--Vous autres gens du Nord, dit le señor Gonzalez Pulgar y Navarrete,
s’adressant aux Algériens qui l’entouraient, vous ne savez pas ce que
c’est que la chaleur. Vous êtes là, tous tant que vous êtes, à me parler
de vos étés du Sahel, ou même de vos siroccos du Sahara, du papier à
cigarettes qui se recroqueville, si fort il brûle l’air, le soleil! et
des gens qui, dans le désert, se mettent les pieds à l’ombre les uns des
autres, tour à tour, pour se les rafraîchir un petit moment: qu’est-ce
que c’est que ça, _sangre de Dios!_ en comparaison de nos chaleurs de la
république de Concepcion! C’est sain, c’est innocent, c’est virginal.
Vous ne savez pas ce que c’est que la chaleur équatoriale, la chaleur
mouillée, la chaleur qui fait que la vapeur d’eau devient le cinquième
élément, qu’on prend un bain dans sa propre sueur, tout le jour et toute
la nuit, et qu’on est obligé de coucher avec un moine ou une demoiselle.
--Vous dites? demanda une dame, intéressée.
--Ce n’est pas ce que vous croyez, madame, je regrette, mais ce n’est
pas ce que vous croyez: les moines et les demoiselles ne différent que
par les dimensions, non par le sexe. Ils n’en ont pas. Ce sont des
espèces de saucissons de crin, doublés de cuir, de la longueur d’une
jambe humaine, qu’on se met entre les cuisses, au lit, pour éviter la
sensation de cette insupportable sueur qui vous colle, vous brûle et
vous corrode la peau... Mais ce n’est rien, on s’y habitue. Seulement,
je crois qu’on transpire aussi à l’intérieur; on a la cervelle comme de
la pâte à papier, en bouillie, en jus; on ne peut plus fixer sa pensée.
On s’emballe, on a tout à coup une idée géniale--car nous avons souvent
du génie, très souvent, ce n’est pas douteux. Et puis, tout à coup, plus
rien... C’est parti. A cause de la température, je vous dis: on ne peut
plus rien faire, que de la politique.
--De la politique? interrogea M. Musette, avocat et conseiller général.
--Pour faire de la politique, on n’a pas besoin de fixer ses idées,
expliqua le señor Gonzalez Pulgar. C’est ce qui explique notre affaire
du scaphandrier. Pauvre scaphandrier! Quelquefois, il me fait souci!
»Et c’était pourtant une bien belle idée, ce scaphandrier, une idée
juste. Pour l’idée, je ne crois pas qu’il puisse y avoir de doute... Mon
ami le colonel Ariaz Pérez possède une pêcherie de perles. C’est d’un
bon rapport, les perles; je ne sais pas ce qu’on a fait de toutes celles
qui sont sorties de l’eau depuis le commencement du monde, à moins qu’on
ne les enterre avec les personnes, et ça doit être exceptionnel; tout le
temps il vient des acheteurs, des juifs, en général, à moins que ça soit
des parsis à lunettes, pour vous demander si vous en avez à vendre. Il y
a vingt ans, à Concepcion, nous les cédions au poids de l’or: les perles
d’un côté de la balance et des doublons de l’autre. Nous croyions que
c’était une bonne affaire; nous étions volés: il y a des perles qui
valent cent fois, deux cents fois, cinq cents fois leur poids en or.
Quand Ariaz Pérez apprit ça, il éleva ses prix et se mit à devenir
riche, très riche; il avait des bijoux et des caleçons de soie!... Les
señoritas de Caracas le suppliaient dans les _tertullias_, le soir:
«Señor Ariaz, retroussez le bas de vos pantalons, que nous voyions vos
dessous.» Il les montrait: des nuées roses, des nuées bleues... elles se
mettaient à genoux devant.
»Mais un jour que je feuilletais un journal illustré, je lui dis:
»--Ariaz, comment pêches-tu les perles?
»--La belle affaire, me répondit-il, avec une drague. Il y a des pays où
on a des plongeurs, mais, ici, on n’en trouve pas. Les Indiens ne
veulent pas plonger, et ce n’est pas l’affaire d’un hidalgo.
»--Ariaz, continuai-je, c’est indigne de la civilisation; il faudrait
avoir un scaphandrier!
»--Un scaphandrier? fit-il.
»--Oui, un scaphandrier, avec une belle armure de cuivre et de cuir, des
semelles de plomb, un casque magnifique, de gros yeux de cristal
protégés par une grille de laiton. Comme ici, regarde, comme ici!
»Je lui montrai l’image que j’avais découverte dans le journal illustré,
et il fut tout de suite au comble de l’enthousiasme.
»--C’est splendide, dit-il, c’est splendide! Ce sera une gloire pour la
patrie et pour le gouvernement du général Alfonso Garribay, dont je suis
l’ami.
»Tout de suite, nous écrivîmes à Londres pour avoir un scaphandre
perfectionné. Il ne faut pas se plaindre: Wilcox, Morton and Co nous
l’envoyèrent trois mois après. Ariaz nous convoqua pour l’ouverture de
la caisse. Nous étions quatre, en le comptant: moi, Diégo Zurita, Pedro
de Carupano, et lui. Une armure, señores, c’était un armure véritable!
Impressionnant, grandiose! Ariaz Pérez leva les bras au ciel et cria:
»--C’est comme du temps des conquistadores! C’est le chevalier Cortez
ressuscité, c’est Pizarro, c’est Bernal Diaz, corrégidor de
Castille-Neuve!
»--Et il y a aussi une brochure, dans toutes les langues, ajouta Diégo
Zurita, pour expliquer la manière de s’en servir.
»Et la brochure disait tout, en effet: comment il fallait entrer dans
cette cuirasse, comment il la fallait bien lacer pour empêcher l’eau
d’entrer, après avoir mis un triple vêtement de laine pour se garantir
du froid des profondeurs, et comment il fallait se servir de la pompe
pour faire respirer le scaphandrier, et les signaux pour la corde: plus
d’air, moins d’air. Laisser filer le tuyau, remontez-moi... Enfin tout!
»A la fin, je demandai:
»--Et qui est-ce qui va entrer là dedans?
»Il ne fallait pas songer aux pêcheurs à la drague, puisque le
scaphandre leur retirait le pain de la bouche. Zurita s’y enferma une
minute, pour voir, et je lui envoyai de l’air avec la pompe. Il en
sortit en disant que c’était sublime, qu’on respirait parfaitement, et
qu’il s’était fait l’effet d’un monstre marin.
»--Alors, tu descends?
»--Moi? fit Zurita. Qu’est-ce que ça peut me faire, les perles? Ça n’est
pas à moi. Et puis, je suis hidalgo!
»--Mais puisque c’est une armure comme pour les chevaliers! insista
Pérez d’un air engageant.
»Zurita ne voulut rien savoir, et on eut beau chercher dans tout le
pays, personne ne voulut consentir à entrer dans le scaphandre pour
aller pêcher les perles, par la raison que c’était tenter Dieu. Moi je
dis:
»--Il faudrait trouver un Italien...
»Parce que les Italiens font tous les métiers, pourvu qu’on les paie.
Les émigrants, ça vient pour travailler. Il y en a moins chez nous qu’au
Brésil, mais à la fin on en trouva un qui voulut bien s’habiller avec le
scaphandre pour descendre dans le fond de la mer, à condition qu’on lui
donnât quatre piastres par plongée. Il disait pourtant:
»--J’aimerais mieux y aller tout nu. J’ai de la méfiance!
»Mais s’il y était allé tout nu, à quoi aurait servi le scaphandre, et
qu’est-ce que la civilisation y aurait gagné? Il se laissa convaincre, à
cause des quatre piastres.
»Ce fut un grand jour! Nous avions pris un bateau sur lequel nous avions
mis la pompe, la cuirasse et tout ce qu’il fallait. L’Italien entra dans
le scaphandre, et nos cœurs battaient. Mais, une fois qu’il fut dedans
il ne bougea pas. Ariaz Pérez lui cria:
»--Qu’est-ce que vous attendez?
»Il fit signe qu’il n’entendait plus rien du tout, puis gesticula que
nous devions lui ôter son casque. On dévissa les écrous, et il expliqua:
»--J’attends une échelle!
»--Nous n’avions pas pensé qu’il fallait une échelle. Je suis sûr que
c’est à cause de la chaleur. Il y avait déjà une heure que nous étions
sur ce bateau, et j’avais renoncé à m’éponger le front sous mon
ombrelle. On envoya chercher l’échelle, qui se mit à flotter à la
surface de l’eau. Nous n’avions pas pensé non plus qu’il faudrait un
poids pour l’enfoncer. L’Italien haussa les épaules, prit deux grosses
pierres qu’on avait mises au fond du bateau pour servir de lest, les
amarra au dernier barreau et fit glisser l’échelle. Au moment où on lui
revissait son casque, il dit encore:
«--Je vous assure que j’aimerais mieux plonger tout nu!
»Nous refusâmes de l’écouter, naturellement, et il descendit sur ses
semelles de plomb. Je me mis à la pompe, et commençai à lui envoyer de
l’air en mesure, pendant que Zurita et Pérez causaient. Ils causaient
des élections et du général Alfonso Garribay. Au fond, moi, j’avais des
doutes sur Garribay: il m’avait refusé une concession pour seringuer le
caoutchouc. On ne voyait plus le soleil, il était perdu dans une énorme
vapeur couleur de lait coupé d’eau, et cependant les reflets qui
sortaient de la mer faisaient mal aux yeux. Je me sentais agacé, crispé,
et mou surtout, mou et mouillé comme une éponge. Il me semblait que ma
raison était à côté de moi, à droite ou à gauche, je ne sais pas. Et je
revis ce Garribay, fumant un cigare et ne m’offrant même pas une
limonade--une limonade, la chose la plus précieuse du monde, toute la
volupté de la terre contenue dans un gobelet de cristal! Ce Garribay
était un porc. Le mot me sortit des lèvres.
»--Garribay est un porc! Un porc!
»--Si tu répètes ça, dit Pérez, je te jette à l’eau d’un coup de pied
quelque part. Fils de cent pères! Amant de ta sœur! Négociant!
»Les yeux lui sortaient de la tête, et la transpiration, à ses pieds,
avait fait une petite mare qui tremblotait aux secousses des vagues.
»Je lui répondis que sa mère avait couché avec un nègre ou avec un
lépreux, je ne me rappelle plus; que sa grand’mère était une vache, et
qu’il sentait la morue. Diégo Zurita essaya de ramener le calme en
posant la question sur un terrain véritablement politique. Alors, nous
parlâmes concessions de chemins de fer, mines, quais et armement de
l’infanterie. Ça dura... je ne sais pas combien de temps ça dura. Tout à
coup, Zurita fit observer:
»--Mais la pompe, la pompe!
»--Eh bien, quoi, la pompe? demandai-je.
»--As-tu pompé, pendant tout ce temps-là?
»J’avais complètement oublié. Voilà ce que c’est que la chaleur, la
vraie chaleur équatoriale. Et Pérez, de son côté, avait lâché la corde.
Il la reprit et tira pour avoir des nouvelles du scaphandrier. On n’en
eut jamais.
--Jamais? fit M. Musette, surpris.
--Non señor. La corde s’était embarrassée dans le pied de l’échelle, et,
comme il ne recevait plus d’air, le scaphandrier était mort, suffoqué.
C’était pourtant une idée, une idée très juste, je vous le répète, de
pêcher les perles avec un scaphandre. Mais comment voulez-vous suivre
une idée, quand il fait si chaud!