En apprenant cette nouvelle entrave à l'accomplissement d'une chose

poursuivie depuis tant d'années, M. de Balincourt fut au désespoir. Il

avait eu quelques nouveaux renseignements qui rendaient la découverte

positive si elle avait lieu. Madame de Balincourt était morte presque

subitement d'une rougeole rentrée; elle avait été enterrée trop

précipitamment pour qu'on lui enlevât ses anneaux d'or, et une petite

croix d'or émaillée qu'elle portait toujours au cou... Cette croix était

demeurée dans le souvenir de son fils; il se rappelait qu'il avait joué

avec elle lorsque sa mère le tenait sur ses genoux... Ce fut une

nouvelle douleur, ce fut aussi un nouvel espoir; qu'on juge de ce qu'il

éprouva en recevant une lettre dans laquelle on lui annonçait que cet

homme refusait l'entrée de son champ; il lui écrivit aussitôt.

«Monsieur, la religion des tombeaux a partout existé avec des

modifications différentes, mais partout elle fut SACRÉE; elle l'est

aujourd'hui doublement dans la demande qu'un fils vous fait des

OSSEMENTS de sa mère!... Le hasard d'une époque d'un sanguinaire délire

vous a mis en possession de ce trésor; qu'en prétendez-vous faire? le

garder? Il est nul pour vous, tandis qu'il est précieux pour moi... Le

mettez-vous à prix? Parlez, monsieur... et les os de ma mère seront

rachetés par son fils... Quelque soit le prix que vous en demandiez,

dites la somme, on vous la comptera... Mais si vous ne voulez répondre à

aucune proposition amiable, je vous préviens que j'arriverai à Sens

d'aujourd'hui en huit, avec de l'or pour satisfaire à votre demande, si

vous en formez une, avec mon épée pour vous y contraindre, si vous vous

y refusez plus longtemps.»

M. de Balincourt partit en effet de Paris avec l'_or_ et le _fer_ qu'il

avait annoncés pour la _rançon_ des restes maternels... Il était

violemment ému en allant chez cet homme, qu'il voulut voir avant de rien

entreprendre contre lui... Cette pensée qu'il allait plaider une cause

aussi sainte que légale, et pourtant disputée, lui causait comme un

vertige...

--Quelle est donc l'époque où nous vivons? se disait le loyal et bon

jeune homme... Les peuplades nomades de l'Amérique, les sauvages,

emportent avec eux les os de leurs parents!... et lorsqu'ils sont fixés

pour un temps, ils célèbrent la fête des funérailles!... Et nous!...

nous, le peuple le plus civilisé, le plus aimable du monde, nous donnons

l'exemple d'un fils traitant avec un homme que le hasard a rendu maître

des ossements de sa mère[36].--Considérant néanmoins qu'il devait, pour

lui-même, avoir des égards et des procédés envers cet homme, il l'aborda

avec la courtoise politesse d'un homme comme il faut, dans lequel

pourtant on devait voir la profonde indignation qui, quoique

silencieuse, était dans son âme au moment où il parlait. Il dit d'abord

à cet officier, qu'il croyait susceptible d'être touché par ce qu'il

éprouvait depuis un mois qu'il avait appris cette nouvelle, tout ce que

son coeur renfermait... Mais je ne puis poursuivre... Qu'il soit dit

seulement qu'_en raison du dérangement que cette fouille allait causer,

le monsieur demandait_ une somme d'argent!!!...

[Note 36: En effet, les réflexions de M. de Balincourt pouvaient être

pénibles! il avait fallu le bouleversement total de toutes choses chez

nous, pour voir violer les tombeaux et se rire de la mort! En remontant

aux temps les plus reculés, nous trouvons toujours le même respect, et

peut-être encore plus profond, pour les morts... Apollonius, dans son

21e livre, dit: «_Ils se tinrent trois jours autour du mort, pleurant et

jeûnant; le peuple pleura avec le roi, et, le dernier jour, on mit sur

le tombeau un signe qui devait être vu des générations futures..._»

Tite-Live, Homère, Virgile, tous les auteurs anciens enfin, nous

révèlent par leurs ouvrages tout le respect qu'ils portaient aux morts,

qu'ils considéraient comme des démons, des génies familiers... On peut

voir dans Tite-Live quel respect les anciens Romains avaient pour leurs

morts. Les Égyptiens portaient cette religion de la mort au delà de

toute autre. Les momies[36-A] sont connues _populairement_, et que de

soins, de frais, pour les embaumer! Le cinnamome, la myrrhe, la cassie,

le nard, tout ce qu'il y avait de plus précieux en parfums... les

bandelettes les plus riches, étaient prodigués pour l'inhumation des

morts, et pourtant il y avait une égalité dans ce moment qu'on n'aurait

pas soupçonnée à cette époque, l'égalité de la mort! le dernier sujet

pouvait accuser un roi devant les quarante juges qui siégeaient au bord

du lac _Achérusie_... ils étaient là pour prononcer sur les bonnes ou

mauvaises actions du mort... C'est une belle et grande leçon que reçoit

le cadavre avant d'aller dormir dans cette solitude vaste et

silencieuse, ces merveilleuses pyramides construites pour un seul homme

par plusieurs milliers d'autres. Les Hébreux, qui ont une analogie

positive avec les Égyptiens, avaient également un luxe remarquable dans

leurs funérailles... Quelquefois, comme chez les Grecs, on brûlait les

corps... On le voit dans quelques prophètes... le luxe effréné qu'on

apportait même dans ces cérémonies était quelquefois si excessif et hors

de toute mesure, qu'on fut contraint d'y mettre un terme, et que

plusieurs Hébreux de haute naissance défendirent avant leur mort qu'on

les mît dans un autre linceul qu'un linceul de très-bas prix. Les Perses

furent les seuls peuples de l'antiquité qui ne mirent pas de la

solennité dans leurs cérémonies funèbres, comme le faisaient les Grecs.

Alexandre dépensa pour les funérailles d'Éphestion 8 millions de notre

monnaie... On rapporte qu'il contraignit chaque homme de son armée à se

raser, et que, continuant l'accès de folie, il fit raser, c'est-à-dire

abattre, les tourelles et les dômes qui s'élevaient au-dessus des autres

édifices. Les Romains étaient plus somptueux que les Grecs, parce qu'ils

étaient plus riches... Quant aux honneurs, ils étaient immenses. Des

vestales et des sénateurs portèrent Sylla!... Sylla!... Métellus avait

sept fils... trois étaient consulaires... et ils le portèrent sur leurs

bras... Paul-Émile fut porté par des députés de la Macédoine, et dans

les fils de Métellus, outre les trois consulaires, l'un avait eu le

triomphe, et l'autre était dans le moment même préteur. Les Romains

ajoutaient quelquefois les combats de gladiateurs à la pompe des

funérailles de quelques grands hommes, soit de l'armée, soit du Forum...

Quant aux _Bocages de la mort_, ces cimetières aériens et parfumés sont

touchants par leur simplicité. M. de Châteaubriand a raconté d'une

manière délicieuse cette scène de la jeune mère et du voyageur!... Il y

a une suavité harmonieuse dans ce balancement doux et monotone de cette

jeune femme, qui, voyant enfin que son enfant est mort, lui donne le

dernier lait de son sein, et, courbant la branche, l'amène jusqu'à elle

pour donner encore un baiser à son premier-né. Puis, quittant la branche

chargée de son triste et précieux fardeau, le mouvement fait remonter le

rameau fleuri parmi les touffes ombreuses qui deviennent le véritable

tombeau de l'enfant de la jeune femme sauvage... Enfin, chez aucune

nation antique ou moderne, sauvage ou policée, on ne trouva jamais la

violation des tombeaux, ni l'irrévérence de la mort... Chez plusieurs

peuples même, c'était se rendre coupable d'une grande impiété que de ne

pas rendre les devoirs à un cadavre inconnu qu'on trouvait par les

chemins... Chez les Égyptiens, on était criminel, et au premier chef, en

touchant seulement à un tombeau... Quelle grande et sublime pensée

surgit forcément de tout ceci!... C'est qu'avec une grande diversité

dans les cosmogonies et les rites, il y a concordance sur un point. Sur

ce point, le sauvage du Canada comprendra l'habitant des bords du Nil et

du Jourdain... C'est que _partout_ le système de l'immortalité de l'âme

est admis et reçu... En Arabie, le paradis est promis au Musulman avec

des houris _toujours jeunes!_... Chez le Scandinave, ce sont des

_Walkiriyes_ présentant le crâne d'un ennemi toujours rempli de son

sang... chez les Indiens, la vue et la société de Brahma... chez les

païens, les Champs-Élysées, etc.. Ainsi, chacun a eu sa portion de

vanité ou de sensualité flattée... Partout le fondateur a eu l'attention

de parler à cette vanité... et il a réussi; non pas cependant contre le

christianisme, celui-là a été vainqueur de tout... Aussi ne

commettrai-je pas la faute de parler de notre sainte religion après les

croyances inculquées par l'ambition ou le fanatisme, et le plus souvent

reçues par l'ignorance et prolongées par la superstition.]

[Note 36-A: Voir dans le P. Menestrier le détail des décorations

funèbres, et dans Muret, pour les cérémonies.]

M. de Balincourt la lui promit avec joie.

Dès le lendemain, le bon abbé Carlier, le brave fossoyeur et le fils

pieux se rendirent sur les lieux désignés pour être le dernier asile de

madame de Balincourt... Son fils se soutenait à peine... Enfin, on donne

le premier coup de bêche... on creuse... le fossoyeur a dit vrai: il y a

un cercueil... bientôt il est à découvert... il ne contient que des

ossements, mais ils ont une voix pour se faire entendre, ces yeux creux

regardent et répondent à Thérèse, la femme de chambre de sa mère et en

même temps la bonne de M. de Balincourt, celle qui n'a pas quitté la

captive et lui a fermé les yeux; elle a le courage de se pencher sur le

squelette[37]...

[Note 37: Cette femme est mariée, et aujourd'hui établie à Sens.]

--Ah! monsieur le marquis, s'écrie-t-elle, c'est bien Madame!... Et la

pauvre femme pleurait à sanglots en retirant du doigt annulaire de la

main gauche deux débris d'anneaux d'or, dont l'un était l'anneau de

mariage de madame de Balincourt... Mais son transport redoubla lorsque,

se penchant sur le squelette, elle vit briller quelque chose sur l'une

des côtes; c'était le débris d'une petite croix de Malte en or et en

nacre que madame de Balincourt portait habituellement au cou... Mais ce

qui paraîtra bien étrange, et ce qui est de toute vérité, c'est qu'il

restait encore quelques pouces de longueur d'un petit velours noir avec

lequel madame de Balincourt attachait cette petite croix... Ce morceau,

qui existe toujours dans les mains de M. de Balincourt, est un des

phénomènes les plus curieux qu'on connaisse, je pense, car voilà déjà

plusieurs années que ce velours a été retrouvé et mis à l'air, et que

son action ne l'a pas altéré...

En revoyant cette croix que ses souvenirs d'enfant lui rappelaient, M.

de Balincourt tressaillit, en reculant néanmoins devant le squelette de

sa mère gisant à ses pieds... Il fit une prière devant ces restes

sacrés, et courut tout ordonner pour qu'un service eût lieu le

lendemain.

Ce service fut magnifique. Toute la ville de Sens s'y trouva,

non-seulement sur l'invitation de M. de Balincourt, mais du propre

mouvement de ceux qui avaient connu madame de Balincourt, et qui

venaient lui rendre un dernier hommage. Tous les officiers en demi-solde

s'y trouvèrent... Lorsque tout fut terminé, M. de Balincourt prit la

somme convenue et s'achemina vers la demeure du monsieur qui lui avait

_cédé_ les ossements de sa mère:

--Je viens m'acquitter, monsieur, lui dit-il en entrant: et il posa le

sac sur une table.

--Mais, monsieur, je ne crois pas!... il me semble que... enfin je ne

puis.

--Quoi! dit M. de Balincourt surpris et fâché, et croyant que cet homme

voulait une somme au delà de celle stipulée... n'êtes-vous pas content?

la chose n'est pas bien, mais je vais ajouter ce que vous allez me dire.

--Ah! monsieur, s'écria le _vendeur_, bien au contraire! je trouve que

je ne devais pas faire ce marché, qui est inique, en vérité, et que je

vous prie de ne pas effectuer. Laissons cela, et n'en parlons plus.

M. de Balincourt eut un mouvement de joie pour cet homme lui-même.

--Cette sorte de marché m'avait fait mal, disait-il ensuite.... Mais je

ne puis remporter cet argent, ajouta-t-il, il lui faut un emploi...

permettez-moi d'en disposer dans votre arrondissement même, et de le

distribuer à vos pauvres.

Ce qui fut exécuté; M. de Balincourt fit élever ensuite un petit

monument à sa mère pour marquer son respect pour sa mémoire; et il

quitta la Bourgogne, non pas consolé, car toujours il regrettera sa

mère, et toujours il l'aimera. Mais il rentra à Paris plus calme et plus

content de lui-même; il savait maintenant où aller prier lorsque, dans

un grand malheur, il aurait besoin que la voix de Dieu arrivât jusqu'à

lui. Les pauvres de Sens le bénirent encore pour cet argent distribué le

jour des funérailles.

--C'est pour ma mère qu'il faut prier, leur disait-il, c'est pour ma

mère; c'est elle qui vous envoie ce secours...

Les pauvres ouvriers de Lyon, les indigents de Paris, les personnes

souffrantes de la liste civile, connaissent aussi M. de Balincourt, et

savent que son coeur est aussi excellent que son esprit est

ingénieusement actif pour les soulager dans leurs besoins.

Ce fait tout naturel de la mort d'une mère, et qui se complique aussi

dramatiquement par cette circonstance de l'ignorance du lieu où ce corps

est déposé, est une des choses étranges de l'époque... On croit rêver en

écoutant de pareilles aventures; on croit entendre de vieilles légendes

venues d'un pays lointain, ou d'antiques chroniques gardées dans de

vieux chartriers et parlant d'une époque perdue; tout se tient

cependant, et c'est dans un temps tellement voisin de nous que nous

sommes en même temps acteurs et spectateurs du drame qui nous fait

souvent reculer par l'horreur de ses scènes... Le bal des Victimes n'est

pas si étrange d'ailleurs dans le pays où l'homme qui tient dans son

champ le corps d'une mère traite avec son fils pour lui rendre, à prix

d'or, les restes maternels.

La religion chrétienne, mais surtout la religion catholique, est bien

plus grave et bien plus solennelle que la païenne dans l'accomplissement

de son rite. Nos prières et nos chants de mort ont une sublimité qui

entr'ouvre le ciel, but où tend d'ailleurs notre espoir... On prie avec

une ferveur profonde, même auprès du lit d'un inconnu, en écoutant et

disant avec les autres les prières des agonisants... Quelles sublimes

paroles elle prête au talent, cette religion catholique!... Quelles

phrases peuvent être dites par un Bossuet ou un Massillon pour nous

montrer les récompenses éternelles ou nous menacer de châtiments sans

fin!...

Mais après m'être arrêtée si longtemps sur l'indignation que m'avait

inspirée cette recherche du corps de madame de Balincourt, je dois ici

répéter cette même indignation en voyant ce qui se fait chaque jour

devant nous... Eh quoi! dans la religion de l'Évangile, dans cette

sublime religion qui prêche la doctrine de l'égalité des hommes, cette

égalité, que les lumières du temps sont enfin parvenues à établir devant

la loi, devient nulle devant la souveraine qui ne reconnaît aucun

seigneur terrestre plus puissant qu'elle!... Le pauvre qui ne peut payer

est à peine jeté dans une fosse commune dont il est même retiré au bout

de dix ans; et alors ses ossements, dispersés autour de sa tombe,

blanchissent inconnus, et sont foulés aux pieds par l'enfant de son fils

qui prend quelquefois pour faire un jouet la main qui avait béni son

père.

C'est surtout aux champs, dans nos campagnes, que cette coutume est

révoltante!... Le terrain n'est pas rare: l'Avarice n'a pas mesuré avec

son compas stérile la quantité de lignes accordées à la sépulture des

créatures du Seigneur. Et pourtant on voit cette moisson de la mort

joncher l'herbe des cimetières!... Les anciens, plus sages que nous en

bien des choses, l'étaient encore en ceci; ils savaient combien était

salutaire la leçon donnée par la mort. Aussi les Grecs avaient-ils placé

des tombeaux sur les routes publiques pour l'enseignement de chacun. Le

chemin du Pirée racontait de grandes choses; et à Rome, la foule des

tombeaux qui entouraient la ville-reine, ceux qui bordaient de chaque

côté la voie Appia, étaient aussi une sublime leçon pour ceux qui

survivaient.

J'ai parlé de sujets bien tristes; et, en effet, la matière prêtait à

cette impression... Je vais terminer cet article par un fait qui jettera

quelque lueur sur cette teinte sombre, après toutefois avoir encore

parlé de malheurs et de sanglantes catastrophes; mais le titre de cet

article l'annonce assez et le fait présumer.

Il existe encore bien des personnes qui ont connu la belle princesse

Lubormiska. Elle était Polonaise, et de son nom princesse Rczewouska...;

elle était charmante; charmante comme toutes les Polonaises agréables le

sont: belle, spirituelle, mais la tête vive; elle plaisait par sa

vivacité, parce qu'on voyait que le foyer en était dans le coeur. Elle

était en Suisse au moment de la Révolution, lorsque, par un motif qu'on

ne connaît pas, elle quitta ce pays, où elle était à l'abri de tout

péril, pour venir à Paris, dans cet antre de tigres, chercher la mort,

ou certainement au moins du malheur. Mais elle était étrangère; ce

titre la rassura; de plus, elle connaissait Barrère. Cette protection

lui parut suffisante: elle vint sans crainte; mais, soit qu'elle fût

imprudente, soit qu'elle fût coupable d'avoir ménagé quelque relation

entre des émigrés et des personnes de l'intérieur, elle fut arrêtée et

mise en jugement... Elle avait connu Barrère, comme je l'ai dit, elle se

fia à cet homme, et monta au tribunal révolutionnaire, confiante en lui.

Elle fut condamnée à mort!... à vingt-cinq ans, et belle et bonne comme

un ange!...

Elle écrivit au tribunal qu'elle était enceinte... on lui donna un

sursis... Alors elle écrivit à Barrère:

«J'ai trompé le tribunal; je ne suis pas enceinte. Je vous le dis _à

vous_, pour que vous preniez les mesures nécessaires pour me faire

sauver; car, dans un ou deux mois, on verra la fraude, et je serai

perdue....», etc.

La lettre, on ne sait comment, ou plutôt on le devine, fut remise au

tribunal révolutionnaire, et la malheureuse princesse Lubormiska périt

sur l'échafaud, peu de jours avant Robespierre.

Elle n'était pas seule en France; elle avait avec elle une petite fille

de cinq ans, belle comme sa mère, et qui demeurait orpheline par cette

mort prématurée. Le jour où périt l'infortunée, elle recommanda sa

fille à ses compagnes de captivité; mais celles-là devaient bientôt

subir le même sort... Les amies de la princesse moururent presque

toutes, et la pauvre petite Rosalie demeura enfin confiée aux soins de

madame Berthot, blanchisseuse de la prison. Cette femme avait cinq

enfants:--Eh bien! dit-elle à son mari, Dieu nous en envoie un

sixième... Adoptons l'orpheline.

Ces bonnes gens prirent en effet la petite avec eux. Ils ne savaient

seulement pas de quel pays elle était; et la Pologne ou la terre des

Patagons, c'était la même chose pour eux.

Rosalie Lubormiska était un ange de bonté et de beauté comme sa mère;

elle aida sa bienfaitrice pour reconnaître ses bons soins, et grandit à

côté d'elle, tandis que la France était toujours agitée par la tourmente

révolutionnaire.

Le 9 thermidor arriva; mais les mois qui suivirent furent encore assez

orageux pour que les nouvelles ne parvinssent pas facilement, et ce ne

fut que vers 1796 que le comte Rczewousky, frère de la princesse

Lubormiska, apprit sa mort.

Il adorait sa soeur... En apprenant cette nouvelle terrible, il fut

accablé; mais sa seconde pensée fut pour le trésor qu'elle avait dû

laisser. Qu'était devenue cette enfant? Le comte partit aussitôt pour la

France, et arriva à Paris trois ans après la mort de sa soeur.

Pendant plus de six mois les journaux retentirent de la récompense

promise à ceux qui ramèneraient Rosalie, princesse Lubormiska, à son

oncle le comte Rczewousky, hôtel et rue Grange-Batelière, à Paris...

Mais madame Berthot ne lisait pas les journaux, et le comte n'aurait

peut-être retrouvé sa nièce si l'un de ces hasards qu'on ne peut

pourtant pas appeler ainsi, ne les eût mis en présence.

Un jour, le comte se trouve dans la chambre de son valet de chambre, au

moment où la blanchisseuse de l'hôtel rapportait son linge, accompagnée

d'une petite fille de neuf ans dont la physionomie frappa le

comte.--Comme cette enfant est jolie! dit-il en polonais à son valet de

chambre.

L'enfant pâlit et regarda le comte... En la voyant ainsi émue comme

pourrait l'être une personne plus âgée, il lui trouva une ressemblance

avec sa soeur, et le dit encore en polonais à son valet de chambre.

--Ah! s'écria Rosalie, c'est comme cela que parlait ma mère!...

Le comte Rczewousky se précipite vers l'enfant, la soulève dans ses

bras, l'interroge ainsi que madame Berthot, et il apprend au milieu des

sanglots, des caresses, des larmes, qu'il tient là, près de son coeur,

la fille de sa soeur bien-aimée... Il écoute ce que dit cette femme, ou

plutôt cet ange qui a sauvé sa nièce de la griffe des tigres qui avaient

égorgé sa mère...

--Vous ne la quitterez plus, lui dit-il, vous viendrez avec nous en

Pologne, vous serez heureuse et bien vue de nous tous, car vous avez

sauvé mon trésor.

Le lendemain, la mère Berthot et ses cinq enfants étaient installés à

l'hôtel Grange-Batelière, et trois jours après, tous étaient sur la

route de Varsovie.

Ses filles furent élevées dans la maison du comte, puis bien mariées, et

les garçons, placés à l'Université de Wilna, devinrent des hommes

distingués: deux d'entre eux ont été aides-de-camp du prince

Poniatowsky[38]...

[Note 38: Celui mort à Leipsick.]

La princesse Rosalie Lubormiska épousa son cousin le comte Gabriel

Rczewousky, et fut heureuse comme cela n'arrive pas après de longues et

terribles infortunes. Elle était charmante à l'époque du congrès de

Vienne; plusieurs de mes amis l'ont connue, et m'en ont parlé comme

d'une femme très-distinguée.

Quant à son mari, c'est un des hommes les plus remarquables que je

connaisse. Son esprit, ses talents, sa haute capacité, lui assigneront

toujours un rang distingué comme lui-même. Je l'ai vu assez longtemps

pour l'apprécier, et ce jugement que j'en porte, après de si longues

années, lui fera voir que mes amitiés sont aussi solides que le mérite

qui les inspire[39].

[Note 39: J'espère, pour le comte Gabriel Rczewousky, qu'il n'aura pas

rencontré de femmes _aux yeux fauves_, après son départ de Paris.]

SALON DE BARRAS

À PARIS ET À GROSBOIS.

Le salon de Barras serait encore aujourd'hui un lieu où l'on irait avec

plaisir. Homme de bonne compagnie, et connaissant ce qui pouvait rendre

une maison agréable, la sienne eût été vraiment charmante s'il eût eu le

courage de ne pas y laisser pénétrer ce qui peut-être ajoutait à son

agrément _pour lui_, mais ce qui en éloignait beaucoup d'autres

personnes... Cependant toutes les fois qu'il voulait avoir un bal, une

chasse, un concert, il était sûr que ses invitations n'étaient pas

refusées...

La personne qui faisait le charme de l'intérieur de la maison de

Barras, et l'ornement de ses fêtes, était madame Tallien. J'ai parlé de

cette femme célèbre dans plusieurs de mes ouvrages; mais je ne crois pas

avoir jamais pu présenter son portrait tel qu'elle était en effet. Sa

beauté, dont nous n'avons qu'une imparfaite idée en voyant les belles

statues antiques, avait un charme étranger aux types grecs et romains.

Elle était Espagnole, et cet attrait bien connu des jeunes filles de

Cadix, elle l'avait dans toute sa personne porté au degré que donne la

perfection. Ses mains, ses bras, ses cheveux, ses dents, tout était

admirable; et son sourire fin et spirituel, parce qu'en effet elle

l'était elle-même beaucoup, éclairait cette physionomie d'un tel éclat,

qu'en voyant madame Tallien, un cri d'admiration s'est souvent échappé

de la bouche de ceux qui la rencontraient pour la première fois.

Son esprit était fin et doux, sa causerie d'une nature qui faisait

désirer la prolonger; elle avait du tact et savait juger. Sa bonté, sans

être banale, était fort étendue, et rarement elle avait repoussé un

malheureux quand elle le pouvait secourir: c'est un grand charme de plus

dans la beauté d'une femme que la bonté... Elle plaît davantage, sans

qu'il y ait à cela une autre raison que celle de sa bonté. Que de fois

j'ai fait cette remarque pour madame Récamier!... et toujours j'ai

trouvé la raison d'une admiration plus prononcée pour cette ravissante

femme que pour une autre...

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 6 / 21 段