Un jour, David revint chez elle.
--Je viens vous avertir, comme ami, lui dit-il. Prenez garde aux hommes
que vous recevez: Robespierre m'a chargé de vous parler de cela.
--Eh! grand Dieu! demanda madame de Sainte-Amaranthe, comment des
personnes aussi obscures que nous le sommes peuvent-elles marquer devant
le chef du pouvoir?... Je ne vois que peu de monde, j'en verrai encore
moins.
On allait peu au spectacle; les théâtres étaient devenus des lieux
indignes de recevoir une femme qui se respectait encore... Émilie était
un jour à l'Opéra-Comique: heureuse d'oublier un moment ses douleurs, la
charmante créature était belle comme une de ces péris radieuses que nous
offrent nos rêves.
--Quelle belle personne, dit Robespierre à Saint-Just...
--C'est mademoiselle de Sainte-Amaranthe.
--En vérité! je ne l'aurais pas reconnue... elle est ravissante!...
--Oui, elle est belle, répondit d'un ton sombre le farouche ami de
Maximilien...; mais elle et sa mère sont traîtres à la République.
Robespierre leva les épaules.
--Tu ne veux pas le croire? eh bien! mets auprès d'elle un ou deux
espions, et tu verras.
--Ce que je veux bien voir, je n'en charge que moi, dit Maximilien...;
j'irai chez madame de Sainte-Amaranthe.
En effet, il y vint avec saint-Just, Legendre, Barrère, et plusieurs
autres...; ils crurent que la maison de madame de Sainte-Amaranthe était
une succursale de Coblentz, où ils allaient trouver un foyer de
conspiration; mais la maison était une sorte de bazar où chacun entrait
et sortait sans laisser de trace. Il fallait étudier cet intérieur...:
ce fut en effet Robespierre qui s'en chargea.
C'est alors qu'il devint amoureux d'Émilie... Il était d'abord venu dans
des intentions sinistres; mais, attaché par cette amabilité
enchanteresse de la mère, ébloui, touché des grâces et de la beauté de
madame de Sartines, il résolut, avant tout, d'exercer sur elle un autre
empire que celui de la terreur.
Robespierre, lorsqu'il le voulait, savait prendre un ton parfait, des
manières de gentilhomme, et ne rappelait en rien sa sanglante
renommée.--Il faisait des vers pour Émilie[24]; il chantait des romances
qui signifiaient ce qu'il ne voulait pas encore dire..., il envoyait
des bouquets... C'était une idylle tout entière que la conduite de
Robespierre.
[Note 24: Voici le quatrain fait pour elle; il est déjà dans le Salon de
Robespierre.
Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmée;
Tu seras d'autant plus aimée,
Si tu veux ne l'être pas.]
--Que me veut cet homme? disait Émilie à cet artiste; que me veut-il?...
Il me fait mal, lorsque son oeil rouge et enflammé s'arrête sur moi!...
Et, en parlant ainsi, son regard d'ange dévoilait de douces et suaves
pensées à celui dont l'amour l'adorait en silence.
Le parti de Robespierre fut alarmé de cet amour pour une femme née leur
ennemie... Leur ennemie!... la douce créature ne savait pas haïr même
les méchants. Mais ce n'étaient pas des hommes tels que Saint-Just et
Henriot qui pouvaient comprendre une telle âme. Bientôt des paroles
moqueuses furent dites à Robespierre: on lui reprocha de soupirer, de
faire des madrigaux, et de n'avoir encore rien obtenu. Le tigre pouvait
sommeiller, mais il vivait toujours!... En écoutant les railleries de
Saint-Just, il sourit avec une expression qui annonçait le malheur de
deux femmes innocentes.
Une des prétentions de Robespierre, car il en avait beaucoup, était
d'_être aimé_, et de l'être par le seul effet de son regard; il lui
croyait la puissance magnétique d'attirer à lui irrésistiblement... Une
autre de ses faiblesses était que son triomphe fût connu.
Émilie, tremblante pour sa mère, son frère, son mari et sa belle-soeur,
flattait le tigre, espérant ainsi le museler... Pauvre enfant!...
Maximilien ne vit dans la douceur de son sourire, la suavité de son
regard, que le sentiment qu'il crut lui inspirer... Il en fut heureux,
et il le laissa voir à plus d'un de ses amis. Mais ce n'était pas tout:
il fallait célébrer ce triomphe, et une fête fut ordonnée à Maisons (non
pas le même que celui de M. Laffitte), près de Charenton dans un lieu
charmant qu'il avait fait arranger, et qui servait en de semblables
occasions...
Il paraît certain que Maximilien aimait madame de Sartines...; il était
pour elle comme il ne fut pour aucune autre femme dans cette journée
passée à la campagne... Quand il y a de l'amour dans le coeur, il y a de
la confiance même chez le plus scélérat. Robespierre, en étant auprès
d'Émilie, qui, tremblant constamment pour les siens, n'osait jamais le
repousser, se laissa aller plus loin que la prudence ne le permettait.
Il parla d'abord d'amour...; ensuite, voulant éblouir, il parla de la
haute position à laquelle il touchait...; il dit son secret enfin, et
celui de son parti.
Le lendemain, un de ses fidèles fut le trouver: Robespierre était
sombre; il savait que les excès, quelque faibles qu'ils fussent, lui
étaient nuisibles, et s'y livrer était donc une faute selon lui; mais
il ignorait encore jusqu'où elle avait été.
--Maximilien, lui dit l'ami, as-tu le souvenir de ce que tu as fait
cette nuit?
ROBESPIERRE.
Il est inutile de me le rappeler: ma tempérance est assez connue. Si je
me suis oublié, cela m'arrive trop rarement pour que l'on m'en fasse un
reproche.
SAINT-JUST.
Et si cet excès avait une suite funeste, non-seulement pour toi, mais
pour tes amis?
ROBESPIERRE.
Que veux-tu dire?...
SAINT-JUST.
Qu'hier tu t'es oublié...; tu as parlé, et tu nous exposes aux plus
grands périls.
ROBESPIERRE.
Mais..., nous étions seuls!
SAINT-JUST.
Seuls!... et ces femmes?
ROBESPIERRE.
Ces femmes?... mais elles m'aiment, ces femmes; que puis-je craindre
d'elles?...
SAINT-JUST.
Maximilien, Henriot et moi, nous t'avons toujours retenu sur le bord de
cet abîme, où ton entêtement vient de te faire tomber... Dans ton
indiscrétion, tu as laissé entendre des noms qui compromettent d'autres
têtes avec la tienne... Si tu étais seul, tu serais libre; mais d'autres
marchent dans ta voie, et ceux-là agiront à la fois et pour eux et pour
toi... Il faut prendre un parti.
ROBESPIERRE, fort pâle.
Que faut-il faire?
SAINT-JUST.
Envoyer ces femmes à la mort.
ROBESPIERRE.
Y penses-tu?...
SAINT-JUST.
C'est le seul moyen de nous conserver; songes-y?
ROBESPIERRE, tombant sur une chaise.
Non..., je ne le veux pas!
SAINT-JUST.
Je t'ai dit que tu n'agiras en toute cette affaire que sous la
direction de ceux que tu as compromis... Songe à cela, Maximilien!
Robespierre n'était qu'une figure visible du grand principe que les
terroristes de 93 mettaient en avant. Dans sa renommée, rien ne venait
de lui; sa force était empruntée; il ne pouvait rien par lui-même.
Trois jours après cette malheureuse fête de Maisons, madame de
Sainte-Amaranthe fut arrêtée dans sa maison, avec madame et M. de
Sartines, son jeune fils, et la soeur de M. de Sartines.
Une heure avant l'arrivée de la force armée, elles avaient reçu une
lettre[25] sans signature, dit-on, qui leur recommandait de fuir
promptement.... Elles s'y disposaient lorsqu'elles furent arrêtées.
[Note 25: On a dit que cette lettre était de Robespierre; je le croirais
sans peine.]
Madame de Sainte-Amaranthe fut ordinaire comme courage; tout le monde en
avait alors; mais Émilie fut sublime. Calme, résignée, conservant cette
liberté d'esprit qui indique le vrai courage, elle fit rougir plus d'une
fois ces monstres bourreaux, qui ne rougissaient jamais.
Il était difficile de condamner deux femmes dont la vie était aussi
inoffensive... Le prétexte fut bientôt trouvé. Elles furent condamnées
comme complices d'_Admiral_, assassin de Collot-d'Herbois... Madame de
Sartines sourit avec mépris en écoutant ses juges.
--Pourquoi mentir? leur dit-elle. Il fallait dire en nous condamnant
pourquoi vous prenez nos têtes... votre iniquité en serait moins vile.
Et se tournant vers sa mère, elle lui parla avec calme et tendresse pour
la fortifier.
C'est la preuve d'une haute supériorité qu'un courage de sang-froid
comme celui de madame de Sartines..., surtout lorsque la vie bouillonne
dans vos veines, que vous avez encore tant d'années devant vous à
parcourir, et que vous vous voyez ainsi retranché brusquement des
vivants. Alors, quand nous voyons une vive énergie sans ostentation,
nous devons nous incliner devant elle; et lorsque c'est une femme jeune
et belle qui agit ainsi, nous devons ajouter à notre respect une vive et
profonde admiration.
Madame de Sartines coupa elle-même ses cheveux, et les partagea en
plusieurs lots qu'elle chargea le concierge de la Conciergerie de
remettre aux personnes qu'elle lui désigna. Sa mère était abattue...
Émilie fut à elle, et l'embrassant avec son jeune frère: Ma mère, lui
dit madame de Sartines..., comme _nous sommes heureux!_ nous mourrons
avec toi!
Lorsqu'on leur apporta les robes rouges qu'elles devaient revêtir pour
aller à la mort, madame de Sainte-Amaranthe repoussa d'abord la sienne,
et retomba pâle et sans force sur sa chaise. Madame de Sartines fut
encore pour elle un ange consolateur, et fortifiant sa faiblesse,
donnant elle-même l'exemple, elle vint ensuite se montrer à sa mère,
comme pour lui dire:
--Aurai-je plus de courage que ma mère?
Mais lorsque les victimes furent dans le fatal tombereau, madame de
Sainte-Amaranthe reprit sa présence d'esprit; elle causa avec sa fille,
encouragea son fils et son gendre, et ces infortunés bravèrent ainsi
jusque dans la mort ceux qui les assassinaient.
Tout à coup madame de Sartines, qui parlait avec la gravité que
demandait le moment, mais avec une entière présence d'esprit, s'arrêta
au milieu d'une phrase; son front pâle reçoit une teinte encore plus
blanche, son oeil se voile...; une larme est suspendue à sa longue
paupière; sa bouche se resserre convulsivement... Ah! c'est que, parmi
cette foule oiseuse qui vient voir mourir deux pauvres femmes portant la
_chemise rouge_, parmi cette foule cruelle, son oeil a rencontré celui
d'un être dont le regard a fait battre son coeur plus rapidement...
elle cherche encore celui du malheureux qui est venu demander un
dernier signe d'amour à celle qui va mourir!... Une douce reconnaissance
émeut le coeur d'Émilie en remarquant la physionomie bouleversée de cet
ami qu'elle ne doit plus revoir, et que pourtant elle aimait tant!... À
cette pensée, sa tête se penche sur sa poitrine... ses yeux se
ferment..., elle croit mourir avant de toucher l'échafaud...!
L'échafaud...! ce mot évoqué par elle-même la fait tressaillir...; mais
ce n'est pas pour elle...! quel spectacle pour le malheureux...! Émilie
relève sa tête avec force...; son beau regard se promène sur cette foule
avide...; elle cherche de nouveau un visage aimé...; elle a retrouvé son
oeil chargé de pleurs attaché sur elle... Une dernière fois attachant,
appuyant son regard sur le sien, elle lui révèle, POUR LA PREMIÈRE FOIS,
tous les trésors d'affection que contenait son coeur; puis, rassemblant
toutes ses forces, elle le supplie, par la puissance de ce même regard,
de fuir cette scène d'horreur et de deuil... D'abord, son ami ne put lui
obéir...; il suivait machinalement cette charrette où sa vie était
attachée... Tout à coup un cri sourd fut entendu.... Émilie ouvrit les
yeux...; elle tressaillit... car elle approchait en ce moment de
l'échafaud!... Mais ce n'était pas elle qui avait crié....
BAL DES VICTIMES.
(JANVIER 1795.)
Tout est de l'histoire chez un peuple comme nous... Nous sommes légers
dans ce qui est sérieux, sérieux dans ce qui est léger; et tout cela
avec un aplomb parfait. Je ne veux pas, en avançant cette opinion,
soutenir une thèse défavorable à la nation française. Je dis seulement
qu'elle est légère et peu réfléchie dans les grandes choses. Les
infortunes les plus terribles ne laissent pas de souvenirs dès qu'elles
sont éloignées, même avec les deuils les plus profonds. Cela est
heureux, dira-t-on vulgairement: peut-être. Je ne crois pas que le
bonheur consiste à oublier.--Il est des peines dont il faut même que le
souvenir demeure comme leçon, ou même comme point de ressemblance.--En
quoi que ce soit en ce monde, tout est préférable à l'oubli... L'oubli
est une mort morale de l'âme et du coeur... L'oubli annonce l'absence de
toute affection douce... Celui qui oublie, enfin, est un être à part
dans la création, car, s'il n'a pas de souvenirs, il n'a pas
d'espérances, il n'a pas de craintes; et toute la vie pourtant ne se
compose que de ces continuelles péripéties. C'est par elles que notre
existence est animée; c'est par elles enfin que nous sortons de
l'apathie et du néant, et que nous _vivons_.
Ce fut surtout au moment où la France échappa à ce massacre général dont
quelques monstres l'avaient menacée, que cet oubli de toutes choses dont
j'ai parlé fut frappant; à peine respirait-on! à peine était-on rassuré
sur sa vie et celle des siens, qu'oubliant l'état dans lequel était
encore Paris après 1794, les femmes et les hommes de tous les âges et de
toutes les conditions, fatigués de larmes et de souffrances, ennuyés
d'une aussi longue privation de tous plaisirs, firent un appel à toutes
les joies, à tous les plaisirs. Mais un obstacle renaissait sans cesse
pour s'opposer à ces joyeux desseins; on voulait rire, mais on n'osait
pas; on oubliait le danger passé parce qu'il rappelait à beaucoup de
gens qu'ils devraient être encore en deuil, mais on voulait bien se le
rappeler pour laisser éveiller une crainte personnelle. Aucune personne
de la société ayant un nom, une fortune, une position, ne voulait
recevoir ni ouvrir sa maison; il y avait un reste de terreur qui parfois
se soulevait encore et faisait trembler les faibles... Ah! c'est qu'on
avait été si malheureux, qu'il était bien permis de craindre!... Si je
me plains, c'est qu'on ne craignait pas assez.
Il en est de la patrie comme de la famille dans beaucoup de
circonstances; on est solidaire pour plusieurs choses, et sur ces choses
on se tait; mais il en est d'autres tellement connues qu'il vaut mieux
les expliquer que de les tenir sous le silence. De ce nombre est la
légèreté qu'on nous a reprochée après 1793. Sans doute elle fut
coupable, toutefois sa source ne fut pas dans un sentiment cruel. Nous
sommes bons, et cette qualité est une de celles dont nous pouvons être
fiers. Mais nous sommes légers; nous le sommes au point de rire de notre
supplice à nous-même; et lorsque M. de Champcenetz disait au Tribunal
révolutionnaire, en écoutant sa condamnation: _Je demande si c'est ici
comme à la garde nationale... et si l'on peut se faire remplacer pour
vingt-quatre heures seulement?_ le mot eût été atroce dit sur un autre;
mais pour celui qui allait mourir, il est rempli de courage, car il
annonce de la présence d'esprit.
Non, c'est une injustice d'attribuer à un mauvais sentiment cette
extrême légèreté dont nous fîmes une si éclatante démonstration en 95.
Elle n'en est pas moins blâmable; mais l'origine n'a rien de ce qui,
surtout dans des femmes, est toujours révoltant et repoussant même....
la cruauté.--Nous sommes _légers_. Nous sommes comme le peuple du Pirée.
Nous avons besoin d'un changement de situation, et, lorsque cette
situation est passée, il nous faut en quoi que ce soit plaisanter sur
elle.
Cela ne m'empêche pas d'être fière de ma nation. Nous n'avons rien de
caché, au moins. On peut nous juger sur nos actions; et lorsqu'on aura
dit que nous sommes _légers_, on aura dit à peu près tout le mal qu'on
peut dire de nous.
Lorsqu'il fut reconnu qu'il n'y aurait pas encore de longtemps de
maisons particulières où l'on recevrait, alors les jeunes gens les plus
à la mode parmi les _incroyables_, les femmes les plus élégantes parmi
les _merveilleuses_, décidèrent qu'on danserait dans des bals publics,
où toute la bonne compagnie allant en masse, elle ne serait pas exposée
à rencontrer des personnes étrangères à elle. La chose arrêtée, on
choisit un local; le premier fut l'hôtel de Richelieu, au bout de la rue
Louis-le-Grand: on l'appela par cette raison le _bal Richelieu_. Plus
tard, on prit l'hôtel de Thélusson[26], rue de Provence, et le bal reçut
également le nom de _bal Thélusson_.
[Note 26: Cet hôtel n'existe plus... il était en face de la rue
_Cerutti_, aujourd'hui la rue Laffitte... Murat l'acheta lorsqu'il se
maria, c'est-à-dire deux ans après... Il avait pour portail une immense
arcade de mauvais goût.]
Mais ce fut le premier qui reçut une seconde dénomination bien étrange!
on l'appela le _bal des Victimes!_... et voici l'origine de ce nom.
Au moment où la France en deuil se voyait décimer chaque jour, la
plupart des femmes en prison, voulant sauver le trésor de leur chevelure
pour le léguer à ceux qu'elles aimaient, avaient pris le parti de les
couper elles-mêmes... avant même que le bourreau n'y eût un droit...
Lorsqu'elles sortirent de prison ensuite, ces jeunes femmes, elles se
trouvèrent avec des cheveux courts, et la première d'elles toutes était
madame Tallien. Comme elle était parfaitement belle, et que cette
coiffure lui allait bien, elle la garda. Mais ce fut autre chose avec
des femmes qui n'avaient pour elles que des cheveux coupés...
On trouva un moyen terme: ce fut d'en faire une _mode_ générale. On
appela cela galamment une coiffure _à la victime!_... mais où ce mot
devint choquant, ce fut au bal de Richelieu.
Deux mères que je ne nommerai pas, car elles existent toutes deux,
avaient leurs deux enfants avec elles à ce bal; l'une était une fille,
l'autre un fils: la fille avait treize ans, et le garçon de quinze à
seize. Ces deux dames se rencontrèrent au bal de Richelieu pour la
première fois depuis la Révolution; la dernière fois qu'elles s'étaient
vues, c'était aux Tuileries, en 1791. L'une de ces dames avait émigré:
son mari n'avait pas voulu la suivre, et le malheureux avait payé son
obstination de sa tête. C'était le père du jeune homme. Celui de la
jeune fille était mort à Quiberon.
L'orchestre venait de jouer les premières mesures d'une contredanse,
lorsque la jeune fille, qu'on appelait _Adèle_, fut engagée par un jeune
homme inconnu. Avant de répondre, elle tourna les yeux vers sa mère pour
lui en demander la permission; mais au lieu de répondre par une
acceptation, la mère de la jeune fille dit au jeune homme:--Je suis bien
fâchée, monsieur, ma fille est engagée.
Le jeune homme se retira avec regret, car la jeune fille était alors
fort jolie.
--Mais, maman, dit-elle à sa mère, pourquoi avoir répondu que j'étais
engagée? je ne le suis point du tout.
--Je le sais bien, ma fille; un peu de patience.
Et, se penchant alors vers son ancienne amie de l'Oeil-de-Boeuf...
--Ernest est-il engagé? lui demanda-t-elle.
--Non...; pourquoi?... je crois qu'il n'aime pas beaucoup la danse...
--Croyez-vous qu'il voudra bien danser avec ma fille?
--Vraiment, reprit l'amie, je le crois bien... Ernest..., engagez
mademoiselle de ***.
Monsieur Ernest ne se le fit pas répéter deux fois; et, saisissant la
main de mademoiselle de ***, il l'entraîna dans la contredanse, où
précisément il manquait un couple.
--Ne voyez-vous pas pourquoi j'ai fait danser ces deux jeunes gens
ensemble? demanda madame de *** à l'amie de l'Oeil-de-Boeuf.
--Non...; pourquoi cela? parce qu'ils sont tous deux très-gentils
peut-être?
--Ce n'est pas cela: c'est que leurs pères sont morts tous deux pour le
Roi; et je trouve que jamais une jeune fille orpheline du fait de ces
cannibales ne devrait danser qu'avec le fils d'un martyr comme son père.
--Ah! que c'est merveilleusement trouvé! s'écria l'amie...; c'est une
idée qu'il faut faire courir... Hélas! nous ne sommes que trop ici
ayant perdu des parents aussi tragiquement... Venez, prenez mon bras,
nous allons prêcher votre invention.
Le croira-t-on? à peine cette volonté si étrange fut-elle connue, que
les malheureux enfants qui avaient des droits à cette affreuse
distinction furent classés, et la contredanse qui suivit ne fut composée
qu'ainsi que l'avait désiré madame de ***.
Le bal suivant, la chose avait fait des progrès: elle avait été _revue
et corrigée_, et elle était en exercice fort activement. Je l'ai
vue.--J'ai vu danser la _contredanse des Victimes_, et cela, sans que
les mères eussent un moment la pensée qu'elles faisaient une chose
extraordinaire selon les lois du coeur et celles du monde: car ces
femmes étaient bonnes; et l'une d'elles est même PARFAITEMENT bonne, et,
certes, elles savaient bien vivre. Quant aux enfants, il est inutile de
dire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
J'ai longtemps été frappée, quoique bien jeune à cette époque, de cette
manière d'établir et prouver des regrets.
La chose se soutint. Il y a plus: lorsqu'elle devint publique, plusieurs
personnes qui ne s'étaient pas abonnées, mais qui étaient pourtant dans
les conditions _voulues_, firent prendre des abonnements. On annonçait
que le père, le frère, l'oncle, la mère ou la tante enfin, avaient été
victimes de la Révolution, et l'admission dans le cercle intime avait
lieu aussitôt. On avait soin même de former la contredanse de cette
manière: on mettait ensemble les orphelins les plus élevés en infortune,
et celui qui n'était mort qu'_en prison_ ne trouvait pas dans cette
_nouvelle loi_ assez de protection pour que son fils ou sa fille eût une
première place. Ce n'était pourtant pas la faute du père ou de la mère
s'ils n'étaient morts qu'en prison!
J'ai vu madame de Staël bien étrangement courroucée de ce _bal des
Victimes_ et de cette coiffure _à la Victime_ dont la forme rappelait
cette horrible mesure précédant l'exécution, et cet assemblage de la
fille et d'un fils de deux martyrs dans un bal, au milieu des chants de
joie, des éclats de la folie!... En vérité, celui qui aurait vu de
pareilles choses, et qui aurait été témoin de plusieurs jours de notre
Révolution, l'étranger qui aurait assisté à de pareilles saturnales,
pourrait dire que notre nation est une méchante nation, et certes il
n'en est rien.
Ce bal des Victimes était, malgré ce que je viens de dire, un fort beau
bal, mais avec le grand inconvénient d'une fête donnée sans maîtresse de
maison. Il y avait du froid, et pourtant on devait craindre la licence
dans un lieu où nul frein n'était apporté pour réprimer un excès.
C'est à cette même époque du _bal des Victimes_ que madame Tallien était
dans le plus beau moment de ses triomphes; la rare perfection de sa
personne avait reçu un complément tellement parfait, qu'en vérité, une
femme aussi belle est une merveille de la création que Dieu doit
rarement donner à la terre. C'était elle qui protégeait aussi la
coiffure _à la Victime_, parce qu'elle lui seyait miraculeusement. Quant
à la contredanse, elle ne s'en mêlait pas: je ne l'ai jamais vue danser.
Et pourtant si elle était grande, elle ne l'était pas trop pour danser;
et, au moment où je parle, elle était svelte comme une biche et
parfaitement élégante. Une seule fois je lui vis danser une anglaise, ou
plutôt la marcher... Chez elle, à la chaumière de Chaillot, elle
recevait du monde, mais sans donner de bals. On y jouait très-gros jeu,
on y soupait, on dînait, et voilà comment la vie se passait.
Quant au bal Thélusson, il était bien composé aussi, mais moins bien
pourtant que le bal Richelieu. J'ai vu dans ce dernier une foule de noms
qui seraient aujourd'hui sur la liste de la personne la plus difficile
de Paris; tandis qu'au bal Thélusson ils étaient plus rares, et d'autres
plus abondants. Mais un bouleversement bien sensible pour nous, qui
aimons tant nos plaisirs, était celui qui avait eu lieu dans le
Théâtre-Français; ce théâtre était tout à fait détruit: la moitié des
acteurs avaient été enfermés, les hommes à Picpus et aux Madelonnettes,
et les femmes aux Anglaises et à Sainte-Pélagie... Les hommes étaient:
Fleury, Dazincourt, Saint-Prix, Larochelle, Champville, Dupont; les
femmes: mademoiselle Raucourt, mademoiselle Contat (l'aînée),
mademoiselle Contat (la cadette), mademoiselle Lange, mademoiselle
Devienne, et quelques autres encore; toute la comédie enfin, car
mademoiselle Mars n'était pas alors ce que nous avons depuis trouvé en
elle, un diamant sans prix.