Sa femme, qui jusque-là avait ignoré son danger, joignit ses mains, et

le pria, le conjura de fuir. Il la vit tellement effrayée qu'il allait

suivre cet ami courageux qui, pour lui, donnait peut-être sa tête,

lorsqu'un autre ami de Danton, un ami des plus intimes, qui était avec

eux dans la loge, soit qu'il fût convaincu du contraire, ou qu'il fût

peut-être un faux ami, le détourna vivement de cette fuite, en lui

disant qu'_on n'arrêtait pas un homme comme lui_. Le peuple s'y

opposerait, ajouta-t-il.

--C'est ce que j'ai toujours dit, ajouta Danton en serrant la main de

cet homme qui n'était peut-être qu'un traître... je reste...

Et, embrassant sa femme, il lui dit de se calmer, et puis ayant avec

chaleur remercié le greffier, il écouta le reste du spectacle avec une

extrême attention... Il sortit ensuite avec sa femme, retourna

tranquillement chez lui, et le lendemain matin, à peine était-il jour,

qu'un bataillon entourait sa maison, et qu'il fut arrêté sans que le

peuple manifestât autre chose que de la curiosité!...

Et cependant Danton était tellement aimé, que ceux chargés de l'arrêter

firent tout ce qui dépendait d'eux pour faciliter son évasion.

Lorsqu'ils virent qu'il ne voulait pas fuir, ils prolongèrent leur

opération de scellés et tout ce qui a rapport à une pareille mesure,

espérant que l'on viendrait le délivrer!... Personne ne vint... et

pourtant, je le répète, on l'aimait... Mais la terreur qu'inspiraient

les comités était si grande, que tout disparaissait devant cette

puissance. On le conduisit à la Conciergerie, où il se rencontra avec

Phélippeaux, avec Lacroix, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles,

etc.

Cette faiblesse qui avait précédé son arrestation disparut devant ses

juges; au tribunal il fut sublime... On sait comment il se joua de ses

juges. Il en vint à leur imposer une telle terreur, que le président

demanda une compagnie de renfort pour assurer, disait-il, le salut du

tribunal en face de cet homme qui appelait le peuple à la révolte.

Sa fin fut héroïque, et particulièrement belle dans ses derniers

moments... Il dit adieu à sa femme en l'exhortant à ne pas l'oublier

jusqu'au moment, ajouta-t-il, _où, nous nous retrouverons!_...

Cette parole fut dite par Danton; elle lui fut dictée par une

conviction, une intuition positive... Pour lui, il n'y avait aucun

orgueil à manifester un changement de croyance au dernier instant de sa

vie... Hérault de Séchelles[13], homme parfaitement beau et dans les

opinions nouvelles, avait payé de sa tête d'avoir appartenu à l'ancienne

magistrature; il mourut avec Danton et Camille Desmoulins... Son courage

fut à la hauteur de celui de toutes les autres victimes... Au moment de

monter sur l'échafaud, il conversait paisiblement avec Danton. On vint

prendre Danton pour son supplice...--Adieu, mon frère, dit-il à Hérault

de Séchelles... adieu!...--et comme il voulut l'embrasser, l'exécuteur

les sépara.

[Note 13: Il était commissaire du roi près le tribunal d'accusation,

après la constitution de 1791. Ses idées libérales étaient très-fortes,

et ses relations le mirent au milieu de tout ce qui était le plus ardent

dans la Révolution. Il fut président de la Convention. Là, il montra

combien les idées démagogiques avaient d'empire sur lui... Il lut les

droits de l'homme en pleine séance de la Convention, et relut une autre

fois la Constitution. Il fit décréter une fête à Évreux, pour le retour

de la liberté dans cette commune, et pour cette fête, on mariait six

_jeunes républicaines_, disait le décret, avec six _jeunes

républicains_. C'est encore lui qui, étant réélu président, fit les

motions les plus étonnantes. Il dit un jour à la section des

Lombards:--Mes frères, bientôt le tocsin sonnera pour la mort de tous

les tyrans.

Il avait voté la mort du roi.

Lorsqu'il fut interrogé, après avoir été arrêté sur l'accusation de

Saint-Just, qui le déclara complice de Danton, il s'écria:

--Ici, dans cette même salle, j'ai résisté aux parlements dont j'étais

détesté, et cela parce que je soutenais les intérêts du peuple!]

--C'est dignement faire ton métier, mon ami! dit Danton... mais, quoique

tu fasses, tu n'empêcheras pas nos têtes de se donner un dernier baiser

dans le sac[14]!...

[Note 14: Allusion au grand sac de cuir où le bourreau jetait toutes les

têtes!...]

Après la mort de ces nouvelles victimes, Robespierre crut avoir obtenu

une tranquillité assurée; mais un tel homme devait toujours craindre...

Il ne pouvait tuer aussi impudemment ses complices sans éveiller la

méfiance de ses complices eux-mêmes. Aussi la mort de Danton et de

Camille Desmoulins fit-elle une grande impression sur Tallien. Le

raisonnement très-simple que Robespierre arriverait enfin à lui, devait

le frapper comme une idée logique. Il fut sur ses gardes; et une fois la

méfiance éveillée entre deux hommes comme Robespierre et Tallien, elle

devait amener un combat dont la chute de l'un d'eux devait être le

résultat. Cette pensée prépara le 9 thermidor, le danger de madame de

Fontenay le décida.

Cependant Robespierre s'isola de tout le monde politique, même de ses

collègues des comités, excepté Saint-Just et quelques autres...

Jusque-là, il avait reçu assez souvent et donnait à dîner, soit chez

lui, soit chez Rose, fameux restaurateur de ce temps, ou bien Méot ou

Léda... Mais, après la mort de Danton, il devint farouche et solitaire.

Une grande pensée parut sur son front: quelle était-elle? méditait-il en

secret un massacre pour faire couler le sang plus rapidement?... À en

juger par le feu sombre de ses regards, c'était en effet un projet bien

horrible qui l'occupait.

Depuis plusieurs mois Robespierre voyait une femme qu'il faut faire

connaître pour donner une idée de ce qu'était Paris à l'époque de la

terreur; cette femme s'appelait Catherine Théos...

Catherine était autrefois cuisinière... Plusieurs années avant la

révolution, elle prétendit (soit qu'en effet elle eût la raison

attaquée), elle prétendit avoir eu des visions qui lui révélaient

qu'elle était la mère de Dieu. Le résultat de ses rêveries vraies ou

fausses fut de la faire mettre à la Bastille, où elle demeura six mois.

Lorsque la révolution éclata, Catherine, intrigante et rusée, comprit

que c'était un champ libre où devait prospérer tout ce qui était du

ressort de ce qu'elle exploitait, et, renonçant à ses talents

culinaires, elle prit celle de MÈRE DE DIEU. Elle rencontra alors en son

chemin dom Gerle, ancien chartreux et ex-membre de l'Assemblée

constituante... Mais avant lui, elle avait connu un autre homme qui

résolut d'employer à son profit cette femme et ses discours, et cet

homme était Robespierre.

Il était alors arrivé au point de changer enfin de système, car le sien,

il le voyait, ne pouvait plus se soutenir. Il fallait enfin ramener un

peu d'ordre dans toutes les parties de ce grand État qui croulait de

toutes parts malgré les victoires de nos armées; qu'importe l'écorce

d'un fruit quand un insecte le pique au coeur!... Robespierre parla donc

à Catherine Théos, la dirigea, et dom Gerle, trompé, se crut le fils de

Dieu, et prit pour bon ce que voulut être Robespierre, ce qui ne fut

rien moins que le fils de l'Être suprême...

Ce fut alors que des réunions eurent lieu le soir, trois fois par

semaine, chez Catherine Théos; il y eut aussi des conférences mystiques

auxquelles assista Robespierre. Il voulut organiser le nouveau système

religieux qu'il se proposait de donner à la France, après avoir purgé la

Convention des hommes qu'il y redoutait, tels que Bourdon (de l'Oise),

Tallien, etc... Mais ce fut assez secrètement d'abord et sans beaucoup

d'éclat...

Tout fut donc convenu, et la fête de l'Être suprême eut lieu... Mais

Robespierre manqua d'adresse ici complètement. Il ne devait présenter

des idées religieuses à des hommes qui menacent de tout détruire

qu'appuyé d'une force respectable et dans le cas de le défendre ainsi

que ses doctrines. Aussi ses auditeurs ouvrirent-ils les yeux, et tout

aussitôt des mesures furent-elles prises par une opposition qui se

trouva naturellement formée dans une assemblée comme la Convention, où

Robespierre était haï et redouté...

En tête de cette faction qui s'élevait lentement, mais formidable dès

qu'elle prononcerait une parole accusatrice, était Vadier, membre du

comité de Sûreté générale, autrefois le plus grand ami de Robespierre:

mais depuis, ils s'étaient séparés et vivaient mal l'un avec l'autre...

Il fut averti de ce qui se passait dans le salon de Catherine Théos, et

résolut de connaître enfin la conduite de Maximilien. La place

qu'occupait Vadier au comité de Sûreté générale mettait à sa discrétion

tous les moyens de recherches possibles; il les employa. Un des agents

du comité s'introduisit chez Catherine Théos sous le prétexte d'être

reçu au nombre de ses adeptes. Il se rendit donc un soir rue de

l'Estrapade, dans une assez belle et grande maison où logeait Catherine

Théos... Cet agent trompa l'un des initiés, qui le présenta comme je

l'ai dit plus haut. Lorsqu'il fut introduit dans l'appartement

intérieur, il vit un grand et beau salon au milieu duquel étaient trois

magnifiques fauteuils en velours rouge orné de franges d'or: l'un (celui

du milieu) était pour la mère Théos; le second, pour le fils de l'Être

suprême (Robespierre); et le troisième, pour le fils de Dieu (dom

Gerle). À peine fut-il entré, qu'une autre femme presque aussi vieille

que la mère du Père Éternel, entra dans la chambre. Cette femme était

désignée sous le nom d'_Éclaireuse_.--À peine fut-elle entrée, qu'elle

dit d'un ton nasillard ces paroles:

«_Enfants de Dieu, préparez-vous à chanter la gloire de l'Être

suprême!..._»

Dom Gerle (le fils de Dieu) était assis à la gauche de la mère Théos,

Robespierre était absent.

Lorsque l'aspirant eut rempli les formalités requises, Catherine Théos

le fit approcher d'elle, et lui ayant ordonné de se mettre à genoux, et

là, les mains dans les siennes, elle lui fit réciter la formule de

réception des initiés que voici, ou plutôt le serment:

«Je jure de répandre jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour

soutenir et défendre, soit l'arme à la main, soit par _tous les genres

de mort_ possibles, la cause et la gloire de l'Être suprême.»

Après ce serment, l'_Éclaireuse_ faisait la lecture de l'Apocalypse.

Elle disait:

«Les sept sceaux sont mis sur l'Évangile de la vérité; cinq sont levés.

Dieu a promis à notre mère de se révéler à elle à la levée du sixième.

Quand le septième se lèvera, prenez courage, en quelque lieu que vous

soyiez, quelque chose que vous voyiez; la terre sera purifiée, tous les

hommes mourront. Les seuls élus de la mère de Dieu ne périront pas... et

ceux qui avant ce temps seront frappés d'un accident, quel qu'il soit,

_renaîtront pour ne plus mourir_.»

Alors Catherine reprit les deux mains de l'aspirant dans les siennes, et

lui dit en l'embrassant:

--Mon fils, je vous reçois au nombre de mes élus; vous serez immortel,

si vous êtes toujours fidèle à votre serment.

L'agent du comité retourna plusieurs fois chez Catherine Théos; chaque

réunion offrait un accroissement de néophytes qui devenait alarmant.

L'agent suivit cette association dans ses nombreux détours; il vit

Robespierre au milieu des initiés, et chaque jour Vadier put juger que

son ennemi marchait de lui-même à sa perte. Enfin le moment fut trouvé

favorable par lui, et la mère Théos et dom Gerle furent dénoncés et

arrêtés... Aussitôt qu'ils furent pris, Robespierre courut pour faire

agir son immense pouvoir; mais dès lors il put comprendre combien il

avait faibli. Il ne put s'opposer à l'arrestation de la mère Théos ni de

dom Gerle!...

De ce moment, Robespierre ne parut plus au comité de Salut public; il

s'isola de la société de ses collègues, leur annonçant par cette

retraite ce qu'ils avaient à redouter de lui... Cependant son pouvoir

était encore bien grand s'il eût su l'employer. Une aventure qui lui

arriva à cette époque le prouve; elle trouvera d'autant mieux sa place

en ce lieu de l'ouvrage qu'elle est à elle seule l'histoire et même le

tableau de ce qu'était la France à cette époque, où quelques meurtres

dominaient en la décimant une grande et noble nation.

Une jeune fille, dont le père était papetier, résolut de libérer la

France. Elle s'appelait Cécile Renault; elle avait vingt ans, était

belle, bien élevée, et n'avait contre les tyrans aucun motif personnel

de haine ni de vengeance. Mais chaque jour ses yeux étaient tristement

frappés de la vue des familles qui portaient le deuil, ses oreilles

douloureusement atteintes par les gémissements des victimes.

--Non, dit-elle, Dieu ne veut pas qu'une faible femme ait au coeur un si

ardent désir, si sa volonté ne l'y mettait elle-même... Allons, et que

sa sainte mère soit avec moi!

C'était en 1794, le 23 mai au matin; elle se leva, fit sa prière, car

elle avait été élevée pieusement par une mère qu'elle avait perdue,

puis elle descendit auprès de son père, lui demanda sa bénédiction, et

sortit de la maison paternelle, qu'elle ne devait plus revoir.

Arrivée chez Robespierre, elle s'adresse à mademoiselle Duplaix, qui, la

regardant avec une curiosité jalouse, lui répond que Robespierre n'était

pas chez lui, et que même y fût-il, il n'avait pas de temps à perdre

avec la première personne venue.

--S'il est sorti, j'attendrai, répond doucement la jeune fille.

--Avez-vous donc un rendez-vous de lui?

--Un rendez-vous! non. Est-ce que cela est nécessaire? N'est-il pas

fonctionnaire public et le chef du Gouvernement? ne se doit-il pas à

tout venant? Notre bon roi saint Louis, sous le chêne de Vincennes,

rendait justice au premier paysan qui venait la lui demander.

Cette parole imprudente la perdit. Hélas! dans ces temps malheureux, il

n'en fallait pas tant pour éveiller les soupçons. Elle fut arrêtée et

conduite immédiatement au comité révolutionnaire, où d'abord on

l'interrogea.

--Connaissez-vous Robespierre?

--Non.

--Que lui voulez-vous?

--Cela ne vous regarde pas.

--Avez-vous dit que vous regrettiez Capet?

--J'ai dit que je pleurais notre bon roi... oui, je l'ai dit, et je

voudrais qu'il vécût encore. N'êtes-vous pas cinq cents rois, et tous

plus insolents et despotiques que ne l'était celui que vous avez tué...

Vous êtes tous des tyrans... et j'allais chez Robespierre pour voir

comment était fait un tyran.

--Que portez-vous dans ce paquet?

Elle avait en effet un petit paquet sous le bras.

--Je m'attendais _de toute manière_ à être arrêtée, et j'avais emporté

du linge pour mon usage.

On ouvrit le paquet: il n'y avait, en effet, qu'un peu de linge; mais on

la fouilla, et l'on trouva sur elle un grand couteau d'un usage

ordinaire... Ce fut suffisant!... et l'infortunée fut condamnée _ce même

jour_, et mourut le lendemain matin[15]. Malgré la force de son âme, il

y eut un moment où son courage faillit: ce fut en voyant son père, un

vieillard âgé de soixante-deux ans, aller avec elle à la mort, comme son

complice... Son désespoir fut violent; et lui la consolait en lui

disant: Eh quoi! ma fille, tu me plains de mourir! Mais dans un temps

aussi cruel, lorsque Dieu a retiré son bras de nous, c'est un bonheur de

mourir. Toute la famille de cette jeune fille, deux de ses tantes

autrefois religieuses, tous ses parents, au nombre de dix-huit, périrent

avec elle!... Dans ce nombre étaient huit femmes mères et filles; toutes

s'embrassaient, s'exhortaient et se donnaient mutuellement de la

force...

[Note 15: Cécile Renault mourut le 29 prairial an II, à l'âge de vingt

ans. Ses deux frères furent les seuls de sa famille qui lui survécurent;

ils étaient à l'armée, où ils furent arrêtés, mais leurs supérieurs leur

fournirent le moyen d'échapper. J'ai connu l'un d'eux qui était parvenu

au grade de chef d'escadron.]

--Nous sommes heureuses de mourir ensemble! disaient-elles...

--Voyez, disait Fouquier-Tinville, la hardiesse de ces femmes, qui

prennent de l'audace pour du courage!... Il faut que j'aille les voir

mourir, pour voir si cette grande force se soutiendra, _dussé-je pour

cela me passer de dîner_!...

Tels étaient les hommes qui formaient la société de Robespierre, et

Fouquier-Tinville cependant avait un esprit remarquable hors de cette

mer de sang où il se baignait tous les jours... Mais tous en étaient

venus à cette extrémité qu'il fallait qu'eux-mêmes fussent toujours

montés à ce diapason d'une extrême terreur, pour être compris de ceux à

qui ils parlaient, et le délire de cette époque produisit _le Père

Duchesne_!... Le tutoiement acheva de corrompre le beau langage, dont la

tradition se conservait néanmoins encore... Le changement total des

noms de chaque chose, même des noms propres, acheva l'ouvrage

commencé... Insensiblement la société s'effaça en France... on en perdit

jusqu'au souvenir... on ne reçut plus, et lorsque madame de Fontenay,

après le 9 thermidor, voulut avoir _une maison_ à Chaillot, à ce qu'on

nommait _la Chaumière_, elle eut une peine extrême à la former.

Une des singularités frappantes de l'époque de la Terreur était ce

contraste journalier qu'on allait voir au Tribunal révolutionnaire... Ce

langage pur et même presque toujours élégant des victimes, avec les

paroles grossièrement meurtrières des bourreaux, frappait vivement ceux

qui allaient assister à ces horribles scènes pour surprendre quelquefois

un mot ou un regard d'adieu!... Mais ce que je suis fière d'écrire,

c'est que l'honneur de cette époque est tout entier aux femmes: leur

courage, et _leur bravoure_ même, je puis dire ce mot, est sans aucune

comparaison au-dessus de celui des femmes de l'antiquité, même dans

leurs actions les plus vantées. Je vais encore en citer un exemple.

Madame Le Callier, jeune, belle et charmante, est arrêtée et jetée dans

une des prisons de Paris les plus renommées pour fournir au charnier

populaire... Elle y était avec M. Boyer, qu'elle aimait et devait

épouser aussitôt, disait-elle avec crainte, que nous serons hors de cet

horrible lieu... Mais M. Boyer est mandé au Tribunal révolutionnaire;

c'était aller à la mort: en effet, elle ne le revit plus!

Elle ne dit rien, ne pleura même pas... Mais le même jour elle écrivit à

Fouquier-Tinville.

--Vous êtes tous des monstres! vous m'avez fait arrêter parce que

j'aimais nos rois, disiez-vous. Eh bien! oui, je les aime, je les

pleure, les appelle, et vous maudis.

Un des amis de madame Le Callier intercepta la lettre, qu'il soupçonnait

être ce qu'elle était en effet, un titre de mort. Deux jours après, ne

recevant pas de réponse, madame Le Callier se douta qu'on voulait la

servir comme elle ne voulait pas l'être; et elle écrivit une seconde

lettre semblable à la première, en prenant toutefois des mesures pour

qu'elle parvînt. Le même jour, elle rassemble toutes les lettres de M.

Boyer, les relit encore, y joint tout ce qu'elle tenait de lui, se fait

une ceinture de toutes ses reliques, et passe le reste de la nuit en

prières. Dès que le jour est venu, elle s'habille avec le plus

d'élégance qu'il lui est possible de le faire, et se met à table pour

déjeuner avec ses compagnons d'infortune. Au milieu du repas, on entend

la cloche sinistre... Tout le monde pâlit... madame Le Callier est seule

joyeuse et rassurée; elle se lève, dit adieu à ses amis, leur distribue

quelques souvenirs.

--C'est moi qu'on vient chercher, dit-elle avec joie; adieu! je suis

heureuse de mourir... Je ne verrai plus mon pays livré à une sanglante

anarchie, et je vais rejoindre l'ami qui m'attend.

Elle coupe elle-même ses beaux cheveux, et les distribue autour d'elle à

ceux qui peut-être feront le jour suivant le même legs... C'était bien

elle, en effet, qu'on venait chercher. Conduite au tribunal, on lui

demande si elle est l'auteur de la lettre qu'on lui montre.

--Oui, répondit-elle avec fermeté, cette lettre est de moi... Je

regrette peu la vie, car vous avez fait de mon pays un vaste charnier,

et vous venez de donner la mort au seul être qui pouvait m'y retenir

encore!... Vive le Roi! s'écria-t-elle avec une sorte d'enthousiasme...

vive le Roi! et mort à vous tous!...

Elle mourut le même jour, heureuse, comme elle le disait, de quitter

cette France qui n'était plus qu'un vaste cimetière...

J'ai dit en commençant cet ouvrage, et en parlant des salons de Paris,

que les femmes en France étaient l'âme de la société, et que sans elles

on ne pouvait avoir ce qu'on appelle une maison. Le triste événement que

je viens de rapporter me fait dire aussi qu'on devrait reconnaître que

pendant cette époque de malheurs elles furent la gloire et l'honneur de

cette France que des hommes sans âme déshonoraient avec impudeur... Que

d'exemples peu de lignes peuvent fournir!... À Lyon, mademoiselle

Delglace voit emmener son père, des cachots de cette ville, à Paris,

pour y être mis à la Conciergerie, c'est-à-dire pour aller à la mort.

Mademoiselle Delglace demande à monter sur la même charrette pour

soigner son père; on la refuse. Faible et délicate, elle suivit la

charrette _à pied_, ne s'en éloignant un moment que pour aller en avant

lui préparer son dîner, et le soir mendier une couverture pour

envelopper le vieillard dans le cachot humide où il était enfermé

pendant la nuit. Arrivée à Paris, elle espéra vaincre les bourreaux,

puisqu'elle avait fléchi des geôliers; en effet, ses sollicitations

eurent un succès entier. Elle obtint la grâce de son père, et le

reconduisait à Lyon, fière de l'avoir ainsi disputé à la mort, lorsque

les fatigues qu'elle avait éprouvées réclamèrent à leur tour leur action

désastreuse, et elle mourut dans les bras de celui qu'elle venait de

sauver de la mort.

Mademoiselle de Sombreuil est connue et le sera toujours; son nom est

celui de la plus digne et de la plus courageuse des femmes.

Voyez mademoiselle de Bérenger, qui ne veut pas demeurer sur une terre

que quittent tous les siens; elle veut les suivre. Elle sait qu'il est

un mot capable de faire condamner même l'enfance innocente!

--Vive le Roi! s'écrie-t-elle; et la malheureuse enfant suit toute sa

famille sur l'échafaud. Elle n'avait que quatorze ans!...

Charlotte Corday, cette noble héroïne qui riva peut-être nos fers en

croyant nous sauver, mais dont l'intention était grande et

courageuse!... Et tant d'autres dont les noms mériteraient un panthéon

digne d'elles!

Sans doute, sous le régime de la Terreur il n'y avait plus ce que nous

appelons société en France; mais les éléments n'en étaient pas perdus,

et certainement l'esprit est toujours actif dans un être dont l'âme est

aussi noblement grande que ceux que je viens de citer. Aussi est-il une

chose digne de remarque; c'est qu'à cette époque, où les hôtels étaient

déserts, où les maisons étaient fermées à huit heures du soir, le seul

lieu où l'on causait, où l'_on riait_, c'était dans les prisons du

Luxembourg, des Carmes, de Saint-Lazare, là, enfin, où se trouvaient

ceux qui, _seuls_, pouvaient et savaient causer.

SALON

DE

MME DE SAINTE-AMARANTHE.

Après avoir parlé de madame de Sainte-Amaranthe et de sa fille, il faut

donner quelques détails sur ces deux femmes d'autant plus intéressantes

à bien connaître qu'on peut regarder leur maison comme le dernier refuge

de ce qui s'appelait encore _société_ en France.

Au moment de la Révolution, madame de Sainte-Amaranthe n'était plus une

jeune femme, et depuis longtemps Paris connaissait et son nom et ses

aventures. En voici un aperçu:

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 2 / 21 段