme d'argent!!!...
[Note 36: En effet, les réflexions de M. de Balincourt pouvaient être
pénibles! il avait fallu le bouleversement total de toutes choses chez
nous, pour voir violer les tombeaux et se rire de la mort! En remontant
aux temps les plus reculés, nous trouvons toujours le même respect, et
peut-être encore plus profond, pour les morts... Apollonius, dans son
21e livre, dit: «_Ils se tinrent trois jours autour du mort, pleurant et
jeûnant; le peuple pleura avec le roi, et, le dernier jour, on mit sur
le tombeau un signe qui devait être vu des générations futures..._»
Tite-Live, Homère, Virgile, tous les auteurs anciens enfin, nous
révèlent par leurs ouvrages tout le respect qu'ils portaient aux morts,
qu'ils considéraient comme des démons, des génies familiers... On peut
voir dans Tite-Live quel respect les anciens Romains avaient pour leurs
morts. Les Égyptiens portaient cette religion de la mort au delà de
toute autre. Les momies[36-A] sont connues _populairement_, et que de
soins, de frais, pour les embaumer! Le cinnamome, la myrrhe, la cassie,
le nard, tout ce qu'il y avait de plus précieux en parfums... les
bandelettes les plus riches, étaient prodigués pour l'inhumation des
morts, et pourtant il y avait une égalité dans ce moment qu'on n'aurait
pas soupçonnée à cette époque, l'égalité de la mort! le dernier sujet
pouvait accuser un roi devant les quarante juges qui siégeaient au bord
du lac _Achérusie_... ils étaient là pour prononcer sur les bonnes ou
mauvaises actions du mort... C'est une belle et grande leçon que reçoit
le cadavre avant d'aller dormir dans cette solitude vaste et
silencieuse, ces merveilleuses pyramides construites pour un seul homme
par plusieurs milliers d'autres. Les Hébreux, qui ont une analogie
positive avec les Égyptiens, avaient également un luxe remarquable dans
leurs funérailles... Quelquefois, comme chez les Grecs, on brûlait les
corps... On le voit dans quelques prophètes... le luxe effréné qu'on
apportait même dans ces cérémonies était quelquefois si excessif et hors
de toute mesure, qu'on fut contraint d'y mettre un terme, et que
plusieurs Hébreux de haute naissance défendirent avant leur mort qu'on
les mît dans un autre linceul qu'un linceul de très-bas prix. Les Perses
furent les seuls peuples de l'antiquité qui ne mirent pas de la
solennité dans leurs cérémonies funèbres, comme le faisaient les Grecs.
Alexandre dépensa pour les funérailles d'Éphestion 8 millions de notre
monnaie... On rapporte qu'il contraignit chaque homme de son armée à se
raser, et que, continuant l'accès de folie, il fit raser, c'est-à-dire
abattre, les tourelles et les dômes qui s'élevaient au-dessus des autres
édifices. Les Romains étaient plus somptueux que les Grecs, parce qu'ils
étaient plus riches... Quant aux honneurs, ils étaient immenses. Des
vestales et des sénateurs portèrent Sylla!... Sylla!... Métellus avait
sept fils... trois étaient consulaires... et ils le portèrent sur leurs
bras... Paul-Émile fut porté par des députés de la Macédoine, et dans
les fils de Métellus, outre les trois consulaires, l'un avait eu le
triomphe, et l'autre était dans le moment même préteur. Les Romains
ajoutaient quelquefois les combats de gladiateurs à la pompe des
funérailles de quelques grands hommes, soit de l'armée, soit du Forum...
Quant aux _Bocages de la mort_, ces cimetières aériens et parfumés sont
touchants par leur simplicité. M. de Châteaubriand a raconté d'une
manière délicieuse cette scène de la jeune mère et du voyageur!... Il y
a une suavité harmonieuse dans ce balancement doux et monotone de cette
jeune femme, qui, voyant enfin que son enfant est mort, lui donne le
dernier lait de son sein, et, courbant la branche, l'amène jusqu'à elle
pour donner encore un baiser à son premier-né. Puis, quittant la branche
chargée de son triste et précieux fardeau, le mouvement fait remonter le
rameau fleuri parmi les touffes ombreuses qui deviennent le véritable
tombeau de l'enfant de la jeune femme sauvage... Enfin, chez aucune
nation antique ou moderne, sauvage ou policée, on ne trouva jamais la
violation des tombeaux, ni l'irrévérence de la mort... Chez plusieurs
peuples même, c'était se rendre coupable d'une grande impiété que de ne
pas rendre les devoirs à un cadavre inconnu qu'on trouvait par les
chemins... Chez les Égyptiens, on était criminel, et au premier chef, en
touchant seulement à un tombeau... Quelle grande et sublime pensée
surgit forcément de tout ceci!... C'est qu'avec une grande diversité
dans les cosmogonies et les rites, il y a concordance sur un point. Sur
ce point, le sauvage du Canada comprendra l'habitant des bords du Nil et
du Jourdain... C'est que _partout_ le système de l'immortalité de l'âme
est admis et reçu... En Arabie, le paradis est promis au Musulman avec
des houris _toujours jeunes!_... Chez le Scandinave, ce sont des
_Walkiriyes_ présentant le crâne d'un ennemi toujours rempli de son
sang... chez les Indiens, la vue et la société de Brahma... chez les
païens, les Champs-Élysées, etc.. Ainsi, chacun a eu sa portion de
vanité ou de sensualité flattée... Partout le fondateur a eu l'attention
de parler à cette vanité... et il a réussi; non pas cependant contre le
christianisme, celui-là a été vainqueur de tout... Aussi ne
commettrai-je pas la faute de parler de notre sainte religion après les
croyances inculquées par l'ambition ou le fanatisme, et le plus souvent
reçues par l'ignorance et prolongées par la superstition.]
[Note 36-A: Voir dans le P. Menestrier le détail des décorations
funèbres, et dans Muret, pour les cérémonies.]
M. de Balincourt la lui promit avec joie.
Dès le lendemain, le bon abbé Carlier, le brave fossoyeur et le fils
pieux se rendirent sur les lieux désignés pour être le dernier asile de
madame de Balincourt... Son fils se soutenait à peine... Enfin, on donne
le premier coup de bêche... on creuse... le fossoyeur a dit vrai: il y a
un cercueil... bientôt il est à découvert... il ne contient que des
ossements, mais ils ont une voix pour se faire entendre, ces yeux creux
regardent et répondent à Thérèse, la femme de chambre de sa mère et en
même temps la bonne de M. de Balincourt, celle qui n'a pas quitté la
captive et lui a fermé les yeux; elle a le courage de se pencher sur le
squelette[37]...
[Note 37: Cette femme est mariée, et aujourd'hui établie à Sens.]
--Ah! monsieur le marquis, s'écrie-t-elle, c'est bien Madame!... Et la
pauvre femme pleurait à sanglots en retirant du doigt annulaire de la
main gauche deux débris d'anneaux d'or, dont l'un était l'anneau de
mariage de madame de Balincourt... Mais son transport redoubla lorsque,
se penchant sur le squelette, elle vit briller quelque chose sur l'une
des côtes; c'était le débris d'une petite croix de Malte en or et en
nacre que madame de Balincourt portait habituellement au cou... Mais ce
qui paraîtra bien étrange, et ce qui est de toute vérité, c'est qu'il
restait encore quelques pouces de longueur d'un petit velours noir avec
lequel madame de Balincourt attachait cette petite croix... Ce morceau,
qui existe toujours dans les mains de M. de Balincourt, est un des
phénomènes les plus curieux qu'on connaisse, je pense, car voilà déjà
plusieurs années que ce velours a été retrouvé et mis à l'air, et que
son action ne l'a pas altéré...
En revoyant cette croix que ses souvenirs d'enfant lui rappelaient, M.
de Balincourt tressaillit, en reculant néanmoins devant le squelette de
sa mère gisant à ses pieds... Il fit une prière devant ces restes
sacrés, et courut tout ordonner pour qu'un service eût lieu le
lendemain.
Ce service fut magnifique. Toute la ville de Sens s'y trouva,
non-seulement sur l'invitation de M. de Balincourt, mais du propre
mouvement de ceux qui avaient connu madame de Balincourt, et qui
venaient lui rendre un dernier hommage. Tous les officiers en demi-solde
s'y trouvèrent... Lorsque tout fut terminé, M. de Balincourt prit la
somme convenue et s'achemina vers la demeure du monsieur qui lui avait
_cédé_ les ossements de sa mère:
--Je viens m'acquitter, monsieur, lui dit-il en entrant: et il posa le
sac sur une table.
--Mais, monsieur, je ne crois pas!... il me semble que... enfin je ne
puis.
--Quoi! dit M. de Balincourt surpris et fâché, et croyant que cet homme
voulait une somme au delà de celle stipulée... n'êtes-vous pas content?
la chose n'est pas bien, mais je vais ajouter ce que vous allez me dire.
--Ah! monsieur, s'écria le _vendeur_, bien au contraire! je trouve que
je ne devais pas faire ce marché, qui est inique, en vérité, et que je
vous prie de ne pas effectuer. Laissons cela, et n'en parlons plus.
M. de Balincourt eut un mouvement de joie pour cet homme lui-même.
--Cette sorte de marché m'avait fait mal, disait-il ensuite.... Mais je
ne puis remporter cet argent, ajouta-t-il, il lui faut un emploi...
permettez-moi d'en disposer dans votre arrondissement même, et de le
distribuer à vos pauvres.
Ce qui fut exécuté; M. de Balincourt fit élever ensuite un petit
monument à sa mère pour marquer son respect pour sa mémoire; et il
quitta la Bourgogne, non pas consolé, car toujours il regrettera sa
mère, et toujours il l'aimera. Mais il rentra à Paris plus calme et plus
content de lui-même; il savait maintenant où aller prier lorsque, dans
un grand malheur, il aurait besoin que la voix de Dieu arrivât jusqu'à
lui. Les pauvres de Sens le bénirent encore pour cet argent distribué le
jour des funérailles.
--C'est pour ma mère qu'il faut prier, leur disait-il, c'est pour ma
mère; c'est elle qui vous envoie ce secours...
Les pauvres ouvriers de Lyon, les indigents de Paris, les personnes
souffrantes de la liste civile, connaissent aussi M. de Balincourt, et
savent que son coeur est aussi excellent que son esprit est
ingénieusement actif pour les soulager dans leurs besoins.
Ce fait tout naturel de la mort d'une mère, et qui se complique aussi
dramatiquement par cette circonstance de l'ignorance du lieu où ce corps
est déposé, est une des choses étranges de l'époque... On croit rêver en
écoutant de pareilles aventures; on croit entendre de vieilles légendes
venues d'un pays lointain, ou d'antiques chroniques gardées dans de
vieux chartriers et parlant d'une époque perdue; tout se tient
cependant, et c'est dans un temps tellement voisin de nous que nous
sommes en même temps acteurs et spectateurs du drame qui nous fait
souvent reculer par l'horreur de ses scènes... Le bal des Victimes n'est
pas si étrange d'ailleurs dans le pays où l'homme qui tient dans son
champ le corps d'une mère traite avec son fils pour lui rendre, à prix
d'or, les restes maternels.
La religion chrétienne, mais surtout la religion catholique, est bien
plus grave et bien plus solennelle que la païenne dans l'accomplissement
de son rite. Nos prières et nos chants de mort ont une sublimité qui
entr'ouvre le ciel, but où tend d'ailleurs notre espoir... On prie avec
une ferveur profonde, même auprès du lit d'un inconnu, en écoutant et
disant avec les autres les prières des agonisants... Quelles sublimes
paroles elle prête au talent, cette religion catholique!... Quelles
phrases peuvent être dites par un Bossuet ou un Massillon pour nous
montrer les récompenses éternelles ou nous menacer de châtiments sans
fin!...
Mais après m'être arrêtée si longtemps sur l'indignation que m'avait
inspirée cette recherche du corps de madame de Balincourt, je dois ici
répéter cette même indignation en voyant ce qui se fait chaque jour
devant nous... Eh quoi! dans la religion de l'Évangile, dans cette
sublime religion qui prêche la doctrine de l'égalité des hommes, cette
égalité, que les lumières du temps sont enfin parvenues à établir devant
la loi, devient nulle devant la souveraine qui ne reconnaît aucun
seigneur terrestre plus puissant qu'elle!... Le pauvre qui ne peut payer
est à peine jeté dans une fosse commune dont il est même retiré au bout
de dix ans; et alors ses ossements, dispersés autour de sa tombe,
blanchissent inconnus, et sont foulés aux pieds par l'enfant de son fils
qui prend quelquefois pour faire un jouet la main qui avait béni son
père.
C'est surtout aux champs, dans nos campagnes, que cette coutume est
révoltante!... Le terrain n'est pas rare: l'Avarice n'a pas mesuré avec
son compas stérile la quantité de lignes accordées à la sépulture des
créatures du Seigneur. Et pourtant on voit cette moisson de la mort
joncher l'herbe des cimetières!... Les anciens, plus sages que nous en
bien des choses, l'étaient encore en ceci; ils savaient combien était
salutaire la leçon donnée par la mort. Aussi les Grecs avaient-ils placé
des tombeaux sur les routes publiques pour l'enseignement de chacun. Le
chemin du Pirée racontait de grandes choses; et à Rome, la foule des
tombeaux qui entouraient la ville-reine, ceux qui bordaient de chaque
côté la voie Appia, étaient aussi une sublime leçon pour ceux qui
survivaient.
J'ai parlé de sujets bien tristes; et, en effet, la matière prêtait à
cette impression... Je vais terminer cet article par un fait qui jettera
quelque lueur sur cette teinte sombre, après toutefois avoir encore
parlé de malheurs et de sanglantes catastrophes; mais le titre de cet
article l'annonce assez et le fait présumer.
Il existe encore bien des personnes qui ont connu la belle princesse
Lubormiska. Elle était Polonaise, et de son nom princesse Rczewouska...;
elle était charmante; charmante comme toutes les Polonaises agréables le
sont: belle, spirituelle, mais la tête vive; elle plaisait par sa
vivacité, parce qu'on voyait que le foyer en était dans le coeur. Elle
était en Suisse au moment de la Révolution, lorsque, par un motif qu'on
ne connaît pas, elle quitta ce pays, où elle était à l'abri de tout
péril, pour venir à Paris, dans cet antre de tigres, chercher la mort,
ou certainement au moins du malheur. Mais elle était étrangère; ce
titre la rassura; de plus, elle connaissait Barrère. Cette protection
lui parut suffisante: elle vint sans crainte; mais, soit qu'elle fût
imprudente, soit qu'elle fût coupable d'avoir ménagé quelque relation
entre des émigrés et des personnes de l'intérieur, elle fut arrêtée et
mise en jugement... Elle avait connu Barrère, comme je l'ai dit, elle se
fia à cet homme, et monta au tribunal révolutionnaire, confiante en lui.
Elle fut condamnée à mort!... à vingt-cinq ans, et belle et bonne comme
un ange!...
Elle écrivit au tribunal qu'elle était enceinte... on lui donna un
sursis... Alors elle écrivit à Barrère:
«J'ai trompé le tribunal; je ne suis pas enceinte. Je vous le dis _à
vous_, pour que vous preniez les mesures nécessaires pour me faire
sauver; car, dans un ou deux mois, on verra la fraude, et je serai
perdue....», etc.
La lettre, on ne sait comment, ou plutôt on le devine, fut remise au
tribunal révolutionnaire, et la malheureuse princesse Lubormiska périt
sur l'échafaud, peu de jours avant Robespierre.
Elle n'était pas seule en France; elle avait avec elle une petite fille
de cinq ans, belle comme sa mère, et qui demeurait orpheline par cette
mort prématurée. Le jour où périt l'infortunée, elle recommanda sa
fille à ses compagnes de captivité; mais celles-là devaient bientôt
subir le même sort... Les amies de la princesse moururent presque
toutes, et la pauvre petite Rosalie demeura enfin confiée aux soins de
madame Berthot, blanchisseuse de la prison. Cette femme avait cinq
enfants:--Eh bien! dit-elle à son mari, Dieu nous en envoie un
sixième... Adoptons l'orpheline.
Ces bonnes gens prirent en effet la petite avec eux. Ils ne savaient
seulement pas de quel pays elle était; et la Pologne ou la terre des
Patagons, c'était la même chose pour eux.
Rosalie Lubormiska était un ange de bonté et de beauté comme sa mère;
elle aida sa bienfaitrice pour reconnaître ses bons soins, et grandit à
côté d'elle, tandis que la France était toujours agitée par la tourmente
révolutionnaire.
Le 9 thermidor arriva; mais les mois qui suivirent furent encore assez
orageux pour que les nouvelles ne parvinssent pas facilement, et ce ne
fut que vers 1796 que le comte Rczewousky, frère de la princesse
Lubormiska, apprit sa mort.
Il adorait sa soeur... En apprenant cette nouvelle terrible, il fut
accablé; mais sa seconde pensée fut pour le trésor qu'elle avait dû
laisser. Qu'était devenue cette enfant? Le comte partit aussitôt pour la
France, et arriva à Paris trois ans après la mort de sa soeur.
Pendant plus de six mois les journaux retentirent de la récompense
promise à ceux qui ramèneraient Rosalie, princesse Lubormiska, à son
oncle le comte Rczewousky, hôtel et rue Grange-Batelière, à Paris...
Mais madame Berthot ne lisait pas les journaux, et le comte n'aurait
peut-être retrouvé sa nièce si l'un de ces hasards qu'on ne peut
pourtant pas appeler ainsi, ne les eût mis en présence.
Un jour, le comte se trouve dans la chambre de son valet de chambre, au
moment où la blanchisseuse de l'hôtel rapportait son linge, accompagnée
d'une petite fille de neuf ans dont la physionomie frappa le
comte.--Comme cette enfant est jolie! dit-il en polonais à son valet de
chambre.
L'enfant pâlit et regarda le comte... En la voyant ainsi émue comme
pourrait l'être une personne plus âgée, il lui trouva une ressemblance
avec sa soeur, et le dit encore en polonais à son valet de chambre.
--Ah! s'écria Rosalie, c'est comme cela que parlait ma mère!...
Le comte Rczewousky se précipite vers l'enfant, la soulève dans ses
bras, l'interroge ainsi que madame Berthot, et il apprend au milieu des
sanglots, des caresses, des larmes, qu'il tient là, près de son coeur,
la fille de sa soeur bien-aimée... Il écoute ce que dit cette femme, ou
plutôt cet ange qui a sauvé sa nièce de la griffe des tigres qui avaient
égorgé sa mère...
--Vous ne la quitterez plus, lui dit-il, vous viendrez avec nous en
Pologne, vous serez heureuse et bien vue de nous tous, car vous avez
sauvé mon trésor.
Le lendemain, la mère Berthot et ses cinq enfants étaient installés à
l'hôtel Grange-Batelière, et trois jours après, tous étaient sur la
route de Varsovie.
Ses filles furent élevées dans la maison du comte, puis bien mariées, et
les garçons, placés à l'Université de Wilna, devinrent des hommes
distingués: deux d'entre eux ont été aides-de-camp du prince
Poniatowsky[38]...
[Note 38: Celui mort à Leipsick.]
La princesse Rosalie Lubormiska épousa son cousin le comte Gabriel
Rczewousky, et fut heureuse comme cela n'arrive pas après de longues et
terribles infortunes. Elle était charmante à l'époque du congrès de
Vienne; plusieurs de mes amis l'ont connue, et m'en ont parlé comme
d'une femme très-distinguée.
Quant à son mari, c'est un des hommes les plus remarquables que je
connaisse. Son esprit, ses talents, sa haute capacité, lui assigneront
toujours un rang distingué comme lui-même. Je l'ai vu assez longtemps
pour l'apprécier, et ce jugement que j'en porte, après de si longues
années, lui fera voir que mes amitiés sont aussi solides que le mérite
qui les inspire[39].
[Note 39: J'espère, pour le comte Gabriel Rczewousky, qu'il n'aura pas
rencontré de femmes _aux yeux fauves_, après son départ de Paris.]
SALON DE BARRAS
À PARIS ET À GROSBOIS.
Le salon de Barras serait encore aujourd'hui un lieu où l'on irait avec
plaisir. Homme de bonne compagnie, et connaissant ce qui pouvait rendre
une maison agréable, la sienne eût été vraiment charmante s'il eût eu le
courage de ne pas y laisser pénétrer ce qui peut-être ajoutait à son
agrément _pour lui_, mais ce qui en éloignait beaucoup d'autres
personnes... Cependant toutes les fois qu'il voulait avoir un bal, une
chasse, un concert, il était sûr que ses invitations n'étaient pas
refusées...
La personne qui faisait le charme de l'intérieur de la maison de
Barras, et l'ornement de ses fêtes, était madame Tallien. J'ai parlé de
cette femme célèbre dans plusieurs de mes ouvrages; mais je ne crois pas
avoir jamais pu présenter son portrait tel qu'elle était en effet. Sa
beauté, dont nous n'avons qu'une imparfaite idée en voyant les belles
statues antiques, avait un charme étranger aux types grecs et romains.
Elle était Espagnole, et cet attrait bien connu des jeunes filles de
Cadix, elle l'avait dans toute sa personne porté au degré que donne la
perfection. Ses mains, ses bras, ses cheveux, ses dents, tout était
admirable; et son sourire fin et spirituel, parce qu'en effet elle
l'était elle-même beaucoup, éclairait cette physionomie d'un tel éclat,
qu'en voyant madame Tallien, un cri d'admiration s'est souvent échappé
de la bouche de ceux qui la rencontraient pour la première fois.
Son esprit était fin et doux, sa causerie d'une nature qui faisait
désirer la prolonger; elle avait du tact et savait juger. Sa bonté, sans
être banale, était fort étendue, et rarement elle avait repoussé un
malheureux quand elle le pouvait secourir: c'est un grand charme de plus
dans la beauté d'une femme que la bonté... Elle plaît davantage, sans
qu'il y ait à cela une autre raison que celle de sa bonté. Que de fois
j'ai fait cette remarque pour madame Récamier!... et toujours j'ai
trouvé la raison d'une admiration plus prononcée pour cette ravissante
femme que pour une autre...