En joignant la fortune de sa femme à la sienne, Camille eut

HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

TOME TROISIÈME.

L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

FORMERA 8 VOL. IN-8º,

Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

La 2e livraison a paru le 11 janvier;

La 3e livraison paraîtra le 25 mars;

La 4e livraison, composée des Salons de

la Restauration et du règne de Louis-Philippe

Ier, paraîtra le 15 mai.

Les souscripteurs chez l'éditeur recevront _franco_ l'ouvrage

le jour même de la mise en vente.

PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,

Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.

HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

TABLEAUX ET PORTRAITS DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION, ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier.

par

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.

TOME TROISIÈME.

À PARIS

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,

PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVII.

UNE LECTURE

CHEZ ROBESPIERRE.

DE LA SOCIÉTÉ EN FRANCE SOUS LA TERREUR.

Rien n'est, je crois, plus difficile que d'écrire l'histoire

contemporaine, lorsque surtout les événements ont été influents sur vous

ou sur les vôtres, et que leur souvenir se vient offrir à vous et se

heurter en même temps, pour ainsi dire, avec de nouvelles impressions

sans cesse renouvelées; car, quelle est l'année, le mois pouvons-nous

dire, où nous n'avons éprouvé une douleur inattendue, comme peut-être

une joie. Alors les événements les plus rapprochés sont ceux qui,

quelquefois, passent avant d'autres plus anciens dans la revue que

l'esprit fait d'une vie si remplie et si agitée; on laisse par-devers

soi bien des choses sur lesquelles ensuite on est contraint de revenir.

Cela m'est arrivé plusieurs fois dans mes _Mémoires_ et dans cet

ouvrage; mais comme tout en ne disant que la vérité, je n'écris

cependant pas l'histoire, et que ce désordre n'existe nullement dans mon

esprit, je n'ai pas voulu m'astreindre à un ordre régulier qui peut-être

aurait nui à la couleur du récit.

J'ai parlé de l'état de la société en France au moment de la Révolution.

Je l'ai même conduite jusqu'à celui où elle ne fut plus dirigée que par

un petit nombre de personnes dont la vie précaire n'avait pour durée que

le caprice d'un des rois du Comité de Salut public. Madame de Staël fut

la première de toutes les femmes en France qui se mit à la tête d'un

parti qu'elle forma parmi les gens du monde, et qui prit une bannière.

Ce Salon, dont j'ai parlé dans les premiers volumes de cet ouvrage,

donne la mesure de la décadence de notre société. Madame de Staël,

effrayée par les horribles scènes du 10 août et du 2 septembre, quitta

Paris. Après son départ, le sceptre de cette nouvelle souveraineté

tomba dans les mains d'une autre femme qui, ainsi que la première,

pouvait et concevoir et exécuter: c'était madame Roland!

Quelle est l'âme française qui n'a payé son tribut d'admiration au

courage de cette femme héroïque? quel est le coeur qui ne bat et

s'attendrit en écoutant les douleurs de son martyre de femme, de

Française et de mère?... Mais aussi, quelle est celle parmi nous qui

n'est fière d'entendre raconter les merveilles de la vie de cette

courageuse soeur de la Gironde, qui mourut avec la force vraiment grande

que donne toujours la vertu, et sa pieuse résignation; digne amie des

plus renommés parmi les victimes du 31 mai, elle sut leur élever un

éternel monument qui fut consacré par sa vertueuse indignation, que la

crainte des mêmes bourreaux ne l'empêcha jamais de témoigner à haute

voix, et l'échafaud où elle termina sa vie, à peine âgée de trente-sept

ans, fut pour elle un trône d'où elle fut proclamée une femme vraiment

grande.

Les bourreaux qui régnaient alors comprirent qu'elle était à

craindre!... Son ascendant sur le peuple l'avait suffisamment prouvé. Un

soir, elle était seule au ministère de l'Intérieur; il était onze

heures. Roland était absent pour une séance qui se tenait chez l'un des

ministres, car en ce moment rien n'était arrêté ni statué pour la marche

des affaires, et cependant le Roi était au Temple! et le tocsin

commençait à tinter pour les massacres de septembre!... plusieurs

centaines d'hommes, portant des torches et blasphémant, entrent dans la

cour du ministère en appelant Roland à grands cris.

--Que lui voulez-vous? leur dit sa courageuse femme en défendant à ses

domestiques de fermer les portes et se présentant elle-même à ces

furieux; que cherchez-vous?

--Des armes! On nous a dit qu'il y en avait ici, et nous les voulons.

--S'il y en avait, je vous les donnerais, mais il n'y en a pas;... elles

nous seraient inutiles; le ministère de M. Roland n'exige aucune mesure

défensive. S'il avait eu besoin d'armes pour le service de la patrie,

sans doute il en aurait demandé; mais, je vous le répète, il n'en est

rien. Au surplus, nous allons chercher... je vais vous conduire

moi-même.

Et seule, sans crainte, car elle était sans reproche, elle guide cette

troupe ivre et furieuse dans le vaste hôtel, dont elle parcourt tous les

détours avec elle. Étonnée, et bientôt dominée par le véritable

ascendant que presque toujours la force vertueuse exercera sur la

masse, cette foule se retira sans avoir commis le moindre dégât chez cet

homme qu'elle venait massacrer[1].

[Note 1: Voir dans les _Mémoires de madame Roland_ elle-même, comment

elle raconte cette scène!... Elle parle surtout admirablement de ses

craintes pour son mari, qu'elle alla chercher à pied, à minuit, au

ministère de la Marine, où tous les ministres étaient rassemblés.]

Dans cette soirée, les décemvirs de 93 comprirent donc la grandeur de

son pouvoir, et sa mort fut résolue. Mais elle le fut surtout après le

supplice de cette Gironde dont elle était la soeur et l'amie. Quelque

temps encore, cependant, elle s'abusa, et son salon contint ces mêmes

hommes avec lesquels elle ne croyait que converser, tandis qu'elle

répondait à un interrogatoire, lorsque, entre Danton, Robespierre et

leurs amis, elle s'abandonnait à une simple discussion politique.

Parmi les crimes de la Terreur, la mort de madame Roland fut peut-être

le plus infâme.

Après ce nouvel holocauste, Paris ne fut plus qu'une vaste arène où

tombaient des têtes dans des lacs de sang... La terreur enchaînait tous

les esprits, et ceux qui étaient assez heureux pour échapper aux cachots

et à la hache ne pouvaient s'occuper du soin puéril de présider à une

réunion causante,... une fête encore moins... Hélas! qui n'avait pas

alors à trembler pour un père, une soeur, un frère?... Et cependant il y

avait encore des fêtes dans Paris!... Oui, on y dansait... on avait

l'apparence du bonheur... _on ordonnait_ de rire... On devait conduire

une jeune fille dans les saturnales qui se célébraient dans la rue!...

Les trésors de sa figure d'enfant, la pudeur virginale de son front,

étaient exposés aux regards éhontés d'un des bourreaux de la Force ou de

l'Abbaye, qui quelquefois disait:

--Je la veux!...

Et les décemvirs la lui donnaient.

Dans le même moment, Robespierre marchait dans Paris élégamment habillé,

coiffé avec la plus grande recherche, employant pour sa toilette les

essences les plus suaves, les pommades les plus odorantes... Son linge

était d'une extrême beauté; son jabot, fait d'une dentelle précieuse,

était toujours à côté d'un gilet rose, bleu ou blanc, en soie glacée, et

légèrement brodé en argent ou en or, et à sa main il portait un bouquet

de roses, même en hiver... Cet homme, ainsi habillé, paraissait convenir

parfaitement à l'un des plus élégants salons de Paris, et pourtant il

logeait chez un menuisier... Son appartement n'était certes pas

somptueux, et ne répondait pas au luxe de sa toilette; et pourtant, dans

cet appartement presque misérable, il recevait ce que la France avait

de plus redoutable en pouvoir après lui... Il recevait enfin, il donnait

à dîner... on causait... et même l'on riait!... C'est dans un souper

chez Robespierre, avec Danton, Saint-Just et Brissot, que la mort de

madame de Sainte-Amaranthe et de madame de Sartines, sa fille, fut

résolue... Un mot fut dit au milieu du souper. Ce mot entendu et compris

pouvait faire du tort notablement à Robespierre...

--Tu as parlé! lui dit Saint-Just le lendemain du souper.

--Qu'ai-je dit?

Saint-Just répéta le mot. Robespierre fronça le sourcil... Il était

grave, ce mot, et le dictateur sentit son imprudence. Il fut l'arrêt de

la mère et de la fille.

Elles moururent sur l'échafaud, revêtues de la robe rouge, comme

assassins de Collot d'Herbois!...

Ce n'était pas les vers qu'un jour il avait adressés à la jolie madame

de Sartines, qui devaient compromettre Robespierre... ces vers sont bien

curieux. Les voici:

Sur le pouvoir de tes appas

Demeure toujours alarmée;

Tu ne seras que plus aimée,

Si tu veux ne l'être pas.

Ces vers furent faits par Robespierre pour mademoiselle de

Sainte-Amaranthe, madame de Sartines...

Elle avait alors dix-neuf ans. Elle était charmante... Mariée seulement

depuis un an à M. de Sartines, fils de l'ancien lieutenant-général de

police, depuis ministre de la Marine, elle avait été conduite chez

Robespierre par sa mère, et toutes deux payèrent de leurs têtes cet acte

de lâcheté. Ce fut elle qui montra le plus de courage; elle alla à

l'échafaud avec sa mère, son mari, son frère et sa belle-soeur, pour ce

prétendu projet d'assassinat de Collot-d'Herbois...

--Ne croyez pas punir, dit-elle, avec une fermeté qui était remarquable

dans une femme aussi belle et aussi jeune, aux bourreaux du tribunal;

car je ne suis pas coupable, et j'aime mieux mourir, même à vingt ans,

que de vivre au milieu de monstres tels que vous.

Un témoin oculaire de ces temps désastreux, et qui avait

particulièrement assisté à cette dernière scène, me disait que le

courage de madame de Sartines avait été plus qu'admirable, car il était

touchant... Elle aimait sa mère avec une extrême tendresse, et bien loin

de lui reprocher sa mort, elle l'embrassait avec son frère, et la

consolait ainsi que lui...

--Nous mourons ensemble, que pouvons-nous regretter?...

Ils moururent[2] le 18 juin 1794... quelque temps avant le 9

thermidor!...

[Note 2: Madame de Sainte-Amaranthe était une femme comme il faut, mais

d'une réputation fort équivoque... ses relations intimes avec les hommes

de sang d'alors le prouvent. Elle n'est pas excusée en disant qu'elle

était contrainte. Il ne dépend pas de nous d'être heureux ou malheureux,

mais toujours il est en notre puissance de n'être pas humilié et encore

moins avili... Je parlerai d'elle plus longuement tout à l'heure.]

Et voilà quelles étaient les joies de la société de France sous le beau

règne de la terreur!...

Quelquefois c'était Danton qui recevait à son tour ses collègues en

puissance; sa femme était jeune et belle, et jamais on n'eût dit, en la

voyant, qu'elle était chaque jour témoin du massacre de tant de milliers

de victimes innocentes... Quelquefois aussi on allait chez Camille

Desmoulins. Sa femme a laissé un nom qui vivra dans l'avenir. On parlera

longtemps de sa beauté, de son esprit et de ce courage héroïque qui lui

fit chercher la mort pour rejoindre celui qu'elle aimait au point de

détester une vie qu'ils ne devaient plus parcourir ensemble...

Il y avait souvent des réunions, des dîners, des soupers chez les

hommes de la Révolution; mais une chose à remarquer, c'est qu'il y avait

peu de fêtes particulières à l'époque désastreuse de 92 et 93, même dans

les maisons des membres du Comité de Salut public. Ils se réunissaient

parce que la nature française repoussera toujours l'isolement; mais il

semblait qu'ils craignissent d'éveiller eux-mêmes des sons joyeux, et de

provoquer le rire au milieu de tant de pleurs et de deuil!... Les bals,

les fêtes avec de grands appareils, tout cela était public, et donné au

peuple pour l'empêcher d'entendre les cris des victimes lorsque la mort

leur était trop amère, comme à madame Dubarry... Ces saturnales

suffisaient à ce peuple, qui, semblable à celui de Rome, voyait tomber

des têtes et allait applaudir aux jeux du cirque en criant également:

Vive César!...

À cette époque, bien qu'il n'y eût que quelques années d'écoulées entre

ce temps et celui où la France était la plus aimable et la plus polie

des nations, il s'était fait un tel changement dans les coutumes

sociales, qu'un Français ramené tout à coup dans Paris ne se serait pas

cru en France. On ne se voyait plus que le matin. Le soir, à peine neuf

heures étaient-elles sonnées, que tout s'éteignait dans les maisons et

devenait silencieux. C'était comme au temps du _couvre-feu_... tant on

craignait d'être signalé pour une manifestation quelconque. Dans

l'ignorance d'une nouvelle arrivée deux heures avant et annonçant une

défaite, on pouvait faire de la musique et même tout simplement prendre

une leçon, puisque la veille une victoire de nos armées avait été

annoncée au bruit du canon, tandis que nos revers étaient toujours

cachés... Eh bien! ce simple accord fait sur un piano par la main d'une

jeune fille l'envoyait quelquefois à la mort[3]!...

[Note 3: C'est ainsi que sont mortes mesdemoiselles de Saint-Léger à

Arras, toutes deux jeunes, nobles, belles, âgées, l'une de seize ans,

l'autre de dix-sept, pour avoir joué du piano le jour de la prise de

Valenciennes.]

Enfin, il ne fallait pas témoigner une douleur apparente; il ne fallait

pas porter le deuil de son père! tout devenait crime... même les larmes!

Cependant les hommes qui s'isolaient ainsi de leurs semblables, et ne

les réunissaient que pour les envoyer à la mort, ces mêmes hommes

avaient parmi eux de grands talents, et même des esprits aimables.

Robespierre, lui-même, l'était lorsqu'il voulait l'être. Il connaissait

le prix de la causerie, et l'aimait; mais il craignait l'abandon, et on

le conçoit.

SALON

DE ROBESPIERRE.

Il faut bien qu'une chose ait un nom. Je n'en trouve pas d'autre que

celui de _Salon_, pour désigner un lieu de réunion chez cet homme qui

fut le maître de la France, et vivait pourtant comme un simple député de

cette même Convention dans laquelle il avait choisi les véritables

_meneurs_ de l'État, ceux qui faisaient partie des Comités de Sûreté

générale et de Salut public. Sa modestie n'était au reste que de

l'hypocrisie, et sa conduite continuelle le prouve assez. On voyait son

orgueil percer malgré ses efforts lorsqu'il présidait à une table chez

lui, autour de laquelle étaient assis les principaux de la Convention,

et les hommes les plus remarquables de cette époque de sang, où pourtant

de hautes notabilités comme talents pouvaient compter... Un jour,

Camille Desmoulins, qui alors était encore (en apparence du moins) dans

les bonnes grâces de Robespierre, lut chez lui un drame en prose

intitulé: _Émilie, ou l'Innocence vengée_. Les auditeurs étaient curieux

à voir rassemblés et le sont encore à nommer aujourd'hui: Danton, sa

femme, celle de Camille, Hébert et la sienne[4], Barrère, Tallien,

Saint-Just, Cambacérès, Chénier, Talma, Dugazon, Laïs, une femme qui

était alors sa maîtresse et parfaitement belle, nommée _madame

Lapalud_[5], David, et plusieurs notabilités dans les arts, dont les

noms sont également connus.

[Note 4: Toutes trois charmantes, surtout celle de Camille Desmoulins.]

[Note 5: Il la rencontra dans un gros bourg de Flandre, où elle faisait

_la patrie_ dans une fête nationale. Elle avait une belle voix, mais

elle ne put entrer à l'Opéra, ne sachant pas chanter.]

Le drame de Camille Desmoulins était une oeuvre qui devait étonner même

ses auditeurs dans une telle assemblée... Le sujet était la séduction

d'une jeune et belle fille par le seigneur de son village, où elle

revient après avoir reçu une très-bonne éducation. Ce sujet, très-usé

aujourd'hui, était encore neuf à l'époque dont je parle, et très-bon à

exploiter pour les persécuteurs de tout ce qui était noble, riche et

au-dessus de la foule. Camille Desmoulins usa de cette facilité avec

largesse: les vertus de la jeune fille, les vices de l'homme puissant,

ne faillirent point et furent mis dans le jour le plus apparent. Mais ce

qui était curieux, c'était l'_idylle_ qui était constamment en scène;

une peinture de la vie des champs! un calme! une paix! et tout cela dit

dans un style répondant à la chose. Enfin, il y avait deux actes surtout

que Gessner n'aurait pas désavoués pour peindre la vie heureuse et douce

que menait Émilie dans son village, auprès de sa mère, filant _sa

quenouillée_, bien qu'elle sût chanter, broder et jouer du piano. Il

avait du talent, au reste, à ce que disait Tallien, qui est celui à qui

j'ai entendu raconter cette scène, et ce qui la suivit et la précéda. Il

y eut du mouvement parce que Robespierre dit à Camille Desmoulins qu'il

aurait dû présenter le curé du village comme aidant à la séduction

d'Émilie, et non pas le laisser dans une ombre qui faisait présumer

_qu'il était au contraire son appui_, ET IL AVAIT RAISON, poursuivit

Tallien[6], lorsqu'on adopte un système il faut marcher avec et comme

lui.

[Note 6: Le mot est plus fort dit par Tallien, beaucoup d'années après,

que par Robespierre en 93.]

Quoi qu'il en fût, Camille Desmoulins, qui déjà commençait à être mal

avec le tyran, prit la réflexion de Robespierre pour une critique de

toute la pièce. Il savait qu'il lui inspirait de la jalousie par son

éloquence rapide du _Forum_, et ses paroles lui parurent amères et

envieuses. Chénier voulut en vain raccommoder les choses, Camille ne put

ou ne voulut comprendre que la critique, et toute louange fut inutile.

Le fait est que la pièce était mauvaise comme pièce, et que la

contexture ne valait rien. La femme de Camille elle-même le sentait et

fut presque contente de l'_insuccès_ de la lecture. Ce que Tallien ne me

fit certes pas remarquer, car il était encore trop de cette époque au

moment où je le vis à Madrid[7], mais ce dont je fus vivement frappée,

ce fut cette pensée qui me représentait cette réunion d'hommes de sang,

écoutant une oeuvre d'art et souriant à la voix de l'un d'eux, lorsqu'il

parlait du lever du jour, de la paix des champs et du calme d'une bonne

conscience... C'était un spectacle bien curieux que celui-là, et que de

réflexions ces mêmes hommes se devaient-ils pas faire dans leur âme en

écoutant ces paroles paisibles et dignes de l'Arcadie, récitées dans

l'antre du tigre, lorsque ses lèvres étaient rouges encore du sang

humain dont il s'était repu dans la même journée?.......

[Note 7: Lorsqu'il allait prendre possession de son consulat à Cadix.

Ce fut à Madrid que je le trouvai.]

Camille Desmoulins était au fait loin de ces hommes féroces. Jeté par la

révolution au milieu de leurs rangs, il tâcha toujours de s'opposer par

la force de son éloquence au torrent révolutionnaire. Le peu de numéros

qu'il fit de son journal appelé _le Vieux Cordelier_ en est une preuve,

malgré quelques maximes sanguinaires qui devaient le faire passer.

Hébert n'aimait pas Camille, jaloux de lui comme journaliste, comme

Robespierre l'était à la tribune, comme Saint-Just l'était auprès des

femmes, que sa jolie figure ne pouvait séduire plus que le talent de

Camille Desmoulins, le malheureux ne comptait que des juges dans ces

hommes qui voulaient frapper de nullité une oeuvre qui pouvait avoir du

succès; déjà l'orage grossissait et devenait menaçant. Madame Desmoulins

le voyait arriver, et tremblante pour son mari qu'elle adorait, elle

suivait des yeux l'expression des différentes physionomies à mesure que

Camille parlait... Saint-Just paraissait le plus doux, car il était si

beau! comment imaginer une âme atroce sous cette enveloppe d'ange?...

mais madame Desmoulins savait trop bien qu'elle pouvait au moins être

corrompue... Cette lecture précéda de peu de temps la fin tragique du

malheureux Camille!... Le monstre avait posé son index sanglant sur son

front, et sa tête devait tomber... Il devait bientôt mourir avec

l'homme de véritable énergie de cette assemblée, avec celui qui

commençait pourtant à oublier cette énergie pour une femme... c'était

Danton... Ce même soir, il était là, perdu dans un monde d'heureuses

chimères, regardant la femme qu'il idolâtrait et pour laquelle il

oubliait en ce moment non-seulement la patrie, mais la sûreté de sa

personne; déjà une vive discussion s'était engagée à la tribune, il

avait été accusé d'être l'ami du général Dillon. Hébert, accusé à son

tour par Camille de dilapidations dans les fonds qu'on lui donnait pour

son journal[8], Hébert le conduisit à cet échafaud où lui-même devait

aussi monter, et il proposa à Robespierre un plan qui devait perdre

Camille et Danton à la fois!... Robespierre ne répondit pas; mais

serrant fortement la main d'Hébert, il lui fit comprendre une

reconnaissance qu'il lui prouva en l'envoyant à l'échafaud...

[Note 8: Le fameux _Père Duchesne_.]

J'ai déjà dit que Camille Desmoulins n'était pas aussi coupable que ses

collègues, et je puis le prouver en faisant connaître son histoire et

celle de sa femme; le sort de ces deux personnes est curieux à bien

étudier... il fait voir quel fut le prix que reçurent presque tous ceux

qui, nés dans une classe élevée, voulurent abattre tout ce qui était

au-dessus des autres, mutilant ainsi le corps auquel ils appartenaient.

Camille Desmoulins était un homme _bien né_, ainsi que cela se disait.

Son père était lieutenant-général du bailliage de Guise. Mis par lui au

collége Louis-le-Grand, il se trouva le condisciple de Robespierre et de

Saint-Just, que l'évêque d'Arras y avait fait entrer comme boursiers.

Camille Desmoulins n'avait pas une grande fortune. Il se destina au

barreau, et 1790 le trouva avocat et ne respirant que pour activer le

mouvement, qui déjà commençait à devenir menaçant.

Camille était un homme d'un esprit remarquable, mais sans aucun

jugement. Là où il voyait un changement, il croyait en une amélioration.

Cette aberration d'esprit fut malheureusement trop commune alors.

Camille fut un des premiers à l'attaque de la Bastille; et un jour, au

Palais-Royal, son éloquence entraînante fit fouler aux pieds la cocarde

de la France pour lui substituer la couleur verte. Camille Desmoulins

parlait avec une puissance d'entraînement qui était énergique et

instantanée dans ses effets... mais qui n'avait aucune durée; et cela

venait sans doute du foyer qui produisait, et dont le feu n'avait pas

une vraie chaleur.

Ce fut à cette époque que Camille Desmoulins rencontra dans le monde

une jeune fille ravissante de beauté, dont l'esprit et les talents

reçurent un nouveau charme à ses yeux lorsqu'il apprit qu'elle

partageait toutes les opinions les plus exagérées de ce moment (1791).

Cette jeune personne avait vingt ans; elle était fille de M.

Duplessis-Laridon[9], ancien premier commis des finances. Sa mère, l'une

des plus belles et des plus spirituelles personnes de son temps, avait

élevé sa fille unique avec cet amour de mère qui nous fait jouir dans

cette image de nous-même, qui se reproduit chaque jour. En voyant

Camille Desmoulins, en l'écoutant surtout lorsque sa voix appelait au

culte de _l'auguste et sainte liberté_, mademoiselle Laridon l'aima de

tout l'amour qu'elle avait dans l'âme. Elle était jeune, belle et riche;

ce mariage était un bonheur d'autant plus grand pour Camille Desmoulins,

qu'il trouvait en même temps une âme noble et grande pour comprendre la

sienne: car bien qu'il n'eût pas le jugement aussi profond que plusieurs

de ses confrères, il était grand et presque toujours digne d'estime dans

ce qu'il appelait ses principes révolutionnaires. Camille, encouragé

par elle, la demanda, et l'obtint. Il fut marié par l'abbé Benadier,

ancien principal du collége Louis-le-Grand, et les deux témoins de

Camille Desmoulins furent deux de ses anciens condisciples, Saint-Just

et Robespierre... ceux-là même qui plus tard devaient être ses

assassins...

[Note 9: Anne-Philippine-Louise Duplessis-Laridon, née à Paris en 1771;

elle apporta 150,000 francs en dot à Camille, somme très-forte pour ce

temps-là.]

En joignant la fortune de sa femme à la sienne, Camille eut une position

sociale. Madame Desmoulins, jeune, jolie, spirituelle, et vivement

impressionnée par ce mouvement révolutionnaire dont les meneurs étaient

sans cesse autour d'elle, devint à son tour l'une des puissances du

moment. C'était un moyen dont les révolutionnaires n'avaient garde de ne

pas profiter, que celui de l'effet que produiraient des maximes

répandues et insinuées par une jolie personne aux paroles engageantes et

persuasives... Madame Desmoulins reçut chez elle tout ce qui alors

marquait fortement dans son parti, et son salon fut un lieu central. Le

duc d'Orléans y allait fort souvent; il y dînait et y soupait même

fréquemment en revenant de l'assemblée. Le général Lafayette lui donna

son buste; chacun enfin était à ses pieds pour écouter sa spirituelle et

dangereuse causerie. Camille Desmoulins n'avait pas eu d'abord cette

pensée de mettre ainsi sa femme en évidence; ce fut Saint-Just, qui

avait des projets ultérieurs sur elle, qui la lui inspira.

Camille Desmoulins, tout en prêchant les principes démagogiques qui le

perdirent, sentit dès le premier moment qu'ils lui seraient mortels, et

pourtant il poursuivit. Un jour qu'il avait eu plusieurs personnes à

dîner, entre autres une[10] qui a survécu à ces temps d'horreurs, il dit

très-haut:

--La révolution prend une mauvaise tournure... j'ai grande envie de me

mettre avec les royalistes... la fortune tout entière de ma femme est

sur l'État.

[Note 10: Cette personne est Prudhomme le père. Me trouvant au couvent

de l'Abbaye-aux-Bois, je reçus un jour une lettre de lui, par laquelle

il me demandait de me venir voir. Il vint, et m'inspira un vif intérêt,

ayant vécu avec tous les hommes importants de la Révolution. C'est lui

qui a publié le journal intitulé _Révolutions de Paris_. Il était

particulièrement ami de Camille Desmoulins.]

Mais sa femme, jeune, enthousiaste, ne voyait que le lever lumineux de

cette révolution, dont le midi devait être à la fois si sanglant et si

sombre, et ce fut elle qui arrêta Camille dans son intention de changer

de parti.

Alors il adopta franchement celui de la Révolution. Ce fut lui qui, avec

Danton, fonda la société ou plutôt le club des Cordeliers... il était à

cette époque le plus chaud partisan de Robespierre; il l'aimait d'une

amitié sainte, et cet homme, aveuglé sur le monstre, ne voyait en lui

qu'un homme voulant la régénération de la France... Ce fait, ainsi que

celui bien prouvé de l'ignorance du frère de Robespierre des crimes de

celui-ci, est une des choses les plus curieuses de la Révolution.

Ainsi que Danton, Camille Desmoulins n'était pas méchant; ils furent

enfin indignés de cette continuelle boucherie qui n'avait aucun terme...

Camille sentit son âme se soulever contre cette tyrannie sanguinaire qui

ne régnait que par l'horreur et les massacres. Sa jeune femme, dont le

coeur se brisait chaque jour en voyant passer les tombereaux remplis de

victimes, le soutint, l'exalta même dans sa volonté de combattre le

tigre... D'accord avec Danton, Hérault de Séchelles et quelques autres,

il écrivit un journal intitulé _le Vieux Cordelier_. Ce journal, écrit

avec la chaleur d'une âme vraiment républicaine indignée à la vue de

tant de crimes, parut au grand étonnement de tous, qui ne comprenaient

pas le courage de Camille... Le premier numéro fut immédiatement suivi

de deux autres... En les lisant, Robespierre fronça le sourcil, puis il

sourit de ce sourire qui annonçait la mort...

--Enfant, dit-il en froissant le papier dans sa main et le jetant au

loin... enfant!.. te jouer à moi!...

Prudhomme, qui écrivait alors le journal des _Révolutions de Paris_, et

qui, sans partager les crimes des hommes de sang de l'époque, vivait

parmi eux et était particulièrement lié avec Camille Desmoulins, alla le

trouver. Il lui dit que Robespierre se taisait lorsqu'on parlait de

lui... Ce silence est de sinistre augure, poursuivit Prudhomme... songe

à toi... cesse ton journal.

--Robespierre est mon ami, répondit Camille... s'il était fâché de ce

journal, il m'en aurait parlé à moi-même... et il ne m'a rien dit... Je

dois même lire ce soir un drame de moi chez lui, et nous devons nous y

trouver, Louise et moi, avec tous nos amis, Danton et sa femme,

Saint-Just et tous les autres... Et puis, c'est le comité de Sûreté

générale qui entraîne Robespierre... _il n'est pas coupable de ce qui se

fait!_...

Madame Desmoulins entra dans ce moment dans le cabinet de son mari;

Prudhomme répéta ce qu'il croyait devoir être compris par elle; mais,

bien loin de l'écouter, elle lui imposa silence.

--Si Camille pouvait suivre vos conseils, lui dit-elle, je le

désavouerais. C'est une noble mission qu'il a reçue de l'humanité

agonisante... il doit parler... dût-il en mourir...

Et s'approchant de son mari, elle l'embrassa avec amour.

--Si tu meurs pour cette cause sainte, mon Camille, lui dit-elle en le

regardant avec une ineffable tendresse, je mourrai avec toi...

--Mais en mourant il cesse de remplir cette mission à laquelle il est

appelé, lui répondit Prudhomme....

--N'importe quel sera son sort... il doit faire son devoir... Si Camille

cessait d'écrire dans le moment où la tyrannie des comités n'a plus de

bornes, lorsqu'enfin leur inamovibilité révèle leur ambition, il serait

un lâche... et moi-même je le renierais et l'éloignerais de mon coeur.

--Prenez garde à vous-même, malheureuse femme; prenez garde à vos

imprudentes paroles... les bourreaux de la France ne reconnaissent aucun

pouvoir... celui de la vertu, de la beauté, de l'esprit, demeure sans

force devant eux... tremblez de les irriter...

Madame Desmoulins demeura quelques secondes dans le silence... Au bout

de ce temps, elle releva fièrement la tête, et regardant Prudhomme avec

calme:--Ils ne me feront pas mourir la première, lui dit-elle; et après

lui!... je demanderais la mort...

Et se jetant dans les bras de son mari, elle l'embrassa en pleurant...

mais au milieu de ses sanglots, on entendait encore ces mots:

_Fais ton devoir!_...

Désespéré du peu de succès de sa démarche, Prudhomme courut chez madame

Duplessis, mère de madame Desmoulins... il lui parla de ses craintes et

du sujet fondé qui les lui inspirait. Madame Duplessis lui répondit

qu'elle connaissait sa fille, et que son caractère étant beaucoup plus

fort que celui de Camille, tout était perdu si elle le portait à

résister...

On sait en effet quel fut le résultat de la conduite nouvelle de Camille

Desmoulins!... Le second jour de son arrestation, sa femme, au désespoir

de ne pouvoir fléchir aucun des juges-bourreaux qui devaient prononcer

sur le sort de son mari, organisa un mouvement avec ses amis pour le

délivrer... Elle eut l'imprudence de lui écrire. La lettre fut

interceptée, et tout espoir détruit. Madame Camille Desmoulins, arrêtée

à l'instant même, périt huit jours après sur le même échafaud, comme

ayant voulu renverser le gouvernement de la république.

... Et elle était plus républicaine qu'aucun d'eux!...

Une ambition sans mesure, appuyée sur un orgueil sans égal, et pourtant

une grande infériorité à côté de ceux qu'il a fait périr, tels sont les

principaux traits du caractère de Robespierre; il faut y ajouter le goût

du sang par nature et une profonde hypocrisie. Mais ce qui, surtout,

était la passion la plus effrayante pour tout ce qui se trouvait sur son

chemin, c'était cette jalousie envieuse que lui inspirait toute

supériorité. C'est cette appréhension d'être primé en quoi que ce fût,

qui lui fit sacrifier Danton et Camille Desmoulins. Voici, à cet égard,

une anecdote assez singulière qui m'a été rapportée par un témoin de la

chose.

Avant que les deux comités[11], qui étaient à eux seuls tout le pouvoir,

se centralisant encore dans Robespierre, eussent fait périr, dans la

même journée, la fleur des talents que renfermait la Convention; avant

que cette Convention, se mutilant elle-même, envoyât à l'échafaud cette

faction de la Gironde qui voulait réellement la liberté, et ne savait

pas d'abord, simple qu'elle était, que Robespierre et les siens

voulaient de la tyrannie et du despotisme; avant la mort des Girondins,

plusieurs tentatives furent faites pour opérer un rapprochement entre

les deux factions. Un jour, Danton, alors dans tout l'éclat de sa belle

puissance tribunitienne, attendait avec d'autres collègues l'ouverture

de la séance. Plusieurs membres de différents partis causaient ensemble

dans une des salles qui précédaient la Convention. L'un d'eux dit à

Danton:

--Vous devriez bien vous rapprocher de ceux de la Gironde. Et il mena

Danton vers Valazé et quelques autres. Après avoir échangé quelques

mots, Valazé dit à Danton:

--Ce n'est pas Robespierre, ce n'est pas Marat, bien que celui-ci ait

une verve et une repartie mordante qui souvent emporte la pièce, que

nous redoutons... Le premier est nul, et le second est faible malgré sa

fureur apparente... C'est vous que nous craignons... c'est votre

éloquence tonnante, c'est cette colère d'un homme persuadé, convaincu,

que vous jetez à la tête de vos adversaires et que vous leur opposez

comme une digue qu'ils ne peuvent quelquefois renverser. Votre éloquence

entraîne, détermine la multitude... Et voilà la véritable éloquence du

tribun du peuple dans des temps orageux... Voilà ce qui nous inquiète;

le reste est de peu d'importance.

[Note 11: Le comité de Salut public et celui de Sûreté générale.]

Le Girondin n'avait pas aperçu, à deux pas de là, Robespierre assis sur

un banc et en apparence enseveli dans ses réflexions. Il écouta et

entendit toute la conversation, il en recueillit chaque parole dans la

haine de son coeur... Et la perte de Danton, qui jusque-là n'avait été

qu'incertaine, fut jurée par Robespierre... De ce moment, sa haine ne se

voila même plus... et il répétait à ses confidents que bientôt _le

colosse tomberait_.

Un ami de Danton l'en avertit; Danton sourit, et son horrible figure

s'illumina tout à coup de ce sourire sardonique.

--Lui se jouer à moi! s'écria-t-il de sa voix tonnante qui frappait les

murs avec retentissement. Lui!... si je le croyais, poursuivait-il avec

rage, _je lui arracherais les entrailles de ma propre main_!...

Tallien avait été envoyé en mission dans les départements; à son retour,

comme il ignorait complètement les nouvelles de Paris, car les

Conventionnels comme les autres étaient soumis au même régime de

sévérité pour la poste, et afin de ne pas éveiller les soupçons des deux

comités, ils préféraient ne pas recevoir de lettres. En arrivant à

Paris, Tallien alla voir Robespierre, avec qui il était fort intimement

lié; il croyait alors, disait-il, au républicanisme _pur_ de cet homme.

Il fut donc franc avec lui et lui dit que dans les provinces sa mission

n'avait pas eu le succès qu'elle devait avoir, parce que toute

puissance pâlissait devant celle des membres des deux comités de Salut

public et de Sûreté générale. Un député, un représentant simple, n'avait

aucune influence.--Cette suprématie liberticide, ajouta Tallien, n'a

pour cause qu'une mesure, au reste attentatoire à la majesté de la

représentation nationale... Pourquoi les membres des deux comités

sont-ils _inamovibles_, Robespierre? Comment toi, le fils de la liberté,

un républicain si pur et si fidèle, tu as accepté un emploi qui n'est

autre chose qu'une méchante copie du despotisme couronné!... Et le

peuple n'a-t-il fait tomber la tête d'un roi que pour en voir renaître

vingt autres? Robespierre, cette mesure ne fut pas proposée par toi,

j'en réponds; mais tu devais la combattre.

Robespierre fut d'une extrême adresse dans cette conversation; il sut

maintenir son pouvoir sur Tallien, tout en accusant d'autres collègues.

--Que veux-tu qu'on fasse, après tout?

--Prouver que toi ainsi que Carnot, et tous ceux qui composent les deux

comités, n'avez aucune ambition, les renouveler enfin.

Robespierre sourit avec ironie.

--Oui, c'est cela. Te voilà maintenant du même bord que ceux de la

commune de Paris, et les autres machinateurs qui veulent perdre la

patrie.

--Et que veulent ces hommes?

--Ce que tu demandes toi-même: changer les comités... les comités! qui

seuls peuvent sauver et sauveront la patrie; nous sommes dans un moment

de crise, Tallien, où la chose publique est perdue si le timon est

abandonné à trop de mains. La Convention n'est déjà que trop nombreuse!

Tallien fit un mouvement à ce mot qui fut remarqué par Robespierre... Il

se reprit et dit ensuite:

--Elle est trop nombreuse, quand je vois des hommes dans son sein qui

peuvent perdre notre malheureuse patrie.

--Qui sont-ils? Et quel est leur nombre?

--Trop grand sans doute, surtout lorsqu'à leur tête on voit un homme

comme Danton.

--Danton!

--Lui-même!... Crois-tu maintenant que la République doive prendre trop

de mesures pour centraliser son pouvoir, lorsqu'elle voit de semblables

perfidies?

--Mais où est la preuve?

--Crois-tu que je t'en impose?

--Non; mais tu peux être mal informé. Un homme aussi bon patriote que

Danton ne doit être jugé dans l'opinion de ses frères qu'après avoir été

entendu.

Intimement lié avec Danton, Tallien courut aussitôt près de lui, et lui

demanda comment il était avec Robespierre.

--Mais très-bien, répondit Danton. Nous avons bien quelquefois de

petites discussions, mais, ajouta-t-il en souriant, cela passe comme

cela vient.

--Tu t'abuses, malheureux!

Et Tallien lui rapporta sa conversation du jour même avec Robespierre...

Danton demeura stupéfait.

--À tout autre qu'un ami, je dirais que ce n'est pas vrai! mais à toi,

je te laisse voir le fond de mon âme. Elle est profondément navrée de ce

que tu me dis. Me crois-tu?

--Oui!... mais que comptes-tu faire?

--Voir Robespierre... Demande-lui un rendez-vous pour demain à huit

heures du matin. Nous serons seuls à cette heure...

Tallien demanda et obtint le rendez-vous, qui fut accordé comme une

grâce... Il vit que son malheureux ami était en péril, et voulut le

détourner d'aller chez Robespierre... À la première parole Danton rugit

comme un lion.

--Moi le craindre! s'écria-t-il... C'est à lui de trembler!...

Ils arrivèrent au moment où Robespierre venait de se lever. En entrant,

Danton fut d'abord au fait:

--Me voilà, lui dit-il. Je viens vers toi. Qu'as-tu à me reprocher?

ROBESPIERRE.

Des faits graves dans l'intérêt de la patrie. Tu blâmes et tu entraves

tout ce que veulent et ordonnent les comités du Gouvernement... Je le

sais... ne nie pas.

DANTON.

En quoi, et comment?... dans quel lieu... et quel jour? qui m'a entendu,

et qu'ai-je dit?... des faits, et j'y répondrai; la calomnie seule

accuse vaguement comme tu le fais.

ROBESPIERRE.

Eh bien! lorsque les Girondins ont justement péri, tu as blâmé leur

condamnation.

DANTON.

Non.

ROBESPIERRE.

Tu les as pleurés?

DANTON.

Oui.

ROBESPIERRE.

Ah! tu en conviens?

DANTON.

Pourquoi non?... Il y avait parmi eux des hommes d'un haut et rare

talent et aimant la patrie...

(Robespierre fait un mouvement, et sourit avec dédain.)

DANTON, répétant de toute la force de sa voix.

Oui, Robespierre, aimant la patrie... et puis j'ai pleuré sur la mort de

plusieurs d'entre eux qui n'étaient encore que des enfants... Pourquoi

faire mourir Roger-Ducos?

ROBESPIERRE, d'un ton sombre et presque menaçant.

Pourquoi soutiens-tu mes plus ardents ennemis, toi? Camille Desmoulins

n'est-il pas connu pour être le mien?

DANTON, levant les épaules.

Autre enfant!...

ROBESPIERRE.

Tu lui donnes tes avis pour son _Vieux Cordelier_... Tous deux vous vous

liguez contre moi... Tu ne lui donnes que des louanges à lui.

DANTON.

Oui, j'en conviens, je suis de son avis, lorsque dans ce journal il

demande qu'enfin le sang cesse de couler et qu'il appelle la clémence

avec toutes les mères, les femmes et les filles... Eh quoi! du sang!

toujours du sang!... Toute la France doit-elle donc périr? Robespierre,

qui peut dire qu'un jour toi aussi tu n'auras pas besoin de cette

clémence que tu refuses À TOUS? comment oser la demander si jamais tu

arrives à ce moment extrême!...

ROBESPIERRE.

Ose dire que tu n'es pas avec Phélippeaux[12]?

[Note 12: Pierre Phélippeaux, député de la Sarthe à la Convention.

C'était un homme de talent que Robespierre n'aimait pas parce qu'il

s'opposait aux mesures violentes, quoique bon républicain. Aussi fut-il

dénoncé par Hébert aux Jacobins, où il fut cité pour répondre à

l'accusation. Loin de se défendre, il accusa Ronsin et Rossignol, et

défendit Westermann. La société des Cordeliers le renvoya, et ainsi

abandonné à la haine de Robespierre, il mourut plus tard comme l'un des

chefs du modérantisme, comme Camille Desmoulins.]

DANTON, souriant en levant les épaules.

Allons! me voilà _Phélippeautin_ à présent!

ROBESPIERRE, marchant droit à lui.

Nieras-tu que tu n'approuves Phélippeaux dans ses opinions?... Ose me

dire que ce n'est pas sur ton avis qu'il a fait imprimer son écrit sur

la Vendée?

DANTON, le regardant avec fermeté.

Robespierre, je ne mens jamais. Oui, c'est moi qui ai conseillé à

Phélippeaux d'écrire cette brochure... C'est moi qui l'ai fait

imprimer... c'est moi qui l'ai distribuée... Il faut enfin que tant de

carnage finisse dans la Vendée... On y marche dans le sang jusqu'à la

cheville... Cela doit avoir un terme... C'est encore moi, Robespierre,

qui me lève et le crie de toute la force de ma voix... C'est MOI!...

MOI!... toujours moi!...

ROBESPIERRE.

Oui, Danton, toujours toi!... toujours conspirateur!... et forcé de

l'avouer!...

En écoutant cette parole amère, en voyant l'expression de la physionomie

de Robespierre, Danton voit son sort... et une pensée intérieure lui

fait verser des larmes.

En ce moment, Robespierre s'habillait; il voit cette larme qui aurait

arraché d'autres larmes d'un coeur généreux, mais le misérable n'y vit

que le triomphe qu'il remportait sur un superbe ennemi qui jamais

peut-être, de sa vie, n'avait pleuré... Il se baissa, et jetant à

Tallien un regard qu'il croyait dérober à Danton, il semblait lui dire:

L'homme orgueilleux s'est abaissé jusqu'aux larmes; mais Danton le vit,

et, se relevant aussitôt de toute la hauteur de sa taille colossale, il

s'écria avec sa voix de Stentor:

--Oui, je pleure, et je ne cache pas mes larmes... elles prouvent que

j'ai une âme!... Crois-tu donc que c'est sur moi que je pleure?... Si tu

mourais, Robespierre, tout meurt avec toi, si ce n'est l'exécration de

ta renommée qui le survivra éternellement... Mais moi, quand je

mourrai... d'autres me survivent!... et ces autres, ce sont des

enfants... une femme. Moi, conspirer en faveur de la royauté!... moi,

l'ennemi juré des rois!... Qu'on m'envoie aux armées combattre les

ennemis de la France et défier, affronter les tyrans... c'est alors,

c'est LÀ qu'on verra si je suis conspirateur!...

La conversation prenait le ton d'une dispute et d'une vive querelle...

Au moment où Robespierre allait répliquer, mademoiselle Duplaix sortit

d'un appartement intérieur, et dit à Robespierre:

--Maximilien, il y a là plusieurs députations des départements qui

veulent te voir; elles attendent depuis longtemps: les ferai-je

entrer?...

--Fais les monter, dit Robespierre.

Danton fut alors entraîné presque violemment par Tallien au moment où

sa colère lui donnait une telle fureur qu'il se serait peut-être porté à

quelque extrémité envers Robespierre, qui, toujours armé, toujours

entouré de vingt ou vingt-cinq misérables qu'il appelait _sa garde_,

aurait tué ou fait massacrer Danton sur l'heure, sous le prétexte de

tentative d'assassinat.

Cette garde _personnelle_ était seulement de vingt hommes; elle était

composée de tout ce qu'on avait pu trouver de plus abject. Ils suivaient

Robespierre de loin, et se tenaient à portée de sa voix pour le secourir

en cas d'attaque; ils dormaient pêle-mêle; comme à un bivouac, dans le

vestibule de la maison qu'il habitait. Maintenant, écrivez l'histoire

avec le _Moniteur_, qui raconte bénévolement que Robespierre allait

_dans Paris sans garde, et livré à l'amour des Parisiens et à leur

reconnaissance_.

Lorsque Danton et Tallien furent hors de cette maison, Danton marcha

longtemps sans parler. Tallien respectait son silence... Tout à coup

Danton s'arrête, et saisissant fortement le bras de Tallien:

--Ne suis-je pas un homme perdu?... dis-moi, ne le penses-tu pas?

--Non, si tu gagnes Robespierre de vitesse... Nous voici près de la

Convention, entrons-y tous deux. Nos amis y sont en force aujourd'hui,

je le sais. Monte à la tribune, parle comme tu le sais faire dans une

occasion telle que celle-ci. Parle de cette inamovibilité funeste qui

donne tant de mécontentement et d'ombrage aux départements... Parle de

l'assassinat de la Gironde... Parle enfin, et tu seras secondé.

--Il n'est pas encore temps, dit Danton.

--Il n'est pas temps!...

--Non; pas encore.

--Mais, malheureux, si tu perds une minute, c'est fait de toi!... Ne

connais-tu plus Robespierre?... Demain, aujourd'hui, cet homme va faire

ce que tu hésites, toi, d'accomplir, et il sera vainqueur... Danton...

par pitié pour toi-même!...

--Il n'est pas encore temps.

Ces funestes paroles semblaient être dictées à Danton par son mauvais

ange... Danton, ordinairement si hardi, si téméraire dans la parole et

l'action, demeurait là, en face de son danger, inerte et sans force. Un

ami aussi dévoué à son sort que l'était Tallien, le conventionnel

Lacroix, fut averti par Tallien lui-même.

--Hélas! lui dit-il, j'ai prévu tout ce qui arrive... J'en ai parlé à

Danton, et toujours cette même réponse... et puis une trop grande

confiance dans la terreur qu'il croit inspirer à Robespierre. Il croit

que celui-ci n'osera jamais toucher à sa tête... Avant-hier, alarmé par

un mot de Saint-Just et une autre parole d'Henriot, j'ai tout tenté

auprès de Danton; je lui ai représenté que le tyran est odieux au

peuple... qu'à un seul mot de son éloquente bouche, Robespierre tombait

à l'instant; enfin, ajouta Lacroix, je me suis mis à genoux devant

lui... oui... à genoux!... Eh bien! que m'a-t-il répondu?... que

crois-tu que cet homme ainsi pressé ait dû me dire?

_Il n'est pas encore temps!_...

Mais quel changement en peu de mois! Qui donc a pu le causer? car son

âme est tout aussi ardente!...

Plus, peut-être, et voilà le malheur de la position actuelle de

Danton... Cette incurie pour ce qui concerne sa sûreté, cette apathie

physique enfin qui le rend si différent de lui-même, est produite par la

passion qu'il a pour sa femme... Cette passion le domine au point qu'il

ne peut s'absenter _un jour_ de Paris si elle ne peut ou ne veut le

suivre... Je lui proposerais bien de fuir, j'en ai les moyens, mais il

refusera. Sa femme est enceinte, il ne voudra pas la quitter. S'il agit,

il peut troubler le repos de celle qu'il aime à présent plus que la

patrie, plus que la liberté, plus que tout ce qui n'est pas elle...

Voilà pourquoi il ne voulait jamais reconnaître que Robespierre est son

ennemi et lui en veut.

Lacroix ne disait que trop vrai... Danton était sous la puissance d'une

de ces passions qui décident de la vie... La sienne lui fut sacrifiée.

Dès le même soir du jour où Danton l'avait vu, un greffier du Tribunal

révolutionnaire, de ce cloaque impur où les plus illustres têtes

reçurent la couronne du martyre, un homme qui voulait du bien à Danton,

le vint trouver pour l'avertir que Fouquier-Tinville (accusateur public)

allait être investi de l'affaire, qu'on avait parlé de son arrestation

au Comité et à la Convention.

--Arrêté! dit Danton en se levant impétueusement, arrêté! _Ils

n'oseraient!_...

--C'est le mot que dit le duc de Guise en entrant chez Henri III, et il

n'en sortit pas vivant! répondit Lacroix...

Mais Danton, comme s'il eût voulu braver le tyran et lui montrer que sa

force n'était pas éteinte, alla le soir même de cet avertissement à

l'Opéra, dans une petite loge. Ce greffier du Tribunal révolutionnaire

vint encore l'y trouver, et l'avertir que l'ordre de l'arrêter était

expédié, et qu'il n'avait qu'un moment pour échapper. Il avait une

maison à Romainville; il offrit à Danton de l'y conduire... Oui, dans

ces horribles jours, il y avait encore de nobles âmes!...

Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 1 / 21 段