Franche-Comté[16]. Élevée par une mère très-sévère qui ne s'occupait
cependant pas d'elle, la jeune fille écouta un capitaine de cavalerie,
jeune, beau et riche, fut enlevée ou quelque chose de semblable, et
Paris vit arriver bientôt M. et madame de Sainte-Amaranthe, dans tout le
premier bonheur d'une lune de miel qui ne devait même pas fournir tous
ses quartiers... M. de Sainte-Amaranthe était joueur, passablement
mauvais sujet, et il s'ennuya bientôt d'une femme, artiste par l'âme, et
qui sentait vivement tout ce qui s'offrait à elle avec une apparence de
supériorité. La pauvre enfant avait cru voir de cette manière, dans
l'atmosphère qui entourait le bel officier de cavalerie; mais l'illusion
fut courte et le réveil prompt. Avec la même sincérité qu'elle avait
révélé le secret de son amour, elle laissa voir son désenchantement. Le
mari trouva mauvais de n'être plus aimé; il s'éloigna. Il était
riche[17]; mais comme il le savait et n'avait aucun jugement, ce fut
bientôt comme s'il ne l'était pas, et un jour il se trouva ruiné. Il
avait des enfants; mais, avec un tel homme, les liens de famille étaient
nuls. Il quitta la France et passa en Espagne, où il mourut dans la
misère.
[Note 16: Madame de Sainte-Amaranthe était en son nom Saint-Simon
d'Arpajon. Elle est née à Besançon; sa famille n'était pas riche, mais
noble.]
[Note 17: Son père était receveur-général des finances, et fort riche.]
C'était une singulière personne que madame de Sainte-Amaranthe: tout en
elle était étrange et difficile à expliquer. Un homme[18] que je voyais
journellement, et qui fut longtemps lié avec elle, m'en a si souvent
parlé, que je la connais comme si moi-même j'avais fait partie de sa
société intime. Cet homme racontait à ravir et _peignait_, surtout en
parlant des gens qu'il voulait faire connaître, et les couleurs avec
lesquelles il coloriait le portrait d'une femme autrefois bien-aimée
avaient une teinte encore plus vive et plus naturelle.
[Note 18: M. de Sainte-Foix; il avait été fort aimé de madame de
Sainte-Amaranthe, et depuis son ami intime.]
Il est généralement reçu que madame de Sainte-Amaranthe était fort
belle; ceux qui le disent ne la connaissaient pas. Elle était aussi
bizarre au physique qu'au moral. Elle se levait avec un visage, une
heure après elle en avait un autre: ce visage mobile, ou plutôt cette
physionomie était aux ordres d'un sentiment ou d'un effet produit au
hasard, ce qui rendait la chose encore plus surprenante. Sa tête était
mauvaise et sans aucun raisonnement; mais son âme était noble et
grande, son coeur excellent; et, à côté de mille défauts, il y avait en
elle une foule de qualités qui les éclipsaient, pour ne montrer après
tout qu'une femme qu'on pouvait peut-être blâmer, mais qu'il fallait
aimer en même temps, et aimer avec dévouement.
Son esprit n'a jamais été constaté d'une façon positive, mais cela était
indifférent; elle savait en faire trouver aux autres. C'est déjà un
grand esprit que celui-là. Sa physionomie était vive, animée, flexible
sous chaque impression qui la venait toucher. David, qui voulut la
peindre plusieurs fois, ne put jamais y parvenir.
--Si je le pouvais en une heure! disait-il... mais l'heure d'ensuite ce
n'est plus la même femme.
--Cela est si vrai, disait Sainte-Foix, que je l'ai vue quelquefois
n'avoir que trente ans, vingt-cinq ans le matin, et le soir en avoir
quarante.--Une telle mobilité ne se conçoit pas.
Après la mort de son mari, restant sans une fortune suffisante pour
habiter Paris, elle écouta les voeux du prince de Conti. Ce fut ce qui
la perdit dans le monde; l'éclat de cette liaison lui fit un tort
qu'elle ne put ensuite réparer; et pourtant elle était bien plus
estimable peut-être que beaucoup de femmes qui ne daignaient pas lui
rendre son salut... Elle avait une fille qu'elle idolâtrait et qui
était un ange de beauté et de bonté. Je ne sais si on connaît ce trait
d'elle à l'âge de neuf ans:--Un pauvre ouvrier était sans ouvrage dans
ce terrible hiver de 83 à 84, et mourait de froid et de faim dans un
grenier, à côté de sa femme et de ses enfants. La petite Émilie apprend
le fait. Sa mère était absente, et pour quelques jours l'avait confiée à
une vieille parente avare qui n'aurait pas donné une obole, et l'enfant
n'avait rien... Je me trompe...; elle avait un trésor, les plus beaux
cheveux blond-cendré qu'on pût voir; elle l'avait entendu dire fort
souvent. Elle fut chez un coiffeur, les lui vendit pour quelques écus,
et fut aussitôt porter la joie dans la mansarde où la mort allait entrer
sans elle... Ce trait peint à lui seul toute l'âme d'une femme. Une
telle âme ne s'altère jamais.
Émilie était adorée de sa mère, et l'adorait aussi... C'était pour elle
que, tout en sachant fort bien qu'elle était sa maîtresse et
s'appartenait en propre, madame de Sainte-Amaranthe ne faisait usage de
sa liberté que d'une manière convenable, à cause de sa fille. À la
vérité, son salon était étrangement composé. On y voyait de toutes les
classes de la société: diplomates, ecclésiastiques, militaires, noblesse
d'épée, noblesse de robe... enfin son salon était une galerie où chacun
passait, où beaucoup revenaient, parce qu'on s'y trouvait bien; et si le
préjugé du monde, cette loi tyrannique, n'avait retenu beaucoup de
femmes, elles y auraient été également. On jouait très-gros jeu chez
madame de Sainte-Amaranthe: toutefois cette partie de l'amusement de sa
maison qu'on a depuis blâmée avec tant d'acharnement, était alors une
chose assez commune que la fortune et le nom pouvaient faire
excuser[19], mais qui était blâmée dans une femme qui n'avait ni l'une
ni l'autre.
[Note 19: Nous l'avons vu chez la duchesse de Luynes.]
Quoi qu'il ait été dit de madame de Sainte-Amaranthe et de madame de
Sartines, je crois qu'il faut revenir sur le jugement que le monde avait
porté sur elles. Des femmes qui inspirent de l'amour, cela se voit
chaque jour en France, et l'on voit aussi que cela ne dure pas. Mais des
amitiés saintes et prolongées, qui survivent au temps et à l'absence,
voilà ce qui fait l'éloge d'une âme de femme, et madame de
Sainte-Amaranthe avait de ces amis-là.
Pour blâmer une femme avec rigueur, il faut bien connaître sa vie,...
l'origine de ses fautes,... leur motif... Madame de Staël disait:
--Je pardonne, parce que je comprends.
Et c'était en vieillissant qu'elle disait cela; parce qu'en effet, en
vieillissant, elle apprenait à connaître la valeur des jugements du
monde, et surtout leur vérité.
Au moment où la Révolution commença, en 1789, la maison de madame de
Sainte-Amaranthe avait reçu un nouvel ornement: c'était sa fille Émilie.
La mère était charmante dans sa vivacité, son mouvement, et cette sorte
d'inconstance même dans sa personne comme dans sa pensée; elle était
attrayante et plaisait plus _généralement_ que sa fille: mais Émilie
plaisait plus _fortement_. Que de passions profondes cette jeune fille
inspira aussitôt qu'elle parut dans le monde! Entourée d'une foule
admiratrice, elle fut aimée comme on aime et adore les anges...! Simple,
naturelle, pensive et mélancolique, elle ne paraissait pas aimer le
monde comme sa mère l'aimait... Souvent elle restait dans la partie la
plus solitaire du salon, pendant qu'à l'éclat de cent bougies, autour
d'une table de jeu, sa mère perdait ou gagnait des sommes énormes,
occupée à une douce conversation avec Gossec, le fameux musicien, ou
David, ou quelque artiste en premier renom. Jamais un mot amer ne sortit
de sa bouche, et, par son rare et doux sourire, on voyait qu'elle était
loin de partager cette gaieté folle qui l'entourait et qui même souvent
paraissait la fatiguer.
Un mot de Gossec sur la mère et la fille peut contribuer à en donner une
idée assez juste: je le trouve spirituel.
--Lorsque je vois madame de Sainte-Amaranthe, disait-il à David et à
Sainte-Foix, je me sens disposé à la gaîté, je composerais une
gavotte...; mais quand j'aborde Émilie, quand je vois son sourire triste
et doux, son regard voilé par de si longues paupières qui semble
interroger un objet inconnu... alors je me sens tout saisi de respect...
il me semble que j'entends un hymne religieux.
Il paraît, d'après ce que j'ai entendu dire à M. de Sainte-Foix, M. de
Narbonne et surtout le comte de Tilly[20], que rien ne pouvait être
comparé au regard d'Émilie de Sainte-Amaranthe: c'était le ciel ouvert
que ses yeux, lorsqu'ils s'arrêtaient sur vous, en y ajoutant une grâce
charmante, une angélique douceur, des traits ravissants, une tournure et
une taille de nymphe; on peut facilement croire qu'elle fût, en effet,
bien aimée!...
[Note 20: Celui qu'on appelait _le beau Tilly_; il était page de la
Reine... alla se marier si étrangement en Amérique, qu'il divorça le
lendemain de ses noces, et finit par se tuer d'un coup de pistolet.]
Pour en revenir à la mère, qui était l'âme de son salon, c'était surtout
le soir qu'elle était adorable, à son tour... Madame de
Sainte-Amaranthe était éminemment la femme des heures nocturnes: tant
que le jour éclairait Paris, elle dormait ou bien se tenait si bien
enfermée qu'elle ne l'apercevait pas; ce n'était qu'au moment où les
bougies s'allumaient qu'elle redevenait elle-même: alors sa tête se
relevait, son regard, son sourire, s'animaient; elle était gaie,
contente de vivre; sa parole montait ses esprits à elle-même en même
temps qu'elle agitait les autres; M. de Champcenetz, qui allait chez
elle fort souvent, l'avait nommée une _machine à salon_... Et la grande
variété qu'elle laissait voir dans ses manières avait peut-être inspiré
ce mot. Elle parlait à une femme qui entrait, disait adieu à une autre
qui partait, donnait un coup d'oeil gracieux à un homme tandis qu'à un
autre elle envoyait un regard de mépris ou de colère, elle faisait une
révérence à un duc et pair, adressait un signe à un peintre, et tout
cela en même temps... C'était merveille de voir comme elle tenait le
sceptre de souveraine dans son salon!... Elle y maintenait un continuel
mouvement; elle aimait qu'on y parlât, mais très-haut. Elle défendait
strictement les conversations à voix basse; lorsque la conversation
s'établissait ainsi à voix basse, rien n'était plaisant, me racontaient
les amis qui étaient toujours chez elle, comme de la voir partir de sa
bergère et courir dans tous les sens, parlant à tort et à travers à ceux
qui causaient à voix basse, et transformant en un instant son salon en
un lieu bruyant et animé: c'était comme une fusée qui mettait le feu à
un bouquet d'artifice.
Sa fille et elle ne s'entendaient sur aucun point: elles avaient souvent
des discussions, mais jamais sérieuses, car elles s'aimaient tendrement
et avaient même l'une pour l'autre une adoration entière et profonde;
leurs caractères étaient différents comme leur genre de beauté: l'une
était jolie, l'autre belle, et toutes deux plaisaient.
Tous les hommes ayant un nom, une fortune, une position dans le monde,
se faisaient présenter chez madame de Sainte-Amaranthe. Les étrangers de
distinction, tout ce qui arrivait à Paris allait chez elle. M. de
Bourgoing, notre ministre en Espagne, vint chez madame de
Sainte-Amaranthe, dans un voyage qu'il fit de Madrid à Paris; il ne
connaissait encore ni la mère ni la fille. La mère, ce jour-là, était
dans une de ces journées radieuses dans lesquelles elle paraissait à
peine vingt ans. Il crut que madame de Sainte-Amaranthe n'était pas
encore sortie de son appartement, et lui parla à elle-même comme si elle
eût été sa fille... Les deux femmes rirent beaucoup..., et madame de
Sartines passant un bras autour de la taille de sa mère...: Vous avez
raison, monsieur, dit-elle à M. de Bourgoing; en effet, c'est une soeur
pour moi...!
Et riant toujours elle embrassait sa mère, et toutes deux avaient l'air
de deux jeunes filles.
Le comte Louis de Narbonne, M. de Vaudreuil, M. de Condorcet, M. de
Sainte-Foix, le marquis de La Vaupalière, le marquis de Ximénès, M. de
Champcenetz, M. de Jaucourt (Clair de Lune), le comte de Tilly, le
prince de Larency, le prince de Rohan, l'abbé Delille, et encore des
poëtes, des peintres, des sculpteurs, des artistes, tout cela formait le
fond de la société de madame de Sainte-Amaranthe avant 92. Mais lorsque
la tempête gronda, le salon changea d'habitants, excepté pourtant les
artistes, qui furent fidèles jusqu'au jour où le tocsin sinistre tinta
aussi pour eux, et les artistes seuls demeurèrent fidèles; et cette
maison, jadis si brillante, devint presque silencieuse.
Mais les revers devinrent plus répétés à mesure que la Révolution
marchait dans la voie. La fortune de madame de Sainte-Amaranthe, qui
n'était que fort éphémère, et reposant en grande partie sur l'état
lui-même qu'elle tenait, disparut entièrement en 1792. Ce fut alors
cependant qu'Émilie se maria et épousa le jeune monsieur de Sartines,
fils de l'ancien ministre et maître des requêtes.
Pour remplacer ce qu'elles avaient perdu, et peut-être aussi pour avoir
un état apparent qui détournât l'attention des yeux de tigre des hommes
du pouvoir, madame de Sainte-Amaranthe et sa fille devinrent maîtresses
de pension, non pas d'une maison d'éducation, mais d'une table d'hôte
enfin. Cette mesure donnait à la mère une illusion de fortune et de
maison, et puis la mettait, du moins elle le croyait, à l'abri des
persécutions du moment. Une autre femme aurait vécu dans la solitude;
elle ne le pouvait pas... l'infortunée le paya cher!...
Tout ce qui avait échappé à l'exil, à la prison, à la fuite, à la mort,
venait alors chez madame de Sainte-Amaranthe. Ce fut vers cette époque
que M. de Sartines, jeune maître des requêtes, et fils de l'ancien
lieutenant de police et ministre de la Marine, devint épris d'Émilie; il
la demanda pour femme. Il l'avait admirée chez sa mère lorsque son air
doux et mélancolique contrastait avec le mouvement de cette maison si
bruyante; maintenant il la retrouvait plus belle encore de la
résignation d'une existence brillante et perdue. Continuellement en
crainte, et presque toujours en deuil d'amis morts sur l'échafaud
permanent, Émilie semblait un ange pleurant sur des tombeaux; M. de
Sartines se proposa... Madame de Sainte-Amaranthe, redoutant
continuellement un malheur, n'hésita pas un moment. Émilie, interrogée
seulement pour la forme, ne répondit que par le silence; on le prit pour
un consentement, et elle devint la femme de M. de Sartines.
Les hommes d'alors étaient odieux à madame de Sainte-Amaranthe: elle
leur préférait toute autre société; mais celle qu'elle avait toujours le
plus aimée, au reste, lui était toujours restée fidèle. Les artistes
étaient reconnaissants de ce qu'elle avait été pour eux dans le temps de
sa prospérité; ils ont de nobles coeurs! J'ai pu admirer moi-même à quel
degré les artistes supérieurs portent la reconnaissance; madame de
Sainte-Amaranthe l'éprouva comme moi.
Mais elle était triste, et leur talent n'était plus invoqué.
--Lorsque j'entends chanter, les larmes me viennent aux yeux,
disait-elle...
Parmi les artistes qui allaient chez elle dans les premières années de
la Révolution, un surtout s'était fait distinguer parmi tous les autres:
il n'avait que vingt-deux ans, il était parfaitement beau; sa voix avait
un charme qui ravissait, et son jeu annonçait qu'il surpasserait et
ferait oublier Clairval et Michu[21]; quant à sa naissance et à sa
position sociale, elles étaient toutes deux de nature à le faire
accueillir partout, et surtout dans la maison de mesdames de
Sainte-Amaranthe. La mère l'avait reçu avec cette grâce qu'elle mettait
toujours à recevoir les hommes remarquables ou qui annonçaient du
talent, et, certes, les essais de celui-là étaient de nature à faire
prévoir ce qu'il serait un jour. Reconnaissant de la bienveillance qu'on
lui montrait, le jeune homme vint d'abord pour le témoigner, ensuite un
sentiment plus profond l'attira dans cette maison; un seul mot
l'expliquera: mademoiselle de Sainte-Amaranthe n'était pas mariée alors.
[Note 21: Clairval et Michu avaient été les talents les plus
remarquables de l'Opéra-Comique, c'est-à-dire la comédie italienne.]
C'est une figure si suave et si belle que celle de madame de Sartines,
que je ne puis me résoudre à parler d'elle sous un rapport qui pourrait
ternir l'auréole qui entoure son céleste visage. Je veux donc faire
comprendre que le sentiment qui unissait à elle le jeune et bel artiste
était aussi pur que l'âme de celle qui éprouvait pour lui un sentiment
aussi profond qu'il était tendre. Mais ni l'un ni l'autre n'avait parlé;
les yeux d'Émilie, même, étaient demeurés muets devant un bonheur que
devait suivre un remords. Tant qu'elle fut libre, elle garda le
silence, bien certaine que sa mère n'aurait jamais consenti à ce
mariage; et lorsqu'elle fut mariée, elle était encore plus empêchée, car
alors le devoir de la femme lui commandait de fuir l'adultère.
Cet amour chaste et pur comme celui des anges fut donc presque ignoré;
car on ne pouvait que le présumer à une émotion plus vive ressentie en
entendant prononcer _un nom_. Oh! de telles affections sont grandes et
saintes! et peut-être donnent-elles au coeur plus de joies divines qu'un
sentiment sanctionné par la voix de tous. Les mystères de l'âme ont un
charme inconnu à ceux qui n'ont pas aimé pour le bonheur seul d'aimer,
et dont l'égoïsme du coeur se tait devant la puissance de cet amour
silencieux, heureux de dire: Je l'aime!.. et non: Je suis aimé!
L'artiste déjà célèbre dont je parle venait habituellement chez madame
de Sainte-Amaranthe; il avait deviné le chagrin de la mère et de la
fille au moment où leur maison avait cessé d'être ce qu'elle était, et
voulait leur apporter à toutes deux une consolation que leur coeur
comprit... Ce fut alors que les Girondins, reconnaissant tout le charme
de la maison de madame Sainte-Amaranthe, y vinrent en foule pour y jouir
de cette douce causerie et des entretiens élevés qu'on y trouvait.
Cette Gironde, dans laquelle étaient les esprits les plus remarquables
de l'assemblée, partageait son temps entre ses devoirs parlementaires,
madame Roland et madame de Sainte-Amaranthe; insensiblement les hommes
mal pensants s'éloignèrent d'eux-mêmes, et les artistes et les Girondins
demeurèrent, avec quelques anciens et nobles amis qui avaient échappé au
couteau révolutionnaire, les seuls commensaux de la maison de madame de
Sainte-Amaranthe... le génie sous toutes les formes y ralluma de nouveau
son flambeau.
Cependant _tous les artistes_ n'étaient pas demeurés chez madame de
Sainte-Amaranthe; quelques-uns en avaient été éloignés par elle-même: de
ce nombre était David.
--Pour vous-même, lui avait-elle dit, il y a ici trop de gens qui vous
blâment.
--J'ai fait mon devoir, répondit David.
--Ne me parlez pas ainsi, voyez-vous! Votre devoir!... tenez,
laissez-moi! n'insistez pas sur la continuation de nos relations, elles
ne nous conviendraient plus.
Madame de Sainte-Amaranthe voulait parler non-seulement de la mort du
Roi et du vote de David[22], mais des deux tableaux qu'il avait faits
depuis ce moment, l'un pour Lepelletier de Saint-Fargeau, l'autre pour
Marat.
[Note 22: Jean-Louis David, né à Paris en 1748. Il était fils d'un
marchand de fer[22-A], qui mourut dans un duel, mort assez rare à cette
époque pour un homme de sa classe. David fit de bonnes études aux
Quatre-Nations, et fut élevé pour être architecte. Il n'aimait pas cette
profession, et ce fut un jour qu'allant voir Boucher, il sentit une
telle vocation pour la peinture, qu'il obtint enfin de sa mère de suivre
les cours de la peinture d'histoire. Il suivit les cours de Vien, et
obtint bientôt le prix. Grâce à la généreuse _bonté_ de mademoiselle
Guimard, il obtint le grand prix, partit pour Rome avec Vien, et là il
étudia et devint ce que nous l'avons vu ici. Son dessin était beau, mais
ses incorrections, son mauvais goût, son mauvais coloris, lui enlevaient
la place du premier peintre de l'époque.]
[Note 22-A: On appelle, comme on sait, _marchands de fer_, ceux qui
vendent du crin, de la laine, de la plume, tout ce qui tient à ce qu'on
désigne sous le nom de _literie_.]
Lorsque le procès du Roi fut terminé et qu'on dut procéder aux votes,
plusieurs membres de la Convention reçurent des avis pour ne pas voter,
et cela avec menaces; Lepelletier reçut deux lettres, dont l'une était
anonyme, et l'autre signée du nom d'un garde-du-corps du Roi appelé
Paris. Dédaignant les avertissements donnés, Lepelletier vota la mort...
Le lendemain, se trouvant chez _Février_, restaurateur au Palais-Royal,
il y rencontra Paris.
--Je t'avais averti, lui dit ce dernier, en lui plongeant un couteau
dans le coeur!...
Lepelletier tomba mort.
David fit un tableau sur cet événement; il aimait Lepelletier, et voulut
consacrer ce qu'il appelait son martyre. Il fit un grand tableau
représentant Lepelletier étendu sur son lit mortuaire; au-dessus de sa
tête, on voyait un sabre suspendu par un cheveu et traversant un papier
sur lequel est écrit:
_Je vote pour la mort du tyran._
En haut du portrait est placée l'inscription suivante,
L'AN 1793, 2e DE LA RÉPUBLIQUE,
À MICHEL LEPELLETIER,
ASSASSINÉ POUR AVOIR VOTÉ LA MORT DU TYRAN,
L.-J. DAVID, SON COLLÈGUE.
Quelques mois après, la France gémissait sous la plus épouvantable
faction que les troubles politiques aient jamais fait éclore. Quelques
victimes crièrent au secours; leur cri de détresse fut entendu par une
noble femme. Elle apprit en même temps que Marat avait dit:
--Le mal du système actuel, c'est qu'il est trop doux. Il faut que le
sang coule... non par _gouttes_, mais à TORRENTS.
--Voilà celui que je dois frapper, se dit-elle!
Et Charlotte Corday arrive à Paris le 12 juillet 1793. Le lendemain,
Marat n'existait plus, et nos fers étaient rivés encore plus fortement,
car les décemvirs qui décimaient la France vengèrent sa mort sur des
innocents. À l'occasion de la mort de Marat, il vint une députation
conduite par Guirault, qui s'écria en entrant dans la Convention:
--Où es-tu, David? tu as transmis à la postérité l'image de Lepelletier
mourant pour la patrie... Il te reste encore un tableau à faire!...
--Je le ferai! s'écrie à son tour David d'une voix tremblante
d'émotion...
Et ces deux hommes s'embrassent en pleurant!.. Ils auraient pu faire
croire, en vérité, si l'histoire n'avait pas été LÀ, que Marat était le
premier citoyen de la France!...
Il fit donc ce tableau dont j'ai vu l'esquisse[23], et le fit effrayant
de vérité. Le monstre est mourant dans sa baignoire, pâle, livide,
coiffé d'un mouchoir!.. il était hideux.
[Note 23: Elle était à Versailles chez M. de Bonnecarèce, qui l'avait eu
de David lui-même, dont il était l'ami.]
Cette volonté de faire servir son talent à représenter, à perpétuer le
souvenir des horreurs de l'époque, paraissait coupable plus que tout le
reste à madame de Sainte-Amaranthe: elle le témoigna à David; quant à
Émilie, cet homme lui avait toujours été odieux. Le jour où il revint
chez sa mère, elle tressaillit en le voyant; David s'aperçut de ce
mouvement...--Vous devriez venir voir mon dernier ouvrage, dit-il à
madame de Sartines, en s'approchant d'elle... il est assez héroïque pour
plaire à une femme comme vous!.. Voulez-vous le voir?...
Émilie demanda en frémissant quel était le sujet?
--Il est touchant, répondit David.
Et il lui raconta qu'un jeune enfant âgé de douze ans, Joseph Barra,
natif du village de Palaiseau, appartenant à une pauvre famille,
s'engagea comme tambour afin de soulager sa pauvre mère... il partit
pour la sanglante guerre de la Vendée... Un jour, il fut entouré par les
troupes vendéennes.
--Rends-toi, lui dit-on, et crie vive Louis XVII!--Vive la République!
s'écrie l'héroïque enfant, tandis que vingt baïonnettes étaient croisées
sur sa poitrine... Au même instant il tomba mort... Cependant il eut le
temps de presser sur son coeur sa cocarde tricolore.
C'était ce moment que David avait représenté. Émilie le remercia, en
lui promettant d'aller visiter son atelier lorsqu'il aurait des sujets
plus gais: car, ajouta-t-elle en souriant, nous n'avons sous les yeux
que de tristes images; pourquoi les multiplier encore?
David sortit de cette maison avec un sentiment pénible: on l'avait
presque humilié... Il n'était pas aussi méchant qu'on le dépeint sans
doute; cependant il l'était assez pour effrayer ceux qu'il pouvait
vouloir perdre... Ce n'était pas son intention de nuire aux dames de
Sainte-Amaranthe; mais, sans le vouloir, il parla d'elles dans un sens
malveillant. Saint-Just et Robespierre le questionnèrent: il raconta
l'intérieur de cette maison, l'accueil fait toujours de préférence aux
nobles et aux gens d'autrefois, et tout récemment à la Gironde tout
entière.
--J'y ai dîné, leur dit-il, avec Guadet, Gensonné, Boyer-Fonfrède,
Valazé, et cinq ou six autres.
Robespierre fronça le sourcil... Dès ce moment, la maison de madame de
Sainte-Amaranthe fut entourée d'une triple surveillance.
La Gironde mourut... En perdant ses nouveaux amis, madame de
Sainte-Amaranthe fut désespérée!... l'inertie de la nation lui parut
criminelle.